Le son du grisli

Bruits qui changent de l'ordinaire


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Archives des interviews du son du grisli

Masayuki Takayanagi : Meta Improvisation (Jinya, 2011)

masayuki takayanagi meta improvisation

« J’ai l’impression qu’il ne reste plus personne qui puisse me suivre, alors je m’y mets seul » : voilà qui explique l’absence de partenaires, mais devant une assistance, la « liberté de faire », même seul, est-elle encore la même ? Composé d’extraits de quatre concerts donnés fin novembre 1984, Meta Improvisation pose la question.

Que les premières minutes de Kushiro-1 relativisent déjà ; que l’on oubliera même ensuite, face à l’évidence : l’énergie du guitariste (dont la santé n’est pourtant pas bonne à l’époque), est ici rentrée et son implication la même qu’en studio. Si le flot sonore est moins dense, c’est qu’il est distendu, mais l’impact est le même : la technique instrumentale de Takayanagi, déjà riche de trouvailles et de tumulte, met au jour un bruitisme coi autrement impressionnant.

Les solos de guitares (deux Gibson) n’existent que découpés et transformés, les cordes qui bruissent doivent s’accorder sur la note d’une autre sirène et de coups de pilon, les moteurs – que Takayanagi et Otomo Yoshihide ont élaborés ensemble – ne cessent d’agiter les plus de quatre mille secondes qui ici passent… Le Meta n’est pas usurpé, de cette improvisation, et même de ce langage. Qu’Otomo Yoshihide nourrira plus tard – peut-être davantage encore aux platines qu’à la guitare.

Masayuki Takayanagi : Meta Improvisation. Hokkaido Tour November 21-28, 1984 (Jinya)
Enregistrement : 1984. Edition : 2011.
CD : 01/ Kushiro-1 At "This Is" November 21, 1984 02/ Kitami-Mass Projection At "Van" November 23, 1984 03/ Kushiro-3 At "This Is" November 21, 1984 04/ Obihiro-2 At "Obihiro City Library" November 25, 1984 05/ Hakodate-2 At "Bop" November 28, 1984 06/ Hakodate-4 At "Bop" November 28, 1984     07/ Obihiro-3 At "Obihiro City Library" November 25, 1984 08/ 1984.11.28 Hakodate-5
Guillaume Belhomme © Le son du grisli



Masayuki Takayanagi : Three Improvised Variation on a Theme of Qadhafi (Jinya, 2002)

masayuki takayanagi three improvised variations on a theme of qadhafi

Avant Otomo Yoshihide (Guitar Solo, Lonely Woman), qui l’a beaucoup écouté pour avoir été son roadie, le guitariste Masayuki Takayanagi (1932-1991) avait donné sa relecture du plus célèbre titre d’Ornette Coleman (Lonely Woman, 1982). Le jazz, Takayanagi l’avait servi dès les années 1950 avant d’envisager d’autres « directions » en diverses compagnies : New Direction Unit, New Directions for the Arts

Mais c’est en solo, à partir de la fin des années 1960, que Takayanagi s’est montré le plus aventureux, improvisant sur tabletop – souvent augmentée d’un dispositif personnel (pédales, circuits, platine cassette, moteurs, objets…) – sous prétexte d’Action Direct. Celle qui l’inspira sur Three Improvised Variation on a Theme of Qadhafi est à l’origine d’un de ses travaux de studio les plus radicaux.

Une alarme prévient d’ailleurs de la menace que représentent ces trois-quarts d’heure de musique bruitiste. Faite générateur de sons divers, la guitare est aussi un aimant implacable contre lequel chacun d'eux retournera pour s’y agglutiner ; un aspirateur, aussi, capable d’expressions que n’auraient pu imaginer – malgré leur science dans le domaine – ni Pratella ni Russolo. Car la guitare de Takayanagi est une créature qui n’a plus besoin de l’homme pour se faire entendre : l’homme, elle l’a avalé – les cris terribles que le guitariste pousse sur la troisième Variation sont là pour le prouver.

Masayuki Takayanagi : Three Improvised Variation on a Theme of Qadhafi (Jinya)
Enregistrement : 1990. Edition : 2002.
CD : 01/ Variation I 02/ Variation II 03/ Variation III
Guillaume Belhomme © Le son du grisli


Akchoté / Henritzi : Pour et Contre > Masayuki Takayanagi

takayanagi nobusiness

A l’occasion de la parution, début mai, du livre Guitare Conversation de Noël Akchoté et Philippe Robertle son du grisli ressuscite le temps d’une autre conversation : celle à laquelle se sont livrés Michel Henritzi et le même Akchoté, qui compose au fil des impressions une discographie de la guitare jazz faite d’une vingtaine de références. Dix ont été choisies par Henritzi, dix autres par Akchoté, auxquelles réagissent ensuite l’un et l’autre. En introduction de ce long échange – que vous retrouverez compilé à cette adresse au son du grisli –, Noël Akchoté explique... 

