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Le son du grisli
18 octobre 2012

Robert Piotrowicz, C. Spencer Yeh : Ambient (Bocian, 2012)

robert piotrowicz c spencer yeh ambient

C’est une seule et unique face de trente-trois tours (et vingt-quatre minutes) qu’investissent ensemble Robert Piotrowicz (récemment entendu sur Wrestling en compagnie de Kevin Drumm et Jérôme Noetinger, ici au synthétiseur analogique et à l’électronique) et C. Spencer Yeh (à l’électronique et au violon). Si leur propos est d’Ambient, leur musique s’en distingue.  

En concert le 9 avril 2011, les deux hommes s’emparèrent d’un vocabulaire noise arrêté (parasites, larsens, micro-contacts, drones…) pour le mettre à ébullition. C'est-à-dire qu’en subtiles, ils surent accorder leurs intérêts bruitistes tout en ménageant une tension inspirée : l’oreille tendue et en attente d’artifices, l’auditeur viendra venir à lui un archet salvateur : ricochets et bariolages coloriant alors une boucle de masse. La coalition est de qualité, au point que l’entêtement qu’elle provoque fera perdre connaissance aux deux musiciens trimant.

Robert Piotrowicz, C. Spencer Yeh  : Ambient (Bocian / Metamkine)
Enregistrement : 9 avril 2011. Edition : 2012.
LP : A/ Ambient B/ (Rien)
Guillaume Belhomme © Le son du grisli

14 septembre 2012

Marielle V Jakobsons : Glass Canyon (Students of Decay, 2012)

marielle v jakobsons glass canyon

Elle a beau avoir bossé avec Helena Espvall (Espers), c’est la toute première fois de ma vie que j’entends un disque de Marielle V Jakobsons – et, comme on dit en anglais, I’m glad I did. Auteure de sculptures sonores qui évoquent à la fois Mia Zabelka et Aaron Copeland, le tout mariant le violon, instrument de base de la musicienne américaine, aux synthétiseurs.

Tout en optant pour un stylé répétitif totalement représentatif de la scène musicale d’outre-Atlantique – qui n’a jamais entendu les boucles infinies de Philip Glass, même si le cas présent, nous en sommes loin – l’artiste d’Oakland ne donne toutefois pas toujours sa pleine mesure. Par instants, on se croirait même en plein revival faux synthkraut, voire même Vangelis (gloups), alors qu’en d’autres lieux, plus avantageux, des échos kosmische à la Tangerine Dream vs Leyland Kirby viennent heureusement compléter le tableau. Incomplet, hélas.

Marielle V Jakobsons : Glass Canyon (Students of Decay)
Edition : 2012.
CD / LP / Digital : 01/ Purple Sands 02/ Crystal Orchard 03/ Cobalt Waters 04/ Dusty Trails 05/ Albite Breath 06/ Shale Hollows
Fabrice Vanoverberg © Le son du grisli

7 septembre 2012

Francisco Meirino, Dave Phillips : We Are None of Us (Misanthropic Agenda, 2012)

dave phillips francisco meirino we are none of us

Sur la longueur de quatre faces gravées, Francisco Meirino et Dave Phillips rendent ici compte de travaux de laboratoire qu’ils partagent. Les deux hommes vont et viennent, remuent, tentent de combinaisons : font feu de tous bruits.

Le son capturé d’un objet de verre se brisant : du bocal s’échappent les premiers ingrédients, mouvant, au son d’une sirène que leur fuite a déclenchée. Une basse tombe alors, régulière, des éclats de voix animales trahissent un peu de quoi retournent les combinaisons imaginées par le duo, esprit et corps d’un nouveau Docteur Moreau.

Un chant de paroissiens s’en mêle, dont les oraisons seront vaines : c’est un peu de métal qu'injectent maintenant Meirino et Phillips à leur créature andis que ses premiers crissements se font entendre. Celle-ci se retournera évidemment contre ses pères. Eux, auront mis un son sur la menace – en couverture, Sereina Schwegler lui avait donné l’image d’une armée d'insectes clonés – avant de s’y abandonner tout à fait.

EN ECOUTE >>> Selcout >>> Haecceity

Francisco Meirino, Dave Phillips : We Are None Of Us (Misanthropic Agenda / Metamkine)
Enregistrement : 2005. Réédition : 2012.
LP : A-D/ 01/ Delenda 02/ Nepenthe 03/ Imbroglia 04/ Haecceity 05/ Sophomania 06/ Anhedonia 07/ Selcout 08/ Exipotic Auturgy
Guillaume Belhomme © Le son du grisli

6 septembre 2012

Matsuo Ohno : Play on Animals (EM)

matsuo ohno play on animals

Une commande à l’occasion de l’exposition universelle de Tokyo en 1970 nous vaut la création, par Matsuo Ohno, connu pour la BO qu’il signa pour la série Astro Boy, de Play on Animals, ancien flexi réédité aujourd’hui sur un 33 tours (de la taille d’un 45) par le label nippon EM Records.

On trouve là une composition expérimentale qui mélange des enregistrements de « chants » d’animaux (enchanté ! oiseaux sifflant, veaux, vaches, cochons…) rendus tel quel (ce qui n’empêche pas cette chorale de synthèse d’entonner Ma Cabane au Canada ou Yellow Submarine) ou transformés par des synthétiseurs. Voilà qui explique le titre, Play on Animals. Mais, à la fin de l’écoute, une question subsiste : au-delà du document, que vaut le disque ?

Matsuo Ohno : Play on Animals (EM)
Enregistrement : 1970. Réédition : 2011.
33 tours : A-B/ Play on Animals
Pierre Cécile © Le son du grisli

1 août 2012

Goh Lee Kwang : And Vice-Versa (Herbal International, 2011)

goh lee kwang and vice versa

Ce que Vice-Versa renferme : l’électronique inquiète de Goh Lee Kwang. Six pièces, composées entre 2007 et 2011, qui requièrent l’attention de l’auditeur quelques secondes seulement, sinon plus d’un quart d’heure.

Pour les plus courtes d’entre ces pièces, parler de chants minuscules frappés de frénésie expressionniste : leur domaine de prédilection est le bruit, la boucle, le parasite, leurs interférences enfin. Pour les plus longues – les plus intéressantes sans doute –, évoquer ce quart d’heure de bruitisme des sphères en cinquième plage, au cœur vrombissant, et, plus tôt, ces trente-sept minutes d’éléments épars et sifflant qui évoluent en satellites autour d’une mécanique prête à les broyer, et l’entier disque avec.

