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Le son du grisli
24 décembre 2012

Michel Wintsch, Christian Weber, Christian Wolfarth : The Holistic Worlds of (Monotype, 2012)

michel wintsch christian weber christian wolfarth the holistic worlds of

L'impression que le chroniqueur notait à l'écoute du premier disque du trio, WWW (chez Leo Records) – « jusqu'à faire croire à un répertoire de compositions véritables, nettes et élaborées. Le comble du chic. » – se voit confirmée par la publication de ce beau vinyle enregistré en juin 2011 ; l’association des trois musiciens suisses, dont on a pu suivre les travaux réciproques et indépendants dans des contextes bien différents, s'avère effectivement et curieusement fructueuse.

Poétique, la boîte à musique de Michel Wintsch (piano, synthétiseur), Christian Weber (contrebasse) et Christian Wolfarth (batterie) est toute d'assemblages, posée, articulée, éminemment fondée sur le jeu : et l'interplay et une forme d'humour. C'est en dix saynètes qu'elle nous est délivrée, chantante comme dans la pièce liminaire qui rappelle un Bley en voix ; littéralement élégante (c'est-à-dire choisissant) ; distante (quand elle ne frise pas l'ironie) ; concise dans ses scénarios à combinaisons de cellules.

Michel Wintsch, Christian Weber, Christian Wolfarth : The Holistic Worlds of (Monotype)
Enregistrement : juin 2011. Edition : 2012.
LP : A01/ Singin' Joe A02/ Bells A03/ Mercury Tears A04/ Little People A05/ Space Voices – B01/ Glow in the Dark Teeth B02/ The Towers B03/ Rocket B04/ Carbon Light B05/ Ballad
Guillaume Tarche © Le son du grisli

21 décembre 2012

Joëlle Léandre : Wols Circus (Galerie Hus, 2012)

joelle léandres wols circus le son du grisli

Les dernières nouvelles données par Joëlle Léandre dataient des suites d’une opération : patte désormais réparée. En attendant le retour sur scène de la contrebassiste, se pencher sur ces travaux composés inspirés des dessins d’Otto Wols. « 12 compositions pour contrebasse d’après 12 gravures de Wols » : voilà le sous-titre de Wols Circus et sa quasi complète explication.

Voir, c’est fermer les yeux, écrivit en son temps le tachiste. Pour avoir bien regardé la douzaine de gravures, Léandre la raconta comme personne le 30 novembre 2011 à la Maison rouge à Paris…  Yeux fermés, la contrebassiste se souvient aussi bien des trajectoires déposées sur le papier que des notes qu’elle accrocha à la partition : microtonale, elle murmure, vibrionne ou laisse venir à elle tous les chants parasites ; d’envergure, elle prend à la gorge un air d’un classique nouveau (Ohr), mélange d’un archet vif des blanches et des noires, donne enfin au fantôme la voix qui lui manquait.

Qui de Wols ou de Léandre a pris possession de l’autre ? Après avoir marié l’urgence de l’improvisation à la folie de son écriture, la contrebassiste crie « assez ! » Le temps que la musique retombe, et voici terminé un enregistrement qui fera – non pas tache mais – date.

Joëlle Léandre : Wols Circus (Galerie Hus / Instant Jazz)
Enregistrement : Edition : 2012.
CD : 01/ Grosse Tache 02/ Grosse Sterntache 03/ Herz 04/ Topographie 05/ Drei Vignetten auf Einem Blatt 06/ Kleiner Fleck 07/ Stadtzentrum 08/ Ohr 09/ Dunkle Stadt 10/ Baumhaftes 11/ Gesicht 12/ Die Stadt-quer
Guillaume Belhomme © le son du grisli

19 décembre 2012

Raymond Pettibon : Whuytuyp (JRP|Ringier, 2012)

raymond pettibon whuytuyp

Raymond Pettibon, c’est d’abord pour moi (comme pour beaucoup d’autres j’imagine) des pochettes de disques marquantes… Goo bien sûr mais aussi celles de Black Flag, dont cette maîtresse en noir & blanc de The Complete 1982 Demos Plus More! N’ayant pas pu faire le voyage jusqu’à Lucerne début 2012 pour aller voir à quoi ressemblent ses plus récents travaux, ce livre me comble.

Après Whuytuyp l’exposition (qui si l’on en croit une photo regroupait des œuvres sous forme de clusters singeant l’inspiration bordélique), voici donc Whuytuyp le livre. Il y a bien sûr des reproductions de dessins et de collages (fait nouveau) exposés à Lucerne : un cœur et des poumons rouge et bleu, des trains, Vavoom et Gumby, des joueurs de baseball, des soldats de retour d’Iraq dans des boîtes à chaussures flanquées du drapeau U.S., et le retour de l’homme invisible… Tout ça et bien d’autres choses à côté de mots et de phrases énigmatiques ou pas... Tout Pettibon est là.

Et il y a aussi dans ce livre une présentation de Pettibon par le commissaire de l’exposition, Lynn Kost (qui a du mal à inoculer un peu d’Heidegger et de Foucault à l'urgence de mes souvenirs d’adolescence, mais bon), puis un entretien entre les deux hommes. On y parle technique et influences et on met au jour le rôle d’ironique archiviste du monde occidental que joue Pettibon depuis des années. Génial. Cela se fait-il encore d’offrir des cadeaux à Noël ? 

Raymond Pettibon : Whuytuyp (JRP|Ringier / Les Presses du Réel)
Edition : 2012.
Livre (en anglais) : Whuytuyp
Pierre Cécile © Le son du grisli

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27 décembre 2012

Charlotte Hug, Frédéric Blondy : Bouquet (Emanem, 2012)

charlotte hug frédéric blondy bouquet

Dire, d’abord, combien cette association résonne naturelle, inspirante pour, ensuite, se laisser transporter par leurs doux tourments.  Par leurs éclairs, par leurs crépitements, par leurs vagues de chocs, s’assemble et se rassemble un au-delà du dialogue. Un territoire ?

