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Le son du grisli
20 mai 2014

Piotr Melech, Fred Lonberg-Holm, Witold Oleszak, Adam Golebiewski : Di Vi Ded By 4 (Multikulti, 2013)

piotr melech fred lonberg-holm divided by 4

La clarinette de Piotr Melech lance-t-elle appel ou amorce ? Le violoncelle de Fred Lonberg-Holm n’en a cure, qui lacère la corde jusqu’à la fracture. De cette improvisation qui ressoude le sonique au désordre, on cherchera en vain la colonne vertébrale, l’articulation. Tout ici se démembre et à part quelques rares formes prégnantes, la confusion règne. Mais cette confusion est belle, guerrière.

Ici, le quartet prend le chemin des babillages incontrôlés. Les cordes sont en pleurs ou réduites au seul grincement, au seul gémissement. La clarinette se fait bourdon, s’émancipe parfois de sa glue, module quelque inattendue douceur sur fond de grignotage de cordes avant de retrouver intacte et décuplée l’angoisse initiale. On en oublierait presque le piano de Witold Oleszak et les tambours d’Adam Golebiewski, parfaits contremaîtres d’une improvisation singulièrement indocile.

Piotr Melech, Fred Lonberg-Holm, Witold Oleszak, Adam Golebiewski : Di Vi Ded By 4 (Multikulti Project)
Enregistrement : 2012. Edition : 2013.
CD : 01/ Improvisation One 02/ Improvisation Two 03/ Improvisation Three 04/ Improvisation Four 05/ Improvisation Five 06/ Improvisation Six 07/ Improvisation Seven 08/ Improvisation Eight 09/ Improvisation Nine
Luc Bouquet © Le son du grisli 

17 mai 2014

Olivier Bernard : Anthologie de l’ambient (Camion Blanc, 2013)

olivier bernard anthologie de l'ambient

Si l’ouvrage est épais, c’est que le champ est vaste, dans lequel s’est aventuré Olivier Bernard. Son Anthologie de l’ambient est d’ailleurs davantage une histoire « du » genre qu’une anthologie et se permet, qui plus est, des digressions qui peuvent lui peser – présentant par exemple le theremin et les ondes Martenot, était-il nécessaire d’établir la longue liste des enregistrements qui, tous styles confondus, employèrent l’un ou l’autre ?

Si le style est cursif et apprécie le raccourci – anciens souvenirs d’Annabac peut-être –, le livre n’en est pas moins sérieux : c’est que, remontant à la musique d’ameublement d’Erik Satie, Bernard tient à tout « bien » expliquer (quand on sait que tout ne s’explique pas toujours). A l’origine, Satie donc : « Il y a tout de même à réaliser une musique d’ameublement, c’est-à-dire une musique qui ferait partie des bruits ambiants, qui en tiendrait compte. » Ensuite, ce sont Russolo, Varèse, Schaeffer, Henry, Radigue, Cage, et les Minimalistes américains qui défilent… De près ou de loin, l’ambient est donc envisagée jusqu’à ce que Brian Eno, « précurseur » du genre, entre en scène.

Evening Star élaboré avec Robert Fripp, Discreet Music qu’arrange Gavin Bryars, et puis Ambient 1. Grand admirateur d’Eno, Bernard cerne cette fois son sujet et ose même une définition de ce concept qui occupera jusqu’à aujourd’hui un nombre de musiciens que l’on ne soupçonnait pas : « L’ambient est une musique ne progressant que peu, basée sur des nappes au synthétiseur, avec des arrangements harmonieux et souvent longs, dont l’instrumentation est effacée, induisant un état de calme et des pistes de « réflexion » pour celui qui l’écoute. »

Réfléchie, la définition en question ne pourra cependant pas être appliquée à chacun des « suiveurs » que Bernard répertorie avec minutie. Car l’influence est si grande qu’on pourrait presque parler d’épidémie : aux courants musicaux avec lesquels elle échange (krautrock, prog, indus…) au point de s’en trouver bientôt ramifiée (dark ambient, ambient indus, space ambient, martial ambient, clinical ambient…), l’auteur ajoute quelques genres absorbés (dream pop, gothique, metal, shoegaze, post-rock, musiques électroniques) – au moindre accord en suspens, l’ombre de l’ambient planerait donc.

Plus loin, Bernard aborde les parents pauvres du sujet qui l’intéresse (New Age, lounge music et chill-out des compilations Buddha Bar), quitte à accentuer cette impression de dispersion et, pire encore, aider à ce qu’on le confonde avec tout et son contraire, musique d’ambiance ou de salon, ce que sont ne sont évidemment pas les premiers disques d’Eno ou ceux de William Basinski, BJ Nilsen ou Chris Watson, qu’il présente pourtant avec à-propos. Plus de clarté et de subjectivité auraient ainsi aidé à parfaire cette histoire qui regorge de références.

Olivier Bernard : Anthologie de l’ambient. D’Erik Satie à Moby : nappes, aéroports et paysages sonores (Camion Blanc)
Edition : 2013.
Livre : Anthologie de l’ambient.
Guillaume Belhomme © Le son du grisli

20 avril 2013

Mike Shiflet, Kazuya Ishigami : Might Is Right. But Truth Is Truth (Neus-318, 2008)

mike shiflet kazuya ishigami might is right

Neus-18 envisage souvent le CD comme deux pièces à vivres où cohabiteront deux musiciens. Cette fois, c’est Mike Shiflet et Kazuya Ishigami qui estiment leur chance de s’y accorder.

Au son de lignes anciennes peut-être, malingres et poreuses en tout cas, Shiflet compose une demi-heure de pièce à drones. Sur la bande – unique, elle – ceux-là sifflent et soufflent, tressaillent et impressionnent par ce pleurage qui ne cesse de les transformer d’un bout à l’autre de la plage qu’ils occupent.

