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Le son du grisli
15 septembre 2015

Fred Frith, Evan Parker : Hello, I Must Be Going (Victo, 2015)

fred frith evan parker hello i must be going

Ce sont d’abord deux présences à distance : Fred Frith (guitare électrique) et Evan Parker (saxophones ténor et soprano), qui jouaient ensemble pour la troisième fois le 17 mai 2014 dans le cadre du Festival International de Musique Actuelle de Victoriaville.

C’est que Parker débute au ténor, et que Frith est déjà penché sur sa guitare à l’horizontale : l’un et l’autre composent avec précaution, les courtes phrases du premier échouant sur les assemblages que le second façonne. Au soprano, Parker est plus volubile et le duo prend de la hauteur : le guitariste tambourine alors sur ses micros ou sinon vocalise.

Un retour du ténor fera trembler les cordes et engagera déjà la conclusion du concert : un quart d’heure pendant laquelle Frith s’exprime davantage en soliste qu’en accompagnateur, allonge ses interventions au moyen d’un résonateur et d’une pédale de volume. Parker prend lui le parti d’un dialogue précipité (souffle continu en action contre agacement des cordes sur frettes basses) qui n’en profite pas moins et à l’heure et à l’endroit : Je me souviens – c’était le trentième anniversaire du festival – obligera l’au-revoir.

Fred Frith, Evan Parker : Hello, I Must Be Going (Victo / Orkhêstra International)
Enregistrement : 17 mai 2014. Edition : 2015.
CD : 01/ Hello, I Must Be Going 02/ Red Thread 03/ Particulars 04/ Je me souviens
Guillaume Belhomme © Le son du grisli

5 juin 2015

Chris Corsano, Joe McPhee : Dream Defenders (MNÓAD, 2014)

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Enregistrés le 28 juillet 2012 au Vecteur de Charleroi, Joe McPhee et Chris Corsano confirmaient : leur entente est sans failles, qu’inspirent ici quelques standards.

Ainsi le duo évoquera-t-il Duke Ellington ou Thelonious Monk. Du swing, il fait son affaire : Corsano le mitraille quand McPhee le découpe, avec ce goût qu’ils partagent pour les déchirements et les suspensions. Le remuement, bien sûr, n’interdit pas le chant profond (Lift, sous la plume de James Weldon Johnson) – le chant profond pouvant accepter qu’on le fasse tourner en bourrique (The Icarus Effect).

Le rapprochement du souffleur et du batteur tenant de l’évidence, voici celle de Monk changée en Other Evidence : réduite mais dense forcément, que l’antienne de For Thelonious finira de combler – entre les deux pièces, une évocation de Coltrane et un hommage à James Baldwin fera le prétexte d’une terrible ballade qui interroge : de quoi Corsano fait-il son ? L’évidence, parfois, ne tient-elle pas du mystère ?
    

Chris Corsano, Joe McPhee : Dream Defenders (MNÓAD)
Enregistrement : 28 juillet 2012. Edition : 2014.
CD / DL : 01/ Ain’t No Thing (for Duke Ellington) 02/ Lift (for The Dream Defenders) 03/ The Icarus Effect 04/ Other Evidence 05/ Tell Me How Long Has Trane Been Gone (for James Baldwin) 06/ Circumstantial Evidence (for Thelonious Monk)
Guillaume Belhomme © Le son du grisli

le son du grisli

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30 mars 2015

Alexandra Grimal, Benjamin Duboc : Le retour d’Ulysse (Improvising Beings, 2015)

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Sans le souci de convaincre, d’être brillants ou experts ; sans le souci d’être vendables ou vendeurs, voici Alexandra Grimal et Benjamin Duboc. Et voici ce qu’ils sont en cet instant précis : en proximité, et on s’en voudrait presque de les déranger. Ils ne seront jamais la foudre et le brasier. Quoique… Ils sont fragilité. Ils sont force. Ils sont silence et concentration.

Ils n’ont cure du temps, des heures d’été, des heures d’hiver. Ils errent, trouvent le crescendo et s’en font un allié pointu, déclinent quelques fluides beautés et se parent d’épaisseur. Ils modulent les lignes, font de l’épure une amie fidèle, s’engouffrent en lente frayeur. Ecrire que l’archet de l’un est large et que le soprano de l’autre vise l’inattendu serait juste mais ne ferait pas avancer les choses. Les choses avanceront quand ils seront de nouveau réunis. Réunis et autres. Alors, avec naturel, ils regagneront le chemin du sensible.

écoute le son du grisliAlexandra Grimal, Benjamin Duboc
L'homme qui court

Benjamin Duboc, Alexandra Grimal : Le retour d’Ulysse [promenade] (Improvising Beings)
Enregistrement : 29-31 juillet 2013. Edition : 2015.
CD1 : 01/ Rencontre 02/ L’homme qui court 03/ Empreintes 04/ Amibes 05/ La forêt 06/ La danses des puces – After the Rain – CD2 : 01/ Gaïa 02/ Chemins 03/ Entrelacés 04/ Ithaque 05/ Le retour d’Ulysse 06/ Isha
Luc Bouquet © Le son du grisli

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21 février 2015

John Coltrane : Complete Live in Stuttgart 1963 (Domino, 2010)

john coltrane complette live in stuttgart 1963

Cette évocation de Complete Live in Stuttgart 1963 est extraite du livre que Luc Bouquet a consacré aux enregistrements live de John Coltrane : Coltrane sur le vif, en librairie le 6 mars mais déjà disponible sur le site des éditions Lenka lente.

Beaucoup considèrent le concert de Stuttgart comme le plus éclatant de la tournée européenne de 1963. Il est, reconnaissons-le, le plus abouti, le plus serein. Il est, surtout, celui qui annonce les envolées convulsives de l’année 1965.