Aspirés par les sons, anguleux mais jamais inertes, ils biseautent, tranchent le bloc et finissent par le projeter sur leurs murs-stridences. Charlotte Hug et Frédéric Blondy sont des gens d’agilité, des experts des questions-ruptures. Ce sont des musiciens d’attente et de désir. Ils se propulsent en des réseaux où l’anxiété borde la joie pure : ombre fantomale ici (Thor) contre tintamarre flamboyant ailleurs (Œillet parfait). On pourrait aussi dire : accéder  aux sources du plaisir par ses deux faces : l’une lumineuse, l’autre spectrale. Et y indexer mille autres sensibles. S’attendre donc ici à un enregistrement bouleversé et bouleversant.

Charlotte Hug, Frédéric Blondy : Bouquet (Emanem / Orkhêstra International)
Enregistrement : 2008. Edition : 2012.  
CD : 01/ La belle sultane 02/ Œillet parfait 03/ Sombreuil 04/ Cato’s Pink Cluster 05/ Boule de neige 06/ Rosa Moyesii 07/ Zéphirine 08/ Minnehaha 09/ Thalia remontant 10/ Nova Zambla 11/ Double Delight 12/ Thor
Luc Bouquet © Le son du grisli

17 décembre 2012

Tchangodei : L’Arc (Volcanic, 2012)

tchangodei le son du grisli steve lacy oliver johnson

Tchangodei, en béninois, signifie le Tonnerre, la Foudre. Tchangodei est pianiste, et sa musique est incarnée en une vingtaine de disques, joués en compagnie de musiciens de très haut niveau, aux univers profondément originaux : Archie Shepp, Mal Waldron, Louis Sclavis, Sonny Simmons, Sunny Murray, Itaru Oki, Kent Carter… Ou encore Steve Lacy et Oliver Johnson, comme sur The Bow, disque enregistré en trio en 1984, qui reparait aujourd’hui.

Ne pas compter sur cette réédition pour dissiper quelques peu la brume qui entoure le pianiste. Pour seules notes de pochette, Tchangodei rend hommage à son ami cher, le percussionniste Oliver Johnson,  disparu en de tristes circonstances en 2002. Ne pas chercher que l’Afrique dans sa musique, mais aussi l’exil. Ne pas chercher de tradition dans sa démarche : l’autodidacte joue d’un piano sans ascendance, ou alors celle de figures solitaires telles Monk (l’itération, les trous) et Cecil Taylor (le flux, les blocs). Sous ce titre, L’arc, nous trouvons The Bow, augmenté de deux morceaux dialogués avec le contrebassiste Henri Texier, et un autre avec Oliver Johnson.

Dès le premier morceau, on saisit ce que Tchangodei appelle de ses vœux : « l’urgence vitale ». Le trio avance décidé, sous l’impulsion irrésistible et sans cesse relancée d’Oliver Johnson. La complicité entre le pianiste et le percussionniste est sidérante, et Steve Lacy n’a plus, alors, qu’à se laisser porter par la vague, se glisser dans quelque anfractuosité puisretrouver l’air à grandes goulées. Les six titres qui suivront ce premier morceau, nommé The Bow et laissant ainsi son empreinte sur ce qui sera alors joué, offriront de contrastées perspectives : piano solaire et irisé ou orageux et électrisé, saxophone soprano chantant ou se déréglant, batterie jouée à mains nues ou par le bois percutée. Rarement, dans un disque, tendresse et tourment ne s’étaient si avidement recherchés et si heureusement trouvés. C’est, à vrai dire, une sorte de miracle.

EN ECOUTE >>> The Bow

Tchangodei : L’Arc (The Bow) (Volcanic)
Enregistrment : 1984. Réédition : 2012.
CD : 01/ The Bow 02/ Growth of Life 03/ War-dance 04/ Clichés 05/ African Dance 06/ Spirale 07/ The Wasp 08/ Face à la vie 09/ Lumière dans le brouillard 10/ Sans couleur 11/ L’arc (duo avec Oliver Johnson)
Pierre Lemarchand © Le son du grisli

7 décembre 2012

Carlos Zingaro, Jean-Luc Cappozzo, Jérôme Bourdellon, Nicolas Lelièvre : Live at Total Meeting (NoBusiness, 2012)

zingaro cappozzo bourdellon lelièvre live at total meeting le son du grisli

Un soir d’hiver. Une rencontre. Une première fois ? Rien ne l’indique. Mais rien n’indique le contraire. La timidité se consume. Les phrases sont courtes, font obstacle au silence. Il s’agit quand même d’observer et d’agir. Viendra l’idylle mais plus tard.

Maintenant un rythme. Et chacun de transformer la plainte en joie. La connexion s’est faite. Et personne pour nous dire d’où c’est parti. Maintenant les secousses, le jeu qui n’est plus le je. Un percussionniste s’arc-boute : une clarinette basse puis un violon lui viennent en aide. Et tiennent bon face aux déluges. Maintenant, ils peuvent racler, draper le sensible. La phrase s’allonge, s’épanche. Les unissons s’activent. Une flûte gambade. Une trompette grésille. Le stylo se nomme inutile. Juste écrire le nom de ces quatre musiciens-magiciens: Carlos Zingaro, Jean-Luc Cappozzo, Jérôme Bourdellon, Nicolas Lelièvre. Voilà qui est fait.

EN ECOUTE >>> Total 03

Carlos Zingaro, Jean-Luc Cappozzo, Jérôme Bourdellon, Nicolas Lelièvre : Live at Total Meeting (NoBusiness)
Enregistrement : 2010. Edition : 2012.  
CD : 01/Total 1 02/ Total 02 03/ Total 03
Luc Bouquet © Le son du grisli

12 mars 2011

Masterisé par Marcus Schmickler (et ce n’est

lorenzo senni dunno

Masterisé par Marcus Schmickler (et ce n’est nullement un hasard), Dunno est la première étape discographique de Lorenzo Senni, jeune (27 ans) producteur italien fondateur du label Presto!? – maison qui a déjà accueilli en son sein des noise heroes aussi prestigieux que Lasse Marhaug, Lawrence English ou Carl Michael Von Hausswolff.

