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Le son du grisli
14 janvier 2010

Vandermark 5 : Annular Gift (Not Two, 2009)

annularsli

Réemploi d’un compte-rendu de concert publié l’année dernière dans la revue Improjazz (155) :

« En février et mars 2008, Ken Vandermark fit tourner son quintette en Europe. A Rotterdam, Cadix ou Cologne, on put ainsi entendre le Vandermark 5, qui conclua sa tournée les 14 et 15 mars dans les caves de l’Alchemia, café de Cracovie où le groupe a ses habitudes depuis qu’il y a passé une semaine en 2004 – ces concerts du groupe (qui employait alors le tromboniste Jeb Bishop) se trouvent consignés sur Alchemia, coffret renfermant douze disques publié par le label polonais Not Two. Cette année, deux soirées seulement, donc, et une formation qui n’est plus la même : pour donner à entendre à la place de Bishop le violoncelliste Fred Lonberg-Holm, déjà présent sur l’indispensable Beat Reader. 

Pour l’essentiel, le répertoire est neuf : que l’on retrouvera (puisqu’enregistré tout au long de ces deux soirs) sur une future référence du catalogue Not Two et qui permet au Vandermark 5 de mettre à l’épreuve sa nouvelle combinaison. Concentrés, les musiciens entament le premier des quatre sets donnés à Cracovie, qui tiendront parfois de la séance d’enregistrement partagée avec le public : Table, Skull, and Bottles inaugurant l’exercice sur l’air d’une musique de chambre aux arrangements soignés bousculé bientôt par le saxophone alto de Dave Rempis et l’archet vindicatif de Lonberg-Holm. Passant de saxophone ténor en clarinette, Vandermark dirige ensuite ses partenaires autant qu’il s’adonne avec eux à des jeux de construction poly maniaque (Heavy Chair, sur lequel Rempis n’en finira pas de bondir, Cadmium Orange, qui révèle les obsessions de musiciens envoûtés par la répétition) qui font confiance autant aux unissons impétueux qu’à toutes improvisations ardentes : solo du batteur Tim Daisy sur un titre du contrebassiste Kent Kessler (Latitude sophistiquée) ou dérives du ténor sur l’apaisant Early Color que signe Rempis.

Elargissant son champ d’action – allures ou attitudes différentes à appliquer à chacun des thèmes : dépositions d’atmosphères aléatoires faisant référence à l’école new yorkaise de musique contemporaine ou phases d’obstinations concertées ravivant les couleurs d’un jazz d’avant-garde mais efficient né à Chicago (The Ladder, en rappel, combinant à lui seul ces deux éléments) –, le Vandermark 5 attesta à Cracovie de son évolution frondeuse : Lonberg-Holm prenant singulièrement le parti de la section rythmique (célébrer ici son entente avec Kessler) tandis que Vandermark, robuste et assuré, tire maintenant davantage de son association avec Rempis, au caractère plus affirmé – au passage, ne pas hésiter à aller l’entendre à la tête de son propre quartette sur The Disappointment of Parsley, dernière référence en date du catalogue Not Two enregistrée au même endroit quelques mois plus tôt.  Plus que dans l’arrivée de Lonberg-Holm au sein du groupe, sans doute faut-il voir dans la fervente communion de Vandermark et Rempis les sources de la régénérescence d’une formation d’exception. Au sortir de la taverne obscure, avant de gagner la rue du miel qui longe le quartier de Kazimierz, l’évidence, en tout cas, en est là. »

Quelques mois plus tard, Not Two publiait sous le nom d’Annular Gift une sélection des titres enregistrés lors de ces deux soirées : Spiel, Table, Skull, and Bottles, Early Color, Second Marker, Cement et Cadmium Orange. Soit, un condensé expéditif qui vient renforcer les premières impressions (l’art du Vandermark 5 ne s’est jamais aussi bien porté, conséquence de l’entente exceptionnelle du meneur et de partenaires arrivés à maturité) et retrace de façon cohérente deux soirées de concerts intenses. Au bilan de 2009, le Vandermark 5 revendique ainsi d’un coup d’un seul le titre de meilleur disque et celui de meilleur concert.

The Vandermark 5 : Annular Gift (Not Two / Instant Jazz)
Enregistrement : 2009. Edition : 2009.
CD : 01/ Spiel (for Bertolt Brecht und Kurt Weill) 02/ Table, Skull, and Bottles (for Bruno Johnson) 03/ Early Color (for Saul Leiter) 04/ Second Marker (for Ab Baars) 05/ Cement (for Michael Haberz) 06/ Cadmium Orange (for Francis Bacon)
Guillaume Belhomme © Le son du grisli

9 septembre 2015

Eric Normand, Philippe Lauzier : Not the Music / Do (Tour de Bras, 2015)

eric normand philippe lauzier not the music

Si c’est Not the Music, alors qu’est-ce que c’est ? La parole (en concert) est au bassiste électrique Eric Normand et au saxophoniste (soprano) Philippe Lauzier. Tous les deux jouent aussi de la clarinette.

Le duo est en concert en mars 2014. Dans une usine désaffectée, à en croire la réverbération qui transforme le bourdon de basse, et au milieu d’un essaim de sculptures métalliques (j’ai cru entendre des percussions, alors ?), à en croire le sax qui s’y accroche. On pourrait même penser que l’environnement est dangereux, avec ses grésillements électriques, ses renvois de feedbacks par les murs… Malgré tout, dans le Centre Aberdeen de Moncton, Canada, Normand et Lauzier font les fiers à (tour de) bras. Et leur « non-musique » a de quoi l’être aussi.

Eric Normand, Philippe Lauzier : Not the Music / Do (Tour de Bras)
Enregistrement : mars 2014. Edition : 2015.
CD : 01/ A 02/ B 03/ C
Pierre Cécile © Le son du grisli

8 septembre 2015

Gianni Lenoci / Lenio Liatsou : For Bunita Marcus (Amirani / GOD, 2014) / Alistair Noble : Composing Ambiguity (Ashgate, 2013)

gianni lenoci lenio liatsou for bunita marcus morton feldman

L’étrange affaire de For Bunita Marcus est que chacune de ses lectures – sa récitation est impossible – révèle davantage de son interprète que de la musique même de Morton Feldman. Les interprètes du jour : Gianni Lenoci et Lenio Liatsou, pianiste (anagramme ?) dont c’est là le premier disque…

Avec Lenoci, c’est une progression sans détours, un peu pressée dans ses débuts, toujours nerveuse ensuite. L’écho qui soutient le piano arrondit un peu les angles mais ne peut gommer toute la tension communiquée, par exemple, à une touche pourtant à peine effleurée. Quand les graves font surface, la dramaturgie gagne l’interprétation : alors, ce n’est plus le profil de Bunita Marcus dont on se souvient avec élégance, mais une partition impérieuse étrangement mise en lumière.

Avec Liatsou, c’est une partition avec laquelle on prend plus de libertés, certes, mais une autre sécheresse jouant l’indolence. Dans ce paquet de notes qui, tout à coup, chute, on retiendra les dernières à qui l’extinction va comme un gant. Flottant davantage que la précédente, cette lecture renverse le propos de Feldman, en troisième face : sont-ce maintenant des grilles d’accords et même une mélodie en désintégration ? La dramaturgie pour Lenoci, la désobéissance pour Liatsou ? L’étrange affaire de For Bunita Marcus est que chacune de ses lectures révèle davantage de son interprète que de la musique même de Morton Feldman.

Gianni Lenoci : For Bunita Marcus (Amirani)
Edition : 2014.
CD : 01/ For Bunita Marcus

Lenio Liatsou : For Bunita Marcus (GOD)
Edition : 2014.
2 LP : For Bunita Marcus
Guillaume Belhomme © Le son du grisli

le son du grisli

alistair noble morton feldman

Après Catherine Hirata (Analyzing the music of Morton Feldman), c’est Alistair Noble qui s’attache à expliquer la musique de Morton Feldman. Ses analyses sont précises, voire maniaques, qui se cantonnent à quelques compositions datant du début des années 1950 (Intermissions, Piano Piece 1952, Intermission 6, Primitive Designs) mais mettent au jour une méthode de travail unique au chevet d’expériences différentes. Si le compositeur ne laisse « presque rien » au hasard, le musicologue argumente avec force pour mieux expliquer cette musique que Christian Wolff disait « ésotérique. » Qui assure d'ailleurs à Feldman un certain avenir : ainsi Noble note-t-il qu’entre 1960 et 1992, seuls seize disques de Morton Feldman ont été commercialisés. Combien aujourd’hui ?