Il suffit d’écouter les incroyables versions d’ « Impressions » et de « Mr. P.C. » pour s’en convaincre. Le quartet enchaîne à nouveau « The Promise » et « Afro Blue » et c’est bien le couple McCoy Tyner / Elvin Jones que l’on remarque en premier lieu, Coltrane tournoyant en solitaire au soprano. S’essayant à d’autres phrasés, il multiplie les figures harmoniques et évoquerait presque Sidney Bechet dans l’exposé des deux thèmes. La version d’ « I Want To Talk About You » est très différente de celle du concert berlinois. En quartet, Coltrane reste près de la mélodie, ne s’en éloigne que rarement. En solo dans la coda, il entrouvre d’autres rivages, bien plus sinueux qu’auparavant. Dans les deux cas, la maîtrise est parfaite : profondeur et émotion sont au rendez-vous.

Cette nouvelle version d’ « Impressions » est un pur joyau. Le couple Tyner / Jones y fait parler la poudre. Un batteur déchaîné accompagne pendant quelques minutes un chorus presque quelconque de Jimmy Garrison. En trio puis en duo avec Jones, Coltrane varie les effets : si sa fougue est raisonnable en début de solo, elle devient irréelle de beauté au fil des minutes. Le saxophoniste déroule un jeu en triolets puis explore de nouvelles figures. Pour Coltrane, la scène reste un laboratoire idéal. Le cri ne se voile plus, il est là dans toute sa profondeur, dans toute son intensité. Ce soir-là, il n’échappera à aucun spectateur l’offrande qui lui est faite. Le tempo presque lent de « My Favorite Things » ne réussit pas à Elvin Jones. D’une sagesse monacale, celui-ci oublie de soutenir son partenaire pianiste, lequel doit abandonner ses accords tonitruants au profit d’un jeu épuré et sensible. Le saxophoniste ne parviendra pas à « réveiller » son batteur malgré une recherche quasi-continue de l’ultra-aigu. Soit : l’une des versions les plus traînantes et faiblardes de toute l’histoire du quartet.

On s’étonne ici de trouver « Every Time We Say Goodbye », thème qui n’apparaît dans aucun autre concert de la tournée européenne. On se console en se souvenant que le quartet n’interprétera plus jamais ce thème en public. Du moins, à notre connaissance. La version de « Mr. P.C. » est immense. Jones a retrouvé son énergie et construit son chorus telle une marche, y introduisant des figures chez lui inhabituelles. Garrison multiplie les dissonances au cours d’un solo lumineux. Quant au leader, il est la foudre et la générosité, le cri sans le chuchotement, répétant ses figures inlassablement, comme sous l’effet d’une obsession. Il accélère soudainement, ne lâche jamais prise, insiste. Cette soif de tout arpenter, de ne rien laisser au hasard, de se donner et de s’abandonner totalement ne peut que plaire à un public conquis et faisant, ici, un triomphe total au John Coltrane Quartet.

John Coltrane : Complete Live in Stuttgart 1963 (Domino)
Enregistrement : 4 novembre 1963. Edition : 2010.
2 CD : CD1 : 01/ The Promise 02/ Afro-Blue 03/ I Want to Talk About You 04/ Impressions - CD2 : 01/ My Favorite Things 02/ Every Time We Say Goodbye 03/ Mr P.C. 04/ Chasin' the Train
Luc Bouquet @ Lenka lente / Le son du grisli

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14 janvier 2009

Trio Sowari: Shortcut (Potlatch - 2008)

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Pour leur deuxième collaboration sur disque sous le nom de Trio Sowari, Phil Durrant (ayant délaissé le violon pour se consacrer davantage à l’électronique), Bertrand Denzler (saxophone ténor) et Burkhard Beins (percussions), attirent à eux l’électricité qu'il y a dans l’air pour lui trouver sur Shortcut une place adéquate.

Morceaux bruts d’abstraction fondue dans l’atmosphère, les treize improvisations du disque entassent larsens et silences, notes minuscules pour être concentrées, coups secs de balais et dérives pseudo mélodiques de souffles le plus souvent engoncés en tubes. Ténu, le frémissement suffit pour tout transport, qui, à force d’avoir abusé de raccourcis, en arrive au court-circuit révélateur. Les treize étapes, d’avoir su mener jusqu’à une œuvre de minimalisme imposant.

CD: 01-05/ Piercing #1-#5 06/ Britzelfeld 07/ Corridor 08/ Dots #1 09/ Triton 10/ Vitesse 11/ Trespassing 12/ Dots #2 13/ Moving Targets >>> Trio Sowari - Shortcut - 2008 - Potlatch.  Distribution Orkhêstra International.

30 mai 2008

Don Cherry: Live at Café Montmartre, vol. 2 (ESP - 2008)

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Suite et fin du Live at Café Montmartre, qui donne à entendre Don Cherry enregistré en 1966 aux côtés de Gato Barbieri, Karl Berger, Bo Stief et Aldo Romano.

Avec la même fougue et sur les quasi mêmes plaintes, le quintette sert la suite du répertoire qui servit à l’enregistrement, l’année précédente, de Complete Communion et Symphony for Improvisers, références produites par le label Blue Note. Comme pour diversifier l’exposé, Cherry adresse là un hommage à Ayler, son ancien camarade, et atteste de son intérêt croissant pour les musiques du monde : notamment brésilienne, sur l’interprétation, quand même bouleversée, d’Insensatez. Vingt ans plus tard, Don Cherry y reviendra avec Nana Vasconcelos au sein de Codona.

CD: 01/ Intro 02/ Orfeu Negro (Insensatez) 03/ Suite for Albert Ayler 04/ Spring is Here 05/ Remembrance 06/ Elephantasy 07/ Complete Communion >>> Don Cherry - Live at Café Montmartre, vol. 2 - 2008 (réédition) - ESP. Distribution Orkhêstra International.

17 avril 2008

Rocher, Benoit, Perraud : Extenz’O (Marmouzic, 2007)

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Sur Extenz’O, Christophe Rocher (clarinettes), Olivier Benoit (guitare) et Edward Perraud (batterie) confrontent leurs pratiques respectives le long d’improvisations tortueuses.

