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Le son du grisli
17 octobre 2011

Freiband : Stainless Steel (ini.itu, 2011)

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Héritier foisonnant du grand Christian Fennesz, Frans de Waard aka Freiband n’a eu de cesse au cours de son évolution musicale d’intégrer une lutte vivace contre tous les conformismes pompeux et nuisibles. Qu’il agisse en patron de label (Korn Plastics, c’est lui), en cheville ouvrière du passionnant magazine Vital Weekly ou en musicien aux multiples alias (Kapotte Muziek, THU20, sans parler de son propre blaze), l’artiste néerlandais intègre tout au long de son parcours des références d’hier aux techniques d’aujourd’hui. Dangereuse tant les germes de la stérilité émotionnelle guettent le moindre faux-pas, sa manière noise évite à la fois la noyade purement bruitiste et les emprunts exotiques mal dégrossis (un gamelan indonésien, une très belle habitude du micro-label bruxellois ini.itu – qu’on ne remerciera jamais assez pour le soin particulier qu’il apporte à ses pochettes et son artwork).

Présenté sous un LP où chaque face évolue en contrepoint de l’autre (Stainless (Software) et Steel (Hardware)), le disque de Freiband invite à sa table des références à la fois incontournables et précieuses. Très souvent, notamment en fin de la face A, on songe à du Iannis Xenakis échappé de Paris pour un refuge entre Vienne et Jakarta et la plaque retournée, on se prend à rêver d’une collision au sommet entre l’unique Steve Reich et M. Wolfgang Voigt (cette onomatopée en 4/4 !!!), sous le haut patronage de Lawrence English. Autant dire que pas une seconde, on ne baille aux corneilles.

EN ECOUTE >>> Stainless (Software) >>> Steel (Hardware)

Freiband : Stainless Steel (ini.itu)
Edition : 2011.
LP : A/ Stainless (Software) B/ Steel (Hardware)
Fabrice Vanoverberg © Le son du grisli

17 octobre 2011

Indigo Trio, Michel Edelin : The Ethiopian Princess Meets The Tantric Priest (Rogue Art, 2011)

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A l’Indigo Trio de Nicole Mitchell ajouter Michel Edelin et obtenir ainsi un quartet à deux flûtes.

Le jazz est là qui déverse des accents dolphyens appuyés (Ambre Sunset). Deux flûtes sont en embuscade et le blues se divise (Inside the Earth). L’orient s’invite et encourage à improviser sans complexe (The Ethiopian Princess Meets the Tantric Priest). Ailleurs, le canevas est solide, immuable : une rythmique (Harrison Bankhead, parfait de soutien de sobriété ; Hamid Drake, précis mais envahissant) et deux solistes opposant leurs souffles ici, les mariant ailleurs.

En fin de disque surgit Return of the Sun, une composition d’Harrison Bankhead passé maintenant au piano ; joli havre de paix s’ouvrant en une écoute profonde, souvent escamotée auparavant. Un voyage imparfait comme le sont tous les voyages réussis.

Indigo Trio, Michel Edelin : The Ethiopian Princess Meets the Tantric Priest (Rogue Art / Souffle continu)
Enregistrement : 2011. Edition : 2011.
CD : 01/ Top Secret 02/ Inside the Earth 03/ Dérives 04/ Wind Current 05/ Call Black 06/ The Ethiopian Princess Meets the Tantric Priest 07/ Ambre Sunset 08/ Return of the Sun
Luc Bouquet © Le son du grisli

13 octobre 2011

Philipp Quehenberger : Uffuff (Editions Mego, 2011)

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Un flashback en 2007 dont les échos n’ont guère perduré (l’album Phantom In Paradise) nous avait laissé un souvenir mitigé de Philipp Quehenberger. Quatre années plus tard, un étonnant – et inquiétant, ça rime – quatre-titres vient heureusement corriger la donne.

Entamé sur un tempo martial profondément imprégné d’EBM (Front 242 & co, sortez du corps Uffuff), l’EP du producteur autrichien secoue les écoutilles – et pas qu’un peu, ma chère. Variations early nineties au taux de BPM rapidos (le très bien nommé New Beat sous le remix de Patrick Pulsinger), déclinaisons électroniques où l’IDM de Plaid s’invite à la table (Hey Gert remixé par Elin) ou visions dancefloor d’un 4/4 acoquiné dans une backroom SM (Keep Talking sous les doigts d’Altroy), l’artiste viennois nous en fait voir un monde en black & grey qui coupe, percute et dépote à tout va. Chouette alors !

