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Le son du grisli
17 juin 2015

All Included : Satan in Plain Clothes (Clean Feed, 2015)

all included satan in plain clothes

S’il n’est pas le plus documenté des nombreux projets qu’emmène Martin Küchen, All Included – à l’intérieur : Mats Äleklint (trombone), Thomas Johansson (trompette), Jon Rune Strøm (contrebasse) et Tollef Østvang (batterie) – intéressera par les façons qu'a le saxophoniste d’envisager les compositions d’un autre que lui : Strøm, en l’occurrence.

Contrebassiste entendu dans les formations de Frode Gjerstad ou Paal Nilssen-Love, Strøm signe-là trois pièces qui démontrent un intérêt pour le refrain et un certain sens du swing. L’un et l’autre portant le groupe dans le même temps qu’il assure une franchise à la fantaisie de ses solistes : sortis des unissons de rigueur, Äleklint, Johansson et Küchen rivalisent d’artifices et d’espièglerie.

Agréable sur les compositions du membre de Friends & Neighbors, All Included gagne en présence sur celles du saxophoniste. Sur l’hymne grave de I’ve Been Lied to, la formation opère sa mue : loin de la rengaine permissive, la voici travaillant à une épaisseur qui la rehausse.  

All Included : Satan in Plain Clothes (Clean Feed / Orkhêstra International)
Enregistrement : 19 décembre 2014. Edition : 2015.
CD : 01/ Tune for Martin 02/ I’ve Been Lied to 03/ The Gap 04/ Despair Is in the Air 05/ Three Courses 06/ Satan in Plain Clothes
Guillaume Belhomme © Le son du grisli

11 juin 2015

Lourdes Rebels : Snuff Safari (Aagoo, 2015)

lourdes rebels snuff safari

Mot d’ordre du mois : à la musique électro italienne tendance Kosmische tu t’intéresseras. Les Transalpins en question, le duo Lourdes Rebels, auparavant actifs dans la noise music sous le pseudo Bonora, ont beau être à leur coup d’essai sous ce nouveau moniker, ils sont loin d’être des perdreaux de l’année.

Depuis leurs débuts en 2010, et une multitude de noms plus tard, Luigi Bonora et Rodolfo Villani explosent en sept temps les basses qui rendent zinzin, à commencer par l’inaugural Pharaoh Excuses et ses échos psychedelia seventies qui évoluent progressivement en un écho martial sous hypnose animale (et on leur pardonne au passage la douteuse pochette). S’ensuivent des rappels de cordes où plane l’ombre de Steven Brown / Blaine L. Reininger autour de guitares qui brouillent les repères (Skate Mecca), des grognements mammifères prêts au combat en arrière-plan d’une six-cordes échappée de The Cure (Apuro Liquido), mais aussi des ouh ouh sur fond d’arpèges orientalisants qui font le job psychédélique (again, sur le morceau-titre) ou encore des rythmiques ouf of Africa sans doute oubliées dans une mythique session Made to Measure.

Lourdes Rebels : Snuff Safari (Aagoo Records)
Edition : 2015
LP / DL : A1/ Pharaoh Excuses A2/ Skate Mecca A3/ Apuro Liquido A4/ Snuff Safari B1/ Jungle Ghost B2/ Bovary B3/ Netske
Fabrice Vanoverberg © Le son du grisli

16 avril 2015

Carlo Costa : Sediment (Neither/Nor, 2014)

carlo costa sediment

Avec ce questionnement d’une musique improvisée collectivement et néanmoins affichée sous le vocable du Carlo Costa Quartet, Sediment se révèle être une agréable surprise. Ici et ailleurs, aura déjà été remarqué le cousinage du percussionniste italien avec les britanniques d’AMM. Et, de nouveau…

Très rapidement se devine la matière et sa destination. Le cercle se forme, s’éveille, navigue. La sphère se nervure d’assauts et au loin se libèrent de lentes processions. Parfois la tentation d’une ruche ou d’une déstructuration pointe son nez. Apparaissent maintenant des mouvements mécaniques, des percussions décentrées. Mais le naturel demande toujours le retour à ses besoins giratoires. Ainsi circulent dans l’infini du cercle Jonathan Moritz, Steve Swell, Sean Ali et Carlo Costa, improvisateurs inspirés et inspirants.

Carlo Costa Quartet : Sediment (Neither/Nor Records)
Enregistrement : 2013. Edition : 2014.
CD : 01/ Wither 02/ Pulverize 03/ Thaw 04/ Bloat 05/ Soak 06/ Molder
Luc Bouquet © Le son du grisli

1 avril 2015

Hartmut Geerken : Live at Goethe Institut 1976 (Holidays)

hartmut geerken live in kabul 1976

Ce concert au Goethe Institut de Kaboul en 1976 est l’oeuvre du pianist Hartmut Geerken et de son Rock and Free Jazz Group. La prise de son du double vinyle est lointaine – et ses aigus assez plats – mais restitue une ambiance, voire même une époque (celle des expériences en instituts, voire ambassades).

Auprès de Geerken, trouver Fritz Pfeiffer (saxophone alto), Maqsud Schukurwali (guitare) et Ghafur Rasul (batterie). Manquant vraisemblablement d’une basse, le groupe se démène pour remplir tout l’espace au son d’un mélange de free jazz, de blues, de rock et de funk même. Dans une veine Jef Gilson, mais sans souffle, il déploie des trucs et astuces qui n’arrivent pas à convaincre, même lorsqu’ils servent un thème de Don Cherry ou Clifford Thornton.