Goh Lee Kwang : And Vice-Versa (Herbal Interntional / Metamkine)
Enregistrement : 2007-2011. Edition : 2011.
CD : 01/ jUctIOn 02/ wEIghtOfwAx 03/ AclOsErlOOkOnwhItE 04/ tOuchpOInt 05/ wEIghtOfdUst 06/ EndlEss 04:48
Guillaume Belhomme © Le son du grisli

1 août 2012

Twopool : Traffic Bins (Origin, 2012)

twopool

C’est par Christian Wolfarth que l’on découvre Twopool, groupe helvète qui se reforme chaque mois depuis trois ans pour donner un concert. Leur affaire est l’improvisation. Une improvisation dont les références sont classiques, contemporaines, minimalistes, et qui sied à l’ombre que je recherche ces temps-ci.

Le saxophoniste Andrea Oswald, le tromboniste Andreas Tschopp et le violoncelliste Jonas Tauber, lorsqu’ils ne sont pas lyriques – ce qui peut faire défaut parfois, comme sur TriageElegy – sont précieux (heureusement cependant que l’alto d’Oswald ne pousse pas plus la note). Parfois même, dans les recoins des pièces qu’ils improvisent, ils se montrent délicats. C’est ce qui va alors aux balais de Wolfarth sur Trio.

Mais Traffic Bins, ce sont surtout trois moments de grâce : Kitchen Kung Fu (le saxophone et le trombone filent leurs notes en suivant les directives de Wolfarth), Lock 22 (quand le violoncelle et le trombone s’y tournent autour, l’amour du classique revient au galop) et Ethereum (l’éther y promet des vapeurs de souffles blancs). C’est là que Twopool infiltre l’ombre dont je parlais. Là qu’il invente ses plus belles chimères.

Twopool : Traffic Bins (Origin)
Enregistrement : 2 et 3 décembre 2010. Edition : 2012.
CD : 01/ Traffic 02/ Kitchen Kung Fu 03/ Lock 22 04/ Trio 05/ Ethereum 06/ Blowout 07/ Elegy 08/ Flyswat 09/ Ligeti 10/ Migraine 11/ Triage 12/ Songbird 13/ Coda
Héctor Cabrero © Le son du grisli

wolfarthEt ce qui devait arriver arriva : les quatre volumes d'Acoustic Solo Percussion de Christian Wolfarth, édités entre 2009 et 2011 par Hiddenbell Records, sont désormais réunis dans un coffret publié par le même label. Pour rappel, Guillaume Tarche racontait le troisième volume ici et le quatrième .

30 juillet 2012

Ensemble X : Ensemble X (Red Toucan, 2012)

ensemble x

Dans les notes qui accompagnent ces extraits de concerts donnés par une grande formation qu’il emmène, Carl Ludwig Hübsch dit avoir trié sur le volet les musiciens capables de sacrifier leur identité au profit d’une improvisation collective – ce « X » donnant les gages de l'anonymat de l’Ensemble en question. En échange, ils concevraient, selon les vœux du même Hübsch, une musique de subtilités et de bruits en mouvement, un grand-œuvre à partager à dix-neuf.

Ce dix-neuf, nombre de ces musiciens qu’Hübsch a côtoyé dans d’autres circonstances, oblige au copier-coller. Ainsi trouvent-on dans l’ensemble : Nate Wooley et Nils Ostendorf (trompettes), Matthias Muche (trombone), Xavier Charles et Markus Eichenberger (clarinettes), Dirk Marwedel (saxophone étendu), Eiko Yamada et Angelika Sheridan (flûtes), Philip Zoubek (piano), Christoph Schiller (épinette), Nicolas Desmarchelier (guitare), Tiziana Bertoncini et Harald Kimmig (violons), Martine Altenburger (violoncelle), Ulrich Phillipp (contrebasse), Uli Böttcher (électronique), Olivier Toulemonde (objets) et Michael Vorfeld (percussion) – de quoi passer sa journée sur un grisli si l’on veut explorer l'ensemble de ces liens.

Hübsch n’ignorant pas les obligations et parfois les facilités qui peuvent décider du faire d’une grande formation d’improvisateurs, sa direction épouse des formes d’arrangements intelligents : ainsi des strates de sons oscillent et tremblent sous les coups d’instruments à vent obnubilés par les graves pour laisser place à des plages d’improvisation percutante, de climats contrastés ensuite et d’atmosphères plus contemporaines enfin. Comme les noms, les instruments s’emmêlent avec autant de force que de discrétion, leurs turbulences ravivant à intervalles les flammes de leur profond acte de communion.

Ensemble X : Ensemble X (Red Toucan / Orkhêstra International)
Enregistrement : 2008-2011. Edition : 2012.
CD : 01/ X113 02/ X8 03/ X112 04/ X111
Guillaume Belhomme © Le son du grisli

19 juillet 2012

Lapslap : Granita (Leo, 2012)

lapslap granita

Faire de plusieurs séances d’enregistrement, étalées sur un mois, une suite d’une heure indexée en cinq plages, voici la genèse de Granita. Granita pour la roche du même nom ou pour un dessert italien ou bien, encore, pour le restaurant où Tony Blair et Gordon Brown entérinèrent leur pacte de partage.

Les trois écossais de Lapslap (Michael Edwards, Martin Parker, Karin Schistek) découvrent ici les joies du montage, en usent, en abusent. Peut-être… Heureusement, secourant les limbes de sa griffe sonique, un piano, raclant la corde ou martelant l’ivoire, s’offre au premier plan. Bouscule une électroacoustique ronronnante, dégage le superflu et réintroduit le possible au sein d’une improvisation plus souvent marmonnée qu’habitée.

EN ECOUTE >>> Granita (extrait)

Lapslap : Granita (Leo Records / Orkhêstra International)
Enregistrement : 2010. Edition : 2012.
CD : 01/ Thanks Maya 02/ Pinch 03/ Salp No Tongue 04/ Tickle 05/ Breeze
Luc Bouquet © Le son du grisli

2 juillet 2012

Simon Nabatov : Spinning Songs of Herbie Nichols (Leo, 2012)

simon nabatov spinning songs of herbie nichols

Sans les terminaisons abruptes d’Herbie Nichols et avec le souci de ne jamais emmarbrer la musique du new-yorkais, le pianiste Simon Nabatov traque quelques idées reçues. Par exemple : jeter aux orties les traités harmoniques que Monk et Nichols, en leur temps, avaient déjà bousculés. Mais aussi : ne pas se soustraire au modèle original mais lui octroyer quelques coulées frondeuses ici (Blue Chopsticks), quelques sèches ruades ailleurs (Lady Sings the Blues).