EN ECOUTE >>> Hey Gert (Elin Remix)

Philipp Quehenberger : Uffuff (Editions Mego / Metamkine)
Edition : 2011
EP : A1/ Uffuff A2/ New Beat (Patrick Pulsinger "Out Of The Box" Remix) B1/ Hey Gert (Elin Remix) B2/ Keep Talking (Altroy Remix)
Fabrice Vanoverberg © Le son du grisli

11 octobre 2011

Silencers : Balance des blancs (Sofa, 2011)

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Balance des blancs est un disque de Kim Myhr (à la guitare et aux objets résonant), Benoît Delbecq (au piano préparé), Nils Ostendorf (à la trompette) et Toma Gouband (aux percussions). Ils se sont appelés Silencers. Mais leurs titres sont en Français.

On ne sait pas très bien à quoi s'attendre quand Balance des blancs commence. On saisit l’idée d'ambient acoustique, microtonale, fragilisée par les harmoniques. La première surprise vient de Delbecq, plus discret qu’à son habitude (pour ce que j’en ai entendu sur disques en tout cas) alors que Myhr profère des menaces sonores qui ne manquent pas de sel. Au fond du tableau, Ostendorf joue un petit air. On dirait qu’il fait diversion.

Après quoi Delbecq émerge. Mais ses propositions sont trop simples pour enrichir la formule. Il se répète sans parvenir à trouver une issue pour créer individuellement sur l’accompagnement de ses partenaires. En conséquence il étouffe sous l’atmosphère qu’il a lui-même viciée en plaquant trop d'accords. Tous les réglages sont chamboulés. Dommage, même si on le savait : la balance des blancs, c’est très difficile.

Silencers : Balances des blancs (Sofa / Metamkine)
Enregistrement : 12 décembre 2009. Edition : 2011.
CD : 01/ Les rives 02/ En turbulence 03/ Embrasées 04/ Spires 05/ Encerclés
Héctor Cabrero © Le son du grisli

20 juillet 2011

Craig Hilton, Tomas Phillips : Le goût de néant (Absinth, 2011)

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La référence à Baudelaire est tronquée, mais on pourrait y voir une nuance d’importance : le goût de néant plutôt que le goût du néant. C’est un solo de guzheng enregistré par Craig Hilton (Sans mouvement I) qu’il réécrit trois fois en compagnie de Tomas Phillips – l’un et l’autre musicien agissant alors au laptop.

La pièce acoustique est un paysage à horizons multiples : des trajectoires endurantes y sont amalgamées et révèle un sens inédit du désarroi sonore – inédit et non pas morne, puisque les basses fréquences et les faux drones qu’on y trouve attestent que les techniques étendues, même sur guzheng, ne suffisent plus : elles doivent être étirées désormais.

Adieu donc, chants du cuivre et soupirs de la flûte ! Le fil qui relie ce premier Sans mouvement à ses réinventions est de plus en plus ténu : ainsi Sans mouvement II, à force de manipulations discrètes, répétera à l’envers le chant du premier titre ; Le goût de néant s’imposera en folk minimaliste dont l’atmosphère défaite évoque Terry Riley ou Alexander Balanescu ; Sans Mouvement III sacrifie tout à une mobilité prévenante, aux commandes du bateau ivre dans lequel prendre place, on imagine Morton Feldman : Et le Temps m'engloutit minute par minute.

Cette pièce et ses relectures forment donc ce goût de néant. Qui donne envie d’essayer le poème de Baudelaire en remplaçant chacun des « du » par un « de », et vice-versa. Alors donc on y trouverait acceptable aussi, et même bien davantage : Résigne-toi, mon cœur ; dors ton sommeil du brute.