Sans ambiguïté ni compromission, les dix pièces proposées par l’artiste milanais offrent un pendant actuel – et cependant daté – aux premières heures de l’officine autrichienne Mego, avant sa reconversion en Editions (en gros la période tournant du millénaire de la structure fondée par Peter Rehberg). Parmi tous les radicaux libres ayant eu droit de cité en la boutique viennoise, celui de Yasunao Tone & Hecker ou de Gert-Jan Prins sont les plus évidents à l’écoute d’une majorité de titres (dont Glowsticking ou http://www.youtube.com/watch?v=epBgHEFbrlg&feature=re..., cliquez sur le lien, il fonctionne !) Toutefois, au-delà de la réelle abstraction bruitiste manifestée par l’électronicien transalpin, d’autres atours pointent le bout de leur nez – à commencer par quelques clins d’œil discrets (mais réels) à des musiques cosmiques que le duo KTL aurait revisitées pour un ballet de Gisèle Vienne (Pumping Geometries, In High Places). Non que vous vous surprendrez à sautiller gaiement en prenant votre douche mais le plaisir coupable de se replonger dans les heures anciennes des musiques inspirées par Xenakis n’a guère de prix.

Lorenzo Senni : Dunno (Presto!?)
Edition : 2011.
CD : Dunno
Fabrice Vanoverberg © Le son du grisli

20 novembre 2012

Coat Cooke, Rainer Wiens : High Wire / Coat Cooke, Joe Poole : Conversations (NOW Orchestra, 2012)

coat cooke rainer wiens high wire

Quand le vancouvérois Coat Cooke choisit de ne plus nuancer ses phrasés et d’aborder une continuité zébrée d’escarmouches, la densité rejoint sa plus haute cime. Quand il se libère d’une stratégie de l’aléatoire peu concluante et quand il choisit de ne plus saupoudrer la ligne mais d’entrer vivement dans la matière, le saxophoniste convainc totalement.

A l’opposé, le guitariste montréalais Rainer Wiens creuse un seul et même sillon : celui d’une guitare marécageuse, stagnante et aux effluves assidûment métalliques. Son mouvement est lent. Il fuit l’événement et demeure impassible aux torsades gangrénées de son compagnon.

Passionnant duo donc, célébrant à sa manière – et en une seule occasion (Elevation) – le couple kalimba-saxophone soprano comme avait magnifiquement su le faire le duo Avenel-Lacy en son temps.

Coat Cooke, Rainer Wiens : High Wire (NOW Orchestra Records)
Enregistrement : 2011. Edition : 2012.
CD : 01/ Space Landing 02/ Storm Eye 03/ Elevation 04/ Monkey Trails 05/ Dimension x Sound 06/ High Wire
Luc Bouquet © Le son du grisli

coat cooke joe poole conversations

Les vertus du saxophoniste Coat Cooke, découvertes dans le disque précédent, restent toujours présentes ici : sonorité compacte et sensible, phrasé aux forts reflets braxtoniens, convulsion généreuse. La surprise vient donc de Joe Poole, batteur-percussionniste inconnu de nos services jusqu’à présent. Poole est un batteur qui aime à ne pas s’égarer et à explorer longuement l’axe choisi. Foisonnant mais n’oubliant jamais l’importance d’un son et de sa portée dans le dialogue, il ne brise jamais le mouvement quitte à l’entourer de longs silences. Suggérant une valse, ses fûts chantent et gardent une clarté remarquable. Le dialogue des deux n’a donc d’autre choix que d’être profond, épais, épris. Et surtout : amoureusement partagé.

Coat Cooke, Joe Poole : Conversations (NOW Orchestra Records)
Enregistrement : 2011. Edition : 2012.
CD : 01/ Checkin’ In 02/ Feeling Feint 03/ Morning Story 04/ Bob Weaver 05/ Dancing the Night Away
Luc Bouquet © Le son du grisli

9 novembre 2012

Marilyn Crispell, Mark Dresser, Gerry Hemingway : Play Braxton (Tzadik, 2012)

crispell hemingway dresser play braxton

A la manière d’Old and New Dreams et de VSOP – groupes d’anciens partenaires d’Ornette Coleman et Miles Davis qui célébrèrent en son absence le répertoire du jadis meneur et pour toujours maître – Marilyn Crispell, Mark Dresser et Gerry Hemingway revenaient à Anthony Braxton le temps d’un hommage rendu le 19 avril 2010 – soit : à la veille de son soixante-cinquième anniversaire.

Aux membres encore alertes – davantage peut-être qu’Old and New Dreams et ô combien plus que VSOP en leur temps –, le trio allait au son de compositions lui laissant un peu de champ d’expression propre : fougue inventive de Crispell (certes, le son du piano brille un peu), archet leste et tambours remontés, ne peuvent toutefois rivaliser avec l’art du quartette classique de Braxton (1985-1994) – blanches et silences sont rares ; les secondes y sont en effet parfois longues.   