En troisième face, la guitare disparaît, et laisse un peu de champ à Geerken : ce sera la « meilleure » des trois faces. Le second disque retourné et c’est le retour de Schukurwali : avec lui, celui d’une musique légère de manège à gimmicks. Guère, donc, à la hauteur de ce que le pianiste a pu enregistrer avec quelques musiciens de ses fidèles : John Tchicai ou Don Moye

Hartmut Geerken’s Rock and Free Jazz Group Kabul : Live in Kabul 1976 (Holidays)
Enregistrement : 22 septembre 1976. Edition : 2013.
2 LP : Live at Goethe Institut 1976
Guillaume Belhomme © Le son du grisli

8 avril 2015

Thisquietarmy : Altar of Drone (Midira, 2014)

thisquietarmy altar of drone

La discographie de Thisquietarmy est impressionnante. La nôtre / mienne est incomplète, il ne faut pas nous / m’en vouloir. D’autant que le Québec, c’est loin. Mais rabattons-nous plutôt sur ce concert (15/11/2013) au Moving Noises Festival.

Quoi donc dans Altar of Drone ? Eh bien des... drones qui tirent fort le Ravi Shankar et le Terry Riley, du psyché-mystère et la lente ascension d’un silver mount qui fera cracher quelques membres du groupe (en fait, il n’y a qu’un membre du groupe : l’intarissable guitariste Eric Quach) et les attirera (il n'y en a qu'un, te dis-je) vers le mont Fennesz. Un autre piste et c’est une autre montagne à gravir, du genre au relief accidenté et dont il faut combler tous les trous avec des basses notes ou des sirènes en chorus. Après ça, Thisquietarmy repart comme il est venu, après nous avoir soufflé chaud et froid à deux centimètres du visage. L’exploration de son catalogue est déjà prévue puisqu'Altar of Drone est engageant. 

Thisquietarmy : Altar of Drone (Midira)
Edition : 2014.
Cassette : Altar of Drone
Pierre Cécile © Le son du grisli

2 mars 2015

Peter Kutin : Burmese Days (Gruenrekorder, 2014)

peter kutin burmese days

C’est à dieb13 qu’il revient de fleurir les field recordings birmans de Peter Kutin (arrangé et composé par lui) et Berndt Thurner (original burmese metallophones). Aux electronics et platine, notre homme taille des sons de nature plus vrais que… des grouillements d’insectes, ou des chants humains, ou des bruits de train…

Entre les insectes, entre les chants, entre les bruits, dieb13 pose un larsen, d’abstract rythmiques ou un drone-basse agitateur d’aigus. Un cheval (et jamais un ange) passe et bing : re-noirs synthétiques sur ces enregistrements de terre, sur ces prières à la belle étoile (ou au beau nuage), sur ces fils sonores ténus comme des frontières. C’est un voyage sublimé par les retouches d’un gars resté sur place, en 33 tours du monde par minute.

Peter Kutin : Burmese Days (Gruenrekorder)
Enregistrement : 2013. Edition : 2014.
LP : 01/ Burmese Days Part 1 02/ Burmese Days Part 2
Pierre Cécile © Le son du grisli

12 février 2015

Songs from the Forest (Gruenrekorder, 2014)

louis sarno sound from the forest

La musique d’un film que nous ne verrons peut-être jamais. Jamais, même, c’est décidé. Un documentaire de Michael Obert sur Louis Sarno qui, lui, a enregistré pendant des heures et des heures encore (plus de 1500, lit-on) la forêt équatoriale de Centrafrique.

La déforestation menace la région mais elle n’empêche pas les pygmées bayakas de vivre et de chanter ni les animaux qui la peuplent d'appeller. Sarno connaît par cœur ces sons (qu’il explique d’ailleurs dans le livret) parce qu’ils font partie de son quotidien, composent son environnement sonore. C’est le secret de cette sélection que nous rapporte Gruenrekorder qui ne donne pas dans le sensationnel ou l’exotisme. C’est plutôt un enregistrement qui mêle le sérieux d’Ocora à la poésie du sensible captée par Sarno.

Les oiseaux le jour, les insectes la nuit. Pour le reste, les voix des pygmées. En groupes, ils s’accompagnent de coups donnés sur un arbre, d’une flûte, d’un instrument à cordes en plus des bruits de la nature. Surtout ils nous transforment en voyageur condamné, chez lui, à garder le lit. Heureusement ils nous visitent, avec ce Louis Sarno, et s’offrent en cadeau. Comme c’est réconfortant.

Louis Sarno : Songs from the Forest. Selected Recordings of Bayaka Music (Gruenrekorder)
Edition : 2014.
CD : 01/ Yeyi-Greeting 02/ Women Sing in the Forest 03/ Tree Drumming 04/ Bobé Spirits Calling 05/ Bayaka Night Insects 06/ Louis Sarno Speaks 07/ The Flutes We Hear No More 08/ Net Hunt 09/ Earth Bow 10/ Geedal 11/ Flute in Forest 12/ Water Drumming 13/ Lingboku Celebration 14/ Moukouté’s Lament 15/ Yeyi-Farewell
Héctor Cabrero © le son du grisli 

15 janvier 2015

Stefano Ferrian, Luca Pissavini, Andrea Quattrini, Sabir Mateen : the uneXPected (Not Two, 2013)

quattrini trio sabir mateen the unexpected

En égrenant toutes les perles du chapelet du free jazz, Stefano Ferrian (saxophones), Luca Pissavini (contrebasse) et Andrea Quattrini (batterie) prennent le risque d’enfermer leurs fortes sensibilités. Reste donc, ici, à se satisfaire des nombreuses intensités divulguées par le trio dans le cadre du Novara Jazz Festival 2010.

L’invitation faite à Sabir Mateen de rejoindre le trio permet que se soudent les souffles. L’italien aime la sécheresse des phrasés, les harmonies dangereuses. L’américain regorge de fluidité à la clarinette et de blues insoumis au ténor. En duo, ils forcent le mimétisme jusqu’aux extrêmes limites. Différents ici, identiques ailleurs, ils connaissent l’alphabet de toutes les convulsions. Une ballade les sépare : l’un est tendresse, l’autre est fouillis. Et le jazz ne se pointe pas par hasard. Il est là depuis le début, fixant et régulant les brûlants caquetages des souffleurs. Et quand il déserte la place, laissant de tristes formulations binaires prendre le dessus, il est amèrement regretté. Mais ne sera aucunement regrettée l’écoute d’un disque aux denses  émois.