EXTRAIT >>> Sans mouvement

Craig Hilton, Tomas Phillips : Le goût de néant (Absinth Records / Metamkine)
Enregistrement : 2009-2010. Edition : 2011.
CD : 01/ sans mouvement I 02/ sans mouvement II 03/ le goût de néant 04/ sans mouvement III
Guillaume Belhomme © Le son du grisli

15 juillet 2011

David S. Ware : Planetary Unknown (AUM Fidelity, 2011)

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Il est étrange de constater le peu d’enregistrement saxophone-batterie publiés par David Spencer Ware (un seul à ma connaissance : African Drums en duo avec Beaver Harris – OWL) quand on sait le rôle déterminant qu’ont les tambours dans la musique de David S. Ware. Duality Is One en duo avec Muhammad Ali est là pour réparer l’oubli. Et impossible de ne pas songer à l’Interstellar Space de Coltrane-Rashied Ali, d’autant que c’est le propre frère de Rashied qui tient les baguettes ici. Le cri, jamais véritablement interrompu de David S. Ware, trouve un partenaire à sa démesure : le crescendo fait date.

Avant cela, David Spencer Ware, Cooper-Moore (des retrouvailles longtemps espérées), William Parker (fidèle parmi les fidèles) et Muhammad Ali (jadis si décrié et pourtant si juste ici) avaient érigé quelques situations claires : la puissance et la déferlante d’un saxophone ténor en contrepoint d’un trio sans âge et sans scrupule. Plus tard, le sopranino de Ware désignera la dissonance comme sa plus sûre amie. Se déliant au fil du jeu et se liant, au fil des minutes, à l’archet de William Parker, le flux se tendra jusqu’à la sublime cassure de Divination Unfathomable. Il y aura aussi une improvisation au stritch (Ancestral Supramental) et cette impression finale d’une musique large et épaisse comme le monde. Un monde insoutenable de beauté et de générosité.

David S. Ware, Cooper-Moore, William Parker, Muhammad Ali : Planetary Unknown (Aum Fidelity / Orkhêstra International)
Enregistrement : 2010. Edition : 2011
CD : 01/ Passage Wudang 02/ Shift 03/ Duality Is One 04/ Divination 05/ Crystal Palace 06/ Divination Unfathomable 07/ Ancestry Supramental
Luc Bouquet © Le son du grisli

14 juillet 2011

Tiziana Bertoncini, Thomas Lehn : Horsky Park (Another Timbre, 2011)

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Echappés de l’ensemble]h[iatus : au violon, Tiziana Bertoncini. Au synthétiseur analogique, Thomas Lehn. Trouvés en Horsky Park. 

C'est un endroit aménagé en deux temps. Honneur à la pièce la plus récente : Galaverna, enregistrée à Milan l’année dernière, agence délicatesses et frénésies vindicatives. L’archet frémit sous les insistances analogiques avant de surprendre Lehn par sa faculté de réaction franche et même d’indépendance.

Sur Moss Agate, pièce qui date de 2006, les cordes sont cette fois pincées. Bertoncini se fait plus discrète en conséquence, mais s’essaye à des gestes parallèles pour coller à l’atmosphère d'angoisses que Lehn développe sur deux tons. A force, les cordes s’agacent, insistent à leur tour puis découpent des notes qui seront transformées en machines.

Ainsi Tiziana Bertoncini a, auprès de Thoms Lehn, perdu en devenir ce qu’elle a gagné en indépendance. L’exposition des deux tableaux qui attestent cette évolution est heureuse et manifeste.

EN ECOUTE >>> Galaverna (extrait) >>> Moss Agate (extrait)

Tiziana Bertoncini, Thomas Lehn : Horsky Park (Another Timbre / Metamkine)
Enregistrement : 2006, 2010. Edition : 2011.
CD : 01/ Galaverna 02/ Moss Agate
Guillaume Belhomme © Le son du grisli

9 juillet 2011

Mark Fell : Manitutshu (Editions Mego, 2011)

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Malgré une discographie fournie, Mark Fell et sa musique électronique (ses musiques électroniques, devrait-on dire) étonnent encore ; il suffit d’écouter Manitutshu pour s’en convaincre. Sur ces deux douze pouces qui tournent quarante-cinq fois par minute, Fell retravaille une electronica dépouillée, qui crépite et change de cadence. A peine le temps de faire le parallèle avec Aphex Twin ou Monolake, voici que la donne change. Des synthétiseurs propulsés à toute vitesse, des sonorités qu’on croirait issues d’un plateau inédit de Mario Bros et des loops qui tournent et vous hypnotisent…

Jusqu’ici, rien que de naturel pour Fell. Mais lorsqu’il se fait remixer par Mat Steel (sur Occultation of…, qui prend toute la dernière face), il se rapproche des travaux d’Alva Noto ou Ikeda. Son électronique minimaliste ne joue plus : sadique, elle fait tourner un bip en bourrique et applique au drone un beau contrepoint. Bach eut ses Variations Goldberg, Fell ses Variations Steel.