Marilyn Crispell, Mark Dresser, Gerry Hemingway : Play Braxton (Tzadik / Orkhêstra International)
Enregistrement : 19 avril 2010. Edition : 2012.
CD : 01/ Composition 116 02/ Composition 23C 03/ Composition 108C/110/69Q 04/ Composition 69B [8.2] 05/ Composition 40N/40B
Guillaume Belhomme © Le son du grisli

5 octobre 2012

Sam Rivers : Reunion: Live in New York (Pi, 2012)

sam rivers reunion

Parce que dans les années 60, il sut décoiffer le hard bop manufacturé « Blue Note » à grands coups de souffles amples. Parce que dans les années 70, il fut l’une des figures du jazz libre des Loft new yorkais, tête chercheuse et pensante du Studio RivBea. Parce que les années 80 se teintèrent des grands aplats ivres de ses big bands. Parce que les années 90 furent les mères d’une poignée d’album en rang serré, aux écritures intimes, avec notamment le pianiste Tony Hymas. Parce que dans les années 2000, Sam Rivers était resté le même homme et le même musicien. Parce que ce disque est l’un des derniers témoignages enregistrés de l’artiste. Parce que, surtout, il est le document des retrouvailles du plus régulier et plus fameux trio de Sam Rivers dans les années 70 (1972-1978), qui le lia à Dave Holland et Barry Altschul, et qui fut le laboratoire dans lequel il s’adonna à ses recherches sur la « forme libre ». Tout devrait concourir à nous laisser prendre doucement par la nostalgie.

Mais de nostalgie, de regards vers le passé, de chemins déjà empruntés, il n’en sera rien, tant Rivers et ses compagnons semblent tout balayer, obstinément, d’un revers de la main. Les trois hommes n’avaient pas joué ensemble depuis 25 ans lorsqu’ils se produisirent le 25 mai 2007 au Miller Theatre, Université de Columbia. Alors, ce soir-là, les hommes reprirent les choses laissées telles un quart de siècle auparavant, et ne se fixèrent comme cap que l’improvisation, comme consigne qu’une page blanche. « Aucune idée préconçue, aucune mélodie ou schéma harmonique préconçus » comme mot d’ordre. Ce sont l’instant et l’interaction qui dictent les routes à prendre. Les deux disques, de présenter alors les forces et faiblesses d’une telle démarche. Le miracle opère le plus souvent (le deuxième disque, plus resserré, plus « urgent »), l’ennui nous saisit parfois (le premier disque n’est pas exempt de quelques – mais rares – longueurs). Mais au final, ces deux longs fleuves demeurent d’une force et d’une poésie – d’un humour aussi – enthousiasmants.

Sam Rivers, Dave Holland, Barry Altschul : Reunion: Live in New York (Pi Recordings / Orkhêstra International)
Enregistrement : 25 mai 2007. Edition : 2012.
2 CD : Reunion: Live in New York
Pierre Lemarchand © Le son du grisli

25 septembre 2012

Steve Roden : A Big Circle Drawn With Little Hands (Ini.Itu, 2012)

steve roden a big circle drawn with little hands

Avoir dû chroniquer Proximities m’a fait retrouver le chemin de Steve Roden. Il aura fallu ça. C’est qu’on se croit parfois si familier de l’électronique minimaliste qu’on pense, et c’est dommage, pouvoir se passer d'écouter telle ou telle nouveauté, telle ou telle nouvelle collaboration (celle de représentants de l’école « lowercase » : Steve Roden / Richard Chartier / Bernhard Günter / Taylor Deupree…).

Deupree au mastering, c’est en solo que Roden nous revient avec A Big Circle Drawn With Little Hands, LP tout juste sorti sur la remarquable écurie belge Ini.Itu. S’il œuvre ici dans une veine expérimentale, l'Américain ne se départit pas d’une atmosphère cotonneuse qui a fait sa réputation et qui peut revêtir ici les atours d’une Music for Airports nouvelle génération (reloaded ?). Car son ambient est faite de nappes synthétiques, de loops vacillantes et de field recordings mais aussi fait la part belle à des présences (un groupe d’aliens, un chat qui ronronne, un fantôme d’enfant sur une balançoire). Ce sont les images que je me suis faites de ces présences qui se fondent dans le décor, et j’avoue qu’elles parlent assez mal de ce que contient ce disque. Pour plus de précision, je conseillerais simplement d'écouter ces deux extraits et même, pour ne pas rater le coche, de vous ruer sur l’une des 250 copies d’A Big Circle Drawn With Little Hands, le nouveau chef d’œuvre de Steve Roden.

EN ECOUTE >>> Sparks from One Hand on Fire >>> Forty Hands in Anticipation of a Word

Steve Roden : A Big Circle Drawn With Little Hands (Ini.Itu)
Edition : 2012.
LP : A1/ Sixteen Hand Waiting for Rain A2/ Two Hands Submerged in Water A3/ Sparks from One Hand on Fire B1/ Two Hands behind Glass B2/ One Hand Pressing a Pencil Against a Tree B3/ Forty Hands in Anticipation of a Word
Pierre Cécile © Le son du grisli

couleurs roden

Steve Roden en Ille-et-Vilaine. Exposition de ses œuvres sonores et plastiques – dont les pièces Blinking Lights at Night et Four Words for Four Hands, transcription cinétique d'une partition de Debussy – au Bon Accueil de Rennes et à la Chapelle Saint-Joseph de Montfort-sur-Meu.

19 septembre 2012

Ivo Perelman : The Passion According to G.H. / The Foreign Legion (Leo, 2012)

ivo perelman sirius quartet

C’est l’histoire d’un saxophoniste ténor qui observe, scrute, guette, tournoie puis s’immisce dans l’épais tapis d’un quatuor à cordes sans peur et sans reproche. C’est donc Ivo Perelman aux prises avec le Sirius Quartet...

Si au quota des stridences, les deux entités font jeu égal, c’est presque toujours le quatuor à cordes qui introduit la matière à explorer – mais échoue à embarquer le saxophoniste dans quelque trait manouche par exemple. Le Brésilien rejoint promptement la ruche et le festin peut commencer : la convulsion sera au centre des débats (archets se crispant sur les cordes, ténor fouillant l’harmonie jusqu’à la distordre totalement), les cordes crisseront et le saxophoniste, plus d’une fois, sera le soliste-mélodiste inspiré que l’on connaît. Ayler, en son temps, avait approché cette structure (deux contrebasses, un violon) mais n’avait jamais osé intégrer un quatuor à cordes sur scène. Ivo Perelman vient de la faire et c’est une totale réussite.