Stefano Ferrian, Luca Pissavini, Andrea Quattrini, Sabir Mateen : the uneXPected (Not Two Records)
Enregistrement : 2010. Edition : 2013.
CD : 01/ Introduction 02/ Jazz, Never Heard It! 03/ 5 Miles to Brooklyn 04/ No Questions for Tomorrow 05/ The Unexpected 06/ The Dewey Song
Luc Bouquet © Le son du grisli

25 novembre 2014

Akosh S., Sylvain Darrifourcq : Apoptose (Meta, 2014)

akosh s sylvain darrifourcq apoptose

Personnage attachant, Akosh S. ne m’a jamais vraiment convaincu (ni en concert ni sur CD). C’est comme si j’attendais depuis toujours qu’il sorte du bois après avoir réfléchi à un moyen d’établir le contact avec moi, citadin acariâtre (autant que le gars est bourru).

Avec le batteur Sylvain Darrifourcq c’est encore la même chose. Sur le digipack il y a deux photos d’écorces et un texte qui parle d'un « éclaté de silence » alors que le saxophoniste-percussionniste ne se montre guère « silencieux ». On pourra louer son énergie, son épaisseur, l’habitude qu’il a prise de ne pas faire dans la demi-démesure (même sur les plages les plus « folk »), pour moi tout ça est trop « brut de décoffrage ». Ajoutez à cela que Darrifourcq partage avec Akosh un goût pour la multiplication des instruments (de l’Iphone aux sextoys, en plus de ses fûts) et l’envie de tout donner… Pour l’acariâtre que je suis, tout donner c’est trop donner. Voilà pourquoi j’attends toujours à la sortie du bois…

écoute le son du grisliAkosh S., Sylvain Darrifourcq
Apoptose (extraits)

Akosh S., Sylvain Darrifourcq : Apoptose (Meta)
Edition : 2014.
CD : 01-07/ Part I – Part VII
Pierre Cécile © Le son du grisli

20 octobre 2014

Farmers by Nature : Love and Ghosts (AUM Fidelity, 2014)

farmers by nature love and ghosts

A Marseille, le 27 juin 2011, le grabuge était en marche et ne ronronnait point. Gerald Cleaver absorbait l’espace, William Parker, parfait dans son rôle de coureur de fond, triturait la corde comme jamais. Et Craig Taborn accueillait avec bienveillance tous les cercles vicieux passant à sa portée. Et s’en remettait au jazz. Et n’oubliait pas le free des origines. Maintenant, le batteur resserrait l’étau. A mi-chemin les battements n’étaient plus de cœur mais d’âme. Les voiles se tendaient et la navigation devenait plus incertaine. Ça sentait le chavirage. Le nord se perdait et nos trois fermiers par nature se séparaient. Puis se retrouvaient au cœur des typhons : le grabuge n’était donc pas d’anecdote mais de nécessité.

A Besançon le lendemain, soit à 441 kilomètres de distance, la tendresse se portait large. Mais la dissonance pointait. Le pianiste refoulait ses caresses. Le drame avançait ses pions. La contrebasse fendait de noirs silences. Et le pianiste jouait à l’Arlésienne. Revenu d’entre les morts, ce dernier faisait rivage commun avec l’astre Parker. Ailleurs, des roulements de toms ouvraient la voie. Le ton était bas. Tous chuchotaient. Allaient-ils allumer de francs brasiers comme la veille ? Aujourd’hui le grabuge sera tout autre : ordonné, scellé, apaisant, presque jarrettien. Un riff se répétant fit s’ouvrir le cercle. Et, ainsi, revinrent chaos et fracas, frictions et courtoisies. Ainsi débutait l’été 2011 entre Marseille et Besançon.

écoute le son du grisliFarmers by Nature
Seven Years In

écoute le son du grisliFarmers by Nature
The Green City

Farmers by Nature : Love & Ghosts (AUM Fidelity / Orkhêstra International)
Enregistrement : 2011/ Edition : 2014.
2 CD : CD1 : 01/ Love & Ghosts 02/ Without a Name 03/ Aquilo 04/ Seven Years 05/ Massalia – CD2 : 01/ The Green City 02/ Bisanz 03/ Comté 04/ Castle #2 05/ Les flâneurs
Luc Bouquet © Le son du grisli

23 février 2014

Tom Varner : Tom Varner Quartet (Soul Note, 1980)

tom varner quartet

Ce texte est extrait du troisième des quatre fanzines Free Fight. Retrouvez l'intégrale Free Fight dans le livre Free Fight. This Is Our (New) Thing publié aux éditions Lenka lente.

La pochette de Tom Varner Quartet aurait pu être moins explicite : le meneur, qui signe ici son premier enregistrement, jouerait ainsi du cor d’harmonie. Au dos de la pochette, Varner rend hommage à Steve Lacy, musicien opiniâtre qui imposa sa sonorité propre à un autre instrument difficile que le cor. Au début des années 1990, Varner prendra d’ailleurs place dans l’octette du sopraniste – enregistrant avec lui à New York le disque Vespers.

Au cor d’harmonie (trompe de chasse améliorée afin qu’on l’entende en orchestre), les débuts de Tom Varner furent forcément classiques et, avouera l’intéressé, ennuyeux : c’est qu’au répertoire qu’il sert il préfère le jazz qu’il découvrit au son de Thelonious Monk, de Miles Davis et des références du catalogue Blue Note (Hank Mobley, Freddie Hubbard…). En parallèle, Varner entame donc des recherches pour plier son cuivre aux « lois » du genre avant d’en apprendre auprès de Julius Watkins, musicien qui fit entendre le son du cor dans les formations de Kenny Clarke, John Coltrane, Charles Mingus… ou encore sur le disque Thelonious Monk & Sonny Rollins. Varner fera ensuite ses classes au New England Conservatory de Boston, où il apprendra de Jaki Byard et George Russell, ce dernier l’intégrant à un sextette d’étudiants dans lequel le corniste jouera, comme ce sera souvent le cas, la partition du trombone.