EN ECOUTE >>> Manitutshu (A New Algorithm)

Mark Fell : Manitutshu (Editions Mego / Metamkine)
Enregistrement : 2011. Edition : 2011.
LP : A1/ Acids in The… thin razor, attack noise hat A2/ Acids in The… primes version A3/ Manitutshu (A New Algorithm)… LatelyBass and NewElectro, attack pulse hat B1/ Acids in The… razor experiment B2/ Manitutshu… parameter set 2 Linn HI Tom, JazzOrg, vortex study performance overdub, and synthesis reminiscent of Duet Emmo B3/ Acids in The… stochastic energy pause with thin razor, attack noise, Linn C1/ Manitutshu… First Algorithm Test C2/ Occultation… razor simple acid pause version with lfo to cutoff C3/ Materialisation epic razor chord and LatelyBass version with found voice D1/ Occultation of… Mat Steel Extended Remix
Pierre Cécile © Le son du grisli

30 septembre 2010

TankJ : Puissance 36KW (Bloc Thyristors, 2010)

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Tankj va la cruche à l’eau… Non, ce n’est pas qu’on n’oserait pas, c’est plutôt qu’on ne pourrait pas se le permettre. Car même après avoir écouté plusieurs fois Puissance 36KW de Tankj (cette fois : Chicco Gramaglia au trombone et Arnaud Rivière à l’électrophone et aux tables, Titus Oppmann à la contrebasse et Jean-Noël Cognard à la batterie), on n’en est pas fatigué.

Car ce serait comme se lasser de mauvaises humeurs (mauvaises mais formidables) et nier que certaines d'entre elles font beaucoup de bien. La fureur de ce disque est à leur image : les musiciens se battent et il pleut des coups durs. Le trombone se plaint et la batterie s’acharne. Les larsens de Rivière font tâche dans le free rock mais les taches sont belles et le free rock en sort vainqueur.

En vérité, Tankj est une fanfare dont les membres s’éparpillent au moindre coup de sifflet (comprendre : au moindre larsen). Lorsqu’ils se retrouvent, ils s’affrontent jusqu’à ce que retentisse un nouveau coup de sifflet : ces sauvages respectent au moins ce code-là.

Tankj : Puissance 36KW (Bloc Thyristors / Metamkine)
Enregistrement : 2007. Edition : 2010.
LP : Puissance 36KW
Pierre Cécile © Le son du grisli

4 juillet 2011

Charlie Morrow : Toot! (XI, 2011)

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Comme c’est agréable de faire la rencontre fortuite d’un artiste multicarte doté d’un sacré talent de compositeur. L’occasion nous est donnée par la sortie d’un triple CD sur le label Experimental Intermedia (XI), Toot!, qui contient des œuvres  sonores que Charlie Morrow a conçues entre 1957 et 2007.

Il y a de tout ou presque sur Toot! Et il y en a pour tout le monde. Par exemple des oiseaux électroniques qui piaffent à Central Park, des vieilles boîtes à musique, des collages de bande-son cinématographiques (la voix de Marilyn encerclée par les violons), des mélodies mélancoliques, des chansons de synthèse… Toutes les pièces servent un concept qui tient plus ou moins la route – c'est-à-dire qui réussit (ou non) à faire coller une belle forme sur une belle idée.

Tout ça n’est que poésie, me direz-vous… Accepté, encore que Morrow est capable de s’attaquer à des projets monumentaux, comme Choral Bounce (qui fait penser à Palestrina ou Eleni Karaindrou), Book of Hours of Catherine de Clèves (une étonnante évocation du XVIe siècle français) et surtout la série de Wave Music (qui évoque quant à elles Penderecki ou Zbigniew Preisner). C’est dire que cette anthologie est foisonnante, et que tout un chacun mérite de croiser un jour la route de Charlie Morrow, inoubliable poète des sons. 