Et toujours, approfondir les mystérieuses consonances de Nichols, poursuivre l’introspection du compositeur, rendre fielleux le romantisme s’approchant et se souvenir que beaucoup de choses reposaient sur un blues, ici, admirablement rectifié. Un bel hommage donc.

EN ECOUTE >>> Spinning Songs of Herbie Nichols (extrait)

Simon Nabatov : Spinning Songs of Herbie Nichols (Leo Records / Orkhêstra International)
Enregistrement : 2007. Edition : 2012.  
CD : 01/ 2300 Skiddoo 02/ The Spinning Song 03/ Blue Chopsticks 04/ Lady Sing the Blues 05/ Sunday Stroll  06/ The Third World 07/ Terpischore 08/ Twelve Bars introspection
Luc Bouquet © Le son du grisli

7 juin 2012

Asunder Trio : The Lamp (Kilogram, 2012)

asunder the lamp

En concert à Birmingham le 22 mars 2011, un trio : Asunder. A l’intérieur : Paul Dunmall, Hasse Poulsen et Mark Sanders.

Experts en tensions – voire en nervosités –, adroits dans l’art de composer avec elles, les musiciens n’avaient plus qu’à s’entendre sur trois improvisations. Chose faite, et avec nuances : Poulsen égrenant au médiator des notes qui mettent en selle le trio sur le dos d’un derviche tourneur (Asunder, « en morceaux ») avant de fomenter dans l’ombre des vagues auxquelles Sanders donnera de l’épaisseur, et dont le soprano épousera les formes pour remuer davantage.

For Tony Levin, enfin : l’hommage adressé au batteur disparu en février de la même année permet au trio de dire autrement encore. Poulsen y change sa guitare en synthétiseur distingué, les cymbales sifflent et le ténor tremble légèrement ; en satellite d’un gimmick sorti de cordes graves et sous les coups de baguettes, Dunmall ira décrocher un paquet inattendu d’aigus : emporté autant que subtilement démonstratif, à l’image du trio et de son premier disque dans son entier.

Asunder Trio : The Lamp (Kilogram)
Enregistrement : 22 mars 2011. Edition : 2012.
CD : 01/ Asunder 02/ The Lamp 03/ For Tony Levin
Guillaume Belhomme © le son du grisli

19 juin 2012

Charlemagne Palestine, Janek Schaefer : Day of the Demons (Desire Path, 2012)

charlemagne palestine janek schaefer day of the demons

On rêve toujours que deux poésies n’en fassent qu’une, et même une plus grande, quand une rencontre telle que celle-ci est annoncée. Or l’alchimie ne coule pas de source. Charlemagne Palestine et Janek Schaefer ont eu beau placer leur collaboration sous l’égide d’une divinité indienne...

Ni rigoureux (école Pandit Pran Nath) ni inventif (école Terry Riley), le râga qu'ils entament se contente d'un drone (shruti box et harmonica) qu’agrémentent des vocalises à la manière de Wim Mertens. C’est tout, aurait-on envie de dire tellement il manque de ressort à l’exercice. Sur l’autre face du LP, le duo adopte un ton plus expérimental mais marie à la va-vite des field recordings (des paroles surtout), un mélodica et des carillons. Pas de colonne vertébrale, simplement des éléments sonores en surimpression. C’est tout, aurait-on encore envie de dire avant de confirmer : l’alchimie ne coule pas de source, il faut continuer à la rêver.

EN ECOUTE >>> Day of the Demons (Mix)

Charlemagne Palestine, Janek Schaefer : Day of the Demons (Desire Path)
Edition : 2012.
LP : A/ Raga de l’aprés midi pour Aude B/ Fables from a far away future
Héctor Cabrero © Le son du grisli

14 juin 2012

Gareth Dickson : Quite a Way Away (12k, 2012)

gareth dickson quite a way away

Fidèle client des rubriques électroniques de la terre entière, le label new-yorkais 12K mérite – très – largement de quitter sa niche confidentielle en ce maussade printemps. La cause ou plutôt l’heureux présage ? Un nom, qu’on n’aurait jamais imaginé associé à la structure de Taylor Deupree, j’ai nommé l’icône Nick Drake – ressuscitée pour l’occasion, Dieu qu’elle est belle, sous les traits d’un certain Gareth Dickson. Car, nom de Zeus, quelle magnifique révélation que voilà. Tout en oubliant de fouiller les fonds de tiroir vintage pour y ressortir sa panoplie de chanteur maudit à la guitare sèche, le musicien écossais apporte une touche de modernité stupéfiante à l’auteur de Five Leaves Left, et ce n’est pas un hasard si je cite le premier des trois disques du songwriter anglais.

D’ailleurs, bien des points tragiques rapprochent les deux hommes, au-delà de l’évidence stylistique à laquelle Dickson ajoute un bluffant complément d’âme – une reverb’ comme seule Marissa Nadler sait l’utiliser. Si, on le sait, l’histoire s’est terminée tragiquement pour Drake à l’âge de 26 ans, vaincu par la maladie, la vie de Gareth D., expatrié en Argentine auprès de sa girlfriend, n’est pas exactement de tout repos, entre attaque de clébards, braquage lors duquel une balle s’est perdue (devinez qui l’a reçue) et moteur d’avion en feu dans les Andes. Qu’importe les circonstances, je suis ressorti grandi de sa découverte et ce n’est qu’un début.

Gareth Dickson : Quite A Way Away (12K)
Edition : 2012.
CD : 01/ Adrenaline 02/ Noon 03/ Get Together 04/ Quite A Way Away 05/ This Is The Kiss 06/ Happy Easters 07/ Nunca Jamas 08/ Jonah
Fabrice Vanoverberg © Le son du grisli

22 mai 2012

Je suis ! : Mistluren (Umlaut, 2011)

je suis mistluren

Je suis ! ou comment revendiquer son appartenance à ce vieux free jazz qui bouge encore. Je suis ! telle une obligation à ne pas être tel autre. A ne pas être Ayler, les deux Don (Cherry & Ayler), Ornette et tous les autres. A ne  pas être ceux-ci mais peut-être, un petit peu, de la grande Carla Bley et de ses soyeux arrangements.