Dans la pièce d’à côté, Kazuya joue lui aussi de drones, qu’il développe et même reprise, avec un art diaphane qui rappelle celui de l’ambient minimaliste du Pablo Feldman Sun Riley de Dax Pierson et Robert Horton – le mélodica du Japonais serait-il une flûte de bambou ou un steel pan étouffé ? Progressivement, le musicien multiplie les parasites et interférences au point de déranger un peu l’harmonie installée. Soit, Mike Shiflet et Kazuya Ishigami se sont tout de même entendus.

Mike Shiflet, Kazuya Ishigami : Might Is Right. But Truth Is Truth (Neus-318)
Edition : 2008.
CD : 01/ Mike Shiflet : So Many Seashels, So Much Porcelain 02/ Kazuya Ishigami : Wa Wo Motte Toutoshi To Nasu
Guillaume Belhomme © Le son du grisli

13 mai 2014

Natura Morta : Decay (FMR, 2013)

natura morta decay

C’était le soir, j’étais seul. Assis sur la terrasse d’une maison isolée quand le bruit d’un train m’est parvenu. Je n’imaginais pas le village desservi. Ce train était conduit, de l’archet, par Frantz Loriot, qui avalait les mètres de rails que Sean Ali (à l’archet aussi) et Carlo Costa (aux doigts ou aux baguettes) déroulaient devant lui, et qui les menaient tous à moi.  

A peine étaient-ils arrivés, qu’ils gagnèrent un bout du jardin pour l’aménager. Plantés comme autant de sculptures sonores, leurs instruments diffusaient de premiers sons « aux couleurs » de l’Inde. Poursuivant ses travaux, le trio faisait plus ou moins de bruit (le violon pouvait par exemple crisser sur le roulement des toms basses). Moi, j’écoutais. Je prenais des notes sur les leurs.

Levant le nez : c’est tout un parc qui avait été aménagé à mes pieds. Avant de repartir, le trio y a planté des graines et enterré des œufs. Le Decay de Natura Morta, je m’y promènerai encore. Je compterai sur la brise pour faire tourner ses instruments, sur les frêles oiseaux qui s’y ébattent pour lui ajouter des touches et des variantes. Si la nature a horreur du vide, elle ne craint pas le silence. Ni les bruits quotidien qui ne cessent plus de le révéler.

Natura Morta : Decay (FMR)
CD : 01/ SIrens 02/ Miasmata 03/ The Burial of Memories 04/ As the Dawn Fades
Enregistrement : 30 mars 2012. Edition : 2013.
Héctor Cabrero © Le son du grisli

9 mai 2014

Bolide : Soaks (Gaffer, 2013)

bolide soaks

Bolide : possible ogre sonique né en 2007 du côté de Brighton.

Bolide : gargarismes et accumulations, trajet intestinal perturbé. Aime le surplace et les crescendos terrifiants. Musique de pygmées anamorphosés et passée au filtre de caissons anxiogènes. Quelque chose d’ancestral et d’aquatique. Acier grouillant et ténébreux. Rien de bien nouveau dans les décombres.

Bolide ou l’éloge des pseudos : ici Dr. Spiceberg, F. Ampism, The Sultan Cal-Mag Boron, Dick Moss. On aime à le répéter : rien de nouveau dans les décombres.

Bolide : Soaks (Gaffer Records)
Enregistrement : 2011. Edition : 2014.
CD : 01/ Surfactant 02/ In and Out of Weeks 03/ Unhandled 04/ Phenorebarbatif 05/ Forced Meat  06/ Rephenoperidot
Luc Bouquet © Le son du grisli

5 mai 2014

Paul Dunmall, Mark Hanslip, Philip Gibbs, Ed Ricard : Weeping Idols (FMR, 2014)

paul dunmall mark hanslip philip gibbs ed ricard weeping idols

Les cinquante-et-une minutes de Weeping Idols disent beaucoup des talents de Paul Dunmall et Mark Hanslip (saxophones ténor), Philip Gibbs et Ed Ricard (guitares). Elles disent que les contrepoints inauguraux de cette impro de chambre n’auront qu’un temps. Et que se pointeront d’autres visages. Bien sûr, les guitares grouilleront de leurs échos souterrains. Bien sûr, les saxophonistes envenimeront leurs souffles. Bien sûr, les colères seront rentrées ici, brûlantes ailleurs.

Mais le temps prendra son envol : les arpèges préserveront les phrasés anxiogènes des deux saxophonistes (Bhutan). Plus loin (Better Than Words), ces deux mêmes saxophonistes se souviendront des denses reflets de la West-Coast avant de visiter des microtonalités plus récentes. A l’arrivée (Weeping Idols), ce sont les deux guitaristes qui, en un final saturant, déborderont le cadre d’un disque souvent passionnant.

écoute le son du grisliPaul Dunmall, Mark Hanslip, Philip Gibbs, Ed Ricard
4 Souls, 8 Eyes

Paul Dunmall, Mark Hanslip, Philip Gibbs, Ed Ricard : Weeping Idols (FMR / Improjazz)
Enregistrement : 2012. Edition : 2014.
CD : 01/ 4 Souls, 8 Eyes 02/ Bhutan 03/ Better Than Words 04/ Weeping Idols
Luc Bouquet © Le son du grisli

29 avril 2014

John Tchicai, Charlie Kohlhase, Garrison Fewell, Cecil McBee, Billy Hart : Tribal Ghost (NoBusiness, 2013)

john tchicai charlie kohlhase garrison fewell tribal ghost

Sur des compositions de Garrison Fewell – si ce n’est ce Llanto del Indo que John Tchicai adapta –, le trio de Good Night Songs se retrouvait les 9 et 10 février 2007, augmenté d’une section rythmique (sans piano) composée de Cecil McBee et Billy Hart.