Ce qui me fait un peu sourire avec Takayanagi, c'est l'effet d'exotisme japonais, qu'il peut avoir sur certains. Je veux dire par là qu'il serait un musicien français comme on en a eu quelques-uns, au parcours équivalent (entre improvisation radicale, séances de variétés, aller-retour entre jazz et improvisation libre), ça ne serait pas si désirable (on a peu d'égard pour Gérard Marais, Joseph Dejean ou Claude Engel ici). Toutes modes gardées, il a eu un parcours que je connais bien, entre le métier et les envies, et qui en tant que tel déjà me parle beaucoup (j'ai commencé dans ce contexte, j'ai toujours préféré les contingences aux situations de principe, puristes ou isolées, le paradoxes est porteur d'évolution).

Bien sûr chez lui il y a cette touche ultra-radicale japonaise, ce besoin libératoire d'envoyer tout par-dessus bord, de toucher aux limites sonores, d'aller au point de rupture directement. Il y a quelque chose de toujours très frais, sans fausses pudeurs, chez lui, tout est ici et maintenant, lorsqu'il joue du jazz c'est du jazz, puis autre chose, autre chose. C'est d'une fraicheur qui ne cherche pas l'adhésion mais la cohérence avec soi-même, c'est assez rare, toujours sur le versant en devenir, en construction, in progress. Ça me parle vraiment à l'oreille, je vois très bien la situation. Je trouve presque dommage (et sans doute dommageable), de ne pas réunir l'ensemble des enregistrements de Takayanagi, d'en avoir une vue d'ensemble dans son étendue, de ne pas juger dans un premier temps entre séances alimentaires et projets radicaux, on aura toujours le temps de choisir, plus tard. Délicieux. Noël Akchoté

Il y a assez peu de guitaristes japonais free qu'on a pu entendre ici, Masayuki Jojo Takayanagi est le plus connu, peut-être le seul à l'être. De façon générale il n’y avait que peu de guitaristes pour participer à ces sessions d'improvisation radicale au Japon fin des années 1960, début des années 1970. Mais nombre de saxophonistes fameux, de pianistes reconnus internationalement, de batteurs créatifs.

Isolé, Takayanagi a pourtant marqué et révolutionné la pratique de la guitare comme nul autre. Il y a un Takayanagi jazz « Lonely Woman », un autre de bossa nova « Cool Jojo » et au-delà des idiomes celui qui a monté des barricades soniques de feedback (son feedback sur l'album du Masahiko Togashi Quartet We Now Create serait le premier feedback enregistré sur un album de jazz, en 1969) et d'explosions électriques. De plus en plus isolé parce que rétif à tout compromis esthétique et politique, il jouera souvent seul, radicalisant son projet dans « Action Directe », guitares sur table, radios et chaînes, anticipant la musique noise.

Exotisme ? Sans doute, qui a pu aussi profiter à Keiji Haino ou Makoto Kawabata, cette façon aussi que nous avions à y entendre des liens avec les arts traditionnels japonais, même quand ils en étaient absents. Ce que j'ai entendu chez lui, je ne l'ai entendu nulle part ailleurs ou peut-être chez Sharrock, cette façon d'éventrer son instrument, de le brutaliser, de le pousser dans ses possibles, vers un extrême contemporain : le bruit. Il n'a jamais joué en France, parce que justement il ne jouait pas en kimono, il ne se faisait pas harakiri non plus (encore que).

Curieusement, moi qui suis impliqué dans le noise, je préfère ses enregistrements jazz, sa version de « Lonely Woman » est à pleurer. Et ce « Trio III », ce jeu brut et non brutal, qui découvre une mélodie sublime, note après note, et se désagrège, rappelant la fête de l'hanami, l'impermanence de la beauté. Michel Henritzi 

Image of A paraître : Guitare Conversation de Noël Akchoté & Philippe Robert


Akchoté / Henritzi : Pour et Contre > Pat Martino

henritzi

A l’occasion de la parution, au printemps prochain, du livre Guitare Conversation de Noël Akchoté et Philippe Robert, le son du grisli ressuscite le temps d’une autre conversation : celle à laquelle se sont livrés Michel Henritzi et le même Akchoté, qui compose au fil des impressions une discographie de la guitare jazz faite d’une vingtaine de références. Dix ont été choisies par Henritzi, dix autres par Akchoté, auxquelles réagissent ensuite l’un et l’autre. En introduction de ce long échange – que vous retrouverez compilé à cette adresse au son du grisli –, Noël Akchoté explique... 

son du akchoté henritzi pat martino

Pat Martino je le découvre sur deux cassettes que me donne mon premier professeur de guitare jazz, Jean-Claude André (deux albums sur Futura Swing de Terronès, JCA Trio At Home et Blues And News d'Hal Singer, 1971), qui enseignait chez Paul Beuscher, lui proche de Jimmy Gourley (qui ne voulait pas me prendre, pas de débutants) et Jean Bonal (Guitariste de jazz d'une époque, entre albums de jazz d'ambiance (il débute chez Alix Combelle), et Sidney Bechet ou Michel Legrand, puis accompagnateur de Georges Guétary, Jean Sablon, Francis Lemarque, Aznavour). Dans cette même école enseignait le bassiste Francis Darizcuren (Claude Nougaro, Serge Gainsbourg, Nino Ferrer, Michel Sardou, etc.), le genre de figure que tout le monde entend plusieurs fois par jour sur les radios, sans (pour la plupart), ne jamais même savoir leurs noms.