Alistair Noble : Composing Ambiguity: The Early Music of Morton Feldman (Ashgate)
Edition : 2013.
Livre (anglais), 215 pages, ISBN 978-1-4094-5164-8.
Guillaume Belhomme © Le son du grisli

16 octobre 2009

Brian Harnetty, Bonnie 'Prince' Billy : Silent City (Atavistic / Ruminance, 2009)

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De mémoire d’Américain, on n’avait encore jamais vu personne s’endormir au concert. Bonnie 'Prince' Billy jouait à peine depuis un quart d’heure. Posant sa voix sur la musique de Brian Harnetty, l’effet est le même, à ceci près qu’il arrivera ici à l'auditeur qui s'endormira d’être réveillé par un témoignage…

Ceci parce que Silent City dépeint une ville imaginaire dans laquelle les voix de toutes les âmes perdues d’une Amérique vertueuse et triomphante – celle de Will Oldham comprise ? – se seraient donné rendez-vous. Extirpés d’archives sonores, des inconnus parlent sur une musique à ranger sous l’étiquette « Americana », dont Brian Harnetty échaffaude les plans en se servant d'instruments classiques : un piano ou un accordéon.

A l'écoute de la composition, l’auditeur peut se sentir venir le cœur au bord des lèvres devant des rapprochements sonores incapables de faire preuve d’une identité propre (et même d’identités, malgré les archives dans lesquelles pioche Harnetty) ou se laisser porter par un ensemble vaporeux que rehaussent les interventions salvatrices du batteur Sam Paxton. De l’avant-folk au deep-folk – comme il y a le Deep South –, Silent City franchit le pas et offre autant d'élans dignes d’intérêt que d'amères désillusions (l'originalité qui fait défaut étant la première de toute).

Brian Harnetty : Silent City (Atavistic / Ruminance / Amazon)
Edition : 2009.
01/ The Night Is 02/ The Top Hat 03/ Sinclair Serenade 04/ Sleeping In The 05/ Well, There Are 06/ Silent City 07/ And Under the Winesap 08/ It’s Different Now 09/ Papa Made the Last 10/ Some Glad Day 11/ As Old As the Stars 12/ To Hear Still More
Pierre Cécile © Le son du grisli

12 octobre 2009

Han Bennink Trio : Parken (Ilk, 2009)

hangrisli

Sur Parken, Han Bennink fait pour la première fois de son nom celui d’une formation : trio, en l’occurrence, qu’il forme aujourd’hui avec le pianiste Simon Toldam et le clarinettiste Joachim Badenhorst.

Pour faire suite à une série de concerts, l’enregistrement distribue les preuves de l’entente du batteur et de ses jeunes partenaires, notamment sur un lot d'improvisations (Myckewelk exacerbé ou Flemische March sur lequel Bennink court après les notes en cascades du pianiste, les rattrape et les avale). Ailleurs, le trio sert des compositions signées de ses membres (Music for Camping de Toldman, qui révèle chez celui-ci une érudition musicale, et notamment jazz, capable de faire oublier un peu une sonorité un brin clinquante ; plus convaincant Reedeater de Badenhorst) ou tiré du répertoire de Duke Ellington.

Trois fois il est ainsi donné d’entendre des pièces dues à la collaboration Ellington / Billy Strayhorn : Fleurette africaine, pâtissant elle aussi d’une production léchée à l’excès ; Lady of The Lavendermist, célébrée surtout par le duo Badenhorst / Bennink aux clarinette basse et cymbales ; et puis, surtout, Ispahan : là, Toldman démontre un jeu d’accords plus subtil quand Badenhorst se fraye un chemin entre les coups vifs assénés par Bennink.

Han Bennink Trio : Parken (Ilk Music / Instant Jazz)
Edition : 2009.
CD : 01/ Music for Camping 02/ Flemische March 03/ Lady of The Lavender Mist 04/ Myckewelk 05/ Isfahan 06/ Reedeater 07/ Fleurette africaine 08/ After The March 09/ Parken
Guillaume Belhomme © Le son du grisli

4 décembre 2008

Fennesz, Dafeldecker, Brandlmayr: Till the Old World's Blown Up and a New One Is Created (Mosz - 2008)

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A coups d’improvisations réarrangées, Christian Fennesz et deux membres de Polwechsel (le contrebassiste Werner Dafeldecker et le percussionniste Martin Brandlmayr) profitent de leur association sur Till the Old World's Blown Up and a New One Is Created, disque d’une musique électroacoustique reposée.

Sur transport lent, des arpèges de guitare claire et une poignée de notes sorties d’un vibraphone ouvrent ainsi un espace que revendique bientôt une série de charges vociférant. Or, c’est une pop atmosphérique qui prendra le dessus, rassurée ici par un archet de contrebasse, là par la cadence timide qu’imposent des balais sur caisse claire. Ailleurs encore – sur un mini cd accompagnant le principal –, par quelques structures rythmiques plus cadrées supportant trois morceaux plus courts et plus fades, qui contrastent avec la musique déroutante déposée jusque-là par le trio.

CD1: 01/ Till the Old World's Blown Up and a New One Is Created - CD2: 01/ Tau 02/ Jets 03/ Me Son >>> Fennesz, Dafeldecker, Brandlmayr - Till the Old World's Blown Up and a New One Is Created - 2008 - Mosz.

31 janvier 2015

Shinobu Nemoto : Improvisations #13 - #25 (Moufurokuon, 2014)

shinobu nemoto improvisations 13 25

Shinobu Nemoto est un musicien atypique. Non pas parce qu’il est Japonais (trop facile) mais parce qu’il multiplie les projets mystérieux (Summons of Shining Ruins, Dark Side Of The Audio System) tout en autoproduisant ses improvisations solo depuis la fin des années 2000. On l’imagine bien habitant en reclus l’île dont les 13 CDR qu’il a produit l’année dernière (13 improvisations enregistrées en quelques semaines) dessinent la carte.

Peut-être qu’à force de s’être cogné aux quatre coins de son île, Shinobu Nemoto a pris goût à la répétition. Car ce sont d’innombrables loops qui orientent son jeu de guitare électrique sur un trip ambient pop. Assez particulier, le trip, d’ailleurs. Il mixe le Brian Eno des 80’s (autant ajouter tout de suite Harold Budd) et François Bayle, Bruce Gilbert et les BO de Badalamenti, Lawrence English et le mouvement shoegaze…. Une ambient antidatée et pourtant intemporelle, une musique d’ameublement pour tunnel souterrain, une subaquatique pop qui vous submerge par vagues, une armée de drones et de solos (pas tous bienvenus d’ailleurs)…

Shinobu Nemoto a le couplet instrumental alangui et c’est ce qui fait sa force. Sa faiblesse est peut-être de ne pas savoir choisir : treize CD d’ambient pop d’un coup, c’est un chantier colossal pour qui le motto n’est pas Nemoto (bon). Car on n’est pas descendu d’une boucle qu’une autre nous invite déjà à lui monter dessus. Et bizarrement, on monte, en pensant à tous ceux qui ont un jour ou l’autre quitté le sol pour rejoindre une île (Jim O’Rourke, Ian MastersJacques Brel ?) et en espérant qu’un point de la carte de Shinobu Nemoto répondra à nos attentes (puisque le producteur vend au détail, je conseillerais les improvisations 14, 19 et 24 / en même temps, le site de Moufurokuon propose des extraits de toutes les improvisations contenues dans ces 13 CD).