Alors, masquer la trop grande référence en faisant fructifier les angles, en diversifiant les formes. Se servir d’un souple motif, prétexte à d’intenses duos puis trio (Östermalm), faire résister une contrebasse à la masse oppressante des cuivres (Eyafjallajökull) sans jamais jeter aux orties son incontestable lyrisme (Det Maste Vara Doping). Et, bien sûr, amplifier les talents de chacun : la trompette plus saturante que pénétrante de Niklas Barno, les saxophones fouineurs de Marcelo Gabardo Pazos, le piano embrasant d’Alexander Zethosn, la large contrebasse de Joel Grip, la batterie volcanique de Magnus Vikberg. Et ainsi, jouer du présent sans le déjouer.

Je Suis ! : Mistluren (Umlaut / Souffle Continu)
Enregistrement : 2010. Edition : 2011.
CD : 01/ Varför Far Jag Ingen Kaka Till Kaffet Din Jävel 02/ Östermalm 03/ Lyrikern 04/ Odjuret Och Odjuret 05/ Geniet 06/ Eyafjallajökull 07/ Det Maste Vara Doping 08/ Jag Är!
Luc Bouquet © Le son du grisli

15 mai 2012

Trapist : The Golden Years (Staubgold, 2012)

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Avec son premier disque (Highway My Friend), sorti chez Hat en 2002, Trapist m'avait emballé, dans le genre : nonchalant, concret et un peu poisseux – en tout cas moins pompeux que The Necks, moins « branché » que Radian, dans une forme de cousinage avec Mersault peut-être.

Plus léché, produit ou explicite, le deuxième enregistrement du groupe (Ballroom, paru en 2004 sur Thrill Jockey) décevait franchement... et c'est avec quelque appréhension que j'ai écouté les quarante minutes du nouvel album, « recorded during the golden years ».

Je ne saurais dire exactement quel « âge d'or » Martin Siewert (guitares, electronics), Joe Williamson (contrebasse, trackerball) et Martin Brandlmayr (batterie, percussion, vibraphone, piano) pensaient ressusciter ici – d'autant plus que rien n'indique précisément quand ces quatre morceaux ont été gravés... bien que Pisa doive remonter à un concert de 2007 – mais il faut reconnaître que le trio retrouve ce pouls lancinant sur lequel, comme dans une sorte de raga, les arpèges de guitare (d'un Loren Connors à Paris-Texas) viennent se poser. Frôlant parfois d'inutiles joliesses atmosphériques, le groupe ne s'y enferre pas et arrive à garder le cap d'une musique certes accessible, homogène & réverbérée, mais intéressante, délicatement corrodée & faite main (à ce titre, le travail de Brandlmayr – aux balais, par exemple – vaut le détour).

Il semble bien que Trapist soit de retour...

Trapist : The Golden Years (Staubgold)
Edition : 2012.
CD / LP : 01/ The Gun That's Hanging On The Kitchen Wall 02/ The Spoke And The Horse 03/ Pisa 04/ Walk These Hills Lightly
Guillaume Tarche © Le son du grisli

12 mai 2012

Olaf Rupp : AuldLangSyne (Dromos, 2011) / Tetuzi Akiyama : Moments of Falling Petals (Dromos, 2010)

olaf rupp auldlangsyne

Sur AuldLangSyne, la guitare peut-être électrique ou acoustique. Sur AuldLangSyne, les morceaux peuvent durent de deux à vingt minutes. Sur AudLangSyne, c’est toujours Olaf Rupp que l’on entend. Il passe le temps en accoucheur de merveilles.

AuldLangSyne est un disque aux multiples facettes que Rupp a enregistré en 2010 à Berlin. Il peut recéler de sons peu ordinaires sous l’agitation d’un ustensile (une baguette de bois, par exemple), assister au combat d’arpèges ou d’accords grattés au médiator, broyer des notes noires, jouer sur les volumes, avec un feedback ou toutes les techniques étendues d’hier et d’aujourd’hui.

Une chose égale la dextérité d’Olaf Rupp : son imagination. J’en ai fait le constat à chacune de mes écoutes d’AuldLangSyne, qui ont été nombreuses car l’objet est plus qu’originale, il prend de la place. Pour sa qualité et pour ne pas pouvoir le ranger sans qu’on le voie encore, on est obligé d’y revenir. Et on ne le regrette jamais.

Olaf Rupp : AuldLangSyne (Dromos / Gligg)
Enregistrement : 2010. Edition : 2011.
CD : 01/ Every 02/ Dog 03/ Has 04/ His 05/ Day 06/ And A 07/ Good Dog 08/ Just Might Have 09/ Two Days
Héctor Cabrero © Le son du grisli

akiyama carrasco kaplan moments of falling petals

La rencontre, enregistrée en concert, est celle du guitariste Tetuzi Akiyama, du saxophoniste Eden Carrasco et du trompettiste Leonel Kaplan. Moments of Falling Petals est le nom qui lui a été donné à l’occasion de son passage sur disque – première référence de l’étiquette Dromos. L’improvisation est faite d’interventions en perte de vitesse toujours, mais qui se régénèrent : d’un trio de cordes pincées en égrenage de cordes au médiator, la guitare est l’instrument qui découpe et donne à la musique des formes dans lesquelles on peut voir la silhouette de Bailey ou la main de Satie. L’exercice d’Akiyama, Carraso et Kaplan est celui de souvenirs et d’influences en commun.

Tetuzi Akiyama, Eden Carrasco, Leonal Kaplan : Moments of Falling Petals (Dromos)
Enregistrement : 24 septembre 2008. Edition : 2009.
CD-R :  01/ Moments of Falling Petals
Guillaume Belhomme © Le son du grisli

25 avril 2012

John Cage : Empty Words (Edition Wandelweiser, 2011) / Tacet : Qui est John Cage ? (Editions Météo, 2011)

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Comme le hasard fait bien les choses… C’est la voix de Sylvia Alexandra Schimag qui nous le rappelle sur Empty Words de John Cage.  Le chef d’œuvre se divise en quatre temps : phrases, mots, syllables et lettres / mots, syllabes et lettres / syllabes et lettres / lettres et sons. Pour que tout tienne sur deux CD, le label a choisi le format MP3.

Sur la recommandation du compositeur, les intervenants ouvrent le Journal d’Henry David Thoreau et y piochent ce qu’ils veulent. Le langage en devient incompréhensible. Toute signification impossible.  Pendant que l’Ensemble Daswirdas actait, tu as ouvert la porte et demandé « c’est quoi ? » Schimag récitait comme dans un tunnel, elle m’interpellait moins directement que toi mais avec plus de réussite. Tu n’as pas obtenu de réponse, et tu as voulu écouter avec moi.

