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Jef Gilson : Œil*Vision (CED, 1962-1964)

jef gilson oeil vision ced

Ce texte est extrait du troisième volume de Free Fight, This Is Our (New) Thing. Retrouvez l'intégrale Free Fight dans le livre Free Fight. This Is Our (New) Thing publié par Camion Blanc.

De nos jours, on connaît généralement Jef Gilson pour son approche du jazz modal, d’ailleurs très prisée outre-Manche, notamment par les collectionneurs de vinyles et un DJ comme Gilles Peterson. Certains, plus rares, savent cependant son investissement de longue date : qu’il a collaboré avec les Double Six par exemple, ou encore qu’il a été ingénieur du son et label manager – les disques Palm, c’est lui. Tous les amateurs, bien évidemment, apprécient le pianiste-arrangeur et compositeur qu’il a été. Ajoutons aussi qu’il fut par ici un découvreur de talents sans pareil : Jean-Louis Chautemps, Jean-Luc Ponty, Bernard Lubat lui doivent beaucoup, tout comme de nombreux jazzmen américains de passage à Paris – Byard Lancaster et David S. Ware entre autres.

Si Jef Gilson fut l’un des producteurs incontournables du free jazz, il n’en mâchait pas moins ses mots, ce dont témoignent la majorité de ses propos rapportés au milieu des années soixante. Ainsi, à Jazz Magazine : « Dans l’ensemble, je suis assez hostile au free jazz parce que la plupart de ceux qui en jouent s’imaginent avoir trouvé la panacée universelle : pour eux, c’est un moyen de faire n’importe quoi. Il faut commencer par avoir toutes les bases, montrer qu’on est un musicien parfait. »

Les bases, et bien plus encore, Jef Gilson les possédait déjà au moment de cet entretien réalisé en 1965.  Sur la pochette de son premier album majeur enregistré entre 1962 et 1964, Œil*Vision, le clou était enfoncé : « Pour les amateurs de définitions, on peut affirmer que c’est à une séance de free jazz qu’ils sont conviés. Mais encore faudrait-il définir ce terme vague et trop communément employé. En effet, il ne s’agit nullement d’une séance d’improvisation libre sans but précis. Bien au contraire, l’absence d’une structuration préétablie nécessite une préparation d’autant plus soignée que tout est possible, et que les choix de dernière minute ne sont dus qu’à la communion plus ou moins intense créée entre les participants. » A méditer.

Jef Gilson 2

Œil*Vision découle d’un prétexte, puisqu’a priori il en fallait un : il s’agit d’une toile de Guy Harloff ornant la pochette, voire (selon l’intéressé) de toute une série de tableaux peints entre mars et octobre 1963 au Maroc. Enrichi par l’utilisation judicieuse du re-recording par endroits (essentiellement appliqué à la démultiplication du saxophone de Chautemps), cet opus aura été l’un des premiers de l’avant-garde jazzistique française (on y retrouve aussi le virtuose Jacques Di Donato) ; et parmi ceux de son auteur, il est incontestablement celui où la liberté s’accommode au mieux des contraintes. On en retiendra surtout la seconde face, notamment le long « Chant-Inca » évoquant Yma Sumac le temps de quelques mesures, avec un Chautemps vraisemblablement très inspiré par Archie Shepp.

Plus tard dans sa carrière, en compagnie de Pierre Moret et Claude Pourtier, Jef Gilson enregistra ce qui demeure comme un de ses disques les plus aventureux, où moult contradictions s’avèrent questionnées : Le Massacre du printemps, hommage à Stravinsky basé sur l’improvisation collective, « expression spontanée sans préméditation » comme l’on disait alors, expliquant pourquoi ce musicien français figure au milieu d’autres influents avant-gardistes au sein de la liste de référence(s) concoctée par Steven Stapleton du groupe britannique de musique industrielle Nurse With Wound en 1979. Dans cet autre opus donc, se mélangent merveilleusement ragas indiens et ambiances dignes de Marius Constant et des expériences électroacoustiques de Pierre Henry.

Au milieu des années soixante-dix, toujours aussi actif, Jef Gilson découvrit Lawrence "Butch" Morris qu’il intégra à son propre big band alors qu’il officiait encore au cornet et n’était pas encore réputé pour ses « conductions » flexibles à l’envi. Une anecdote pour finir : il semblerait que Coltrane ait interprété la totalité de la suite A Love Supreme au Festival de jazz d’Antibes après que Jef Gilson, au même programme cette année-là, lui en eut soufflé l’idée peu de temps avant qu’il ne monte sur scène avec McCoy Tyner, Jimmy Garrison et Elvin Jones.