Tchicai sur enceinte gauche, Kolhase sur enceinte droite ; entre les deux, la guitare de Fewell charge l’atmosphère du morceau-titre de codes divers (jazz, blues, soul) pour qu’elle puisse enfin rappeler celle des missives adressées jadis au Très-Haut – mais au Très-Haut quoi ? – par Alice Coltrane et Pharoah Sanders. Car c’est la marque d’une quête musicale que révèle Tribal Ghost, inquiète d’accorder toutes propositions musicales passées, présentes et à venir : sans cesse ramené au jazz par McBee et Hart, le trio peut échapper au genre sous influence africaine (Tchicai à la clarinette basse sur Dark Matter) ou latine (Llanto del Indio sur lequel les nerfs lâchent). Et quand il substitue l’improvisation à la partition, le quintette augmente son art de la mesure d’un supplément d’âme qui confond force et fragilité. 

écoute le son du grisliJohn Tchicai, Charlie Kohlhase, Garrison Fewell, Cecil McBee, Billy Hart
Dark Matter

John Tchicai, Charlie Kohlhase, Garrison Fewell, Cecil McBee, Billy Hart : Tribal Ghost (NoBusiness)
Enregistrement : 9 et 10 février 2007. Edition : 2013.
LP : A1/ Tribal Ghost A2/ The Queen of Ra – B1/ Dark Matter B2/ Llanto del Indio
Guillaume Belhomme © Le son du grisli

27 avril 2014

Burkhard Beins, Jason Kahn, Z'EV : 26 avril 2014 à Nantes

burkhard beins jason kahn z'ev apo33 nantes

Drum & Percussion Madness!! est un marathon particulier, qui nécessite passage de témoin, organisé sur trois jours à Nantes par l'association APO-33. Trois jours de claques et, ce samedi, un triangle à sommets imposants : Burkhard Beins, Jason Kahn et Z'EV. Eux trois ne se toisent ni ne s'évaluent, mais s'écoutent, en différents (même si rapprochés) endroits de la Plateforme Intermédia de La Fabrique.

Au centre, Burkhard Beins envisage d'abord le rythme en élément de surface : brossant, polissant, appliquant ses mouvements circulaires à la notion de temps qui passe tout en faisant chanter ses caisses claires sur le passage d'un objet de métal ou d'un bloc de polystyrène. L'art est concentré, recueilli même, dans les pas duquel devra dire celui de Jason Kahn. A gauche, lui entamera son improvisation avec l'air de s'échauffer. La frappe est sèche, les baguettes interrogent chaque centimètre de batterie ; Kahn semble battre la breloque dans l'espoir de tomber enfin sur une musique d'attente jusqu'au moment où tout bascule, cet instant à partir duquel les résonances révéleront l'importance de tous les coups qui les ont précédées et dont elles ont nourri leur refrain. A droite, dans une cage ouverte de percussions suspendues, Z'EV peut alors interroger peau et disques de métal. A l'aveugle, il grattera aussi l'intérieur d'une boîte jusqu'à l'âme qu'on est bien forcé de lui reconnaître. Trois façons, donc, de battre et le fer et la mesure, qui valent bien que l'on décerne à Drum & Percussion Madness!! son troisième point d'exclamation.

Burkhard Beins, Jason Kahn, Z'EV, Nantes, APO33, festival Drum & Percussion Madness!!
Guillaume Belhomme © Le son du grisli

21 avril 2014

Radikal Satan à la Fermatozoïde, 18 avril 2014

radikal satan la fermatozoïde 2014

Tambour !!! Un mini festival pour fêter la première année d’activité de la Fermatozoïde, au Theil de Bretagne, une grande soirée de concerts prolongée tard dans la nuit, dont celui Radikal Satan.

Radikal Satan, dans la configuration actuelle, ce sont deux frères argentins : César à la contrebasse, guitare et voix, et Mauricio à l’accordéon et aux synthés et voix. Le concert débute par une saynète obscène, jouée par César, les yeux charbonnés, avec une poupée toute enscotchée de noir. Faire son diable, c’est d’abord se poser maître du pathos, le surplomblant plutôt que tentant d’y surnager. Puis, tout le cours d’un long concert, leur musique sera aussi sèche que délirante, rêche, suave, sauvage et fascinante. À la contrebasse, César est implacable, assurant aussi une grosse partie du rythme à bruits de bois, tandis de son coté Mauricio déploie un lyrisme d’approximations et d’échappatoires.

Mais que jouent-ils ? A-t-on lu tango punk qu’on ne s’y retrouve pas vraiment. Certes, l’argentinité, avec tout ce qu’elle peut avoir de grandiloquant, marque le pas, mais pour le reste, c’est étrange, voilà une musique qui, sur le coup, me parait indéfinissable. Un voisin de coude s’exclame soudain “ils ont inventé la cumbia argentina" et m’explique la cumbia, musique populaire indigène d’Amérique du Sud, justement absente d’Argentine, pays de colons. Manquant totalement d’érudition à ce sujet, je ne me risquerai pas forcément sur ce chemin, mais il y a quand même là une idée séduisante. Tout semble baigné en effet dans un folklore dénaturé, sans plus aucun apprêt exotisant. Une langue mineure reterritorialisée ici maintenant, dans une ferme bretonne, dans des réseaux qui manient aussi bien le free jazz que la synth wave. D’ailleurs, parions aussi que la new-wave sera le bal musette de nos petits enfants et qu’à ce titre, toute digression synthétique peut donc être annexée dès à présent, à l’idée de folklore, cheap wave.