Nous avons tout écouté d’une traite – il faut avoir dix heures devant soi, et nous les avions. Phrases, mots, syllables et lettres / mots, syllabes et lettres / syllabes et lettres / lettres et sons. Le Wandelweiser Composers Ensemble ajouta des notes qui résonnèrent pour fuir le verbe. Plus loin, le piano de Jongah Yoon a fait une apparition : ce fut quand la voix commença à chanter timidement. Je ne crois pas m’être endormi. Une fois ou deux, tu as ajouté une syllabe, qui était la tienne. Lorsque le deuxième disque est arrivé à son terme, nous n’avons pas su trouver les mots. Nous nous sommes simplement souri.

John Cage : Empty Words (Edition Wandelweiser / Metamkine)
Enregistrement : 2010-2011. Edition : 2011.
2 CD : Empty Words I, II, III & IV.
Héctor Cabrero © le son du grisli  

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Du Festival Météo est née une revue : Tacet. Son premier numéro traite de John Cage. L’ouvrage est épais, qui contient des études souvent pertinentes signées Jean-Yves Bosseur, Michael Pisaro, Matthieu Saladin ou encore Mattin. On y trouve aussi « Confessions d’un compositeur », conférence que John Cage donna au Vassar College en 1948. La qualité de l’ouvrage vaut donc son épaisseur.

Collectif : Tacet. Qui est John Cage ? (Editions Météo / Metamkine)
Edition : 2011.
Guillaume Belhomme © Le son du grisli

24 avril 2012

The Home of Easy Credit : The Home of Easy Credit (Northern Spy, 2012)

the home of easy credit

Par le carreau, on aperçoit Louise Jensen jouer du saxophone ou d’une flûte ou d’electronics ou chanter et Tom Blancarte se concentrer sur sa contrebasse. C’est là The Home of Easy Credit, un endroit où l’on trouve à boire et à manger dans un décor de vide-grenier farfelu.  

Tout est préparé sous vos yeux (pas d’overdub, mais beaucoup de sampling en direct) et la qualité va de l’excellent au passable : on recommandera les instrumentales merveilleuses de Monolithic Insanity ou Arches of Gold, qui utilisent la réverbération pour prendre de la hauteur, ou le kaléidoscope de voix de The Feast of the Meal Replacement Bars. Parfois le lo-folk expérimental du duo n’a pas la même saveur, son mystère semble impénétrable. Sa naïveté le gangrène. Dommage mais rien de grave, on peut quand même trouver refuge dans cette musique qui n’en est pas moins originale.

The Home of Easy Credit : The Home of Easy Credit (Northern Spy)
Enregistrement : 2010-2011. Edition : 2012.
CD : 01/ Monolithic Insanity 02/ The Dream of a Democracy of Goods 03/ The Feast of the Meal Replacement Bars 04/ The Dream of Abundance 05/ A Fireproof House for $5000 06/ The Dream of Novelty 07/ Arches of Gold 08/ The Dream of the Pursuit of Happiness 09/ Concentrated Animal Feeding Operation 10/ The Dream of Freedom of Choice 11/ The Geography of Nowhere 12/ Only 827 Miles to Wall Drug
Pierre Cécile © Le son du grisli

18 avril 2012

Gary Smith, Silvia Kastel, Ninni Morgia : Brand (Ultramarine, 2012)

gary smith silvia kastel ninni morgia brand

Ultramarine est ce label qui a pris fait et cause – il y a des raisons à cela ! – pour le guitariste Ninni Morgia. Pas surprenant, donc, que la brand new référence du label y revienne. Sur Brand, il joue en trio avec Gary Smith, guitariste qui enregistra (apprend-je) entre autres avec Rhys Chatham et John Stevens (pour Ecstatic Peace), et Silvia Kastel, chanteuse et joueuse de synthés qui s’occupe aussi du label… Ultramarine.

Deux guitares, une voix et des synthétiseurs, voilà une combinaison d’instruments qui peut être capable du pire comme du meilleur. Et alors ici ? S’il met un petit temps à décoller (Smith et Morgia ont l’air de renifler leurs instruments et Kastel murmure en les attendant), le trio investit un rock improvisé revenchard. Avec pertes et fracas, les guitares font trembler la voix de Kastel qui se défend avec ses synthés dont les nappes sont aussi féroces qu’ingénieuses. L’intensité est même telle qu’on trouve dommage d’avoir à retourner le LP – puisqu’il s’agit là d’un LP, pour changer… Si ce n’est cette obligation d’entre deux faces (tours ?), l’auditeur profite et se laisse consumer avec joie.

Gary Smith, Silvia Kastel, Ninni Morgia : Brand (Ultramarine)
Enregistrement : Janvier 2011. Edition : 2012.
LP : Brand
Pierre Cécile © Le son du grisli

17 avril 2012

Ran Blake : Vilnius Noir (NoBusiness, 2011)

ran blake vilnius noir

Ran Blake est venu au jazz au son de Mahalia Jackson et de Thelonious Monk. Au piano, Ran Blake est venu seul : Mes parents avaient un piano. A l’âge de 5 ans, ils m’ont retrouvé en train d’en jouer. On leur a dit qu’il serait peut-être bien que je prenne des leçons. [Entretien par téléphone, septembre 2009]. Seul au piano, Blake enregistrera plus tard ses plus beaux disques.

Vilnius Noir est de ceux-là. Assimilable en tout cas à ceux-là, puisqu’à l’occasion de ce concert donné le 10 décembre 2010, David Fabris – guitare électrique au son clair, discrète le plus souvent, versant quelques fois dans l’enfilage de fioritures – accompagna le pianiste le temps de quelques reprises. Seul, Blake interpréta une poignée de standards comme autant de souvenirs : Desafinado, Watch What Happens, Mood Indigo… Du piano s’échappent des arabesques : des accords descendent des pentes impressionnistes quand des notes isolées décrivent des nébuleuses magnétiques.

Et puis il y a cette paire de George Russell : Jack's Blues lié à Stratusphunk. Ici, Blake se rappelle le professeur auprès duquel il comprit de quelles manières jazz et musiques populaires pouvaient s’accorder : J’avais 19 ans lorsque j’ai rencontré George… J’ai adoré son premier disque, et Ezz-Thetic est un pur chef d’œuvre – Lee Konitz, Max Roach, Miles Davis ont joué cette pièce… Pendant ses cours, tout comme Gunther Schuller, George amenait ses étudiants à « se souvenir ». La parole de Russell transformé par Blake en langage singulier : comme Driftwoods hier, Vilnius Noir dit que l’évocation n’est pas moins bienfaisante d'être faite de souvenirs imprécis ou même réinventés. Elle peut être poignante même, dans le cas qui nous intéresse.