Shinobu Nemoto : Improvisation #13 - Improvisation #25 (Moufurokuon)
Enregistrement : 2014. Edition : 2014.
13 CDR : Improvisation #13 – Improvisation #25
Pierre Cécile © Le son du grisli

30 avril 2015

LDP 2015 : Carnet de route #7

ldp 2015 27 et 28 avril 2015

Quelques jours d'absence, et c'est déjà la reprise pour Urs Leimgruber, Jacques Demierre et Barre Phillips (ou LDP Trio). Reprise de la tournée Listening ; reprise, alors, du carnet de route !

27 avril, Budapest, Hongrie
Voyage / Travel

Time to join up again with Jacques and Urs. How many days cleaning Black Bats' cage?
Are the strings still supple? What not to forget to put in the suitcase? Now all these damn meds. And a load of books, just in case someone's interested. Gonna be hot, cold, rainy? Take it all, use the huge suitcase. Now, where did I put those tickets and the senior cards? Ma, can you drive me to the station?
The usual place in the handicap car is available. No handis today. Pardon me, excuse me... there, the bass is fixed for the trip. Geneva, an easy station, no stairs. Roll'em all the way. And that good coffee shop just opposite quai 7. MMMMMM! Damn, going all the way to Budapest by train. Five of them. Thirty hours door to door. For just an hour's concert? Naw, there's a workshop too. Name of the game. Budapest - love it.
B.Ph.

Einen Monat später treffen wir uns um 07:15 Uhr am Bahnhof in Luzern wieder. In Zürich steigen wir in Richtung Wien um. Es gibt Tage wo wir nur reisen.
Heute ist ein solcher Tag. 12 Stunden sind wir im Zug unterwegs. In Wien steigen wir ein weiteres Mal in Richtung Budapest um. Am Zielort Keleti Palyaudvar sollten wir aussteigen, um vom Veranstalter abgeholt zu werden. Der Zug hält heute da nicht, sagt uns der Schaffner. Also steigen wir in  Köbanya-Kispest aus und fahren mit dem Regionalzug zurück nach Kelenföld. Im neuen, grossräumigen Bahnhof angekommen, bringt uns ein Taxi nach Budapest zum Hotel. Mit der Fahrerin einer Ungarin, die lange Zeit vor der Wende in den USA gelebt hat unterhalten wir uns angeregt in perfekten Englisch. Nach einem Humus-Teller mit Bier geht es anschliessend ab in die Klappe. Das ist genug für heute.
U.L.

Le train est un espace mobile. Mobile et hétérotopique. Un lieu autre entre deux lieux, un espace où l'imaginaire se retrouve sans limite. C'est dans cet emplacement, où l'utopie loge, que les trois derniers pianos joués me sont apparus comme les caractères d'une écriture – chinoise ? – surgissant devant moi : le RIPPEN, bel canto, 211752, premier objet aperçu dans la trouée murale et zürichoise de Sieb & Brot, le Yamaha, G2, E 2522324, que j'ai préféré, pour les possibilités offertes par l'horizontalité de ses cordes, à un piano droit placé à l'arrière-scène du club Metro, à Beyrouth lors du festival IRTIJAL, et le paisible Schiedmayer & Soehne, sur lequel je travaille à la maison la lenteur du geste et la rapidité de l'écoute en me superposant aux voix radiophoniques de France Culture, aux chants des oiseaux du parc Geisendorf et aux cris des enfants montant du préau jouxtant mon immeuble.
Images déroulant une calligraphie pianistique, où chaque piano est un nouveau caractère, en noir et blanc, un bloc de temps cadré autour d'un son central, yin/yang sonore au sein d'une continuité sans fin. Jouer ces pianos, et tous les autres, l'un après l'autre, années après années, c'est déployer l'écriture de sa propre histoire dans un tempo lent, caractère après caractère, traçant son propre texte de vie et le découvrant tout à la fois. Récit qui reste à décrypter… comme il nous reste encore à comprendre pourquoi l'arrêt budapestois Keleti Palyaudvar, destination finale de notre voyage, avait subitement disparu, après 12 heures de rails, de la feuille de route du train hongrois dans lequel nous venions de monter à Vienne...
J.D.

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28 Avril, Budapest, Hongrie
Master Class

The young lions of Buda. There is hunger here but some how it's soft, it's palette hunger not belly hunger. A lack of immediateness, urgency, life&deathness. Do you know that it doesn't get any better than today? Today's the last chance.
Good technical level in general. Alertness on the idea front. Quite interested in "how it works". Students and young professionals – about 50/50. One lady visual artist (very interesting approach to sounding). Beginnings of climbing out of a hole but even so, too comfortable.
B.Ph.

Patyolat ist ein neuer Kulturraum für Ausstellungen, Klanginstallationen und Konzerte in Budapest. Hier leiten Barre, Jacques und ich heute Nachmittag gemeinsam eine Masterclass zum Thema Solo in der freien Improvisation. Die Teilnehmer sind Musikstudenten und professionelle Musiker. Das technische Niveau ist erstaunlich hoch, wie oft bei ausgebildeten Musikern. Die Erfahrung im Umgang mit freier Improvisation im Sinne des instant composings ist beschränkt und unerfahren. Dennoch ist es äusserst interessant wie verschieden und individuell diese Aufgabe von den MusikerInnen gelöst wird. Die meisten präsentieren ihr Können mit Spielweisen die sie kennen und mit Ausschnitten ihres Repertoirs im Umgang mit Klang. Keiner von Ihnen improvisiert in dem Sinne frei, während des Spielens mit Klängen Unvorhergesehenes zu entdecken. Das ultimative Hören mit Körper und Seele wird von den wenigsten konsequent praktiziert. Loslassen, nach Gehör spielen, weniger denken und nicht komplett expandieren wäre ein sinnvoller Ansatz um weiter zu gehen.
U.L.

Sur la scène de Patyolat, lieu budapestois en devenir, deux instruments. Plaqué au mur, un piano droit Rösler, 10128, Opus no 11048, "très vieux, mieux vaut ne pas y aller trop fort", me conseille l'organisateur de la master-class. Se réfère-t-il au fait que ces pianos, qui affichent aussi, suivant l'inscription, un G. avant Rösler – G. pour Gustav – ont été anciennement conçus et réalisés dans l'usine Petrov, en République Tchèque, alors qu'aujourd'hui ils sont produits en Chine ? La question aussitôt posée est aussitôt abandonnée, car découvrant sur la droite du clavier une sorte de tirette dorée, à action mécanique, portant le nom de Moderator, j'actionne cette manette, et imagine instantanément son effet sur les relations en cours de jeu entre les différentes variables du son. Mais la tirette ne répond pas, l'effet reste imperturbablement muet. Quoi qu'il en soit, même s'il ne s'agit en fin de compte que d'une simple sourdine, ce piano Rösler reste, au sens propre du terme, une boîte à musique. Qu'un piano soit muet ou sonore, il est habité par un son qui demeure potentiellement et physiquement présent. Le piano à queue placé au centre de la scène et recouvert d'une couverture noire, en simili-cuir et matelassée, un Yamaha, NO. G7, NIPPON GAKKI S.K.K. semble confirmer mon intuition. Au moment d'ôter sa couverture, il me vient à l'esprit une oeuvre de Joseph Beuys, Infiltration homogène pour piano à queue, où un piano est entièrement recouvert de feutre gris et porte une croix en tissu rouge sur un de ses flancs. Protégé ainsi par un isolant thermique, le piano est de ce fait aussi isolé acoustiquement du reste du monde. Ce geste d'étouffement raconte paradoxalement le son à travers la mise en scène du silence : le son ne prend-il pas appui sur le silence pour apparaître et n'a-t-il pas besoin du silence pour concrétiser sa propre disparition ? La vision d'un piano calfeutré et isolé de son propre contexte acoustique a toujours fait naître en moi un sentiment étrange d'une grande solitude un peu nostalgique. C'est précisément ce sentiment qui a resurgit à l'écoute d'une des participantes à la master-class. Artiste visuelle, sans maîtrise technique de l'instrument piano, elle a réussi à montrer une adéquation rare entre ses dispositions personnelles, son écoute et sa réalisation sonore. Un équilibre qui n'existe que dans sa remise en jeu renouvelée.
J.D.