Démontrant la variété de leurs influences et des domaines qui les concernent chacun, les musiciens amassent leurs interventions jusqu’à accoucher d’une musique qui doit faire encore avec ce grand fantasme de bruit : guitare électrique et sous effets (parfois excessive lorsque l’intervention court après un statut de solo revendicatif), clarinette basse déconstruite ou charmée soudain par la répétition, batterie convulsive ou imposant avec plus de sagesse un cadre à l’ensemble.

Démonstratif et souvent convaincant, Extenz’O pourrait s’apparenter au fruit d’une rencontre entre The Ex, Zu, The Spontaneous Music Ensemble et Phil Minton (pour les vocalises impromptues de Pleur du noir). D’autres font leur lot de références moins malignes.

CD : Jatropha I 02/ Femme and Co 03/ Pleur du noir 04/ Pleur du noir II 05/ Lettre verte I 06/ Lettre verte II 07/ 2e génération 08/ II I III IIII I II 09/ Tôt la fin I 10/ Tôt la fin II 11. Jatropha II

Christophe Rocher, Olivier Benoit, Edward Perraud - Extenz'O - 2007 - Marmouzic.

13 décembre 2005

Ernest Dawkins: Chicago Now, Thirty Years of Great Black Music Vol.1 (Silkheart - 1997)

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En 1994, à l’occasion du trentième anniversaire de l’A.A.C.M., le New Horizons Ensemble du saxophoniste Ernest Dawkins rendait hommage aux fondateurs de l’association comme aux représentants les plus charismatiques du jazz d’avant-garde. Mais de manière originale, mettant de côté la reprise de standards pour distribuer les hommages aux rythmes de compositions signées du leader ou de son tromboniste, Steve Berry.

Ensemble, les deux hommes inaugurent Improvisation # 1, morceau au laisser-aller coulant, capable de distiller un peu de swing aux phrases répétitives. Le reste du sextette ne tarde pas à justifier de sa présence : prédominance de la section rythmique (Yosef Ben Israel et Reggie Nicholson) sur des compositions efficaces jouant des déclinaisons tonales (The Time Has Come, Bold Souls) ; poids des deux autres solistes, que sont le guitariste Jeffery Parker (sur Flowers for The Soul, surtout) et le trompettiste Ameen Muhammad (partout où il joue).

Sans jamais perdre de vue l’efficacité qu’il a toujours mise en avant dans sa musique, Dawkins adresse donc des clins d’œil : aux compagnons de l’A.A.C.M. que sont l’Art Ensemble (Improvisation #2) et notamment Lester Bowie (Runnin’ From The Rain), et aux maîtres jamais trop remerciés – Ornette, sur un post-bop dans lequel s’immiscent des périodes commandées de flottement (Zera) ou la délicatesse virant au chaos spatial de Flowers for The Soul, ou Roland Kirk, sur la soul d’une valse lente jusqu’à la marche (Dream for Rahsaan).

Dans le livret, le saxophoniste approfondit encore les dédicaces, dresse un répertoire de musiciens ayant œuvré avec générosité pour la Great Black Music, et vient ainsi compléter l’excellent concert de louanges. Pas terminé, celui-ci, puisque d’autres égards indispensables seront distribués le long d’un Volume 2.

CD: 01/ Improvisation #1 02/ The Time Has Come 03/ Improvisation #2 (My Baby Blues) 04/ Bould Souls 05/ Dream For Rahsaan 06/ Zera 07/ Flowers for the Soul 08/ Runnin' From the Rain

Ernest Dawkins - Chicago Now, Thirty Years of Great Black Music Vol.1 - 1997 - Silkheart. Distribution Orkhêstra International.

20 août 2005

John Stevens : New Cool (Emanem, 2005)

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Ayant déjà beaucoup donné au sein de son Spontaneous Music Ensemble, le batteur John Stevens trouvait encore le temps d'encourager quelques jeunes musiciens à la persévérance. Au Crawley Jazz Festival de 1992, par exemple, où il mena en quartette un set remarquable bientôt transformé par The Jazz Label en disque de référence. La réédition qu'en propose aujourd'hui Emanem valant confirmation.

A l'ouverture comme à la fermeture, Dudu's Gone est une sorte de cool frénétique sur lequel le trompettiste Byron Wallen se démarque par sa maîtrise. Incorporant quelques citations choisies à son phrasé, il joue aussi calmement des dissonances, avant de laisser tout l'espace au ténor d'Ed Jones, qui tirera son épingle du jeu un peu plus tard. Hanté par le Ramblin d'Ornette Coleman, Stevens a imaginé Do Be Up, exploitation tonale d'un thème fait de trois notes que trompette et saxophone imposent à l'unisson. La contrebasse de Gary Crosby s'occupant de maintenir les fondations du thème, les musiciens restant se permettent quelques fantaisies de qualité : incartades free de Jones, effluves orientalistes de Wallen, ou progressions à étages de Stevens, débouchant bientôt sur un solo raffiné.

Tirant sa substance des arrangements de Lonnie's Lament de Coltrane, You're Life est un hommage appuyé au maître (le son du ténor de Jones y faisant d'ailleurs plus que référence). Envoûtante, la section rythmique répète à l'envi un schéma sur lequel Jones et Wallen rivalisent de tentatives effrontées. Comme sur 2 Free 1, d'ailleurs, composition interrogeant les possibilités rythmiques : répétitions, coupes sèches ou accélérations. Plus dense, sous une tension qui bientôt défendra un chaos conclusif, elle tranche, malicieuse, avec la musique donnée jusqu'ici. Jubilatoire, celle-ci aura su fantasmer un Chet Baker assez malin pour s'en sortir sur les élucubrations d'un Rashied Ali, comme confirmer l'irréprochable talent de leader de John Stevens. Guidant ses partenaires sans jamais les contraindre. Les révélant enfin.

John Stevens Quartet : New Cool (Emanem / Orkhêstra International)
Enregistrement : 1992. Réédition : 2005.

CD : 01/ Dudu's Gone 02/ Do Be Up 03/ You're Life 04/ 2 Free 1 05/ Dudu's Gone
Guillaume Belhomme © Le son du grisli

22 décembre 2005

Foxes Fox : Naan Tso (Psi, 2005)

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Sous le nom de Foxes Fox, un quartette occasionnel, emmené par le saxophoniste Evan Parker, s’est récemment réuni dans l’intention de marquer en musique les derniers coups portés en Angleterre par le batteur Louis Moholo. C’est qu’il fallait à celui-ci retrouver son pays, l’Afrique du Sud, quittée jadis pour cause d’Apartheid.