Tom Varner 2  tom varner quartet

De Boston, Varner gagne New York où il exercera la profession de boulanger et enregistrera ce Tom Varner Quartet sur lequel l’accompagnent le saxophoniste Ed Jackson (altiste avec lequel il reprenait déjà à Boston des thèmes d’Ornette Coleman, Eric Dolphy ou Thelonious Monk, et qui intervient à la même époque sur le Film Noir de Ran Blake), le contrebassiste Fred Hopkins et le batteur Billy Hart. Là, le musicien défend ses vues de compositeur et, plus encore, celles de corniste appliqué au jazz, avec application et vélocité. Si, à cette époque, Varner écoute beaucoup Don Cherry, c’est encore Lacy (« The Otter », composition-puzzle aux modules répétitifs qui se chassent ou se répondent) et Monk (thème de « Radiator » et unisson des vents, qui rappelle l’association Watkins / Rouse) qu’il évoque ici. Plus loin, le quartette va voir au-delà du jazz : pour adresser sur « TV TV » un double clin d’œil au minimalisme de Steve Reich et de Philip Glass ; pour investir ensuite avec lenteur « Heaps », pièce singulière élaborée sur construction flottante que battront, après la déposition du thème, des vents en perdition.  

Disque remarquable, Tom Varner Quartet sera remarqué ; et même bientôt suivi, sur Soul Note encore, de Motion/Stillness (même formation, si ce n’est qu’Ed Schuller y remplace Fred Hopkins). Pour ce qui est de Don Cherry, Varner lui consacrera un « tribute » en 2000 : Second Communion. Avant cela, il aura enregistré une poignée de disques sous son nom, sera intervenu dans Dead City Radio de William Burroughs ou dans des formations emmenées par  George Gruntz, Franz Koglmann ou John Zorn, et aura soigné ses collaborations avec Burkhard Stangl et Werner Dafeldecker (en Ton-Art puis en compagnie de Ned Rothenberg et Max Nagl). Depuis 2005, Tom Varner vit à Seattle où il enseigne l’instrument au… Cornish College of the Arts.
 

13 novembre 2013

The Necks : Montreuil, Instants Chavirés, 12 novembre 2013

the necks instants chavirés 2013

Sur l'ardoise affichant le menu du soir à l'entrée des Instants – plat unique : le trio australien The Necks, réunissant Tony Buck (batterie), Chris Abrahams (piano) et Lloyd Swanton (contrebasse) –, on affiche « complet ». J'aurai donc l'une des dernières places, debout. Je ne m'imaginais pas d'ailleurs (pourquoi, je ne saurais le dire) qu'un concert d'un groupe qui s'appelle The Necks pouvait s'écouter autrement que... debout. Un peu comme un concert de The Ex, en somme. En quoi je me trompais, The Necks n'étant pas vraiment un groupe punk (ni même, selon la nomenclature en vigueur, « avant-punk »). Que Tony Buck ait figuré l'an dernier parmi les invités aux festivités célébrant les trente-trois années d'exercice du combo néerlandais m'aura attiré – par erreur, pour ainsi dire. Erreur qui s'est avérée, comme souvent les erreurs, grosse de découvertes.

Toutes les chaises étant occupées, il ne reste plus qu'une marche et quelques demi-mètres carrés au sol pour s'installer et écouter ce « groupe culte » dont je ne connais rien. De la dense assistance présente, au milieu de laquelle un membre de Hubbub côtoie les disquaires du Souffle Continu, et le patron de Dark Tree, de nombreux jeunes gens venus un numéro de Wire sous le bras, je dois bien être le seul, en effet, à ne pas être initié. Mes petites observations faites, la musique commence. Et pour un candide, c'est encore plus déroutant. Non pas, de prime abord, du fait du caractère de la musique. Mais d'entendre une ritournelle à la Michael Nyman, sur un piano non préparé, bref quelque chose d'à peu près conventionnel en ces lieux et devant une assistance a priori peu encline à ces façons, quel comble !

Fausse piste, bien sûr : un quart d'heure après – et l'opération marchera pendant les deux heures du concert –, l'anodine leçon de piano se dilate dans des proportions hallucinatoires, habitant des motifs mélodico-rythmiques ultra-brefs, répétitifs et graduellement déphasés. Cela rappelle évidemment quelque chose : la musique de The Necks, comme celle du Steve Reich de Music for 18 musicians, exerce un pouvoir de fascination proportionnellement égal à la visibilité concrète de ses processus, de son fonctionnement. Les traits sont visibles, les signaux évidents, la progression linéaire, et ce peut-être d'autant plus que le contexte est improvisé. Pourtant, on se retrouve périodiquement à nager dans des vagues et des creux sonores d'une invraisemblable densité, sans savoir comment on en est arrivés là, tournant autour d'un centre en perpétuel élargissement. De loin en loin on aperçoit les trois gars sur la scène qui, sobrement, sans un geste déplacé, parviennent ainsi à tout déplacer.

The Necks : Montreuil, Instants Chavirés, 12 novembre 2013.
Claude-Marin Herbert © Le son du grisli

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27 avril 2012

Bob Downes : Deep Down Heavy (MPS, 1970 ?)

bob downes deep down heavy

Ce texte est extrait du troisième volume de Free Fight, This Is Our (New) Thing. Retrouvez les quatre premiers tomes de Free Fight dans le livre Free Fight. This Is Our (New) Thing publié par Camion Blanc.

Il est difficile de dater Deep Down Heavy, vraisemblablement pas enregistré l’année de sa sortie en 1970, parution curieusement assurée par un label spécialisé dans les éditions peu chères et de piètre qualité (ce qui n’est pas le cas ici), comme si cela avait été la seule possibilité afin que cet album voie le jour. Ce que paraît confirmer le fait que Bob Downes, la même année, sortit d’autres disques bien plus achevés, après qu’il eut signé un contrat avec la prestigieuse maison de disques Vertigo versée dans les musiques progressives. Et pourtant, dans leur catalogue, ce sympathique et jouissif Deep Down Heavy aurait eu fière allure aux côtés des albums de Black Sabbath, Cressida et May Blitz.