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Photos : Jacques Demierre

9 mai 2015

LDP 2015 : Carnet de route #11

ldp 6 mai 2015

Avant leur passage, ce midi même, au Mans (Europajazz), Urs Leimgruber, Jacques Demierre et Barre Phillips firent, à la Künstlerhaus de Saarbruck, une rencontre. Là, les attendait en effet un piano droit Rönisch.

6 mai, Sarrebruck, Allemagne
Musik im Künstlerhaus

Arriving after a rather long day of train travel in Saarbrucken, at the Regional Kunst Haus where we were to be lodged and where we would play a concert on the 6th in trio. I was struck by how simple it was to rehabilitate an older town house, put up a sign "Regional Art House" and Shazam!, you're in business. There seemed to be no exhibition on while we were there. But it was open, staff working. Straight away, in the entrance hallway, there is this rather touching pair of pictures (are they posed photos or a painting?), side by side of a French and a German border customs officer, both sound asleep, their respective heads nestled in their arms on plain tables (like the ones they used to ask you to unpack your suitcase on). Not joyfully shaking hands, no. Asleep on the job.
Jacques didn't travel with us. He came later. He had another concert just after Ulrichsberg, in Bologna. The sixth (top) floor of the Haus is an apartment for visiting firemen. Really very nice, furnished with early IKEA beds and fittings, 2 bedrooms, kitchen, bath, salon and was very welcome after so many days (and nights) of hotel accommodation. The concert took place on a lower floor in one of the larger gallery rooms where our hosts had set-up chairs. The concert was free to the public and they did turn up. Nice crowd.
For me the concert was one of the most amazing so far on the tour. It wasn't the first upright piano that Jacques was presented with but it seemed to be a bit particular. The acoustic of the room was such that we set up in a distinct configuration with Urs and I on either side of Jacques. The sound quality of the piano (I really can't describe it, but it was more like a sound sculpture than a piano) was such that we were drawn into quite unique structural spaces. The result was musically very interesting and enjoyable, even comfortable. One of the punters comments after the concert - "Wow, that piano has a great sound!" Thank you Jacques for your astuteness in being able to use the situation (l'instrument de jour and the acoustic space) to the advantage of the music and not trying to impose something that is not going to work but is what you want to hear.
B.Ph.

Das Konzert heute findet im leeren Ausstellungsraum des Saarländischen Künstlerhauses in Saarbrücken statt. Es gibt momentan keine Ausstellung sondern ausschliesslich weisse Wände. Die spontane Musik des Trios wird zur performativen Klanginstallation. Jacques spielt heute auf einem orthodoxen upright Klavier. Es gleicht eher einer kleinen, protestantischen Kirchenorgel oder einem Möbel mit eingebautem Computer. Der Klang des Klaviers ist im Raum schwierig zu ordnen. Daher stellen wir unsere Standard Positionen um. Jacques spielt heute in der Mitte, mit dem Rücken zum Publikum. Barre auf der rechten Seite und ich auf der linken mit Sicht zum Publikum. Die Leute sind pünktlich. Das Konzert beginnt, bum! Die 80 Zuhörer sind aufmerksam, offen und neugierig. Wir spielen drei intensive Teile mit Unterbruch und Zwischenapplaus von insgesamt einer Stunde. Wir nutzen den Klang im Raum auf verschiedene Weise, indem ich mein Saxofon bewege und Barre im letzen Stück seine Position wechselt. Der Gesamtklang verdichtet sich. Nach einem harmonisch, melodischen Schlussteil enden wir alle gemeinsam in einem G-Dur Schluss-akkord! Die Leute sind begeistert.
Im Anschluss zum Konzert kommt ein 12 jähriger Junge mit seinem Vater zu mir und sagt: „Er spiele auch Saxofon. So etwas habe er jedoch noch nie gehört. Er war völlig überrascht und begeistert, dass solche Klänge die ich im Konzert auf meinem Saxofon gespielt habe überhaupt möglich sind. Er probiere dies nun auch“. Ich habe ihm empfohlen alles was er zukünftig spiele oder in die Hand nimmt als Klang zu akzeptieren. Im Moment wo der Klang für ihn klingt, klinge er auch für den Zuhörer.
U.L.

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Au fond de la galerie, dans la lumière blanche du matin, un piano droit Rönisch, allemand, austère et ondulé. Dès l'ouverture du couvercle, une inscription dans le bois saute aux yeux, Made in Germany, sur la gauche du clavier. A l'intérieur de l'instrument, d'autres informations, Endkontrolle 210536, signe d'une rigueur sans relâche, jusqu'au dernier détail. Les marteaux sont estampillés ABEL GERMANY, la mécanique est signée Renner, un nom synonyme de qualité et entouré de deux lignes en ovale, l'une fine l'autre épaisse, sous lesquelles est précisé sans équivoque Made in Germany. Et comme si l'inscription Pianofortefabrik Leipzig moulée dans le cadre en métal ne suffisait pas, un Made in Germany supplémentaire s'affiche fièrement à l'arrière des cordes tendues et croisées. A force de tant pointer l'origine de l'instrument, de souligner la qualité allemande du travail, la famille Rönisch, l'une des plus anciennes fabriques de pianos d'Allemagne, a introduit le doute en moi. Ce volontarisme ne cacherait-il pas une fissure profonde? Le taxi marocain qui m'a conduit de la gare de Saarbrücken à mon hôtel, après 12 heures de train rythmées par la grève des conducteurs de locomotives, n'avait-il pas raison en affirmant que les allemands sont tombés dans une mélancolie qui a pénétré fort avant leur esprit ? Le peuple allemand ne travaille plus, il fonctionne, m'a confié le conducteur nord-africain, en ajoutant ironiquement, alors que l'on conversait en hochdeutsch, que si, de mon côté, on entendait que je n'étais pas allemand, du sien, on voyait qu'il ne l'était pas.
Peut-être est-ce cette mélancolie rampante qui a poussé une spectatrice musicienne, profitant de quelques mesures de tacet dans la partie de harpe de L'enfant et les Sortilèges de Ravel, oeuvre jouée le même soir à l'opéra par le Saarländisches Staatsorchester Saarbrücken, à venir faire l'expérience en direct des sons du trio qui auront ainsi, à travers son écoute, résonné dans le silence écrit par le compositeur français.
J.D.

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Photos : Jacques Demierre.

mail 10 years

23 mars 2015

LDP 2015 : Carnet de route #2

ldp trio 21 & 22 mars 2015

Après Berne et St. Johann in Tirol, Listening amenait le trio ldp à Sion et Saint-Gall. Les impressions suivantes constituent la deuxième partie du carnet de route qu'Urs Leimgruber, Jacques Demierre et Barre Phillips tiendront jusqu'en décembre pour le son du grisli.

21 Mars, Sion, Suisse
Oeil&Oreille, Eglise des Jésuites

This marvelous old church with a whomping great Bosendorfer resounding in a very clear sounding nave. The Black Bat joined us but was content to sit on my shoulder and just marvel at the sounds that came from the three of us. Sion-ness - the country folk - the great food - let your hair down - no squawking - What a marvel it is to live in the light.
B.Ph.

Heute sind wir in Sittu (Walliserdeutsch), Hauptort des Kanton Wallis.
Da gibt es magische Momente. Die trockene Hallakustik der l’église de jésuites bietet uns fast unbegrenzte Möglichkeiten Klänge in den Raum zu setzen. Die altgedienten Priester sind ausgeflogen, seitdem finden in den Räumen der Kirche Konzerte, Konzertinstallationen und Ausstellungen statt. Kunstschaffende nehmen die Räume in Beschlag.
Ungehörtes und Ungesehenes, andere Rituale finden statt. VIVA LA MUSICA.
U.L.