EN ECOUTE >>> Shlof Mayn Kinh

Ran Blake : Vilnius Noir (NoBusiness)
Enregistrement : 10 décembre 2010. Edition : 2011.
LP : A1/ Vilna / Turning Point A2/ Cry Wolf A3/ In Pursuit A4/ Shlof Mayn Kind A5/ Jack’s Blues / Stratusphunk B1/ Driftwood B2/ Sontagism B3/ Watch What Happens / Papirosn B4/ Thursday B5/ Desafinado B6/ My Chérie Amour B7/ Mood Indigo
Guillaume Belhomme © Le son du grisli

29 février 2012

Robin Hayward, Kristoffer Lo, Martin Taxt : Microtub (Sofa, 2011)

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Au point de rencontre de graves et de silences, le trio de tubas que forment Robin Hayward, Martin Taxt et Kristoffer Lo, décide d’intervenir : sur une ligne d’action et de principe, les trois hommes s’accordent donc et agissent en agitateurs sensibles.

Résultante : Microtub est une pièce d’une quarantaine de  minutes. Ses notes sont longues et tremblantes en même temps, se chevauchent en conséquence. Il semblerait qu’Hayward, Taxt et Lo, aient fait vœu de silence et, pour ne pas respecter celui-ci, font œuvre de discrétions : leurs graves, lorsqu’ils ne restent pas enfermés en tubes, se taisent après avoir été emportés en rouleaux. Au terme de la quarantaine promise, ce sont plusieurs soleils noirs qui ont été dessinés sur le presque-même canevas : si l’astre qui en résulte brille, c’est par l’épaisseur de ses contours.

Robin Hayward, Kristoffer Lo, Martin Taxt : Microtub (Sofa)
Edition : 2011.
CD : 01/ Microtub
Guillaume Belhomme © Le son du grisli

23 février 2012

Lotus Eaters : Wurmwulv (Taiga, 2011)

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Alors que Taiga sort sur vinyle et Sub Rosa sur CD le nouvel album d’House of Low Culture, projet solo d’Aaron Turner, on peut retrouve le monsieur dans Lotus Eaters (c'est-à-dire en trio avec Stephen O’Malley et James Plotkin) avec la réédition de Wurmwulv, produit à l’origine par Troubleman Unlimited en 2007, accompagnée de celle de Lotus Eaters (le EP), sorti par Drone Records en 2002.  

Enregistré au début des années 2000, ce qui n’a l’air d’être, au tout début, qu’un disque d’abstract dark drone metal ambient etc. de plus renverse rapidement toutes nos échelles de valeurs (pour peu qu’on en ait). Car le trio nous abreuve de sons divers et variés, de guitares sibyllines et de freinages « expressionnants », en ménageant les surprises. Bien obligé de suivre quand même ces montagnes russes aux boucles torturées, ces couloirs de labyrinthes mouvants et ces autoroutes où freiner pour le seul plaisir de faire du bruit.

Un fois sorti de tout ça, on réalise que le moindre événement de notre voyage sonore était planifié. Oui, planifié. Car cette réédition n’est pas une réédition comme les autres : elle a été réarrangée par Plotkin, qui s’est servi pour ce-faire des chutes de l’enregistrement. On ne peut que saluer l’actualisation de Wurmwulv selon de magnifiques plans-séquences.

Lotus Eaters : Wurmwulv (Taiga Records)
Enregistrement : 2000-2003. Edition : 2011.
2 LP : A/B/C Wurmwulv D/ Silence (et un dessin d’Aaron Turner)
Pierre Cécile © Le son du grisli

22 février 2012

James Rushford, Joe Talia : Paper Fault Line (Bocian, 2011)

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Sur Paper Fault Line, un duo d'Australiens – James Rushford (violon, piano, synthétiseur, orgue…) et Joe Talia (batterie, percussions, synthétiseur…) –, un moment augmenté par la présence d’Anthony Pateras, amalgament des improvisations enregistrées entre Melbourne et Rotterdam.

L’amalgame tient de la fusion : d’un archet vif et de bruissements d’ailes, d’innombrables instruments mis au service d’un projet sombre et de corps chantant qui se laissent endormir par un horizon qui bientôt se referment sur eux. Approche alors une machinerie gigantesque aux bruits qui en disent long : la seconde face sera leur aire de jeux.

Au son de graves hybrides, Rushford et Talia concassent là tout ce qu’on trouvait en A. La musique est nourrie de souvenirs transformés par l’inspiration du moment : terrible, celle-ci, jusqu’à ce qu’elle sacrifie sa virulence aux promesses de repos d’une électroacoustique atmosphérique calquant son allure sur celle de cordes délicatement pincées. Comme beaucoup, Rushford et Talia aiment contrarier leurs pratiques bruitistes au gré de retours au calme, voire de berceuses. Le duo ayant ceci de peu commun qu’il agit avec un passionnant sens de l’intrigue.

James Rushford, Joe Talia : Paper Fault Line (Bocian / Metamkine)
LP : Paper Fault Line
Edition : 2011.
Guillaume Belhomme © le son du grisli

13 février 2012

Vladislav Delay : Vantaa (Raster Noton, 2011)

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Habitué de la corde raide qui sépare l’indispensable (notamment sous son pseudonyme de Luomo) du secondaire, Vladislav Delay inaugure en ces premiers frimas une collaboration avec la maison Raster-Noton – souhaitons qu’elle soit aussi fructueuse que ses échappées aux côtés d’AGF et du Moritz Von Oswald Trio et, surtout, qu’elle laisse de côté les expérimentations foireuses genre Tummaa.

A vrai dire, et c’est devenu une habitude féroce chez Sasu Ripatti, on ne sait trop sur quelle jambe fricoter à l’approche d’une nouvelle étape de sa discographie, la dixième en l’occurrence. Variation dub techno épousant les contours élégants d’une minimale épurée, Luotasi imprime dès le départ un rythme faussement alangui – il éloigne sans doute définitivement le producteur finlandais des dancefloors en échange d’une galerie d’art contemporain où l’on guette le moindre pas transversal. Saccade ambient techno (en sourdine) d’une splendide beauté sonore, Henki est un temps fort de l’album, sorte de confrontation magnifiée entre Lawrence English et GAS dont on ressort grandi. Le troisième track, Lipite, s’inscrit en vrai marqueur de la plaque, qui résiste d’autant mieux aux écoutes prolongées que l’on met un frein à nos vies sans doute trop fébriles. Autre moment (presque) de grâce, Narri évoque, ô bonheur, un transfert espace-temps de la mythique série Made To Measure en notre décennie, version R-N indeed, alors que le morceau-titre renvoie à M. Wolfgang Voigt en mode dubstep pour élégants distingués. On aime.