Charlie Morrow : Toot! (XI Records)
Enregistrement : 1957-2007. Edition : 2011.
CD1 : 01/ Central Park 1850 02/ Breath Chant 03/ Windsong 04/ Very Slow Gabrieli 05/ Marilyn Monroe Collage 06/ Late Afternoon Chant – CD2 : 01/ Central Park 2007 02/ Chorale Bounce 1 03/ Chorale Bounce 2 04/ Wave Music for 30 Harps 05/ Wave Music for 40 Cellos 06/ Toot 'n' Blink Chicago 07/ A Future Harvest – CD3 : 01/ Book of Hours of Catherine of Cleves 02/ Feather
Héctor Cabrero © Le son du grisli

20 juin 2011

Duncan, Goldsby, Tiemann : The Innkeeper’s Gun (Bass Lion, 2010)

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On aura le plus grand mal à raccrocher quelque lien ligettien ici (Ligeti Split). De même, on s’avouera impuissant à commenter une improbable version du Paparazzi de Lady Gaga. Et on s’inquiéterait presque de ce très très grand écart.

On dira donc du trio de Jason Duncan (saxophone alto), John Goldsby (contrebasse) et Jason Tiemann (batterie) qu’il organise un jazz vif à défaut de vibrant. L’incisif vibrato du saxophoniste, le liant indiscutable du contrebassiste, les arythmies sanguines du batteur ne sont pas à sous-estimer et l’auditeur pourra y prendre quelque (réel) plaisir. Mais pour le grand frisson…

Jacob Duncan, John Goldsby, Jason Tiemann : The Innkeeper’s Gun (Bass Lion)
Enregistrement : 2009. Edition : 2010.
CD : 01/ Jim Henson 02/ Ligeti Split 03/ Paparazzi 04/ More Than Something 05/ The Innkeeper’s Gun  06/ Never Come Back To Me 07/ Neda 08/ Juan in the Basement
Luc Bouquet © Le son du grisli

16 juin 2011

Sophie Agnel, Bertrand Gauguet, Andrea Neumann : Spiral Inputs (Another Timbre, 2011)

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N’en déplaise à la coquille de couverture, n’est pas Sprials qui veut. Quatre Spiral le prouvent, dans lesquelles se sont engouffrées Sophie Agnel (piano), Andrea Neumann (cadre de piano et électronique) et Bertrand Gauguet (saxophones alto et soprano).

Dans un espace sonore préparé par Benjamin Maumus, le trio fait preuve de patience dans son projet musical : avant l’élévation, et donc l’allumage précipité à force d’allers et venues sur cadre et sous écho, il y a des graves et des crépitements. En vol, les expressions doivent encore faire avec autant ou presque de discrétions, sur le qui-vive pour éviter les fautes intentionnelles ou ne pas révéler de vérités trop évidentes.

Ensuite alors, les insistances : une note à la gauche du clavier qu’Agnel se prend à harceler, des souffles en saxophones qui suivent des trajectoires brèves ou qui vocifèrent pour être sectionnés menus, une rumeur-acouphène qui, malgré sa discrétion, tient bon devant les pratiques tumultueuses ou les insinuations perçantes. A la fin, la tension dramatique retrouve même le chemin du rythme. 

EN ECOUTE >>> Spiral Inputs (extrait)

Sophie Agnel, Bertrand Gauguet, Andrea Neumann : Spiral Inputs (Another Timbre / Metamkine)
Enregistrement : 2008-2010. Edition : 2011.
CD : 01/ Spiral #1 02/ Spiral #2 03/ Spiral #3 04/ Spiral #4
Guillaume Belhomme © Le son du grisli

15 juin 2011

The Magic I.D. : I'm So Awake / Sleepless I Feel (Staubgold, 2011)

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On gardait un bon souvenir de Till My Breath Gives Out, le premier album de The Magic I.D. Ce souvenir était-il trop bon ? Et deuxième question : ce souvenir aurait-il pollué l’écoute d’I’m So Awake / Sleepless I Feel ?

Les choses commençaient pourtant bien. Elles s’appelaient (s’appellent encore, d’ailleurs, pour ceux qui auront le courage...) Atmospheres of a Beginning. Une folk lo-fi, noueuse, dissonante, et deux voix (Christof Kurzmann et Margarteh Kammerer) qui se chevauchent joliment… Après ça, des atmosphères qui se suivent sans se ressembler (entre pop et expérimental) mais qui déclinent, il faut bien le dire. Les rythmes sont décalés et jurent avec le parti pris de la production : une boîte à rythme rappelle Momus, la mollesse de Kurzmann rappelle celle de David Byrne… Tant de lourdeurs qu'après Eric Kicks le disque coule, et les clarinettes de Kai Fagaschinski et Michael Thieke n’y peuvent rien. Pire encore : tout à coup glapissent des chœurs niais, la voix maniérée de Kammerer devient insupportable, la guitare se la joue demi-ukulélé rébarbatif alors que les compositions brillent déjà par leur non-originalité (celle-ci a l’avantage de trouver une catégorie dans laquelle ranger la musique de The Magic I.D. : « néo-folk, barbes & robes à fleurs »).