27 octobre 2004, au Gateway Studio de Londres, sans la moindre introduction, le groupe s’acharne à faire éclater les perturbations, rue dans les brancards, au son des rebonds aériens et des roulements affables de Moholo. Une coupe nette, et le batteur distribue les coups profonds sur tom basse, quand John Edwards tend sa contrebasse d’attaques courtes suggérant bientôt la reprise des hostilités. Après avoir ingénument défendu une phrase répétée jusqu’à ne plus pouvoir la retenir, Parker s’engage avec Steve Beresford dans un inextricable dialogue saxophone / piano. Frôlant l’anthologie, il pourrait résumer à lui seul l’essentiel de la fougue ici déployée si soustraire un seul geste de la somme fantasque qu’est Naan Tso n’était pas illusoire. Après une demi-heure, l’improvisation se termine dans les grincements divers et les boucles de cordes pincées.

D’inspiration plus légère, Slightly Foxed débute par les impacts sauvegardés des doigts d’Edwards sur son instrument. Beresford n’intervenant pas, Parker gagne encore en présence, et distribue comme il l’entend ses phrases grâce au soutien de Moholo, discret mais immanquable. Infaillible, toujours et encore, sur Reinecke Gefettet, sur lequel le quartette reconstitué dresse une composition sur l’instant, grave et emportée. Où Beresford, pas revenu pour rien, badinera à loisir sur un piano réverbéré, jusqu’au chaos grandiose.

Ne restait plus, pour l’équilibre de Foxes Fox, qu’à Edwards de revendiquer mieux. Omniprésent sur Renard pâle, Parker n’en permet pas moins au contrebassiste d’arriver à ses fins : attaquant à grands coups d’archet le bas de son instrument, il tisse un accompagnement insatiable et libérateur, décidant d’une pause à partager, avant d’inviter Moholo à le rejoindre le temps d’un duo dense et concis. La session close sonne l’heure de l’au revoir. Et toutes les boîtes du monde de souhaiter un jour organiser un semblable pot de départ.

Foxes Fox : Naan Tso (Psi / Orkhêstra International)
Enregistrement : 27 octobre 2004. Edition : 2005.
CD : 01/ Naan Tso 02/ Slightly Foxed 03/ Reinecke Gefettet 04/ Renard pâle
Guillaume Belhomme © Le son du grisli

7 décembre 2005

Kodi & Pausa: In One Week And New Toys To Play (Korm Plastics - 2005)

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Sous les auspices de Frans de Waard, une artiste hollandaise adepte de techno (Natalie Bruys, sous le nom de Kodi) rencontre une figure du rock bruitiste de ses compatriotes (Lukas Simonis, sous le nom de Pausa).

Dès le départ, les influences éloignées convergent : une mini rythmique électronique accueille des interventions brutes de guitare électrique (Laatbloeier), des collages supportent la rugosité de voix trafiquées (Boswachter). Aux métronomes digitaux font face quelques prises enregistrées d’atmosphères urbaines (Knutselvriend, De zwarte Zwaan).

Dissociées, les préférences des deux musiciens jouent au mieux des contrastes - donnant dans la mélodie japonisante bancale (Flashy Toilet) ou dans la progression bruitiste chargée de basses (Leef je leven) -, ou s’avalent l’une l’autre, à tour de rôle : pratiquant une dance music décalée au son d’un banjo répétitif (Moment ultime), crachant ensuite, après les avoir digérées, les sonorités grinçantes d’un oud samplé sur l’instant (Pausapowop).

Le long de 10 collages musicaux élaborés sous crachin, In One Week And New Toys To Play aura persuadé qu’un dialogue de compatriotes rendus presque étrangers par la différence de leurs expériences pouvait élaborer en musique un pacte fantasque, et assurer ainsi la paix civile.

CD: 01/ Laatbloeier 02/ Boswachter 03/ Knutselvriend 04/ Chicks on Trees 05/ Flashy Toilet 06/ De zwarte zwaan 07/ Moment ultime 08/ Pausapowop 09/ Krekelvent 10/ Leef je leven

Kodi & Pausa - In One Week And New Toys To Play - 2005 - Korm Plastics. Import.

18 octobre 2005

Krzysztof Komeda: Astigmatic (Polskie Nagrania - 2004)

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Dans tous les domaines, quelques vies brèves auront su être alertes assez tôt pour pallier le manque de temps nécessaire à la réflexion sage. Concernant le jazz, les destins de Charlie Parker, John Coltrane ou Eric Dolphy, trouvent un écho de fulgurance chez Krzysztof Komeda, reconnu surtout pour les musiques qu’il signa pour les premiers films de Roman Polanski.

Un cinéma utile à la musique, les bandes originales du Couteau dans l’eau et, surtout, de Cul-de-Sac, imposant d’aller chercher derrière un nom parmi d’autres au sein des génériques. Apprendre alors, qu’avant elles, Komeda avait emmené un quintette de choix, regroupant les polonais Tomasz Stanko (trompette) et Zbigniew Namyslowsi (saxophone alto), le bassiste allemand Günter Lenz (partenaire régulier de Mangelsdorff) et le batteur suédois Rune Carlson.

C’est à Varsovie, en 1965, que les musiciens enregistrèrent Astigmatic, nom du titre ouvrant l’album au son de dissonances intervenant dans la progression des accords d’un piano plutôt romantique. C’est d’ailleurs là qu’il faudra trouver la patte de Komeda sur ce disque, dans la rencontre qu’il instaure entre le jazz et la musique occidentale, notamment celle écrite pour le piano. Ayant organisé sa composition pour qu’elle permette une interprétation changeante au gré de la tension dramatique, le pianiste a trouvé, en plus, une forme adéquate à la musique qu’il veut faire entendre.