Ivo Perelman with Sirius Quartet : The Passion According to G.H. (Leo Records / Orkhêstra International)
Enregistrement : 2011. Edition : 2012.
CD : 01/ Part 1 02/ Part 2 03/ Part 3 04/ Part 4 05/ Part 5 06/ Part 6
Luc Bouquet © Le son du grisli

ivo perelman the foreign legion

Saxophoniste à la convulsion facile, ténor aimant à désintégrer ou refuser la forme, Ivo Perelman affine et approfondit de disque en disque son chant profond. Et la violence gratuite qui entachait certaines de ses improvisations n’est plus ici de rejet mais de stricte nécessité. Le chemin semble trouvé entre fougue (An Abstract Door) et retenue (Paul Klee). Aidé en cela par un Matthew Shipp et un Gerald Cleaver totalement en phase avec le saxophoniste, la musique trouve ici son juste équilibre. Shipp n’envahit plus le cercle et entretient une riche correspondance avec ses deux camarades. Quant à Cleaver, son jeu foisonne mais n’encombre pas. Refusant toute idée de rythme, il devra toutefois admettre que c’est avec ce dernier que se résolvent souvent certains embarras (An Angel’s Disquiet). Ici, l’un des disques les plus aboutis du saxophoniste.

Ivo Perelman, Matthew Shipp, Gerald Cleaver : The Foreign Legion (Leo Records / Orkhêstra International)
Enregistrement : 2011. Edition : 2012.
CD : 01/ Mute Singing, Mute Dancing 02/ An Angels’ Disquiet 03/ Paul Klee 04/ Sketch of an Wardrobe 05/ An Abstract Door
Luc Bouquet © Le son du grisli

17 septembre 2012

Russell Haswell : Scandinavian Parts (iDEAL, 2012)

russell haswell scandinavians parts

De ses débuts (et surtout son duo avec Masami 'Merzbow' Akita sorti chez Warp) au retentissement des grandes claques sonores sorties plus récemment aux Editions Mego, il aura fallu du temps à Russell Haswell pour faire avaler « à un plus grand nombre » ses mixtures électronoisexplosives

Si l’on peut douter que Scandinavian Parts (Immersive Live Salvage Supplement) élargisse son public, une chose est sûre : le public présent lors des concerts scandinaves dont sont extraits les titres de ce CD y reviendront surement. Ne serait-ce que pour se souvenir avoir vu comment Haswell concocte ses cataclysmes à base d’infrabasses, d’aigus agressifs, de raclements, d’explosions, de maux de gorge, de cris nihilistes… Les effets sont incontestables sur l’humeur et on en redemanderait même mais attention : l’injection de la musique de Russell Haswell doit se faire par pilule microdosée, au risque de voir notre oreille succomber à la fin sous la pugnacité du perce-oreille et de l’écrase-tympan.

EN ECOUTE >>> Gothenburg, April 4, 2010

Russell Haswell : Scandinavian Parts (Immersive Live Salvage Supplement) (iDEAL)
Enregistrement : 2010. Edition : 2012.
CD : 01/ Copenhagen, April 2, 2010, Part 1 (UHJ) 02/ Copenhagen, April 2, 2010, Part 2 (UHJ) 03/ Copenhagen, April 2, 2010, Part 3 (UHJ) 04/ Oslo, April 3, 2010, Part 1 (UHJ) 05/ Oslo, April 3, 2010, Part 2 (UHJ) 06/ Oslo, April 3, 2010, Part 3 (UHJ) 07/ Oslo, April 3, 2010, Part 4 (UHJ) 08/ Gothenburg, April 4, 2010, Part 1 (UHJ) 09/ Gothenburg, April 4, 2010, Part 2 (UHJ) 10/ Encore From Gothenburg, April 4, 2010 (UHJ) 11/ Aarhus, April 5, 2010, Part 1 (UHJ) 12/ Aarhus, April 5, 2010, Part 2 (UHJ) 13/ Aarhus, April 5, 2010, Part 3 (UHJ) 14/ Aarhus, April 5, 2010, Part 4 (UHJ) 15/ Aarhus, April 5, 2010, Part 5 (UHJ)
Pierre Cécile © Le son du grisli

16 octobre 2012

Audrey Lauro : Life is Knife (Setola di maiale, 2012)

audrey_lauro

En deux duos, découvrir  ici, l’alto singulier d’Audrey Lauro.

En duo avec la violoncelliste Isabelle Sainte-Rose, l’unisson se consomme large. S’effaçant ou s’intensifiant, le grain se voile, s’allonge, bruisse, racle, craquelle. Parfois se crispe, interrompant ainsi une traversée pourtant bien engagée.

En duo avec la voix, tout aussi singulière, de Jean-Michel Van Schouwburg, le dialogue se dresse en plusieurs axes. S’émancipe en des spectres inouïs (pleurs, écartèlements, douceurs, mélodies) et se détermine totalement en un ardent unisson. La boucle est donc bouclée.

Audrey Lauro, Isabelle Sainte Rose, Jean-Michel Van Schouwburg : Life Is Knife / Systers (Setola di Maiale)
Enregistrement : 2010-2011. Edition : 2012.
CD : 01/ La pendule 02/ Chambre froide 03/ Bruissements d’elles 04/ Essuie-glaces 05/ Les inséparables 06/ Un train sec 07/ Avis 08/ Feed Backing Fish 09/ Feed Back Fishing 10/ Talki Walki 11/ Ancrages 12/ Rappel
Luc Bouquet © Le son du grisli

12 septembre 2012

Natura Morta : Natura Morta (Prom Night, 2012)

natura morta

C’est un disque court mais sur mesures : celles de trois jeunes musiciens associés : Frantz Loriot, Sean Ali et Carlo Costa, réunis en Natura Morta, projet dans lequel se mêlent de façons diverses violon, contrebasse et batterie. Lorsqu’ils ne sont pas préparés, les instruments tournent le dos aux techniques traditionnelles – à défaut d’être rare, la cause est ici au moins justifiée.