Bösendorfer, Wien, 47708, 290-97. J’observe la réverbération du do grave, noir contre noir, frapper les parois de l’église des jésuites. Comme transpercé par une flèche du temps, à double pointe, qui me ramène à la couleur blanche de ce Rud. Ibach Sohn, 73684, joué il y a trois jours à Zürich. Les musiciens sont-ils vraiment les élus des dieux, comme l’affirme mon voisin de table quatari? Peut-être: alors que je culpabilisais après avoir cassé une corde aigue du Steinway & Sons, D, 398761, avant-hier à Freiburg i. Br., Mr Yamamoto, accordeur, m’a tranquillisé en m’assurant qu’il s’agissait d’une fatigue du métal, eine müde Saite a-t-il précisé.
J.D.

urs leimgruber ldp 2015

ldp trio noir

22 Mars, Saint-Gall, Suisse
KAF (KleinAberFein)

The birthdays, les anniversaires, die geburtztagen -
It's getting to be rather amazing – Running into people, from the audience, that you somehow but not really recognize – "You know I heard you play with the George Russel Sextet in Lausanne in 1964".
Already 50 years ago. Older people, who still look at the newspaper and see that so & so is playing. And, amazed, come to see an old hero. Another errant knight from the bygone days who allows us to say "just maybe our era in the 60's and early 70's was a unique time that we won't see again on the planet ever". So many keepers of the faith, spread along the byways, popping up, not just to reminisce, but to reconfirm spirit meetings that were so important at that time and seem even more pertinent today. And the birthdays call up these old pledges. It is very touching. Fly me to the moon!

Black Bat was there again and did squawk here and there. But he-she's cool.
B.Ph.

Der Kanton St. Gallen (schweizerdeutsch Sanggale, französisch Saint-Gall, italienisch San Gallo, rätoromanisch Son Gagl) ist ein deutschsprachiger Kanton im Nordosten der Schweiz. Hauptort ist die gleichnamige Stadt St. Gallen. Eine Stadt mit historischem Hintergrund. Weltbekannt sind die Stiftsbibliothek und die St. Galler Strickereien. Bekannt ist die Stadt seit den 70er Jahre auch für improvisierte Musik. Hier findet heute unser nächstes Konzert statt. Ein neuer Ort, ein anderer Raum, neue Gesichter, ein anderes Konzert.
U.L.

Schimmel, 1885, 305.197. Une carte de visite soigneusement posée sur la gauche du clavier confirme ce que les oreilles avaient déjà pressenti: Stimmung auf 442 Hz. Un peu haut l'accord. Un son brillant pour une salle blanche. Déjà en jeu, Barre, de quelques pas, rebat les cartes, déploie le piano au centre du trio. Nouvelle topographie, le paysage est sonore, toujours, mais autre. La localisation initiale une fois retrouvée, rien ne sera plus comme avant. Ralentir la cadence, ralentir la fréquence.
J.D.  

ldp trio gris

Photos : Jacques Demierre

le son du grisli

mail 10 years

6 juin 2008

Joëlle Léandre: The Stone Quartet (DMG/ARC - 2008)

l_andrestongrisli

En 2006, à l’invitation de la Downtown Music Gallery, Joëlle Léandre improvisait sur la scène du Stone de New York ses retrouvailles avec Marilyn Crispell (piano), Roy Campbell (trompette) et Mat Maneri (violon).

Selon différentes combinaisons, la contrebassiste organisa les échanges, inaugurés par le développement en quartette d’une longue pièce d’atmosphère nébuleuse, sur laquelle les interventions se frôlent avant d’emboîter le pas à celles d’un Campbell passé à la flûte, qui commande un orientalisme incapable de résister longtemps aux coups d’un piano emporté.

Deux duos, ensuite : Maneri et Léandre inspirés sur un grand dialogue d’archets, puis Crispell et Campbell économisant leurs moyens, jouant de la paraphrase en accordant toujours leurs points de vue. Déjà convaincante, l’interactivité gagne encore en densité sur la quatrième et dernière partie du disque, qui profite d’un relâchement faisant toute confiance aux grincements d’archets, aux notes projetées et aux répétitions minimalistes d’un final sombre et enchanteur.

CD:  01/ Part 1 02/ Part 2 03/ Part 3 04/ Part 4 >>> Joëlle Léandre, Marilyn Crispell, Roy Campbell, Mat Maneri - The Stone Quartet - 2008 - DMG.

N.B. Joëlle Léandre improvisera aux côtés de Maja Ratkje à Paris, le 12 juin prochain, dans le cadre du festival La voix est libre. Pour revenir aux origines de cette rencontre, aller consulter le site internet de la revue Mouvement.

12 décembre 2005

François Tusques: Free Jazz (In Situ - 1991)

tusquesgrisli

Près de cinq ans après son enregistrement (1960), le Free Jazz du double quartette d’Ornette Coleman trouvait un écho en France. D’une improvisation collective à l’autre, le temps nécessaire à la formation d’une équipe de France capable de suivre la piste débusquée outre-Atlantique, intimidante de permissions et de pièges à éviter.

A la tête du sextette, le pianiste François Tusques, qui se souvient de l’unique soupçon de direction musicale : « J’ai simplement demandé aux musiciens de jouer triste. » Initiée par les fulgurances cinglantes du contrebassiste Beb Guérin, l’originalité s’impose au gré des instruments à vent de François Jeanneau et Michel Portal, de la répétition d’un duo d’accords de piano, et des changements de rythme insatiables signés Charles Saudrais (Description automatique d’un paysage désolé 1).

Branlante, la batterie conduit ensuite La tour Saint Jacques, d’où l’on peut voir que Tusques ne renie pas toujours les (re)trouvailles mélodiques, quand la trompette de Bernard Vitet et la clarinette basse de Portal enfoncent une note sur le thème, et que Jeanneau s’occupe de fioritures sensibles sous l’influence des figures de Coltrane et Dolphy. Plus loin, une Sophisticated Lady réinventée, moderne et déliquescente, concède un presque romantisme à l’explosion (Description automatique d’un paysage désolé 2) ; un Souvenir de l’oiseau rendu en musique par une régénération de vents impossibles à éteindre, transpose le tableau dans un ciel d’orage.

Pour sortir des tourmentes, la frénésie de Saudrais sera nécessaire, invitant saxophone, clarinette et trompette à accentuer encore l’acharnement (Souvenir de l’oiseau 2), avant d’atteindre un univers sombre, aux interventions brèves des solistes, du Souvenir de l’oiseau 3. La tristesse emportée par la fougue, Tusques peut soumettre à son équipe l’idée d’une conclusion imminente – notes au piano recouvrant l’effort collectif – et signer enfin une version française digne d’intérêt et faiseuse de promesses.

CD: 01/ Description automatique d'un paysage désolé 1 02/ La tour Saint-Jacques 03/ Description automatique d'un paysage désolé 2 04/ Souvenir de l'oiseau 05/ Souvenir de l'oiseau 2 06/ Souvenir de l'oiseau 3

François Tusques - Free Jazz - 1991 (réédition) - In Situ. Distribution Orkhêstra International.

29 mars 2005

ECFA Trio : Die Faden (Pecan Crazy, 2004)

ecfa trio die faden

Pour pouvoir se frotter aux maîtres incontestés du genre - soit, aux anciens -, les jeunes musiciens investissant le champ du free jazz doivent savoir faire des choix. De formation, évidemment, mais surtout de principes à suivre. A Austin, Texas, l'E.C.F.A. Trio sert les siens depuis huit ans : le plus souvent rebelle à ses idoles, il n'en destine pourtant pas moins d'hommages que n'importe quel pratiquant du culte, aveugle à toute nécessité, et sourd à tout changement.

Die Faden est avant tout un disque brut. On y retrouve les prises de son empiriques des débuts du free jazz, donnant la conviction d'y être et permettant de réentendre une fraîcheur perdue par des techniciens irréprochables de studios-cliniques. Quant au fond, le disque convainc de l'exception du parti pris : fourre-tout hétéroclite fait de pièces luxuriantes, aux digressions sans prétention et pourtant quasiment toutes essentielles, on y croise l'influence du minimalisme américain, déposé sur une rythmique hésitante (Faruq's Tone Row), comme celle d'un jazz d'extrêmes jusqu'auboutisme (Big Mess).