Bob Downes est un musicien assez peu connu, et pour le moins atypique, qui paraît avoir touché à tout avec un égal bonheur, jusqu’à une certaine époque. Compositeur et arrangeur de talent, il joue surtout de la flûte, aussi du saxophone ténor, et accessoirement des percussions. Open Music, Electric City et Deep Down Heavy sont ses trois meilleurs albums : on en dira qu’ils sont difficiles sinon impossibles à étiqueter – leur rapport au free jazz n’étant d’ailleurs que périphérique, bien que Bob Downes se soit très tôt acoquiné avec certains de ses représentants, dont Barry Guy et John Stevens.  

DOWNES3
 
En fait, ces premiers jets mixent de manière pertinente beaucoup de ce qui interpellait au début des seventies dans l’underground. L’électricité, par exemple, leur confère les couleurs du rock, sans que certaines des contraintes la plupart du temps inhérentes au genre n’alourdissent un propos déjà bien chargé. Et quant au jazz, il s’y révèle étrangement rehaussé au contact du hard rock alors en vogue. Ainsi pourrait-on parler de hard-free-rock-jazz, comme l’on parlera plus tard de jazz-core en se référant au hardcore d’un Napalm Death.  
 
Tout ceci n’est guère étonnant si l’on connaît le parcours de Bob Downes, formé aux côtés de John Barry avant de rejoindre Manfred Mann’s Earth Band. Parler de free progressif conviendrait presque, puisque l’on entend aussi Bob Downes, à la même époque, dans Egg (un groupe de l’école dite de Canterbury dont il fut l’invité), au sein de l’orchestre de Mike Westbrook, ou dans Rock Workshop, l’une des formations dont Ray Russell fut la comète.

Ray Russell  – justement, parlons-en … En fait c’est lui qui constitue probablement (avec Harry Miller à la basse électrique) l’une des raisons majeures d’écouter Deep Down Heavy, sur lequel s’illustre également Chris Spedding. Soit deux guitaristes cultes – les moulinets du premier écrasant pourtant le second sur « Don’t Let Tomorrow Get You Down » et en d’autres endroits.

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Ray Russell – donc … Certainement l’un des grands guitaristes du free avec Masayuki Takayanagi et Sonny Sharrock. Tous trois beaucoup plus proches les uns des autres qu’on ne l’imagine de prime abord. Et pour s’en convaincre, on jettera une oreille attentive à l’enregistrement public de Ray Russell à l’I.CA. ressorti par Jim O’Rourke ; au Black Woman de Sonny Sharrock ; et au coffret Archive 1 de Masayuki Takayanagi. Il n’est guère surprenant que Ray Russell soit l’un des guitaristes favoris d’Alan Licht et Rudolph Grey, tous deux passés par The Blue Humans, groupe de free-rock new-yorkais ayant intégré en pleine no wave les free jazzmen Arthur Doyle et Beaver Harris.

Deep Down Heavy – pour y revenir – est un drôle de bazar. Un pseudo-concept album bordélique à souhait, et dont les textes écrits par Robert Cockburn, puis mis en musique, se montrent à la hauteur de l’iconoclastie ambiante.  Assez peu de disques dans le jazz britannique de l’époque se révèlent à la hauteur de celui-ci, en dehors de certains opus de Mike Westbrook, Graham Collier, Ian Carr, John Surman, Harry Beckett, Henry Lowther, Keith Tippett ou Neil Ardley. Son irrépressible singularité, Deep Down Heavy ne la partagerait toutefois qu’avec le psychédélique Mouseproof d’un autre guitariste d’importance : G.F. Fitz-Gerald, généralement apprécié des amateurs pour ses solos improvisés et ses duos avec Lol Coxhill.

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18 octobre 2014

Gianni Lenoci, Kent Carter, Bill Elgart : Plaything (NoBusiness, 2014) / Gianni Lenoci : For Bunita Marcus (Amirani, 2014)

gianni lenoci kent carter bill elgart plaything

La rencontre date d’octobre 2012, qui réunit Gianni Lenoci, Kent Carter et Bill Elgart, sur un répertoire fait pour l’essentiel de compositions du pianiste – le contrebassiste signant quand même le morceau-titre et le batteur la conclusion qu’est Drift.

Après Steve Potts (Kids Steps), c’est donc auprès d’un autre partenaire de Lacy que Lenoci est venu chercher l’inspiration – l’unisson vigoureux de Plaything ne prouve-t-il pas que l’entente est possible ? Splinter, d’ailleurs, le redira, sur lequel le piano entame une marche plus difficile, porteuse de notes rentrées qu’excitent les allées et venues d’un fantastique archet-scie. Archet et cordes seront d’ailleurs les instruments dont naîtront les trouvailles – grincements et chants parallèles sur Leeway – qui relativisent la maigreur des autres thèmes tout comme la préciosité (touches légères ou frappes sèches) de leur exécution.  



Gianni Lenoci, Kent Carter, Bill Elgart : Plaything (NoBusiness)
Enregistrement : octobre 2012. Edition : 2014.
LP / Téléchargement : A1/ Plaything A2/ Splinter A3/ Contusion A4/ Spider Diagram – B1/ Leeway B2/ Kretek B3/ Drift
Guillaume Belhomme © Le son du grisli

gianni lenoci for bunita marcus

Chaque nouvelle exécution de For Bunita Marcus en dit davantage sur son interprète que sur son compositeur, Morton Feldman. Alors, pour Lenoci ? Sur un écho léger, son profil appraît : musicien pressé, et nerveux. Derrière les accélérations qu’il commande et les relâchements auxquelles l’oblige l’œuvre, on trouve davantage de mise en scène et moins de distance poétique. A l’auditeur – troisième pièce du puzzle For Bunita Marcus – de dire maintenant si cette version plus « théâtrale » lui convient.