Takayanagi aura fait ce même métier, un peu plus tard, mais dans un rapport similaire entre volonté, désirs et nécessités. J'ai onze ans, tout à apprendre, et je travaille mes deux pièces solo de Big Bill Broonzy, je les jouerai au concert de fin d'année, salle Gaveau (en participant aussi au chœur de la garde montante, dans le Carmen de Bizet). Pat Martino reste inatteignable, personne n'a jamais joué aussi serré, aussi systématique et droit, dans une sorte de volonté de couvrir l'instrument dans toute son étendue (pour ce qui l'en est du manche et de ses limites ou impasses). Rapidement son premier livre d'analyse de ses phrases (avec une K7 d'accompagnement, sur la légendaire série REH, à cette époque on trouve encore assez peu de transcriptions ni de méthodes, cette série issue du G.I.T ou tous rêvent de partir étudier, va permettre d'essayer de comprendre mieux les choses, un autre opus présente les intervalles de Joe Diorio, une approche élargie du manche par Don Mock, d'autres encore). J'ai toujours, et le reste, été fasciné par la très haute précision du jeu de Martino, qui reste un modèle à étudier. Noël Akchoté

Pat Martino, lui aussi enfant trop doué, élève de Johnny Smith et de Wes Montgomery, professionnel à 17 ans, technique effrayante. Là encore ce qui caractérise ce guitariste jazz comme beaucoup d’autres c’est sa fascination pour la vitesse, peut-être liée à l’époque, la ronde des moteurs qui tournent sur les écrans et les highways. Aucun temps mort, la vie est trop courte, peut-être, peut-être, mais sa musique semble comme en apnée, plongée dans des techniques de legato, ça n’arrête jamais, run, run, run. L’époque (on est dans les sixties), est entrée de plain-pied dans le spectacle, la prouesse technique, le dépassement, l’homme-machine. Pat Martino est toujours devant, comme Jeff Beck ou Eric Clapton dans le rock, je n’entends plus la musique mais bien autre chose qui est de l’ordre de la performance, le Guinness Book, entrer dans l’Histoire.

Je dois me tromper, je n’en doute pas parce qu’il y a aussi un amour de la musique, on l’entend derrière, des lignes de fuite, des accords à trouver, le dépassement peut aussi dire qu’on ne doit pas rester dans ce qui est connu, déjà joué, aux anciennes manières, on oppose la nouveauté de la vitesse, le vertige moderne. Après tout on marche sur la Lune en 69. Mais pour moi ça va trop vite, je préfère ces guitaristes laborieux, lents, ceux du blues primitif (je sais il y a des contre-exemples) ou un Marc Ribot, un Bill Orcutt, un Jeff Parker, ces jeux rudes, profonds comme des temples bouddhistes, où l’horloge semble s’être arrêtée, morte dans nos bras. Juste une seule note, rien qu’une, finissant dans un silence assourdissant, déclarant l’espace autour de nous, comme les cloches mourantes.

Au Japon il y a cette tradition de bar jazz, les jazz kissa, où cette musique tourne sans cesse, nous accompagne dans notre solitude aussi surement que les verres ou le zinc du comptoir où d’autres ombres sont accoudées, on y entend surtout ce jazz d’ameublement. Je me rappelle un soir à Yokohama, j’étais assis au Chigusa (le premier jazz kissa a avoir ouvert au Japon après-guerre), le patron m’a apporté un gros catalogue regroupant des milliers de références de disques jazz, pour que j’en choisisse un qu’il mettrait à la suite du Dolphy qui tournait. J’avais désigné d’un doigt, ne parlant pas japonais, un disque de Masayuki TakayanagiLonely Woman, disque d’une grande beauté, album sans la violence de jeu qu’on lui connait, un disque juste un peu heurté, déconstruit, mais qui gardait amoureusement le thème en lui. Bruyant ? Non non pas vraiment, rude peut-être. Les premières notes ont résonné dans le café, terriblement belles. Un à un le maigre public (4 ou 5 consommateurs), ont quitté la salle. C’est ce jazz que j’aime, on doit l’écouter pleinement, pas seulement l’entendre, le vivre de l’en-dedans. Parfois pleurer avec, parce qu’il y a son histoire. Michel Henritzi

Image of A paraître : Guitare Conversation de Noël Akchoté & Philippe Robert



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