Au final, voilà des vrilles qui utilisent les genres populaires non pas pour se les approprier, ce qui pourrait se cantonner à une expression de soi un peu stérile, mais comme autant de fils à tirer et entremêler. Un demiurge crevant les domaines de viabilité culturelle pour une voix authentiquement alternative, issue du brouillage mondialisé, tout comme Krinator et Judas Donnegger l’avaient aussi parfaitement réalisé chacun à leur manière singulière plus tôt dans la soirée.

Radikal Satan, Le Theil-de-Bretagne, La Fermatozoïde, 18 avril 2014.
C. Baryon © Le son du grisli
Photo (2012) : Lupi Spuma.

14 mars 2010

Mikko Innanen : F60.8 - Digital Home Recordings (Æon, 2009)

miko innanen f60

A un catalogue déjà fourni en références remarquées dans le domaine des musiques classique et contemporaine, le label Æon ajoute aujourd'hui trois disques signés de jeunes représentants de la scène improvisée finlandaise produits en collaboration avec Llma Records : La lumière noire du pianiste Aki Rissanen, Michelin Star du trio électroacoustique Verneri Pohjola / Joonas Riippa / Pekka Tuppurainen, et F60.8 du saxophoniste Mikko Innanen.

Instrumentiste doué et suffisamment célébré comme tel dans son pays, Innanen – 30 ans cette année – a déjà eu l'occasion de jouer aux côtés de partenaires de la taille de John Tchicai, Barry Guy ou Han Bennink. En 2004, il s'adonnait en plus au plaisir d'enregistrer en solitaire et à domicile une série d'improvisations qu'il retouchera un peu avant d'en composer une sélection : F60.8 – Digital Home Recordings, suite d'une quinzaine de vignettes sonores élaborées au moyen de saxophones alto, ténor, soprano et baryton, aujourd'hui devenu disque. Forcément expérimentale, la pratique d'Innanen s'amuse autant de ses instruments que des possibilités déstabilisatrices de l'amplification (bienveillance accordée aux saturations et confiance faite à l'effet des transports réverbérés) pour un résultat bientôt transformé en pièces atmosphériques inquiétantes, en collages abstraits et anguleux ou en morceaux d'un foklore bruitiste et opiniâtre. Sans jamais tomber dans le verbiage (le disque dépasse de peu la demi-heure), Innanen convainc sans trop en faire de la fertilité de son imagination en changeant chacun de ses emportements en souffle rafraîchissant.

Mikko Innanen : F60.8 - Digital Home Recordings (Æon / Harmonia Mundi)
Edition : 2009.
CD : F60.8
Guillaume Belhomme © Le son du grisli

3 janvier 2013

Martin Bladh : Dirge; The Peter Sotos Files (Freak Animal, 2008)

martin bladh dirge the peter sotos files

Alors qu’il travaille à la traduction en Suédois de Selfish, Little: The Annotated Lesley Ann Downey – en français : Egoïste, infime : Lesley Ann Downey annotée –, l’artiste « complet » (mais écorché) qu’est Martin Bladh décide de reprendre son ouvrage musical. A l’auteur du roman, Peter Sotos (jadis musicien de Whitehouse), Bladh fait part de son projet : il recevra de lui sons et images dont profitera sa relecture.

Violences sexuelles (faites à de jeunes personnes, presque exclusivement) et racolages médiatiques sont de Sotos les sujets de prédilection. En amateur d’étrange et de dérangeant, Bladh composera une bande-son étrange, dérangeante, mais aussi fascinante.

Ainsi diffuse-t-il, sur une note tenue de synthétiseur ou quelques rares notes de basse, des voix de jeunes-femmes éplorées au téléphone ; ailleurs, il bouclera des litanies d’enfants – tous appels au secours perdus à jamais. En musicien, il peut aussi arranger des pièces d’indus et de noise qu’interrompent témoignages réels et lectures (voix de Bladh ou de Sotos) ou parasitent des enregistrements récupérés (de boîte à musique brisée, d'une annonce de programme de trash tv, d'un surréaliste jury populaire…). Ainsi Martin Bladh fait-il sensation – dans une conversation avec Peter Sotos, il explique justement que c'est bien là que se trouve la clef de son art : dans la « sensation ».  

Martin Bladh : Dirge; The Peter Sotos Files (Freak Animal)
Edition : 2008.
CD : 01/ Buyer’s Theme 1 02/ Dirge 03/ Playground Sex 04/ Dirge: Marc 05/ Insult 06/ Buyer’s Theme 2 07/ Dirge: Mary 08/ Predicate 09/ Injury 10/ Buyer’s Theme
Guillaume Belhomme © Le son du grisli

11 avril 2014

Joëlle Léandre, Pascal Contet : 3 (Ayler, 2014)

joëlle léandre pascal contet 3

L’accordéon, de par sa tessiture, permet le déploiement de larges états. Mais la contrebasse aussi. Et ainsi, Pascal Contet et Joëlle Léandre, de faire, de nouveau, rougir leurs sensibilités. Et de retrouver ce qui pour eux est un état naturel : l’improvisation.