Gianni Lenoci : For Bunita Marcus (Amirani)
Enregistrement : 2011. Edition : 2013.
CD : 01/ For Bunita Marcus
Guillaume Belhomme © Le son du grisli

7 octobre 2014

Thomas Stiegler, Hannes Seidl : Das Wetter In Offenbach (Edition Wandelweiser, 2014)

thomas stiegler hannes seidl das weiter in offenbach

La vue que dessinent Thomas Stiegler et Hannes Seidl d’Offenbach-sur-le-Main tient dans un espace clos. En fait, c’est une surface, une surface circulaire, d’une quarantaine de minutes. Beaucoup de bruits d’Offenbach sont groupés là, sur ce CD, autour d’une ligne électronique multiple, doublée, secouée, brisée.

Souvent sur son parcours on tremble pour elle. Les ondes sinus peuvent se cacher derrière elle, les enregistrements de terrain (des oiseaux, des pas, de la soupe radiodiffusées, de drôles d’engins…) se poser sur elle… notre envie de musique peut la perturber aussi. Mais la ligne tient la distance, elle fait son ouvrage de  quadrillage, elle réduit la ville d’Offenbach à sa portion climatique, atypique.

Thomas Stiegler, Hannes Seidl : Das Wetter In Offenbach (Edition Wandelweiser)
Enregistrement : 2009-2010. Edition : 2014.
CD : 01/ Das Wetter in Offenbach
Héctor Cabrero © Le son du grisli

14 juillet 2014

Ernesto Rodrigues, Guilherme Rodrigues, Gianna de Toni, Christophe Berthet, Raphaël Ortis : Trees (Creative Sources, 2014)

ernesto rodrigues guilherme rodrigues raphaël ortis gianna de toni christophe berthet trees

Au Tcha3, où Creative Sources et Ernesto Rodrigues ont leurs habitudes, fut enregistré Trees le 22 mai 2013. Auprès du violiniste, le violoncelle de Guilherme Rodrigues, la contrebasse de Gianna De Toni, la basse électrique de Raphaël Ortis et – pour contrebalancer peut être le poids des cordes – le soprano de Christophe Berthet.

De part et d’autre du trébuchet – taillé peut-être dans un des arbres dont il est question –, on trouverait ainsi le saxophoniste opposé à ses camarades. Le jeu de bascule commande précision et patience, qui ménage bruissements (violon interrogé de l’ongle, graves soignés à l’archet, partitions mécaniques étouffées) et souffles voilés. Habilement suspendus, les éléments sonores forment bientôt dans l’espace une composition que se disputent impression de louvoyer et expression affranchie. Cinq improvisateurs s’en trouvent lévitant.  

Ernesto Rodrigues, Guilherme Rodrigues, Gianna de Toni, Christophe Berthet, Raphaël Ortis : Trees (Creative Sources)
Enregistrement : 22 mai 2013. Edition : 2014.
CD : 01/ Ancient Trees 02/ Whistling Trees 03/ Lonely Trees 04/ Moonlit Trees 05/ Tree of Life
Guillaume Belhomme © Le son du grisli

1 juillet 2014

Bryan Eubanks & Pascal Battus : Nantes, 28 juin 2014

bryan eubanks pascal battus trempolino nantes

Ouvrant une soirée « Images physiques & musiques vibrantes » – à laquelle auront aussi participé VA AA LR, Richard Tuohy et Takashi Makino –, Bryan Eubanks et Pascal Battus étaient attablés ce 28 juin au Trempolino de Nantes.

C’est en percussionniste que Battus entame l’improvisation, levant une première rumeur dont le souffle réanimera l’intérêt d’Eubanks pour l’invention de phénomènes sonores. C’est d’ailleurs là une cause commune à Battus et Eubanks : les surfaces rotatives et objets amplifiés du premier – assister à un concert de Battus, c’est forcément, en auditeur perturbé ou indiscret, se poser la question de la provenance des sons à y entendre (du quoi ? voire du qui ? cette corde qui vibre ne démontre-t-elle pas une âme ?)  – et le matériel électronique du second, inquiets tous de révéler, quand ce n’est pas de concevoir, des chants inespérés.

Des deux courtes tables de l’atelier, naît alors un arrangement : futuriste et recycleur, mesurant ses excitants (vibrations de moteurs, coups portés, souffles induits…), Battus provoque des réactions en chaîne ; jouant de sons en ordinateur (bruissements, sinus, battements étouffés…) ou retouchant quelques notes révélées par son partenaire, Eubanks fait quant à lui œuvre de déstabilisation discrète. Au gré de perturbations qui, dans l’onde, ont trouvé leur mesure et puis leur harmonie, le duo a composé comme par enchantement.

Bryan Eubanks et Pascal Battus, Nantes, Trempolino, 28 juin 2014.
Photo : Chloé Dusuzeau / Mire.
Guillaume Belhomme © Le son du grisli

5 septembre 2014

Michael Edwards : For Rei As A Doe (Aural Terrains, 2014)

michael edwards karin schistek for rei as a doe

J’ai éprouvé un penchant pour la couverture du CD For Rei As A Doe, presque une amitié. La végétation ocre plie et les angles qu’elle forme sont cassés par des droites verticales composées sur ordinateur. On pourrait y voir la métaphore de cette composition « for piano and computer » de Michael Edwards, interprétée par Karen Schistek.  

Les références seront-elles maintenant toujours les mêmes ? Est-ce ce que Feldman, Cardew, Tilbury font désormais, et pour toujours, la loi ? Leurs fantômes s’échappent des enceintes mais Edwards a l’intention de leur tenir compagnie. Son ordinateur est un brumisateur de particules qui, lui, fait écho à Penderecki, Scelsi ou Stockhausen. C’est d’ailleurs pour cela que l’on suit le piano de Schistek d’un bout à l’autre de la pièce (quarante minutes, pas une seconde de plus). Et si l’on apprend que celle-ci a en fait été écrite pour Rei Nakamura, Schistek la porte avec une irrésistible nonchalance. J’ai éprouvé pour elle aussi une amitié, parce qu’en l’absence de son dédicataire, elle ne devait, et ne pouvait (selon mon estimation), que faire mieux que lui.