Vladislav Delay : Vantaa (Raster-Noton)
Edition : 2011.
CD : 01/ Luotasi 02/ Henki 03/ Lipite 04/ Narri 05/ Vantaa 06/ Lauma 07/ Levite
Fabrice Vanoverberg © Le son du grisli

27 janvier 2012

Chicago Trio : Velvet Songs (Rogue Art, 2011)

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Dans la lignée loquace et sensible du regretté Fred Anderson, à qui cet enregistrement est d’ailleurs dédié, voici le Chicago Trio (Ernest Dawkins, Harrison Bankhead, Hamid Drake). Captées live les 11 et 12 août 2008 dans l’antre du Velvet Lounge, ces douze plages réunies en deux CD naviguent entre splendeurs et misères.

Splendeurs pour l’appétit et l’abattage du saxophoniste, pour son art du renouvellement et du resserrement, pour son alto vrillant toujours la bonne direction (You Just Crossed My Mind, Waltz of Passion), pour son soprano volubile et virevoltant (Peace & Blessings, Moi Tre Gran Garcon). Splendeurs que les interventions solistes d'Harrison Bankhead, contrebassiste (Woman of Darfur ou l’art de creuser en profondeur) et violoncelliste (Peace & Blessings) inspiré. Splendeurs, enfin, que ces plages de totale liberté dans lesquelles le free n’est plus spectre mais entité palpable et florissante (The Rumble, Galaxies Beyond).

Misères que ces blues poussifs, ces faux reggaes, ces écoutes avortées, ces solitudes sans armes. Misères que ces saxophones activés simultanément sur fond de funk virant, peu à peu, New Orleans (Down n’ the Delta). Misères que le jeu sec et prévisible d’un Hamid Drake en panne de souplesse. Mais, fort heureusement, One for Fred, improvisation enflammée et soutenue, de venir conclure et ressusciter la figure tutélaire du grand Baba Fred Anderson.

Chicago Trio : Velvet Songs. To Baba Fred Anderson (Rogue Art / Souffle Continu)
Enregistrement : 11 et 12 août 2008. Edition : 2011.
CD 1 : 01/ Astral Projection 02/ Sweet 22nd Street (The Velvet Lounge) 03/ You Just Crossed My Mind 04/ The Rumble 05/ Peace & Blessings (To Fred) 06/ Down n’ the Delta – CD 2 : 01/ Jah Music 02/ Galaxies Beyond 03/ Woman of Darfur 04/ Waltz of Passion 05/ Moi Tre Gran Garcon 06/ One for Fred
Luc Bouquet © Le son du grisli

1 janvier 2012

Interview d'Anla Courtis

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Guitariste argentin sorti de Reynols, Anla Courtis est de ces « figures » inquiètes de bruits assez curieuses pour développer un œuvre polymorphe. Après avoir estimé son entente avec Bruce Russell, Eddie Prévost et Mattin, Lasse Marhaug ou Günter Müller, il défend ces jours-ci des travaux réalisés en compagnie de Daniel Menche (Yagua Ovy), Kommissar Hjuler (Die Antizipation Des Generalized Other) ou encore Okkyung Lee, C. Spencer Yeh et Jon Wesseltoft (Cold/Burn)…

J’aimerais vraiment pouvoir trouver quel est mon tout premier souvenir de musique… En fait, c’est peut-être ce que je cherche depuis des années, quelque chose qui vient d’ « avant », même si j’ai bien sûr le vague souvenir d’avoir écouté un vieux tourne-disque ou la boîte à musique de ma grand-mère. D’une façon ou d’une autre, ces vieux souvenirs sont quelque part en nous, et il nous faut les chercher sans arrêt dans l’espoir de les mettre au jour.

Qu’est-ce qui t’a amené à la musique ? La musique m’intéresse depuis toujours mais j’ai commencé à vraiment en jouer à l’âge de 15/16 ans à Buenos Aires. De la guitare classique, je ne sais pas trop pourquoi : on avait une guitare à la maison alors j’ai commencé à en jouer sans rien y connaître, ce qui a été une expérience fascinante, pas forcément aboutie d’un point de vue musical, mais en tout cas très intense pour moi. Ensuite, j’ai voulu en apprendre sur l'instrument. Mais bien que la théorie et la technique peuvent aider un peu, elles peuvent aussi devenir un énorme piège. Je pourrais dire aujourd’hui que j’essaye de maintenir en vie un peu de ce qui s’est passé lors de ces premières expériences ; tu peux jouer aussi bien que tu veux, le plus difficile reste de garder ta fraîcheur d’esprit…

Quels sont les premiers musiciens à t’avoir influencé ? Eh bien, j’ai été influencé par tellement de choses que ma réponse pourrait donenr l’impression d’être celle d’un schizophrène : le classique a été une grande influence, bien sûr, mais il y a aussi eu le punk, le rock psyché, le noise, le free jazz, la musique électroacoustique, les musiques de films et les sons les plus étranges qui pouvaient arriver jusqu’en Argentine à l'époque où Internet ne s'était pas généralisé. C’est comme un énorme cocktail, que je ne peux pas vraiment étiqueter, un mélange que je trouve fascinant.

As-tu eu des modèles à la guitare ? J’aurais du mal à en trouver un… Je veux dire que, lorsque tu es jeune, il est assez simple d’être fasciné par la musique, dans un sens tout t’apparaît comme neuf. C’est comme essayer tous les parfums de glace existants et attendre de voir ce qui se passe ensuite.
 