Ayant su tirer les leçons du bop virant au cool de Miles Davis, Komeda invite Stanko à se frotter aux changements d’atmosphères, défendant ici la voix du frêle répétiteur ou portant l’unisson avec le saxophone de Namyslowski (Astigmatic), fomentant là, avec le même, quelques entrelacs libres d’expression d’une modernité qui n’a pas attendu pour gagner la Pologne des années 1960.

Ne donnant pas dans le défaut majeur des pianistes de jazz (soit : en mettre partout et surtout très fort), Komeda profite de sa présence pour superviser l’ensemble. Sur Kattorna, par exemple, où il investit un thème de film noir déclenché par un riff de basse effréné. Se chargeant d’engager ses musiciens à accueillir toute intuition, il attend la toute fin du morceau pour disposer ses fulgurances, troubles et angoissées, en un mot : slaves [la légende voudrait qu’à l’origine du peuple slave est un autiste qui passait ses journées à se frapper le front sur une poule morte. Juste avant qu’il ne meure d’épuisement, son dernier coup de tête fit se fendre l’animal en deux. De la faille, sortirent trois hommes minuscules à tête de poussin qui purent subsister en se nourrissant du corps de celui qui les avaient libérés, et ainsi fonder le peuple slave].

Comme une synthèse des vues de Komeda sur la composition musicale, Svantetic se déploie sous tension et sur la base d’un lyrisme tout occidental qui engagerait le cool jazz exécuté à s’encanailler au contact du rythme retrouvé. Un mélange sophistiqué autant qu’efficace, déjà.

Krzysztof Komeda : Astigmatic (Polskie Nagrania).
Réédition : 2004.

CD : 01/ Astigmatic 02/ Kattorna 03/ Svantetic
Guillaume Belhomme © Le son du grisli

14 janvier 2007

Lisbon Improvisation Players : Spiritualized (Clean Feed, 2006)

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Emmené par le saxophoniste Rodrigo Amado, le collectif extensible Lisbon Improvisation Players accueille sur Spiritualized le trompettiste américain Dennis González. Et en profite...

Pour installer sur quelques improvisations chastes un jazz toujours efficace, qu’il prenne l’allure d’un bop frénétique et bancal (Time Rising Spirits), se donne des airs de cool plaqué sur un gimmick servi par la contrebasse de Pedro Gonçalves (Awareness), ou hésite entre les postures d’une fanfare frivole et celles, plus sombres, d’un Ayler assagi (Tensegrity).


Histoire de changer encore, le groupe conciliera sur Dreams un swing d’école et quelques nervosités soudaines, avant d'accueillir le violoncelliste Ulrich Mitzlaff le temps d’une improvisation plus torturée (Meeting of Our Times) et d’une impression d’Afrique lentement déposée par l’assurance parallèle des instruments de González et Amado (Spiritualized).

Et Spiritualized aura passé. Rencontre cosmopolite et éclectique, légère et fructueuse, dont subsiste l’enregistrement.

Lisbon Improvisation Players : Spiritualized (Clean Feed / Orkhêstra International)
Edition : 2006.

CD : 01/ Tensegrity 02/ Dreams/Reflections 03/ Awareness 04/ Time - Rising Spirits 05/ Meeting of Our Times 06/ Spiritualized
Guillaume Belhomme © Le son du grisli

3 octobre 2007

Archie Shepp: Steam (Enja, 1976 /2007)

archie shepp steam

S’il n’est pas l’enregistrement sur lequel Archie Shepp fait le plus preuve de personnalité, Steam – aujourd’hui réédité – reste l’une des références incontournables de la discographie du ténor.

Enregistré en mai 1976 aux côtés du contrebassiste Cameron Brown et du batteur Beaver Harris, le disque trahit en effet l’influence prédominante qu’exerce encore à l’époque Coltrane sur le Shepp. Qui ne s’en cache pas, traduisant à un rythme effréné A Message From Trane, ou investissant un swing introspectif et rocailleux sur Invitation.

Ailleurs, le saxophoniste peut lâcher son instrument de prédilection pour un piano sacrifiant tout au décalage (Solitude) ou privilégier de grands dialogues avec ses partenaires (Ah-Leu-Cha). Quelque manière qu'il emploie, ne lâche pas un instant l’inspiration ardente à l’origine du chef-d’œuvre.

Archie Shepp : Steam (Enja / Harmonia Mundi)
Edition : 1976. Réédition : 2007.
CD : 01/ A Message From Trane  02/ Solitude 03/ Invitation 04/ Ah-Leu-Cha 05/ Steam 06/ 52nd Street Theme
Guillaume Belhomme © Le son du grisli

11 octobre 2006

Empty Cage Quartet : Hello the Damage! (pfMentum, 2006)

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Deux  ans après  un  premier  album  produit  par  le  label  Nine  Winds, Empty Cage Quartet présente Hello The Damage!, double CD issu de l’enregistrement d’un concert donné au Café Metropol de Los Angeles, fin décembre 2005.

Interprétant des compositions signées de deux de ses membres - le trompettiste
Kris Tiner et le saxophoniste et clarinettiste Jason Mears -, le quartette confectionne un jazz soutenu parcouru de dissonances, répétitions, et entrelacs spécieux, adressant ici ou là quelques clins d’œil : à Jimmy Lyons sur Attack of the Eye People, à l'Art Ensemble sur The Mactavish Rag.

Lorsqu’il ne fait pas siffler son alto sur les roulements sophistiqués du batteur Paul Kikuchi (And Who Is Not Small), Mears avance à pas comptés à la clarinette avant d’être rejoint par un Kris Tiner criard, passé, lui, au bugle (The Empty Cage). Après une chute dessinant quelques cercles, le groupe retrouve le calme d’après tempête (Swan-Neck Deformity), et décide d’en faire le prétexte adéquat pour conclure le concert, aussi long que passionnant.