En réaction aux progressions lentes menées d'une seule voix par le saxophone et le violon (Variations in A, Variations in C), la batterie multiplie les combinaisons : swing décalé (Water Variations), citations de rythme latin (Variations in C), ou temps marqués avec virulence pour rappeler un violoniste derviche à la raison (Big Mess). C'est qu'il y a confrontation : celle de trois musiciens ayant entamé un duel. En conséquence, la balance penche forcément d'un côté. Sur Die Faden, l'avantage va à la coalition saxophone / violon, éprouvant sans cesse un peu plus les efforts éclairés du batteur. Pour autant, le combat n'est pas désespéré. Les attaques fusent seulement après vérification faite de les avoir suffisamment chargées, et la cadence des coups portés ne faiblit jamais. L'ensemble est foisonnant, abrasif et concluant.

ECFA Trio : Die Faden (Pecan Crazy)
Edition : 2004.
CDR : 01/ Faruq's Tone Row (dedicated to Faruq Z. Bey) 02/ Variations in C 03/ Water Variations (dedicated to Charles Waters) 04/ Variations in A 05/ Big Mess 06/ Eggs
Guillaume Belhomme © Le son du grisli

11 décembre 2006

New Lousadzak : Human Songs (Emouvance, 2006)

oldlousadsliEmmené par le contrebassiste Claude Tchamitchian depuis 1994, Lousadzak voit sa formation la plus récente qualifiée de « new », qui prouve sur Human Songs tout l’intérêt de porter un projet sur le long terme.

A l’appel du cornet solennel de Médéric Collignon, l’ensemble des huit musiciens se met en Marche dans l’idée de rendre hommage à quelques résistances, aperçues de Prague à Pékin. Dans les pas, donc, du Liberation Orchestra de Charlie Haden et de son désir d’aller voir partout – free jazz rock initié par la guitare de Raymond Boni sur Marche, impression orientale et cuivrée de Fanfare, ou mouvement romantique fantasmant Prokofiev sur Ostinato.

Ailleurs encore, l’ensemble dessine une valse lente et langoureuse gonflée par les roulements de batterie de Ramon Lopez puis décorée par les drones élaborés de Boni et Rémi Charmasson (Place Tien-An-men), ou oppose en ouverture de la deuxième Suite les notes longues sorties des saxophones de Daunik Lazro et Lionel Garcin et la préhension allant crescendo d’une contrebasse fulminant (Khor Virap).

Des méandres où l’on fomente les réactions (Human Song) aux places où le mouvement leur est insufflé – assauts grandiloquents et cacophonie rageuse de New Delhi – la musique du New Lousadzak aura tout évoqué, n’oubliant pas de porter haut des airs cuivrés de fête quand telle opération aura porté ses fruits.

New Lousadzak : Human Songs (Emouvance / Abeille)
Edition : 2006.

CD : 01/ Ouverture 02/ Marche 03/ Ostinato 04/ Fanfare 05/ Chant final 06/ Khor virap 07/ Tautavel 08/ New Dehli 09/ Place Tien-An-men 10/ Prague 11/ Human Song
Guillaume Belhomme © Le son du grisli

28 septembre 2020

Jean-François Pauvros, Gaby Bizien : No Man's Land (Souffle Continu, 2017)

pauvros bizien no man's land

A l'occasion d'une actualité chargée (parution du Martien avec Charles Pennequin, d'A tort et au travers avec Antonin Rayon et Mark Kerr et du concert qu'il donnera avec les mêmes Rayon & Kerr le 3 octobre au Théâtre Dunois à Paris), le son du grisli passe quelques jours avec Jean-François Pauvros. Cette chronique est extraite du troisième volume d'Agitation Frite

Que ce soit pour le label Palm, ou pour Un-Deux-Trois, l’on doit à Jef Gilson d’avoir produit certains des meilleurs disques français de free jazz et d’impro. Mais ce n’est pas tout : on lui doit également d’avoir offert des conditions d’enregistrement idéales permettant à de jeunes talents d’éclore, parmi lesquels Daunik Lazro, André Jaume et Jean-François Pauvros, tous trois ayant réalisé sur l’un ou l’autre label leurs premiers enregistrements – et quels enregistrements ! 

Signé par Jean-François Pauvros (guitare, mais pas que) en compagnie de Gaby Bizien (batterie, percussions, trombone aquatique, balafon, appeaux), et donc produit par l’audacieux Jef Gilson, le bien-nommé No Man’s Land n’a guère d’équivalent en France (et dans le monde) quand il sort en 1976. Radical, libre, primitif, intemporel : il est à l’image de leurs auteurs, qui ne figurent pas pour rien dans la liste d’influences majeures concoctée en 1979 par Nurse With Wound. Ici le vertige des sens ne s’étiquette pas vraiment : tout en fulgurances et jaillissements déchirés, il grouille de crachotements et de scories – de mystère et de vie.

Disons-le tout net : No Man’s Land est LE grand disque d’impro français. À tel point qu’on peine à le croire surgi de nulle part, imaginant forcément ses deux signataires au courant des dernières avancées de la Music Improvisation Company britannique avant de réfléchir à une réplique. Pas du tout ! À en croire les intéressés, ces expérimentations étaient menées dans leur coin, quasiment en secret, dans l’ignorance totale des travaux de l’avant-garde liée à l’improvisation ! Au contraire, ce n’est qu’après la sortie de cet album que Jean-François Pauvros et Gaby Bizien prirent conscience d’une mouvance aux préoccupations proches !

C’est dire le degré d’inventivité de ce disque, que l’on rapprochera volontiers d’autres grands duos du même genre, tels Derek Bailey / Tony Oxley, Fred Frith / Chris CutlerJohn Russell / Roger Turner ou Gary Smith / John Stevens… La variété d’un polyinstrumentisme spécifique et débridé jouant toutefois en faveur des Français !

Jean-François Pauvros, Gaby Bizien : No Man's Land
Souffle Continu
Réédition : 2017.
Philippe Robert © Le son du grisli / Agitation Frite

Image of A paraître : Le Martien de Charles Pennequin & Jean-François Pauvros

26 septembre 2020

Jean-François Pauvros, Antonin Rayon, Mark Kerr : A tort et au travers (nato, 2020)

pauvros a tort son du grisli

A l'occasion d'une actualité chargée (parution du Martien avec Charles Pennequin, d'A tort et au travers avec Antonin Rayon et Mark Kerr et du concert qu'il donnera avec les mêmes Rayon & Kerr le 3 octobre au Théâtre Dunois à Paris), le son du grisli passera quelques jours avec Jean-François Pauvros

La chanson ce n’est pas trop mon truc. Alors je me dis que quand quelqu’un qui ne vient pas de là s’essaye à la chanson ça pourrait bien me plaire. Là ce quelqu’un c’est Pauvros, Jean-François de son prénom. Pas la peine de le présenter au lecteur, le guitariste crypto-culte, n’est-ce pas, lecteur ?

J’avoue que ça commence plutôt mal (pour moi). Car ses camarades de jeux que sont Antonin Rayon (aux claviers) et Mark Kerr (aux pecussions) balancent un tapis funkoldschool qui me refroidit sec. Pauvros balance quelques solos de guitare bien sentis et lit sa poésie mais bon… Heureusement, la suite est d’un autre tonneau.

Pas toujours des chansons, la suite (trop tard, j'ai déjà écrit le début de ma chronique). Parfois des interludes fantaisistes ou mystérieux, planant la plupart du temps. Je raccroche les wagons et me voilà qui suit avec enthousiasme l’afrorefrain d’Ailes ou la pop mélancolique (entre Rodolphe Burger et Lee Ranaldo solo) de Wish for Long. Pauvros est là, éternel, bel et bien inspiré quelle que soit la cadence. Nouveaux fracas avec La mer lèche les pieds des enfants oubliés et grande respiration avec Les ponts. C’est foutraque, hors-codes, chatoyant ! 