Jef Gilson 3

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Jef Gilson : Jef Gilson et Malagasy (Jazzman, 2014)

jef gilson et malagasy

En introduction du texte qu’il consacra, dans Free Fight, à Œil Vision, Philippe Robert écrit : De nos jours, on connaît généralement Jef Gilson pour son approche du jazz modal […] Certains, plus rares, savent son investissement de longue date : qu’il a collaboré avec les Double Six par exemple, ou encore qu’il a été ingénieur du son et label manager – les disques Palm, c’est lui. Tous les amateurs, bien évidemment, apprécient le pianiste-arrangeur et compositeur qu’il a été. Ajoutons aussi qu’il fut par ici un découvreur de talents sans pareil : Jean-Louis Chautemps, Jean-Luc Ponty, Bernard Lubat lui doivent beaucoup, tout comme de nombreux jazzmen américains de passage à Paris – Byard Lancaster et David S. Ware entre autres.

A la reconnaissance de Gilson, le label Jazzman travailla déjà en publiant Archives, Chansons de Jazz et The Best of Jef Gilson. Cette année, c’est la « période malgache » du pianiste que le label met en valeur dans un coffret de rééditions (Malagasy, Malagasy at Newport-Paris, et le Maintenant ‘Zao de Sylvin Marc et Del Rabenja, édités en leur temps sur Palm) augmentés d’inédits. Le livret d’une vingtaine de pages raconte le premier voyage de Gilson à Madagascar à l’occasion d’une tournée organisée en mai 1968 – présences du contrebassiste Bibi Rovère et du batteur Lionel Magal. Le mois suivant, le pianiste quitte l’île en promettant aux musiciens qu’il y a rencontrés d’y revenir bientôt : l’expérience d’un folklore à envisager en langue vivante n’est-elle pas faite pour plaire à l’amateur de « chansons de jazz » qu’il est ?

jef gilson malagasy les touches noires  jef gilson malagasy

Elle-même carrefour d’influences, la terre est fertile – comme celle d’une autre Afrique, qui, dans un même état d’esprit, souffla Moshi à l’oreille de Barney Wilen –, où Gilson retournera plusieurs fois et d’où il rapportera des enregistrements d’une fusion qui embrasse jazz modal, rhythm-and-blues et foklore local – ainsi la vahila est-elle intégrée à un instrumentarium souvent porté par une basse et un piano électriques ou un Fender Rhodes. Si l’expérience, chamarrée, n’est pas toujours « valable » – les thèmes sont parfois d’une composition mince quand la modalité impose au groupe quelques longueurs –, elle recèle de trouvailles : pulsation du cœur des rues d’alors Tananarive sur A Tana de Jean-Charles Capon, saxophone de Roland De Comarmond sur une reprise de The Creator Has A Master Plan de Pharoah Sanders, permissions du meneur versant Malagasy dans un free rafraîchissant, écarts de Del Rabenja au saxophone ténor sur Buddha’s Vision, beaux moments de concerts que renferme le dernier disque du coffret, dont la conclusion donne à entendre auprès du groupe de Gilson Clint Jackson III, Khan Jamal (si ce n’est Bernard Lubat), et Byard Lancaster. Lancaster, qui emploiera ensuite des membres de Malagasy pour l’enregistrement de Funny Funky Rib Crib et Us, deux références du catalogue du Palm de Jef Gilson.

Jef Gilson : Jef Gilson et Malagasy (Jazzman)
Edition : 2014.
4 CD / 5 LP : CD1 : 01/ A Tana 02/ Avaradoha 03/ Chant Inca 04/ Sodina 05/ The Creator Has A Master Plan 06/ Malagasy – CD2/ 01/ Newport Bounce 02/ Salegy Jef 03/ Solo Franck 04/ Buddha’s Vision 05/ Veloma Lava 06/ Valiha Del 07/ Requiem pour Django 08/ Dizzy 48 09/ 1973 – CD3 : Madagascar Now : Maintenant ‘Zao : 01/ Valiha Ny Dada 02/ Katramo 03/ Hommage à Rakotofazy 04/ Amore Ny Canal 05/ Del-Light 06/ Ô Ambalavoa “City” 07/ Rotaka (Fais Peter) – CD4 : Les touches noires 01/ Colchiques dans les prés (Live) 02/ Unknown I 03/ Unknown II 04/ Unknown III 05/ Chant Inca (ive) 06/ Dizzy 48 (Live) 07/ Prélude en sol mineur (Live) 08/ Les touches noires 09/ Unknown IV
Guillaume Belhomme © Le son du grisli

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