Passons alors à tes premiers enregistrements… Quels ont-ils été ? Ca s’est fait autour de 1989/1990 avec une guitare, un modeste clavier et un micro entouré d’objets et directement branché à une platine cassette. La technique était donc assez primitive, ne permettait pas l’overdubbing, ce qui fait que je me souviens avoir dû jouer quelques parties de clavier avec les pieds…  

Tes premiers enregistrements publiés l’ont été sur cassettes, c’est bien ça ? Si je ne me trompe pas, la cassette intitulée Burt Reynols Ensamble du groupe du même nom (qui ne s’appelait donc pas encore Reynols tout court) a été la première à avoir été éditée, c’était en 1993 et les copies sont parties assez rapidement. Nous avons produit ensuite quelques cassettes « faites à la maison » en Argentine qui n’ont pour la plupart jamais été rééditées. Ensuite, je suis entré en contact avec la scène internationale underground amatrice de cassettes, ça a été une réelle découverte pour moi : ma première cassette solo, Poliestireno Expandido, date de cette période, elle est sortie en 1996 sur le label anglais Matching Head, ce qui a déclenché beaucoup d’autres sorties. Les CD-R n’étaient pas encore d’une approche facile, la cassette était le format le plus habituel quand il s’agissait de sortir des musiques n’ayant rien à voir avec le mainstream. Je continue d’ailleurs à sortir des cassettes, mais à l’époque, ce format avait quelque chose du paradis…

Quelle sorte de musique t’animait à cette époque ? Eh bien, pas les tubes qui passaient à la radio, en tout cas j’espère… Pour être honnête, je cherche encore aujourd’hui quel genre de musique je tiens à défendre depuis que j’ai commencé… Allez, tentons de la définir :  « folk music for seer protons ».
 
De tes débuts à aujourd’hui, ta musique te semble-t-elle avoir subi une évolution ? Une évolution ? C’est du Darwinisme musical ? J’ai du mal à penser en ces termes… Bien sûr, un processus d’enregistrement long de plusieurs années fait que les choses  changent, mais il m’est plutôt délicat de me rendre compte de quoi il retourne vraiment. Ca tient du truc qui croît de lui-même, une drôle de plante anarchique peut-être…

Quels sont les premiers musiciens du bruit auxquels tu t’es intéressé ? Eh bien, l’Argentine a été un pays plutôt isolé avant qu’arrive Internet, ce qui m’a empêché d’écouter beaucoup d’artistes du noise à mes débuts. Avec le temps, j’ai découvert des musiciens travaillant sur le bruit au Japon, en Europe, aux Etats-Unis ; plus tard, j’ai eu la chance de rencontrer nombre d’entre eux en tournée. A mes débuts, je dois avouer que je travaillais à Buenos Aires avec un manque d’information considérable et des ressources limitées… Mais je suis aujourd’hui persuadé que cela a pu constituer un avantage pour moi…

Tu pourrais aujourd’hui passer pour une figure du genre… Que te trouves-tu comme points communs avec des musiciens comme Lasse Marhaug, Daniel Menche, Kommissar Hjuler… ? Merci du compliment,  mais si je dois commencer à donner mon avis en tant que « figure », je préfère en terminer là ! Maintenant, j’aime vraiment beaucoup jouer et ai beaucoup appris en jouant avec des gens comme Lasse ou Daniel, des types vraiment sympathiques et d’incroyables musiciens. Je n’ai pas rencontré le Kommissar en personne mais par mail interposé il est cordial aussi et je suis sûr qu’il est très amusant. La liste de mes collaborateurs est assez longue, il faudrait aussi que tu entendes le groupe avec lequel je joue en France, L’autopsie a revelé que la mort était due à l’autopsie : Sébastien Borgo, Nicolas Marmin et Franq de Quengo sont de vrais maîtres de la transmigration de la subtilité française.

Comment as-tu rencontré ces subtils Français ? Je les connais depuis ma première tournée en France, mais on a véritablement commencé à jouer ensemble en 2004 lorsque je les ai rejoints à Roubaix à l’occasion d’un concert qu’ils donnaient avec Damo Suzuki. Nous sommes ensuite restés en contact et avons prévu de monter un projet ensemble. L’autopsie a débuté en 2007,  nous avons donné pas mal de concerts et à force de jouer sur scène nous nous sommes découvert un goût commun pour la musique « acouscousmatique ». Je les rencontre à chaque fois que je me rends en Europe – il y a quelques mois, nous avons donné un concert à Radio Libertaire. A ce jour, nous avons sorti deux LP, une cassette-cercueil et d’autres disques arrivent…

De tes nombreuses collaborations, Porter Records a récemment tiré une compilation, The Torrid. Ces collaborations remettent-elles ç chaque fois en question ton approche musicale ? Si tu détailles le livret de cet album, tu remarqueras que je ne joue pas deux fois dans la même combinaison. Bien sûr, ce serait plus simple de répéter éternellement la même chose, mais souvent l’option la plus confortable est loin d’être la bonne… Je crois qu’il est impératif de prendre quelques risques si l’on veut découvrir quelque chose de neuf et d’intéressant. Lorsque tu collabores, tu as des choix à faire et tu dois évidemment écouter ce que joue celui qui est à tes côtés et tisser à partir de là, sans quoi collaborer ne sert à rien. Le résultat est donc ce qui sort de cette combinaison, toujours différente, qui tient un peu de la chimie. En conséquence, cela a un impact sur ta propre musique même s’il est assez difficile de réussir à prédire leurs effets.

Avec Aaron Moore, par exemple, tes échanges ont accouché de deux disques : Brokebox Juke et Courtis/Moore. C’est un travail un peu à part dans ta discographie, d’un atmosphérique expérimental qui change… Courtis/Moore est un disque qui date de 2010 et contient des travaux enregistrés l’année d’avant lors de concerts… En quelque sorte on peut dire que c’est un live dont Aaron a sélectionné les parties les moins évidentes afin que ce disque sonne différemment du premier. C’est toujours très drôle de tourner avec lui, nous ne parlons pas beaucoup avant les concerts, nous jouons tout simplement, tout se passe assez naturellement.

Pogus a, il y a quelques années, publié certains de des travaux sur bandes… Ces expériences changent-elles quelque chose à ton « langage musical » ? C'est une compilation de travaux sur bandes qui datent des années 90. Se servir d’un magnétophone, d’une guitare ou d’un autre instrument, peut changer les choses mais seulement jusqu’à un certain point – sur ce disque, on trouve des guitares enregistrées sur les bandes en question –, je pense en effet que le processus musical l’emporte sur les moyens techniques. La musique charrie une sorte de langage non verbal mais tout ça reste assez mystérieux, le musicien peut se transformer en véritable « médium » ; à partir de là, il est difficile de dire qui dit quoi à qui…
 
Ce langage a-t-il affaire avec le silence autant qu’avec les bruits ? Je dirais que ce n’est que la partie émergée de l’iceberg…

Anla Courtis, propos recueillis en janvier 2012.
Guillaume Belhomme © Le son du grisli

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