Empty Cage Quartet : Hello the Damage! (pfMentum)
Edition : 2006.
2CD : CD1 : 01/ Attack of the Eye People - Who Are They If We Are Them? - The Mactavish Rag 02/ And Who Is Not Small - Function 3 - CD2: 01/ Swan-Neck Deformity - The Empty Cage - Swim Swim Swim, Eat Eat Eat
Guillaume Belhomme © Le son du grisli

20 décembre 2007

Gavin Bryars: The Sinking Of The Titanic (Touch - 2007)

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2000 exemplaires (soit un peu moins que le nombre de passagers du bateau) de cette nouvelle version de The Sinking Of The Titanic redisent l’élégant mariage sous les eaux des musiques expérimentale, contemporaine et électronique.

Donnée par Gavin Bryars, Philip Jeck et l’ensemble Alter Ego, au Festival international de musique contemporaine de Venise en 2005, cette version renoue donc avec le drame gigantesque, partie au son de craquements inquiets et de l’air de musique entonnée, sur le pont, par l’orchestre. Grésil ensuite réinventé sur lequel prennent place quelques touches signifiantes : onde grave, appel lointain d’une cloche, et chape d’espoirs retombés.

Un baroque sur-lent se lève alors, sur lequel on imbrique des voix enregistrées, les notes infimes d’un piano électrique paraphrasées par un groupe de cordes tenace. Grande partie de violon avant d’imaginer une fin en profondeurs : ce traitement obscur d’imbroglio post-minimaliste. Réactualisé, et indispensable.

CD: 01/ The Sinking Of The Titanic

Gavin Bryars - The Sinking Of The Titanic - 2007 - Touch. Distribution La baleine.

14 décembre 2007

John Luther Adams: Red Arc / Blue Veil (Cold Blue Music - 2007)

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Atmosphérique, la musique contemporaine de John Luther Adams présentée en quatre temps, ceux de pièces récemment interprétées par les pianistes Stephen Dury et Yukiko Takagi, et les percussionnistes Scott Deal et Stuart Gerber.

Deux pianos et un peu d’électronique, d’abord, rendent les masses sonores sorties de l’imagination d’Adams : mouvantes, elles imbriquent des arpèges tempétueux et un drone établi sur Dark Waves ou plaquent accords et clusters sur Among Red Mountains, pièce interrogeant la qualité du respect dû à la répétition couchée sur partition.

Les percussionnistes, interprètes libérés eux aussi, relativiseront la force de leurs attaques sur Qilyaun, et fomenteront d’autres drones à partir de percussions minuscules sur Red Arc / Blue Veil en compagnie d’un piano de retour de quarantaine. Pour enlever tout à fait une épreuve d’électroacoustique souvent qualifiée de post minimaliste, au son de compositions qui profitent de la décision de John Luther Adams de tout faire pour ne pas les rendre figées.

CD: 01/ Dark Waves 02/ Among Red Mountains 03/ Qilyaun 04/ Red Arc / Blue Veil

John Luther Adams - Red Arc / Blue Veil - 2007 - Cold Blue Music. Distribution Orkhêstra International.

25 avril 2005

Kevin Norton: Time-Space Modulator (Barking Hoop - 2003)

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20 années passées en tant que percussionniste aux côtés de Joëlle Léandre, Fred Frith, ou encore Eugene Chadbourne, n’auront en rien entamé la discrétion frôlant l’anonymat de Kevin Norton. L’homme est pourtant prolifique, multipliant les formules comme les manifestes, qu’il publie d’ailleurs aujourd’hui, pour la plupart, sur son propre label.

Tel est le cas de Time-Space Modulator, dans lequel son Bauhaus Quartet interprète des compositions signées Norton, à une exception près, pour le compte du Norton label, Barking Hoop. L’aventure compte pourtant d’autres protagonistes, et puisqu’il en faut, pourquoi ne pas les choisir comme on pourrait en rêver : Tony Malaby (saxophones), Dave Ballou (trompette, cornet) et John Lindberg (contrebasse).

Entre deux morceaux frénétiques - l’un porté par un swing en demande de décalages (Mother Tongue), l’autre au laisser-aller intense célébrant le final (Moonstruck) -, Kevin Norton se révèle être un impressionnant peintre de situations : d’explorations d’instants étirés (Microbig) en procession minimale (Atie Aife), d’hommage appuyé au maître Milt Hinton (Milt’s Forward Looking Tradition) en dissonantes retouches de mélodie facétieuse.

Ailleurs, le quartet arrive à mettre sur pieds des constructions aux particules étranges. Ainsi, sur une figure rythmique impeccable, on évoque à la fois Donald Byrd et David Lynch, avant de lier le tout d’un clin d’œil évident à l’Art Ensemble (Didkovsky). Une affaire d’atmosphère originale, mystérieuse parfois (Seoul Soul), qui court fièrement d’un bout à l’autre d’un disque frondeur et réussi.

CD: 01/ Mother Tongue 02/ Seoul Soul 03/ Didkovsky 04/ Milt’s Forward Looking Tradition 05/ Microbig 06/ Atie Aife 07/ Difficulty 08/ Moonstruck

Kevin Norton Bauhaus Quartet - Time-Space Modulator - 2003 - Barking Hoop.

2 septembre 2019

Jacques Thollot : Quand le son devient aigu, jeter la girafe à la mer (Souffle Continu, 2019)

thollot souffle continu

« Un voyage au long cou », écrit Jean Rochard du premier disque publié sous le nom de Jacques Thollot – référence Futura qu’a eu la bonne idée de rééditer Souffle Continu. Un voyage qu’il faut faire et refaire, défaire un peu de temps à autre, tant les labyrinthes qu’il renferme le transforment à chaque écoute.

En studio début mars 1971, le batteur – que l’on entend aussi au piano et à l’orgue – accouche non pas d’une souris mais d’une girafe. Une girafe particulière, certes, de celles qu’il faut jeter quand le son devient aigu, espèce mise au jour par Henri Michaux. Une girafe en morceaux : quatorze pièces qui font un disque codé, surréaliste, lunaire et visionnaire.