Ici, ils ne bousculent jamais l’harmonie. Ici, ils évitent les tumultes. Ce sont de drôles d’anges qui étirent leurs ailes. Ils cheminent côte à côte : l’une préfère la vitesse, l’autre enserre la note. Le chant de l’une n’est pas un chant de routine mais de profondeur. Le chant de l’autre est proche des piafs du petit matin. Parfois, nous les surprenons à s’engager en fausse valse. En valse lointaine plutôt. Mais les voici déjouant cette hypothétique valse pour mieux aiguiser leurs fines et aimantes lames. Et le disque, de s’étirer en suavité. Peu à peu, ils tendent vers l’apaisement, vers la douceur, vers le silence. Vingt ans que ça dure. Pas de raison pour que…

écoute le son du grisliJoëlle Léandre, Pascal Contet
Seize

Joëlle Léandre, Pascal Contet : 3 (Ayler Records / Orkhêstra International)
Enregistrement : 2012. Edition : 2014.
CD : 01/ Quatre 02/ Soixante 03/ Vingt-neuf 04/ Trente-trois 05/ Seize 06/ Trente-cinq 07/ Cinquante-trois
Luc Bouquet © Le son du grisli

10 avril 2014

Reinhold Friedl, Franck Vigroux : Tobel (Alamuse, 2014) / Franck Vigroux : Entrailles (D'autres Cordes, 2013)

reinhold friedl franck vigroux tobel

Un chroniqueur n’a presque plus rien à présenter lorsque des musiciens ont la bonne idée de consacrer à un de leurs disques un site internet aussi bien fait que celui de Tobel. Reste à dire que Tobel est un CD qu’ont enregistré en duo Reinhold Friedl (Zeitkratzer)* et Franck Vigroux (Franck Vigroux)…

… pour aller un peu plus loin (quand même), on louera l’adhérence d’une composition où l’intérieur-piano du premier et l’électronique du second se trouvent de nombreux points communs. Cet amour des drones, par exemple, et les changements d’univers que peuvent provoquer le moindre tremblement. Ce qui fait qu'on passera, sur Tobel, d’une ambient en sourdine au chant de bataille sur lequel des coups de canons feront tomber un rideau de fumée électrique. Si vous ne voyez pas bien où je veux en venir, je vous conseillerai, vexé, d’aller faire un tour sur Tobel (le site).

Reinhold Friedl, Franck Vigroux : Tobel (Alamuse)
Enregistrement : 2013. Edition : 2014.
CD : 01/ Tobel
Pierre Cécile © Le son du grisli

franck vigroux entrailles

Les belles images de Grégory Robin nous promènent dans l’étonnant Musée de la Mine, à Saint-Etienne. Installé dans la salle des pendus, Franck Vigroux donne un concert sans public, dans un genre indus-noise (voire techno expérimentale) qui m’a réconcilié avec le musicien. A la console, à la guitare (dans le sillage de Merzbow *, toutes proportions gardées), et retour à la console : réconciliant, en effet !

Franck Vigroux : Entrailles (D’autres Cordes)
Enregistrement : 2012. Edition : 2013.
DVD : 01/ Muscle 02/ Poudres 03/ Batteries 04/ Comète 05/ Loup 06/ Vallée
Pierre Cécile © Le son du grisli

sonic protest 2014* Dans le cadre du festival Sonic Protest, Reinhold Friedl emmènera Zeitkratzer ce jeudi 10 avril à Paris, en l'église Saint-Merry où sont aussi attendus Merzbow et les trois DJ de Sounds of Silence.

7 avril 2014

Baise en ville (Vand'Oeuvre, 2013)

baise en ville ccam vand'oeuvre

Onomatopées en mitraillette et guitare mitraille, torsion et distorsion des cordes, flamenco putréfié, zapping et pilonnage d’accords : Jean-Sébastien Mariage et Natacha Muslera apprennent à nous faire aimer les déviances.

Le premier est sec comme un pavé. Sa guitare triture toujours les mêmes tumultes. L’accord est rêche et rechute. C’est une guitare balancier sans espoir d’issue. C’est une guitare qui a contacté la dissonance. Et la dissonance a répondu. La seconde strangule son propre souffle, creuse et abreuve les grands écarts. Mais ne joue jamais à la diva du verbe. S’empêcherait presque d’initier le cri. Et tous deux de s’extraire des tristes normalités. Le contraire nous aurait surpris.

Baise en ville : Baise en ville (CCAM Vand’Œuvre / Metamkine)
Enregistrement : 2013. Edition : 2013.
CD : 01/ Presque ruine 02/ Merveille ! Pisser debout sous un déluge de grêle 03/ Mimosa Hostilis 04/ Claque au ralenti 05/ Gelée binaire 06/ Lambeaux 07/ L’eau tonne comme un crachat d’hiver 08/ Peau père
Luc Bouquet © Le son du grisli 

26 mars 2014

Trophies : You Wait to Publish (Monotype, 2013)

trophies you wait to publish

On s’est habitué à l’OVNI. Il nous est presque devenu familier. D’autant plus que quelque chose du trésor de la langue de René Lussier traîne ici et là. Quant à certaines des intonations de voix d’Alessandro Bosetti, elles viennent en courbes lignes d’un certain James Chance.

Ici, le format est rock, les lyrics se répètent avec obsession et obstination. La guitare de Kenta Nagai double les psalmodies de Bosetti (ou bien est-ce le contraire). Ici, le trombone d’Hilary Jeffery coince quelques virulents contre-chants. Le chaos est là et minutieusement organisé. Et toujours la batterie de Tony Buck, de zébrer la mesure de ses traits tranchants.

Cet OVNI aime aussi la transe : quatre notes suffisent à hypnotiser nos sens et, plus d’une fois, la crise d’épilepsie guette. Et puis, quelqu’un qui, aujourd’hui,  nous rappelle au souvenir du grand Marco Ferreri ne peut, décidément pas, être un mauvais gars.

Trophies : You Wait To Publish (Monotype)
Enregistrement : 2012. Edition : 2014.
CD : 01/ You Wait to Publish 02/ I Have Been Looking 03/ Matta Clark 04/ Ruota di Maggio 05/ What Happens to Break this Cup 06/ Imperial Bath
Luc Bouquet © Le son du grisli

29 novembre 2013

Scott Allison, Ben Owen : Untitled (For Agnes Martin) (Winds Measure & Senufo, 2013)

scott allison ben owen untitled for agnes martin

Près de dix ans après la disparition de l'artiste (qui tenait la musique pour le seul art vraiment abstrait), la peinture d'Agnes Martin continue à recevoir des échos mérités : on vient par exemple, en France, de rééditer ses écrits (La perfection inhérente à la vie) ; Phaidon lui a consacré l'an passé, en anglais, une grande monographie.