Alors donc les musiciens travaillent bois, cordes et peaux, marquant de leurs empreintes des instruments que l’on imagine postés à l’horizontal – dans l’arythmie de Costa, des effluves de Prévost ; dans les chassés-croisés de cordes glissantes (ici, parfois, un peu d’affect), le souvenir de Morton Feldman (l’influence n’est pas rare, elle non plus) : il n’en faut pas plus pour soupçonner des écoutes répétées d’AMM.

Plus loin, un relief commandera aux musiciens d’accélérer pour découvrir l’endroit où se terrent des monstres minuscules, et leur tendre le micro : alors, vont-ils d’aigus en crissements jusqu’à ce que Costa, au moyen d’une cymbale de petite taille, c'est-à-dire appropriée, sonne la fin de la récréation. Le bestiaire regagne les profondeurs, suivi par le trio lui-même.

Natura Morta : Natura Morta (Prom Night)
Enregistrement : 27 janvier 2012. Edition : 2012.
CD-R : 01/ Entropy 02/ Hive 03/ Marrow 04/ Glimmer
Guillaume Belhomme © Le son du grisli

10 septembre 2012

Planetary Unknown : Live at Jazzfestival Saalfelden 2011 (AUM Fidelity, 2012)

david s ware planetary unknown live 2011

Peu à peu, faire connaissance avec le Planetary Unknown de David Spencer Ware. Ne pas condamner trop vite les bruits et les fureurs du saxophoniste. Attendre la seconde station (Precessional 2) et se laisser traverser par le cri perçant de Ware. Accepter ruades et chevauchées. S’enivrer de la démesure d’un ténor se donnant corps et âme. S’immiscer dans les libertés chèrement gagnées par Cooper-Moore. Participer à la cavalcade. Bousculer le désordre et ne plus taire les démences endormies. S’étonner des doutes et des scories de William Parker. Questionner son refus à s’extraire du troupeau (Precessional 1) et le retrouver, quelques minutes plus tard, archet vibrant et désarmant de partage et de liant (Precessional 3). Retrouver la délicatesse d’un maudit nommé Muhammad Ali. Et, enfin, lui reconnaître l’une des plus belles respirations de la free music.

Et ainsi, se griser aux vagues et aux flux, parfois incontrôlables, d’un quartet dont c’était ici la première édition live.

EN ECOUTE >>> Processional 1 >>> Processional 3

David S. Ware's Planetary Unknown : Live at Jazzfestival Saalfelden 2011 (Aum Fidelity / Orkhêstra International)
Enregistrement : 2011. Edition : 2012.
CD : 01/ Precessional 1 02/ Precessional 2 03/ Precessional 3
Luc Bouquet © Le son du grisli

7 septembre 2012

Tom Soloveitzik, Korhan Erel, Kevin Davis : Three States of Freedom (Creative Sources, 2012)

tom soloveitzik, korhan erel, kevin davis three states of freedom

Enregistrées à Jaffa en juin 2010, ces sept improvisations partagent une même qualité de clair-obscur et, pourrait-on dire, de belle grisaille – sable, scories, métal brossé. La facture sensible des pièces en question semble tenir à une soigneuse alchimie de timbres : aux frottés essentiels du violoncelle de Kevin Davis viennent s'agréger les longs harmoniques et doux slaps de Tom Soloveitzik (saxophones ténor & soprano), tandis que Korhan Erel (computer) accomplit un travail électronique efficacement discret (surfaces corrodées et lentes comètes).

Drones à tranquille ébullition ou plages plus fourmillantes, c'est sans hausser le ton mais en tenant son cap que le trio convainc. Une belle découverte.

Tom Soloveitzik, Korhan Erel, Kevin Davis : Three States of Freedom (Creative Sources / Metamkine)
Enregistrement : 2010. Edition : 2012.
CD : 01/ Arba Esre 02/ Chamesh 03/ Shmoneh 04/ Shteim Esre 05/ Eser 06/ Arbah 07/ Chamesh Esre
Guillaume Tarche © Le son du grisli

5 juillet 2012

Sylvain Guérineau, Jean Rougier, Didier Lasserre : Ligne (Improvising Beings, 2012)

sylvain guérineau jean rougier didier lasserre ligne

C’est à volume restreint, pour que les micros attrapent au mieux la contrebasse, que Sylvain Guérineau, Jean Rougier et Didier Lasserre ont improvisé Ligne. Quatre temps (Cîme et abîme sur la même ligne, découpé), qui respectent la retraite engagée par le trio. Sur l’air d’une ballade lasse que le saxophone ténor entame au son de graves célébrant les noces d’Hawkins et d’Ayler, de Webster et de Shepp. Puis, sur les conseils d’une nonchalance, que les trois hommes défendent comme un seul qui revendiquerait non pas son « droit à la paresse » mais son désir de détachement.

Ses roulements sont sages et ses coups portés aux cymbales délicats, mais Lasserre fait figure d’excentrique en sourdine : les virgules, parenthèses et points de suspension, qu’il dépose au creux du discours le portent tout bonnement. A Rougier, alors : son accompagnement est lâche mais sa force n’en est pas moins décisive, l’archet se faisant baroque ou décidant de la vitesse à laquelle tourne la lumière qui donnera ses ombres fantastiques au tableau. Guérineau, enfin : au « Sedimental Mood » de ses partenaires, le ténor préfère inventer In a Sentimental Mood, et l’opposition est heureuse. Voilà pourquoi, pas plus que sa nonchalance – toute contemporaine –, l’atmosphère surannée qui se dégage de Ligne n’est asphyxiante. Elle distille même du nouveau : Free Jazz for Distingués Lovers de facture rare.