Michael Edwards : For Rei As A Doe (Aural Terrains)
Enregistrement : 2014.
CD : 01/ For Rei As A Doe
Héctor Cabrero © Le son du grisli

30 août 2014

Pourtant les cimes : Mulhouse, 27 août 2014

pourtant les cimes mulhouse météo 2014

Pourtant les cimes des arbres (Sens Radiants, et alors ?), devenu … Pourtant les cimes. L’important, se jouant dans ce 27 août, fin d’après-midi, à la Friche – « friche » égalant : regret patrimonial et, accessoirement, « gauchement », hommage à ceux tombés (employés, petites mains) pour l’industrie une fois que celle-ci n’y est plus (si faillite, qu’elle pourrisse !, la « culture » y repoussera) – DMC de Mulhouse, dans le cadre du festival Météo.

Le vert pistache et le gris des murs allaient ceci étant comme un charme à la veste moutarde de Lazro. Le souffleur, impeccable. Derrière lui, ce labyrinthe en construction permanente que les interventions de Lasserre taillent à coups de caisse claire ou de cymbales. Et que les saxophones élèvent, et comment : hautes sphères comme coulisses attendent (appellent, peut-être) le temps qui viendra et décidera de tout : Duboc peut jouer les paratonnerres (archet embrassant ou pizzicatos consolants), l’atmosphère est là : alerte, inquiète puis menaçante.

« Lunaire » encore, sans doute. Lazro, bien au-dessus des cimes annoncées ; Lasserre, inventant avec force ; Duboc, préoccupé peut-être, tempérant de ses craintes. Sens Radiants (Pourtant les cimes, pourquoi pas ?) fut en deux temps (tempétueux / atmosphérique) une autre fois brillant. Au point qu'on se demande : Pourtant les cimes ne serait-il pas ce phénomène capable, de fil en aiguille, de nous réconcilier avec les friches sonnantes ?

Pourtant les cimes, Mulhouse, Festival Météo, 27 août 2014.
Photos : François, Quelques Concerts
Guillaume Belhomme © Le son du grisli

25 août 2014

Håkon Stene : Bone Alphabet (Ahornfelder, 2013)

hakon stene bone alphabet

On pourrait la croire improvisée : Bone Alphabet est en réalité une pièce (pour percussions) composée par Brian Ferneyhough. Maudite par beaucoup à cause de ses difficultés (certains la pensent injouable), elle trouve en Håkon Stene son plus vif défenseur. Faisant fi des polyrythmies, des triples croches en frisé et malgré l’utilisation de percussions auxquels l’on refuse résonances, rebonds et espaces, Håkon Stene gagne la partie : exigence et droiture d’un musicien en prise avec une œuvre au continuum perturbé, haché, brouillé.

Avec Sir Duperman (mix), Bone Alphabet devient Wizard & Os. Sons sourds, effacés, gommés, la partition de Ferneyhough prend un tout autre visage. Tour à tour africaine, aquatique et synthétisante, le ludique l’emporte sur le sérieux de la composition originelle.

Håkon Stene : Bone Alphabet (Ahornfelder / Metamkine)
Enregistrement : 2009. Edition : 2013.
CD : 01/ Bone Alphabet 02/ Wizard & Os
Luc Bouquet © Le son du grisli

9 août 2014

Daniel Menche, William Fowler Collins : Split (Sige, 2014)

daniel menche william fowler collins split

Ainsi ces travaux partagés de nature et de ténèbres devaient un jour rapprocher Daniel Menche et William Fowler Collins. C’est un vinyle, pour l’heure, dont ils remplissent chacun une face.

Sur la première, Menche installe une ambient qui dévie dès ses premières secondes : souvenir de New Age gangréné par toutes les névroses qu’il aura vu venir à lui, tourne sur les trajectoires de drones nombreux puis s’offre à un orchestre fantôme, qui tonne et l’emportera. Sur la seconde, Fowler Collins dépose quelques notes de guitare bientôt avalées par un écho vorace. Celui-ci fera de frottements, de rumeurs, de tremblements graves et de motifs de guitare électrique bouclés, une berceuse oppressante : moins démonstrative que celle de Menche, la pièce est de charge égale, qui manifeste et caractérise le rapprochement en question.  

écoute le son du grisliDaniel Menche
Raised Coils of the Giant Serpent of Eternity

écoute le son du grisliWilliam Fowler Collins
I Heard Only the Eternal Storm

William Fowler Collins, Daniel Menche : Split (Sige)
Edition : 2014.
LP : A/ Daniel Menche : Raised Coils of the Giant Serpent of Eternity – B/ William Fowler Collins : I Heard Only the Eternal Storm
Guillaume Belhomme © Le son du grisli

30 juillet 2014

Masami Akita, John Duncan : The Black Album (Tourette, 2014)

masami akita john duncan the black album

The Black Album est… vert, sa pochette est rose rose et sa couverture noire, certes, mais complètement perforée (ça c’est le Texas, où crèchent les gars de Tourette Records. Qu'ils aient la gachette facile n'est pas une raison pour être grossier, d’autant que la décharge que j’ai reçue à l'écoute du LP est suffisante… en tout cas me suffit, à moi.