Jean-François Pauvros, Antonin Rayon, Mark Kerr : A tort et au travers
nato
Edition : 2020.
Pierre Cécile © Le son du grisli

Image of A paraître : Le Martien de Charles Pennequin & Jean-François Pauvros

17 avril 2007

Sylvie Courvoisier: Lonelyville (Intakt - 2007)

courvoisliEnregistré en 2006 en concert, Lonelyville donne à entendre les retrouvailles de la pianiste Sylvie Courvoisier et de ses fantômes, tourmentés ici, tranquilles ailleurs. Pour y faire face, l’appuient Mark Feldman (violon), Vincent Courtois (violoncelle), Ikue Mori (ordinateur) et Gerald Cleaver (batterie).

Sur Texturologie et Cosmorama, comme du temps d’Abaton, Courvoisier commande de grands mouvements - lyrisme qu’elle défend, acharnée, auprès de Feldman – pour décider ensuite de lents déploiements atmosphériques sur lesquels se dispersent les interventions (reverses de Mori, simili contrepoint servi par violon et violoncelle), abandonnés eux aussi et bientôt en faveur d’insistances dramatiques gonflées par l’impeccable accompagnement de Cleaver.

Plus déconstruits, Contraste et Lonelyville servent une sorte de contemporain ténébreux mais accessible, qui imbrique les dérélictions électroniques et les charges acoustiques furtives, tout comme il ose quelques dialogues épars et improvisés. Deuxième face d’une même médaille, qui respecte la partition autant qu’elle va voir du côté où il est possible encore de construire librement, et que Sylvie Courvoisier arbore avec distinction.

CD: 01/ Texturologie 02/ Cosmorama 03/ Contraste 04/ Lonelyville

Sylvie Courvoisier - Lonelyville - 2007 - Intakt records. Distribution Orkhêstra International.

8 août 2007

Speeq: Or, Live at Strasbourg (Red Note - 2007)

Orgrisli_copyFormé lors de l'édition 2006 du Festival Banlieues Bleues, Speeq impose avec ce concert donné à Strasbourg une virtuosité tirée des originalités complémentaires des trois membres qui le composent - Hasse Poulsen (guitare), Mark Sanders (batterie) et Luc Ex (basse) - et d'une invitée de taille – Sidsel Endresen (voix).

Improvisant treize titres, le groupe choisit de ne pas trop donner dans l'abstraction, et tisse au fil des envies une musique efficace repassant des leçons signées Derek Bailey autant qu'elle doit à un rock progressif ou qualifié de post, décide de plages bruitistes ramassées ou se permet un impromptu sur mode latin. Délurée, Endresen répond avec une verve éclairée aux plaintes des guitares et aux assauts anguleux de la section rythmique dans un langage incompréhensible – portée par une frénésie qui ne s'embarrasse pas de soigner son allure – ou en empruntant des rondeurs à un folk inédit singeant parfois quelques standards.

De déflagrations lentes en déraillements jouissifs, Speeq déballe ainsi la palette d'un Or pour lequel il n'aurait pas mal fait de plaider le pluriel, et trouve mille chemins de traverse à une improvisation que d'autres, beaucoup moins capables, s'entichent à confiner en impasses.

CD: 01/ Clean 02/ Young 03/ Money 04/ Never 05/ Heard 06/ Small 07/ Sound 08/ Could 09/ Break 10/ Their 11/ Stone 12/ Faces 13/ Apart

Speeq – Or, Live at Strasbourg – 2007 – Red Note. Distribution Orkhêstra International.

23 octobre 2015

CM von Hausswolff, Leslie Winer : ① (Monotype, 2015)

leslie winer cm von hausswolf 1

Mannequin charismatoc, figure du Palace de la belle époque (yep, 80’s) et garçonne à la colle avec Basquiat, Leslie Winer a tout des légendes du genre « j’ai tout vécu, tout pris et je suis encore là pour le raconter ». Et même… l’écrire ! En plus, sur des musiques de Carl Michael von Hausswolff = c’est ça le disque.

La voix est fatiguée (on pense à celle de Patti Smith, à celle de son ami Burroughs quand ce n'est à celle de Tom Waits dans ses derniers tripes racontars), androgyne (d’un androgyne parfois flippant) comme l’est Winer d’ailleurs depuis toujours. Elle parle de maternité, de sommeil en manque, de rien d’autre ou de tout autre chose (ellipse habile pour dire que les textes ne m’ont pas été livrés avec le disque et que donc…).

Par-dessous la récitation, CMvH glisse des drones électroniques, des battements sourds, des lignes sonores flottantes et finit même par avoir raison de la voix (en quatrième piste). Rien à dire au travail du maître suédois : comme attendu, il nous fait avaler la pilule et nous impose le sourire avant que celle-ci ait fait effet !

CM von Hausswolff, Leslie Winer : (Monotype)
Edition : 2015.
LP : A1/ I’ll Be Mother? A2/ This Discret Organ – B1/ Can I Take Your Order B2/ Weatherman B3/ Talk to Some of Them
Pierre Cécile © Le son du grisli

12 août 2015

John Russell, Phil Durrant, John Butcher : Conceits 1987/1992 (Emanem, 2015)

john russell john butcher phil durrant conceits

En 1987, rien ne se retenait : John Russell, John Butcher et Phil Durrant venaient d’enregistrer pour le label Acta, propriété du guitariste et du saxophoniste. Evan P. et Derek B. étaient passés par là et une seconde vague d’improvisateurs britanniques voyait le jour.

Les initiés se passionnaient pour l’étonnant Monsieur Butcher, alors professeur de physique. Russell, lui, poursuivait sa route de racleur magnifique tandis que Durrant hésitait entre trombone et violon (tendre l’oreille, ici, pour le distinguer). Le long de ces onze courtes pièces, tout se dévoilait : le travail et l’implication, le soubresaut et l’accalmie, la gestion des espaces et la diversité des formes. Car crispation et statisme étaient interdits de cité. Ici, le mouvement et rien que le mouvement.

Cinq ans plus tard, rien n’avait vraiment changé, tous les trois poursuivaient la même route. L’improvisation dépassait le quart d’heure, le violon se portait plus large. Mais, enfin, que demander de plus à ceux qui avaient instauré-impacté ce langage si singulier, si unique ?  Rien, assurément, si ce n’est la poursuite de leurs très vives aventures.

John Russell, Phil Durrant, John Butcher : Conceits 1987/1992 (Emanem / Orkhêstra International)
Enregistrement : 29 avril 1987 & 3 juillet 1992. Edition (partielle) : 1987. Réédition : 2015.
CD : 01/ How it Was 02/ F.T.T. 03/ The Skelloch 04/ No Parallax 05/ Rough 06/ Liberal Dose 07/ Fine Sharp & Leighton Buzzard 08/ Pen or Pencil 09/ Interstices 10/ Tumble 11/ From the Eggs to the Apples 12/ Soft Hours & Solidities
Luc Bouquet © Le son du grisli

23 juillet 2015

John Chantler : Still Light, Outside (1703 Skivbolaget, 2015)

john chantler still light outside

Si (jusque-là) j’ignorais tout de John Chantler (ce qui prouve au lecteur que je ne connais pas ma grisli bible par cœur), Still Light, Outside m’a bien motivé à aller fouiller, comme on dit de la taupe au trou. Et de la taupe au trou, on sait qu’il n’y a qu’un pas.

Alors qu’est-ce ? Eh bien un Long Shadow of Decline en trois parties à l’instrumentarium qui trahit des guitares, un church organ et des electronics, bref de quoi faire. Et faire bien puisque Chantler fabrique avec tout ça une sorte d’ambient expérimentale (oui, mais légère) qui entasse n’importe quel bacillaire ou adventice (des synonymes de parasite) avec un calme agaçant (pour eux, en tout cas j’imagine).

L’auditeur que je suis n’a plus qu’à constater, la tête dans les étoiles, que ce suspense de film fantastique rêvé est moins effrayant que bien bien malin et que ses sons continus ont même l'accueil sympathique. C’est dire la confiance qu’il faut. Et, même si c’est un peu frais, je fais toute confiance à John Chantler.  