Mieux, elle persiste aussi à susciter l'intérêt dans le champ musical : après le Redbird de John Zorn et l'excellent Untitled #12 (after Agnes) de Bryan Eubanks & Catherine Lamb, ce sont Scott Allison & Ben Owen qui, associés, saluent sa mémoire en mêlant field recordings et électronique dans les cinq pièces brèves (deux d'entre elles étaient déjà sorties en 2009 sur le même label, sous la forme d'un lathe cut) de ce beau recueil d'une trentaine de minutes.

Successivement, et de façon différente, elles déploient leurs textures mouvantes, laissant « monter » (à l'instar des toiles de la peintre que seule la lente contemplation révèle) certains détails ou sédiments, voix ou traînées encore incolores, depuis la couche des soubassements qui grondent, grésillant. La brièveté des propositions n'entame curieusement en rien leur portée : organiques, sensibles, animées d'un pouls mystérieux.

« Une fois, je descendais de la montagne, après avoir peint les montagnes, je suis arrivée dans cette plaine et j'ai pensé : « Ah, quel relief ! » (C'était juste en sortant de Tulsa.) J'ai pensé : « Ça, c'est pour moi ! Quelle étendue ! » J'étais épatée. Cette plaine... on aurait dit une ligne droite. C'était une ligne horizontale. Et j'ai pensé que seule la ligne horizontale me faisait cet effet-là. Puis, je me suis rendu compte que plus je dessinais cette ligne, plus j'étais heureuse. D'abord, j'ai pensé que c'était comme la mer... puis, j'ai pensé que c'était comme chanter ! » [A. Martin, 1976]

Scott Allison, Ben Owen : Untitled (for Agnes Martin) (Winds Measure & Senufo)
Edition : 2013.
CD / 01/ 7:11 02/ 5:56 03/ 6:04 04/ 5:53 05/ 5:53
Guillaume Tarche © Le son du grisli

7 janvier 2014

Giannis Aggelakas, Nikos Veliotis : Οι ανάσες των λύκων / Πότε θα φτάσουμε εδώ (All Together Now, 2005/2007)

giannis aggelakas nikos veliotis

En compagnie de Giannis Aggelakas (Trypes), Nikos Veliotis s’est plusieurs fois essayé à la chanson : ce que prouvent Οι ανάσες των λύκων (2005) et Πότε θα φτάσουμε εδώ (2007).

De cette chanson, on ignorera les paroles, plus précisément le sens, trouvant refuge plutôt dans le noir de boucles longtemps répétées, bercés par un archet lent : le folk dérangé de la première référence joue de répétitions et de dissonances qui profitent à notre apprentissage, en autodidacte, de la grecque antienne. Moins convaincant – les couleurs de la pochette nous avaient-elles prévenu ? –, l'enregistrement le plus récent compose lui aussi avec boucles et dissonances mais sur des thèmes par trop simples, et des arrangements bigarrés, voire pompiers. Le choix, d’autant plus facile à faire : du duo Aggelakas / Veliotis, on préférera l’album noir.

Giannis Aggelakas, Nikos Veliotis : Οι ανάσες των λύκων (All Together Now)
Edition : 2005.

Giannis Aggelakas, Nikos Veliotis : Πότε θα φτάσουμε εδώ (All Together Now)
Edition : 2007.
Guillaume Belhomme © Le son du grisli

8 janvier 2014

Anto Pett, Christoph Baumann : Northwind Boogy (Leo, 2013)

anto pett christof baumann northwind boogy

Soit deux pianistes (Anto Pett / Christoph Baumann) aux prises avec quelques illustres spectres : Colin Nancarrow ici (A Night at the Zoo), Cecil Taylor là (Un Poco Demasiado ?), Blind Blake ailleurs (Barbaro – Latino). Et au détour de quelques ascensions périlleuses, pointant ça et là, l’aléatoire de papa Cage (Melancholic Space) et l’étrangeté prégnante de grand-papa Satie (Rubato Boogy) viennent quelque peu adoucir l’ivoire de leurs pianos.

Ne pas croire pour autant que ces quatre mains ne sont que réceptacles des esprits d’antan. Ici, ils sont vifs, généreux, piégeant même les fantômes qu’ils viennent de réveiller. Leurs escapades sont singulières, argumentées d’un esprit de déluge bien réel. Et il ne reste alors plus qu’à ovationner leurs foudres et leurs relâchements avec bienveillance et considération.

Anto Pett, Christoph Baumann : Northwind Boogy (Leo Records / Orkhêstra International)
Enregistrement : 2012. Edition : 2013.
CD : 01/ Barbaro – Latino 02/ Stop an Go and Not Too Far! 03/ Melancholic Space 04/ A Night at the Zoo 05/ Rubato Fugato 06/ Some More Progression 07/ Northwind Boogy 08/ Pecker 09/ A Non Published Scene from William 10/ Un poco demasiado ?
Luc Bouquet © Le son du grisli

27 janvier 2014

Henry Vega : Stream Machines (ARTEk, 2013)

henry vega stream machines

La confrontation entre les musiques baroques et électroniques est souvent intrigante, à l’instar des excellents Martes et The Versailles Sessions de Murcof. Compositeur américain basé à La Haye, Henry Vega est de la même trempe que son collègue mexicain, c’est dire le niveau, tout en dépliant en huit étapes un sens plus aigu, certains diront difficile, de l’expérimentation.