EN ECOUTE >>> Cîme

Sylvain Guérineau, Jean Rougier, Didier Lasserre : Ligne (Improvising Beings)
Enregistrement : 16 avril 2011. Edition : 2012.
CD : 01/ Cîme 02/ Et abîme 03/ Sur la même 04/ Ligne
Guillaume Belhomme © Le son du grisli

 

jazz à luz grisli Didier Lasserre inaugurera ce vendredi 6 juillet, en compagnie de Beñat Achiary, la nouvelle édition du festival Jazz à Luz.

 

 


17 juillet 2012

Joëlle Léandre, Serge Teyssot-Gay : TRANS ( Intervalle Triton, 2012)

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Peut-être est-ce de s’être si bien entendu avec Akosh S. (KOR) qui a poussé Joëlle Léandre à approcher (ou se laisser approcher par) Serge Teyssot-Gay avec qui elle a enregistré, le 7 janvier dernier, ce concert de trois quarts d’heure pour le propre label du guitariste : Intervalle Triton.

Passé le temps des politesses, la contrebasse et la guitare, qui viennent d’horizons pourtant différents, se trouvent bien des points communs. Teyssot-Gay joue les décorateurs et Léandre improvise en réagissant aux vibrations, Léandre engage la conversation sur le terrain du folklore sans attaches, Teyssot-Gay et Léandre unissent de longues spirales, l’un maîtrisant les larsens, l’autre faisant son affaire des harmoniques.

Au plus fort de la rencontre (qui ne compte quasiment pas de flottements), le duo peut trouver ses idées dans la réduction de phrases autant que dans le crescendo sans limite (la quatrième plage du CD en donne le meilleur exemple quand Léandre y va de son langage de réprimandes et de bouts de phrases rapiécées avec une énergie que ne cesse de titiller le médiator). A tel point que le dernier titre peut nous laisser sur notre faim : on aurait aimé que cette ode aux basses sauvages dure au moins deux fois plus longtemps. Pour s’en consoler, reste à réécouter le disque !

Joëlle Léandre, Serge Teyssot-Gay : TRANS (Intervalle Triton / L’autre distribution)
Enregistrement : 7 janvier 2012. Edition : 2012.
CD : 01/ 7.25 02/ 6.44 03/ 7.07 04/ 7.42 05/ 4.29 06/ 10.11 07/ 2.54
Pierre Cécile © Le son du grisli

14 juillet 2012

Thanos Chrysakis, Wade Matthews : Numen (Aural Terrains, 2012)

thanos chrysakis wade matthews numen

Si Thanos Chrysakis (laptop & electronics) et Wade Matthews (synthèse digitale & field recordings) se connaissent bien – ils ont déjà donné au label, mais en trio avec Dario Bernal-Villegas, Enantio_Dromia (2008) ou Parállaxis (2010) – leur connivence, ici, ne dévoile que progressivement toute sa force : c'est au fil des six pièces du disque, et à mesure que la pompe est tenue à distance, qu'elle convainc.

Ainsi les tentations planantes, spectaculaires ou solennelles de Chrysakis (carillons & orgues de cristal – tout de même moins pulvérulents que dans Magma, solo publié l'an passé chez Monochrome Vision) trouvent-elles dans les contributions de Matthews un contrepoint concret (voire animalier) bienvenu et souvent poétique. La qualité onirique qui ne semblait pas aller de soi au début se gagne ; les flux et ressacs, électroniques ou organiques, se mêlent comme ces sirènes aux glaçons qui tintent dans le fleuve ; l'oreille accorde et mixe. Toute narration évacuée, l'évocation puis l'abstraction chuintante finissent de brouiller les sources, jusqu'à évanouissement.

EN ECOUTE >>> Numen (extrait)

Thanos Chrysakis, Wade Matthews : Numen (Aural Terrains)
Enregistrement : 2010. Edition : 2012.
CD : 01/ Numen
Guillaume Tarche © Le son du grisli

15 juin 2012

Darius Jones : Book of Mae’Bul (AUM Fidelity, 2012)

darius_jones_book_of_maebul

Toujours en attente de l’enregistrement qui révélera pleinement Darius Jones (cet enregistrement existe avec le Earth’s Orbit de William Hooker à cette différence près que le saxophoniste n’en est pas le leader), nous voici aux prises avec le nouveau quartet (Matt Mitchell, Trevor Dunn, Ches Smith) de l’altiste.

Comme il existe des mondes parallèles, il existe des harmonies parallèles sans cesse sillonnées par le saxophoniste. Ces harmonies désynchronisées désobéissent à la norme mais ne poussent pas les débats jusqu’au paroxysme attendu. Tout s’arrête en chemin et l’inouï que l’on sent très proche ne s’affirme jamais réellement (My Baby, Roosevelt). Néanmoins, quand les ballades qui hantent la seconde partie de Book of Mae’Bul se retrouvent prisonnières de l’harmonies malade  du saxophoniste, nous percevons (et les concerts de l’altiste sont là pour le prouver) l’immense potentiel convulsif de celui-ci. Oui, quelque chose couve mais ne perce pas. Du moins, pas encore. Be Patient with Me nous précise d’ailleurs Darius Jones. Oui, soyons patients : attendons.

EN ECOUTE >>> The Enjoli Moon >>> Winkie >>> Be Patient With Me

Darius Jones : Book of Mae’Bul (Aum Fidelity / Orkhêstra International)
Enregistrement : 2011. Edition : 2012.
CD: 01/ The Enjoli Moon 02/ The Fagley Blues 03/ Winkie 04/ Be Patient with Me 05/ My Baby 06/ You Have Me Seeing Red 07/ So Sad 08/ Roosevelt
Luc Bouquet © Le son du grisli

25 mai 2012

NHK.Koyxen : Dance Classics Vol. 1 (PAN, 2012)

nhk koyxen dance classics 1

Producteur aux innombrables pseudonymes (NHK, NHKyx, Koyxen...), Kouhei Matsunaga nous offre, le titre est suffisamment explicite, une sélection très vivace de ses divagations dancefloor. Largement à l'ouest de ses œuvres noise ou abstraites, notamment les morceaux basés sur Henri Chopin qu'il avait écrites pour la WDR de Cologne, l'artiste japonais évite, c'est très heureux, le piège de la monotonie kilométrique en 4/4 sur les onze pistes de Dance Classics Vol. 1 – dont plusieurs sont de simples transitions de moins d'une minute.