Alors quoi ? Une fois ma main glissée parmi les trous de balles (j’y peux rien), j’attrapai le vinyle, le posai sur la platine et y mis dessus le diamant et là… C’est comme un objet métallique (qui serait ma tête) que l’on appuierait sur un tour de pierre : ça crisse, larsenne et crache (pour tout dire : agresse d’une force !). Mais (et il ne faut pas l’oublier) on peut quand même se raccrocher à un rythme : et oui, voilà, ce rythme est celui de ce tour de pierre qui tourne à la régulière…

Heureusement, conciliante, l’agression se fait après plus douce, presque câline, avec un grand rétropédalage dont profitent les bruits de bandes (vrais ? de synthèse ?) et les parasites en tous genres, avant que les hostilités (les « austérités », dirait ma coiffeuse) ne reprennent : aïe, je m’ai écorché ; ouf, c’j'aime le goût du sang ! Vous ai-je dit au moins qu’il s’agissait là d’une brillante collaboration entre Masami Merzbow Akita et John Duncan ?  (et que j’ai oublié de fermer la parenthèse en ligne 2 ?)…

Masami Akita, John Duncan : The Black Album (Tourette / Souffle Continu)
Edition : 2014.
LP : AB/ The Black Album
Pierre Cécile © Le son du grisli

23 juin 2014

Benjamin Duboc : St. James Infirmary (Improvising Beings, 2014) / Roger, Duboc, Lasserre : Parole Plongée (Facing You, 2014)

benjamin duboc st

Pizzicato, Benjamin Duboc s’envole large. Amoureusement, anime le profond. Insiste sur un trait. Le questionne puis l’abandonne. Doucement, efface le secondaire. Fait claquer la corde. Construit. Toujours construit. Glisse l’harmonie dans sa plus ferme douceur. Trouve l’Eden. Ceci pour St James Infirmary Blues, traditionnel de la tradition.

Arco, Benjamin Duboc ébruite le geste. Collectionne les vibrations. Tangue et navigue en homme libre. Déroule ses larges voiles. Met de l’angoisse au cœur. Fait du mouvement un balancier inusable. Boxe la corde. Stoppe l’apesanteur. Met les doigts dans le cambouis. Construit. Toujours construit. Hypnotise un astre. Ne le lâche plus. Voici l’océan. Ceci pour Saint-Martin, improvisation inspirée de Benjamin Duboc.

Benjamin Duboc : St. James Infirmary (Improvising Beings)
Enregistrement : 2013. Edition : 2014.
CD : 01/ St. James Infirmary Blues 02/ Saint-Martin
Luc Bouquet © Le son du grisli

henri roger benjamin duboc didier lasserre parole plongée

Le temps d’un 33 tours, Benjamin Duboc (contrebasse), Didier Lasserre (cymbale et caisse claire) et Henri Roger (piano) ravivent le free jazz de quelques impulsions perdues (Thé ou café ?). Souvent (Sables, Ré-horizontalité), irriguent une matière noire et anxiogène d’un questionnement profond. N’échappent pas toujours à de vains coloriages. Explorent d’improbables diverticules. Mais toujours travaillent les espaces, l’attente, la vibration. Sensible sentier donc.

Henri Roger, Benjamin Duboc, Didier Lasserre : Parole Plongée (Facing You / IMR)
Enregistrement : 2013. Edition : 2014.
CD : 01/ Sables 02/ Altermutations 03/ Thé ou café ? 04/ Ré-horinzontalité
Luc Bouquet © Le son du grisli

18 juin 2014

Joëlle Léandre, Nicole Mitchell : Sisters Where (Rogue Art)

joëlle léandre nicole mitchell sisters where

Dans les notes qui accompagnent le disque, François-René Simon a raison de parler d’ « Alter égales » pour évoquer Joëlle Léandre et Nicole Mitchell, qui enregistrèrent Sisters Where le 20 février 2013 – c’est-à-dire bien après Before After, avec Dylan Van Der Schyff, sur le même label.

Des « alter égales » et des sœurs d’improvisation, Léandre en a pourtant connues (Maggie Nicols, Irène Schweizer, Lindsay Cooper, Lauren Newton, Kazue Sawai, India Cooke…), alors, avec Mitchell, ce sera différent. En orbite – les Sisters en questions explorent ici cinq planètes avant le retour sur Terre –, la flûtiste, d’un lyrisme moins emporté que de coutume, tourne autour de la contrebassiste, la cerne bientôt, l’embrasse enfin : deux archets délicats et quelques pizzicatos composent alors en douce un ballet où le souffle a son mot à dire : autant que les cordes, ses lignes des nœuds remuent.

Joëlle Léandre, Nicole Mitchell : Sisters Where (Rogue Art / Souffle Continu)
Enregistrement : 20 février 2013. Edition : 2014.
CD : 01/ Sisters on Venus 02/ Sisters on Uranus 03/ Sisters on Mercury 04/ Sisters on Mars 05/ Sisters on Saturn 06/ Back on Earth
Guillaume Belhomme © Le son du grisli

29 mai 2014

Frode Gjerstad / Paal Nilssen-Love Project : Hasselt (Not Two, 2014)

frode gjerstad paal nilssen-love project hasselt

Depuis leur premier duo, Day Before One, Frode Gjerstad et Paal Nilssen-Love ont mené ensemble tant de projets qu’en baptiser un nouveau tient de la gageure. Enregistrés le 23 septembre 2006 à Hasselt, ils optent alors pour la simplicité : Frode Gjerstad / Paal Nilssen-Love Project, quartette dans lequel on trouve Sabir Mateen – recrue du Circulasione Totale Orchestra – et le bassiste Peter Friis-Nielsen – Danois entendu auprès d’Hasse Poulsen, notamment.

Qui ne craint la fièvre (ni la basse électrique) trouvera en ce concert en cinq temps de quoi éprouver sa résistance à un free sur palette étendue : experts en sifflements comme en sonorités épaisses, Gjerstad et Mateen passent de saxophones (alto et ténor) en clarinettes et flûte avec une urgence et un aplomb capables de résister aux coups portés par Nilssen-Love et à l’affect électricité de Friis-Nielsen. Aussi impressionnante soit-elle – on aura, tout de même, relevé  ici et là quelques convulsions –, la fièvre ne déclarait qu’une indisposition bénigne.

Frode Gjerstad / Paal Nilssen-Love Project : Hasselt (Not Two)
Enregistrement : 23 septembre 2006. Edition : 2014.
CD : 01/ Hasselt #1 02/ Hasselt #2 03/ Hasselt #3 04/ Hasselt #4 05/ Hasslet #5
Guillaume Belhomme © Le son du grisli

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