Tout en nuances, en raison de l’apport notable d’un clavecin et d’une viole de gambe sur la doublette Slow Slower, son Stream Machines virevolte sur des longueurs d’ondes entre Charlemagne Palestine et Stephan Mathieu, qu’on imaginerait rompus à l’exercice de la dynamique. Carrément prenant quand un quatuor à cordes prend le pouvoir et que les machines se fondent dans un arrière-plan croustillant, Scanner Quartet amplifie encore le geste, telle une confondante épopée à la frontière de Giacinto Scelsi, Philip Glass et, oui encore, Fernando Corona.

Henry Vega : Stream Machines (ARTEk)
Edition : 2013.
CD : 01/ Slow Slower, Pt. I 02/ Slow Slower, Pt. II 03/ Izumi 04/ Scanner Quartet, Pt. I 05/ Scanner Quartet, Pt. II 06/ Scanner Quartet, Pt. III 07/ Automata Angels 08/ Stream Machines and the Black Arts
Fabrice Vanoverberg © Le son du grisli

27 janvier 2014

dieb13 : trick17 (Corvo, 2013)

dieb13 trick17

En capsule lancée par la rotation d’une platine, dieb13 explore un paysage changeant, celui de trick17. L’univers en question étant ramassé (une face « audible » seulement, dont l’autre, « visible » elle, révélerait la cartographie sous les rapides va-et-vient d'un crayon gris), la première rencontre ne tarde pas, qui met le musicien face à une femme éplorée – plus loin, ce seront des paquets d’insectes. Pour la distraire, le voici actionnant des mécanismes minuscules et qui en appelle au réconfort d’une musique scientiste d’atmosphère.

S'il tourne alors à vide, le vinyle réserve aussi de belles plages que se disputent le bruit et le silence, jusqu’à ce que le second n’en puisse plus et disparaisse sous des déflagrations, des alarmes débitées net, des parasites et des cris habilement agencés. Pour à la fois bien faire entendre ses créatures et leur échapper, dieb13 saute comme cabri et assène même quelques coups de cornes... Jusqu'à en écorcher le vinyle, dont le rose vire maintenant au rouge sang.

dieb13 : trick17 (Corvo)
Enregistrement : 2013. Edition : 2013.
LP : A/ Audible B/ Visible
Guillaume Belhomme © Le son du grisli

28 décembre 2013

Lucio Capece : Less Is Less (Intonema, 2013)

lucio capece less is less

Jamais aussi proche qu’en cathédrale (dit-on), la voûte céleste est ici explorée par un Lucio Capece aux commandes d’un sérieux dispositif : ballons de couleur d’où pendent des enceintes, ondes sinus, saxophone soprano, synthétiseur, enregistrement environnemental… Ce que l’on peut trouver dans une église lorsqu’elle est débarrassée de ses spectres et de ses usages…  

Gonflés à l’hélium, les pendules de Capece démontrèrent – en Cathédrale de Berne, le 13 octobre 2012 – la rotation de la planète et les rumeurs qui la dévient : celles de présences de passage qui s’opposent à un souffle tenu, d’aigus disparaissant à l’approche du visiteur, d’électronique qui peine à se débarrasser des preuves d’existence autre qui agressent sa chaste structure. Déjà saisissant.

Mais Capece réfléchit : ses stratagèmes, sur la seconde plage, se passeront de field recordings : enregistrée en studio, la plage en question assouvira son penchant pour le drone, plus rassurant peut-être, plus stable (ou stationnant) en tout cas. Une oscillation pourtant : irrégulière, néanmoins. Retour à l’homme, alors : Capece vocalise et joue, d’harmoniques en chants parallèles, au redresseur d’ondes sinus. L’expérience tient de la prouesse, la prouesse ne peut se passer d’écoute.

écoute le son du grisliLucio Capece
Less Is Less (Preview)

Lucio Capece : Less Is Less (Intonema / Metamkine)
Enregistrement : 2012-2013. Edition : 2013.
CD : 01/ Das Temperierte Berner Münster 02/ Music for Pendulums and Sine Waves in Different Tuning Systems
Guillaume Belhomme © Le son du grisli

28 décembre 2013

Rodolphe Loubatière, Pierce Warnecke : "Non Lieu" (Gaffer, 2013)

rodolphe loubatière pierce warnecke non lieu

Dans les placards qu’ouvrent Rodolphe Loubatière (caisse claire) et Pierce Warnecke (electronics), trônent, bien alignées, quelques sournoises poupées de sons. Inutile de lapider leur chair de laine, elles pétardent déjà d’angoisse et de troubles. Inutile de les associer ou de les ordonner : elles n’obéissent à aucune loi si ce n’est celles des anarchies temporelles. On ne les mettra jamais en cage. On ne leur trouvera aucun domicile, aucun rivage. La décohérence sera leur royaume, le néant sera leur festin.

On aimerait bien y entendre de noirs soleils, des plomberies grippées, des rails avant collision, des nuages menaçants, des drones aux courtes allées, des transhumances de hasard. On croira reconnaître la peau que l’on enserre ou l’objet que l’on renverse, entrechoque. On croira mais rien ne se livrera. Rien. Ni l’éden. Ni l’apocalypse.

Rodolphe Loubatière, Pierce Warnecke : « Non Lieu » (Gaffer Records / Metamkine)
Enregistrement : 2012. Edition : 2013.
LP : A1/ Espace occulte A2/ Fragments B1/ Sédiments B2/ Rites et symboles B3/ Non lieu B4/ Néant
Luc Bouquet © Le son du grisli 

10 novembre 2015

Krishve : Sort Diamant / Apollo (Clang, 2015)

krishve sort diamond apollo

Bon anniversaire à la Danish Composers' Society : cent bougies sur le gâteau, ça se fête. Pour l'occasion, deux pièces composées pour les enceintes à douze voies de la Bibliothèque Royale de Copenhague s'imposaient. Elles sont de la plume de l'artiste local Krishve, alias Kristian Hverring, qui nous signe l'EP deux-titres Sort Diamant, une très belle expérience en lévitation, où la Kosmische d'hier n'est que prétexte à une envolée suave en marge de la musique tonale, avant qu'un ultime coup d'accélérateur n'ajoute une dernière lueur finalement très rock sur l'événement, dont on regrette juste de ne pas en avoir été.