A vrai dire, l'ensemble est vachement fun tout en oubliant de nous prendre pour des veaux parqués au Blue Disco Club de Gueugnon – oui, celui entre l'Intermarché et Flunch. Variés et efficaces sans jamais franchir le seuil de la putasserie from Ibiza (think Berlin meets Osaka), les rythmes syncopés de NHK'Koyxen s'inscrustent avec bonheur entre techno dub(step) et video games experiences, voire électro-pop de traviole où ne manque qu'une ligne vocale black soul genre Shara Nelson. La bête s'intutulant Volume 1, ne reste plus qu'à espérer un second volet du même tonneau, celui-ci n'est pas des Danaïdes.

NHK.Koyxen : Dance Classics Vol. 1 (PAN)
Edition : 2012
LP : A1/ 587 A2/ 57 A3/ 476 A4/ 568_491 A5/ 638 A6/ 625 B1/ 521 B2/ 530 B3/ 55 B4/ 572_2 B5/614
Fabrice Vanoverberg © Le son du grisli

12 juin 2012

Eva-Maria Houben : Druids and Questions (Wandelweiser, 2011)

eva-maria houben druids and questions

Derrière la gare, encore le long des rails, il y a un petit parc idéal pour écouter, quand le temps le permet, Druids and Questions d’Eva-Maria Houben, du groupe Wandelweiser.

Qui de l’œuf Malfatti ou de la poule Wandelweiser ? Qui a eu un jour sur l’autre cette influence de silences et de succession de longues traces sonores ? Ces questions se posaient à moi avant que je ne cherche à me faire une idée d’Houben, compositrice née en 1955. Sa musique de grandes orgues offrant leurs notes au compte-gouttes, cette impression de trains passant devant moi sur les différents plans d’un tableau de brouillard, les particules qu’ils laissèrent tous derrière eux, en bref cette musique de voyage à faire plus que de trajet parcouru, me laissèrent deviner que la compositrice allemande aurait pu tout aussi bien être aiguilleuse de trains. Son originalité lui aurait conseillé pour ce faire de souffler sur les machines. Celles-ci l’auraient remercié en chantant.

Eva-Maria Houben : Druids and Questions (Wandelweiser / Metamkine)
Edition : 2011.
CD : 01/ Druids and Questions
Héctor Cabrero © Le son du grisli

6 juin 2012

Florian Wittenburg : Artefacts (Berslton, 2011)

florian wittenburg artefacts

Sur le site de Florian Wittenburg, on apprend que celui qui sort ces jours-ci ce disque de solo electronics est passé par le Centre de Création Musicale Iannis Xenakis. C’est une piste pour aborder Artefacts qui contient cinq compositions enregistrées de 2005 à 2011.

Le parallèle avec Xenakis, c’est bien sûr le lien entre architecture et musique. Il y a aussi ce goût de l’acier dont on croit entendre la respiration. Pour nous la révéler, Wittenburg nous guide dans une salle des machines qui se fait l’écho de multiples mécanismes (gong qui résonne, soufflerie qui drone, rotation de bâtons de pluie en fer…). Les bruits sont esthétisés au possible et, bizarrement, rendus plus inquiétants encore. Leur effet résume toute l’ambient industrielle qui ressort de ces travaux de Wittenburg, qui sont beaux comme des carcasses de fer en décomposition.

Florian Wittenburg : Artefacts (Berslton Records)
Enregistrement : 2005-2011. Edition : 2011.
CD : 01/ Nuageux II 02/ Chaos Baart Harmonie 03/ Noisy Knifes + gong 03/ Aliasing Bell Pattern 05/ Nuageux IV
Pierre Cécile © Le son du grisli

19 juin 2012

de la Mancha : The End* of Music (Karaoke Kalk, 2012)

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Malgré son nom, de la Mancha nous vient de Suède – point commun, mais c’est bien le seul, avec le folkeux Jose Gonzalez. Deuxième disque, premier depuis 2003(!) de la paire Jerker LundDag Rosenqvist (on connait ce dernier pour son side project Jasper TX), The End* Of Music nous dévoile une pop leftfield du plus bel aloi – tiens, elle nous rappelle les meilleures heures du label Own Records.

Chargé d’une émotion qui ne vire jamais au surjoué ou au faux malade, l’univers des deux Scandinaves s’inscrit dans les marges de Red House Painters, tout en n’ignorant pas les effets bénéfiques de Sigur Ros et d’un post-shoegaze qui aurait connu Radiohead. Evidemment au-delà de toute timidité mal soignée, Lund et Rosenqvist ont toutefois l’excellent aplomb de revendiquer leur fragilité, tel un bateau naviguant aux ordres du capitaine David Gilmour où les seconds répondraient aux doux noms de Thom Yorke et Nick Talbot. Et surtout, oui, ils nous évitent l’infâme écueil Coldplay vs. Muse, singé des milliers de fois par tous les neuneus du monde (snif), alors que le genre fréquenté s’y prêtait à profusion. Rien que pour ça, je leur dis un immense et chaleureux merci.

de la Mancha : The End* Of Music (Karaok Kalk)
Edition : 2012.
CD : 01/ Golden Bells 02/ Ursa Minor 03/ Under A Leaden Sky 04/ Hidden Mountains 05/ Willow Lane 06/ Erase 07/ What If Going Back Meant Coming Home? 08/ For Family 09/ At Lands End 10/ Til Gupu
Fabrice Vanoverberg © Le son du grisli

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