John Chantler : Still Light, Outside (1703 Skivbolaget)
Enregistrement : août-novembre 2014. Edition : 2015.
CD : 01/ The Long Shadow of Decline – Pt I 02/ 01/ The Long Shadow of Decline – Pt II 03/ 01/ The Long Shadow of Decline – Pt III
Pierre Cécile © Le son du grisli

18 juillet 2015

Ulrich Krieger : Winters in the Abyss (Pogus, 2015)

ulrich krieger winters in the abyss

Si Winters in the Abyss consigne les cinq premières pièces des quatorze qui font le Deep-Sea Cycle d’Ulrich Krieger, c’est toutefois adaptées : par le compositeur en personne aux instruments de ses interprètes (trombone de Matt Barbier, cor d’harmonie de Zara Rivera et trombone contrebasse de Paul Rivera), puisque ces pièces étaient destinées à l’origine à trois contrebasses (flûte, saxophone et tuba).

Ce sont donc un cor et deux trombones (aux micros rapprochés) qui, jetés d’on ne sait où, viennent grossir la neige marine et, à leur propre vitesse, gagneront comme elle le fond de l’océan. Cinq étapes mais pas de stations : trois instruments gravent qui, l’un après l’autre, cherchent à établir le contact au son de signaux répétés. A force de redites, leurs notes se superposent ; à force de dérivation (verticale, certes), reprennent de la distance.

A chaque fois, c’est un effet de couplage (dirait-on « triplage » ?) qui donne à la chute lente et au sondage opportuniste qui y est attaché l’ombreuse et impressionnante musique – minimalisme revu à la lumière du Wandelweiser – que renferme Winters in the Abyss.

Ulrich Krieger : Winters in the Abyss (Pogus)
Enregistrement : 2012. Edition : 2015.
CD : 01/ V Sun Lit 02/ IV Twilight 03/ III Midnight 04/ II Lower Midnight 05/ I Pitch Black
Guillaume Belhomme © Le son du grisli

27 juillet 2007

Charles Mingus: Cornell 1964 (Blue Note - 2007)

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Exhumé par la veuve du contrebassiste, Cornell 1964 donne à entendre les premières heures du groupe le plus convaincant qu'a jamais conduit Mingus: sextette comprenant Eric Dolphy, Johnny Coles, Clifford Jordan, Jaki Byard et Dannie Richmond.

Le 18 mars 1964, à l'Université Cornell, Mingus et ses hommes imposent un répertoire gigantesque qui ménage les liens du leader à la tradition (reprises d'Ellington, Billy Strayhorn et Fats Waller) et quelques vues plus personnelles, pour ne pas dire singulières, et magistrales: Fables of Faubus, Orange Was the Colour of Her Dress, Then Blue Silk, Meditations, So Long Eric, pièces maîtresses à chaque fois réassemblées selon l'humeur - jamais selon la forme - des musiciens.

Ici, rien à redire: interventions remarquables de Jordan au ténor (des Fables aux phrases ténébreuses de Meditations) ; passages d'un astre amateur de trajectoires bouleversées – Dolphy à l'alto, à la clarinette basse ou à la flûte – et supérieur, encore, sur Take the « A » Train ; pratique impeccable et fantasque du pianiste Jaki Byard et ténacité mise au profit d'une approche mélodique plus raisonnable du trompettiste Johnny Coles ; entente idéale, enfin, de la section rythmique: Richmond concentré, en charge des pulsations à respecter ou non, et Mingus, imprudent conducteur d'un groupe attentif à toutes sortes de possibilités.

Si l'on doit toujours craindre la sortie de « bandes inopinément découvertes », Cornell 1964 a de quoi rassurer tout sceptique: complétant le catalogue d'enregistrements en concert du Mingus Sextet, il s'y fait même une place de choix parmi les preuves déjà existantes et parfois moins complètes dans leur façon d'exposer l'énormité du discours mingusien (malgré la qualité toujours évidente des musiciens et de leurs prestations): blues réinventé à coups de gestes inspirés et provocateurs, revendication hautaine et gagnante au son d'une musique tout simplement supérieure.

Charles Mingus : Cornell 1964 (Blue Note / EMI)
Enregistrement : 1964. Edition : 2007

CD1 : 01/ ATFW 02/ Sophisticated Lady 03/ Fables of Faubus 04/ Orange Was the Colour of Her Dress, Then Blue Silk 05/ Take the « A » Train -
CD2 : 01/ Meditations 02/ So Long Eric 03/ When Irish Eyes Are Smiling 04/ Jitterbug Waltz
Guillaume Belhomme © Le son du grisli

le son du grisli

Image of A paraître : Eric Dolphy de Guillaume Belhomme

3 mars 2018

Birgit Ulher : Matter Matters (Hideous Replica, 2017)

birgit ulher matter matters

Matter Matters donne trois fois à entendre l’interprète que peut décider d’être Birgit Ulher. En concert, à chaque fois, elle rend une composition personnelle (Traces), une autre de Christoph Schiller – avec lequel elle enregistra Kolk il y a quelques années – (From Die Schachtel) et une dernière qu’elle co-signe avec Michael Maierhof – fidèle partenaire avec lequel elle signa Nordzucker et Stark Bewölkt – (Splitting 21).

La première composition est la sienne, installation commandée par le Goethe Institut de Chicago dont la partition est glissée dans la pochette du disque. La trompette n’est pas le seul instrument qu’on y entend : radio, enceintes et objets y ont aussi leur note à dire. Intervenant, les enregistrements (cliquetis divers, sciages succincts, remuements sourds, crécelles de tailles différentes…) semblent tirer du pavillon des notes longues, des souffles blancs sinon quelques éléments de ponctuation. Le paysage est de reps, dont les reliefs changent selon la seconde qu’il est. 

L’allure – si l’on peut dire – est plus volontaire sur les deux autres pièces : prise encore de tremblement, la trompette trace une ligne-horizon qu’elle abandonne soudain pour le vertige des hauteurs du théâtre musical qu'est Die Schachtel ; ensuite, elle dévisse (et, à l’occasion, vocalise) à force d’insister face à l’opposition de crépitements ou de signaux aigus sur Splitting 21. C’est ainsi à chaque fois un instrument dont il faut sortir des sons avec minutie contre un échantillon de bruits préalablement enfermés. Autrement peut-être – « peut-être » puisqu’elle joue de contrastes, qu’elle interprète ou improvise –, Birgit Ulher développe son singulier « art des bruits » à force de nouvelles déviations instrumentales. 

birgit ulher matter matters 125Birgit Ulher : Matter Matters
Hideous Replica, 2017.
CD
Guillaume Belhomme © Le son du grisli

17 février 2016

VA AA LR : Polis (Intonema, 2015)

va aa lor polis

Techniciens compétents, Vasco Alves, Adam Asnan et Louie Rice – ainsi donc : VA AA LR – ne s’interdisent pas d’avoir ici ou là recours à la bricole. Dans les pas des musiciens que le second publie sur Hideous Replica (Lucio Capece, Birgit Ulher, Kurt Liedwart ou encore, et même davantage peut être, Coppice), le trio  enregistrait récemment Polis.

Un peu plus d’une demi-heure d’une électroacoustique épatante : où des graves imposants évoluent sur constructions pneumatiques et, en se frôlant, font des étincelles ; où les bruits enregistrés d’un chantier font jeu égal avec une poésie polyglotte – que le Portugais tire à lui puisque le travail est né d’installations montées dans les rues de Porto et Serralves ; où une basse, enfin, claque en suivant le parcours d’une bille lancée sur roulette avec de bercer sur deux notes les cris d’une cour de récréation. Et si les field recordings de notre trio d’initiales sont d’un commun universel, son invention électronique se charge de les sublimer. 



polis

VA AA LR : Polis
Intonema / Metamkine
Enregistrement : mai-juin 2014. Edition : 2015.
CD : 01/ Polis
Guillaume Belhomme © Le son du grisli

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