Très en verve, l'artiste danois remet le couvert sur Apollo, autre EP (cinq tracks) où il dévoile un penchant impressionniste tout autant recommandable. Si, vous l'aurez deviné au détour de son titre, la cosmologie tient un rôle central, elle ne se borne pas à paresseusement caresser les étoiles du bonheur. Plus proche de la vision d'un Ligeti quand il enfile son costume d'astronaute, Krishve ajoute maintes touches de modernité, entre rugosité et sensualité, et le fait avec une telle évidence qu'on ne peut que s'incliner. Chapeau bas.



Krishve : Sort Diamant / Apollo (Clang Records)
Edition : 2015
CD / DL : Sort Diamant 1/ Vandspejl  2/ Surstof (Respiration IV) 03:57
Fabrice Vanoverberg © Le son du grisli

12 décembre 2013

Benjamin Bondonneau, Michel Doneda : ARR Suite (Le Châtaignier Bleu, 2013)

benjamin bondonneau michel doneda arr suite

Les projets conduits par Benjamin Bondonneau (clarinette, tambour, objets, voix, peintures) ces dernières années – L'Arbre ouvert ou Géographie utopique, par exemple – ont suscité une adhésion que ce nouveau travail confirme amplement, et d'autant plus qu'il rend, au passage, à l'objet disque (par un format, des reproductions de qualité et des textes éclairants – comme le label avait déjà su le faire précédemment) beaucoup de son intérêt.

Cette fois, ce sont les peintures réalisées par Jean Degottex au cours des années 70 (dans une période « sérielle » pourrait-on dire) qui ont fondé la démarche entreprise avec Michel Doneda (saxophones soprano & sopranino, radio, voix, textes) : enregistrements divers (face aux œuvres ou en studio, au moyen des aérophones attendus ou de papiers froissés), écriture et peinture, comme autant d'approches, ont nourri un processus dont la présente publication documente l'état actuel.

« Nos sons habitent ce halo particulier qui émane de l'œuvre de Degottex, ou plus exactement de notre présence à l'œuvre. Ce halo, invisible, n'est pas atone. Il finit par coïncider avec nos gestes, notre respiration et avec la forme que l'on donne au temps pendant le jeu. » [M.D.]

La poétique sonore que les deux souffleurs développent ici a le bon goût de ne pas  nous rebattre les oreilles avec « l'interdisciplinarité » dont trop d'artistes « multimédia » farcissent leurs déclarations ; Bondonneau & Doneda s'y collent, s'y coltinent et s'en arrachent, rejoignant par là le modus operandi du peintre et faisant musique de tout bois.

« On procède à un épuisement du sonore comme Degottex a épuisé le signe dans son œuvre. On creuse nos sons jusqu'à ce qu'ils deviennent une simple substance vibratoire. » [M.D.]

Tendues et tenues, posées mais palpitantes, les pièces de cette suite en triptyque ne font pas « entendre » les toiles de Degottex, elles témoignent de la façon dont deux musiciens auront appris et su se tenir dans leur orbe.

« La musique donne de la durée au regard. Elle le soutient et le laisse aussi s'oublier. » [M.D.]

Benjamin Bondonneau, Michel Doneda : ARR Suite (Le Châtaignier Bleu / Metamkine)
Enregistrement : 2012-2013. Edition : 2013.
CD : 01/ ARR Suite 1 02/ ARR Suite 2 03/ ARR Suite 3
Guillaume Tarche © Le son du grisli

5 août 2013

Steve Swell, Andrew Raffo Dewar, Garrison Fewell : Estuaries (dEN, 2013)

steve swell andrew raffo dewar garrison fewell estuaries

C’est dans la réflexion – la méditation, voire – plus encore que dans l'urgence qu’agissent, improvisant ou lisant des partitions graphiques, Steve Swell (trombone), Andrew Raffo Dewar (saxophone soprano) et Garrison Fewell (guitare électrique). Du troisième, Estuaries rappelle cet art partagé avec John Tchicai de la concentration, de la note attendue qui au moment qui lui convient se fait entendre.

L’indolence de Fewell commandant aux souffles attention et ténacité, le trio va au rythme d’élans réfrénés mais capables d’autant : Estuary 1 et Estuary 3 font d’effleurements, de légers tremblements, de tourbillons de discrétions, l’horizon qui sans cesse les appelle puis les avale. Au pire des récifs, quelques reliefs abscons, pics minuscules devant l’envergure de soupçons trahis (confrontations franches de Semiotic Correlations II, nervures exacerbées d’Estuary 2). Au meilleur – c’est-à-dire sur presque toute la distance –, Swell, Dewar et Fewell, inventent dans le louvoiement une autre façon de mener à bon port : voilà où mène Estuaries

EN ECOUTE >>> Estuary 10

Steve Swell, Andrew Raffo Dewar, Garrison Fewell : Estuaries (dEN)
Enregistrement : 3 avril 2011. Edition : 2013.
CD : 01/ Estuary 1 02/ Estuary 2 03/ Estuary 3 04/ EStuary 4 05/ Estuary 5 06/ Estuary 6 07/ EStuary 7 08/ Excerpt From Music For Three 09/ Semiotic Correlations I 10/ Semiotic Correlations II 11/ Estuary 8 12/ Estuary 9 13/ Estuary 10
Guillaume Belhomme © Le son du grisli

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