À un motif de piano qu’il répète, Thollot applique d’abord un peu de swing avant d’en perturber la rotondité au son d’un clavier dérangé. La compagnie de Jef Gilson ou celle de François Tusques, l’utopie de Kurt Weill et le souvenir de Don Cherry qu’il chante l’un après l’autre, engagent Thollot à l’imagination. La sienne est vivifiante : free morse, piano braque, variété kaléidoscopique, tambour battant à la tempe d’un bébé en pleurs… Les saynètes se suivent en toute liberté, alors les idées fusent. Et la fin du disque, qui dit « À suivre ».

Jacques Thollot : Quand le son devient aigu, jeter la girafe à la mer
Réédition : 2019.
Souffle Continu Records
Guillaume Belhomme © Le son du grisli

 

26 novembre 2015

Peter Brötzmann Trio : Mayday (Corbett vs. Demsey, 2010)

peter brötzmann mayday

C’est là tout le charme de l’étiquette Corbett vs Dempsey : non contente d’éditer ou de rééditer quelques enregistrements de choix, elle peut très bien consacrer un disque entier à une prise de quelques minutes seulement. Deux, dans le cas qui nous intéresse : Mayday enregistré par le trio de Peter Brötzmann le 1er mai 1966 au German Jazz Festival de Francfort. D'un Brötzmann, donc, d'avant le premier enregistrement « officiel ».

Remisées peut-être à cause de défauts momentanés (saturation de la contrebasse ici ou de l’entier groupe ailleurs), deux titres inconnus au bataillon – celui des nombreuses références de la discographie du saxophoniste – valaient bien d’être publiés. Flamboyant, le trio Brötzmann / Kowald / Courbois (davantage entendu, dans le genre, chez Hampel ou Breuker, ici en lieu et place de Sven-Åke Johansson) assène deux pièces d’un free qui exprime dans l’urgence ce dont le jazz n’aura, finalement, désormais plus que faire : un dessein sans destination d’avance envisagée.

Peter Brötzmann Trio : Mayday (Corbett vs Demsey / Orkhêstra International)
Enregistrement : 1er mai 1966. Edition : 2010.
01/ Intensity 02/ Variability
Guillaume Belhomme © Le son du grisli

4 septembre 2015

David Rosenboom, William Winant : Zones of Influence (Pogus, 2015)

david rosenboom william winant zones in influence

D’entrée de jeu, le son ne trahit pas : on a affaire à un document. Le compositeur David Rosenboom (tendance serious contemporain) et le percussionniste William Winant (tendance je joue tout, Cage / Zorn / Curran / Lucier / Braxton etc., partout) enregistrés dans les années 1980…

Obscur ? Peut-être. Cosmogonique ? Plus encore. Car la musique qui se joue là est celle des Sphères. Et les sphères, on sait que ça s’entrechoque : bang un peu de marimba dans ton data, bing un coup de caisse claire dans ton logiciel. Les electronics contre les percussions, c’est déjà l’occasion pour Rosenboom & Winant de faire le point sur l’électroacoustique de leur temps.

Habitués que nous sommes aux sons surnaturels, les échanges peuvent nous paraître un peu datés (je pense au wood-block de synthé de Closed Attracting Trajectories Melody Set 1, entre autre) mais, de temps à autre, c’est un grand fatras bizarroïde (le second CD est là pour ça), musicalement hypothétique mais percussivement aventureux. Laissons-nous transporter dans le temps… La musique expérimentale, c’est aussi une histoire qu’il faut réviser, n’est-ce pas ? D'autant que le duo est toujours d'actualité (voir ci-dessous).

David Rosenboom, William Winant : Zones of Influence (Pogus)
Edition : 2015.
2 CD : CD1 : Part I / Part II – CD2 : Part III / Part III / Part IV
Pierre Cécile © Le son du grisli

23 septembre 2016

Steve Noble, Kristoffer Berre Alberts : Coldest Second Yesterday (Clean Feed, 2016)

steve noble kristoffer berre alberts coldest second yesterday

Si Eddie Prévost marquait ces dernières années les esprits avec sa série de Meetings with Remarkable Saxophonists, un autre percussionniste que lui – Steve Noble, pour tout dire – n’a pas à rougir des dernières pièces ajoutées à sa collection de souffleurs : ainsi ce collaborateur régulier de Peter Brötzmann frayait-il récemment avec Akira Sakata (Live at Cafe Oto), Martin Küchen (Night in Europe), Stefan Keune (Fractions) ou encore Julie Kjær (Dobbeltgænger).

Sur ce concert d’un peu plus d’une demi-heure donné à Oslo en 2015, c’est en duo avec Kristoffer Berre Alberts qu’on pourra l’entendre. S’il ne réussit pas vraiment à intéresser au sein du Cortex qu’il forme par ailleurs (dont Clean Feed a publié deux disque déjà : Live! et Live in New York), le saxophoniste démontre là d’un tempérament certain : ainsi, aux claques et rebonds de son aîné, répond-il par des phrases qui, sur un axe aylero-parkérien – soit : perturbé, que l’allure soit lente ou vive, par des trémolos et des secouements – sont capables d’une expression franche. A surveiller, donc.  


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Steve Noble, Kristoffer Berre Alberts : Coldest Second Yesterday
Clean Feed / Orkhêstra International
Enregistrement : 4 août 2015. Edition : 2016.
CD : 01/ Animal Settlement 02/ Inclination 03/ Order Left Behind
Guillaume Belhomme © Le son du grisli

13 septembre 2016

Philippe Crab : Fructidor - Mostla del Mashuke (Le Saule, 2016)

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Dans la continuité du déjà copieux Ridyller rasitorier rasibus (2015), le pantagruélique Fructidor voit Philippe Crab enfoncer le clou de la plus belle des manières. C’est-à-dire en malaxant et touillant jusqu’à plus soif les divers éléments d’un univers musical devenu familier sans s’adonner, toutefois, à la redite paresseuse. Immédiatement reconnaissable entre toutes, la musique fertile du malicieux Crab jette l’auditeur pour une nouvelle première fois dans un monde revu et augmenté, le précipite dans l’attention obligatoire. Prodige crabien de parvenir à perpétuer ainsi la rumeur d’un microsome aussi singulier tout en l’enrichissant et le renouvelant en profondeur à chaque nouveau disque.

Le primat accordé cette fois-ci à l’idiolecte ou au patois témoigne par exemple de cette envie jouissive de tordre le cou au langage commun et de façonner une langue libre et gouleyante qui ferait fi du sens immédiat au profit de l’absurde et, surtout, d’une musicalité de tous les instants. Etonnant jeu de passe-passe où les mots se dérobent, se précipitent, se bousculent, ouvrent, presque par inadvertance, la porte de la rêverie, constituent le réceptacle, la chambre d’écho d’un imaginaire, sinon d’une mémoire laissée sens dessus dessous. Fourmillent illuminations et événements instantanés, ressuscitent sensations forcloses, irriguent les souvenirs d’un jadis escamoté. Une poésie prise dans les ronces du dadaïsme se fait jour (« enfourcher son dada indélébile » chante l’auteur sur An Orlan d’Omalie), se déploie, et laisse au final palpiter un panthéisme matérialiste, une gourmandise terrienne. Des histoires à dormir debout (celles d’un dénommé Mashuk, double/hétéronyme de Crab, voyageur parti sans but bien avéré) qui se prennent les pieds dans les racines et tombent la tête la première dans la boue.

Mais plus encore que cette langue dévoyée, c’est la musique de Crab qui trouve sur Fructidor matière à s’émanciper et frémir comme jamais. L’influence du guitariste Eric Chenaux s’avère prégnante : à l’instar du musicien canadien, lui-même inspiré par Ornette Coleman, Crab appréhende moins la mélodie comme un chemin à arpenter du début à la fin que comme la parcelle d’un tout indiscernable, flouté, incertain. Comme si les sons remontaient du fond de sa guitare, s’égaraient sur les cordes, se faufilaient sous ses doigts, au risque du désaccord, avant de glisser ailleurs. En outre, l’arrière-plan sonore des morceaux,  plus travaillé que sur l’album précédent, ajoute à ces sentiments de profusion et confusion mêlés : si la guitare acoustique demeure l’instrument central, la colonne vertébrale des morceaux, bruits concrets et bidouillages sonores multiples, enregistrements vocaux et greffes rythmiques en constituent les haubans nourriciers. Un déroutant entrelacs qui fait la part belle à l’impensé et épouse une géographie musicale aux abords d’un tropicalisme baroque, tout aussi indéterminée que ne l’est la langue taillée dans le vif. Nul doute que ce tourbillon musical a à voir avec l’enfance (à plusieurs reprises elle est convoquée vocalement au travers d’enregistrements), avec la volubilité qui agite dans un même mouvement caprices déraisonnables et tourmente impassible. Logique d’un esprit libre touillant avec gourmandise les lignes de fuite, jusqu’à une épiphanique confusion des sens.



fructidor

Philippe Crab : Fructidor - Mostla del Mashuke
Le Saule
Enregistrement : mai 2016. Edition : 2016.
CD / LP / DL : 01 / Esve Mashuku 02 / An Orlan d'Omalie 03 / Couloir 04 / Dans un jeu video 05 / Aqua 06 / Riveron 07 / Rufus et Sainte Thérèse 08 / Les asphorjonbadèles 09 / Vindilis 10 / Tombe Issoire
Fabrice Fuentes © Le son du grisli

25 juin 2016

Dave Rempis, Lasse Marhaug : Naancore (Aerophonic, 2013)

dave rempis lasse marhaug naancore

Moi qui m’étais promis de ne plus jamais faire de jeux de mots (de ma vie, je veux dire), imaginez ma déception au déballage de ce LP du nom de Naancore et imaginez la surtout lorsque le bras de ma platine a remonté après avoir sillonné tout le vinyle… J’en suis (presque) tombé à genoux tel Rahan éreinté de ne jamais parvenir à rejoindre le soleil avant de m'écrier : « Naaannn’core ! »

C’était mon dernier jeu de mot. C’est à dire que je ne pourrais rien faire de Skinning the Poke & Strategikon (ô, fada, la belle évocation de Marseille qu'on m'interdit !), les noms des deux pistes enregistrées à Oslo en 2012 par le saxophoniste Dave Rempis et l’électroniciste Lasse Marhaug qui m’ont mis dans un tel état.

L’alto secoué et l’électro coupante, l’électro déchirée et l’alto galopant (qui semble amplifié en face B) : c’est une improvisation conduite comme on le fait dans les courses de stock-cars. Conducteurs émérites, chacun dans son (ou ses ?) domaine, Rempis & Marhaug s’en donnent à cœur joie, se réservent des abordages-limites et sortent même les mitraillettes… Tout simplement fantastique !



naancore

Dave Rempis, Lasse Marhaug : Naancore
Aerophonic
Enregistrement : 16 août 2012. Edition : 2013.
LP : A1/ Skinning the Poke – B1/ Strategikon
Pierre Cécile © Le son du grisli

16 juin 2016

Bjarni Gunnarsson : Paths (Granny, 2016)

bjarni gunnarsson paths

Le moins que l’on puisse dire (je pense) à propos de Bjarni Gunnarsson (live electronics, trois disques à son actif pour le moment) c’est qu’il sait travailler les sons. La preuve avec le CD Paths dont les figures sont composées d’aigus qui frétillent et de basses qui vous enveloppent plus que chaleureusement… mais est-ce suffisant ?

Car si les sons rappellent (par exemple) ceux de Strotter Inst., les compositions du Suédois ne donnent pas dans le répétitif crescendo. Non, mais plutôt dans une abstraction à géométrie variable avec son lot d’élucubrations soniques, de percées lumineuses et de chausse-trappes sordides, jusqu’à ce que Gunnarsson nous plante là, en plein milieu d’une ambient à vous donner le tournis (et c’est ce qui arrive). Que faire d’autre si ce n’est entendre / regarder / profiter de ce que l’Islandais nous a préparé ? Spatial et plus que spécial !

paths

Bjarni Gunnarson : Paths
Granny Records
Edition : 2016.
CD : 01/ Ubieties 02/ Mecolico 03/ Pulsatiles 04/ Verlat 05/ Gallivant
Pierre Cécile © Le son du grisli

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