Bref, on l’aura compris, l’expérimentation n’est que de façade, et même branchouille de bon ton. Le disque qui avait commencé sur un air de Mark Hollis finit sur des arrangements que ne renierait pas la paire d’idiotes réunies  sous le nom de Brigitte. Oserais-je écrire que, chez Kurzmann & associés, la magie a déserté l’idée ? 

The Magic I.D. : I’m So Awake / Sleepless I Feel (Staubgold)
Edition : 2011.
CD : 01/ Atmospheres Of A Beginning 02/ My Hands 03/ Eric Kicks 04/ Children's Tale 05/ In My Dreams 06/ Weary 07/ Something 08/ Mambo 09/ Liebeslied 10/ Feels Like An Ending
Pierre Cécile © Le son du grisli

15 juin 2011

Giacinto Scelsi : The Viola Works (Mode, 2011)

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Le neuvième volume de la série The Scelsi Edition (Mode Records) renferme des pièces pour violon et violoncelle écrites par Giacinto Scelsi. Ce sont Vincent Royer (pour le violon) et Séverine Ballon (pour le violoncelle) qui s’y attaquent.

Ballon n’intervient qu’à mi-chemin, elle interprète en compagnie de Royer les trois temps d’Elegia per Ty. Son instrument anime superbement une musique de chambre qui nous parle d’ondines qui, malgré leurs traits fins et racés, s’agacent du va-et-vient des deux archets.

Avant et après ce duo, Royer délivre seul les messages de Scelsi. Des messages d’un autre temps, aux timbres mystérieux. Maigrelet, l’archet fait par exemple entendre d’autres voix que celles du violon sur Xynobis où l’on croit entendre des joueurs de zournas. Indécis, il redessine la partition de Manto et où il se mêle à la voix du violoniste.

L’orientalisme de Scelsi est toujours fragile et il arrive, comme sur Coelocanth et Three Studies, qu’il parte en fumée sous l’action de feux follets. Ce qu’ont bien compris Vincent Royer et Séverine Ballon, c’est que les incartades bouleversantes du compositeur sont faites de désaxements plus que de lyrisme ou de romantisme ultramoderne. Et que sa spiritualité s’embarrasse moins de verticalité que de courbes stupéfiantes.

Giacinto Scelsi : The Viola Works (Mode / Amazon)
Edition : 2011.
CD : 01-03/ Manto 04-06/ Coelocanth 07-09/ Elegia per Ty 10-12/ Three Studies 13-15/ Xnoybis
Héctor Cabrero © Le son du grisli

10 juin 2011

Valerio Tricoli, Thomas Ankersmit : Forma II (Pan-Act, 2011)

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Synthétiseurs, guitares, saxophone alto, walkmans et enceintes, enregistreurs et ordinateur : ce sont-là les instruments de Valerio Tricoli et Thomas Ankersmit. A Berlin où ils sont installés, ils ont peut-être sucé et resucé la substantifique moelle d’une musique électronique éclatée, d’une improvisation réductionniste et d’une noise électrisée.

C’est ce que suggère en tout cas Forma II : ces plages où l’on trouve des grillons buzzophages grouillant en centrale électrique (Plague #7) ou des fantômes-aimants qui parlent presque comme vous et moi (Hunt). Mais Forma II, c’est aussi une ambient qui plane sur les cimes (Brent Mini) et de la drone ascendante qui fantasme une collaboration entre La Monte Young et Urban Sax (Takht-e Tâvus). C’est dire que l’écoute de Forma II est un conseil que je vous donne, parce que ce serait dommage qu’il vienne grossir les stocks déjà débordant de trésors cachés.

Valerio Tricoli, Thomas Ankersmit : Forma II (PAN-ACT / Metamkine)
Enregistrement : 2008-2010. Edition : 2011.
CD : 01/ Zwerm voor Tithonus 02/ Brent Mini 03/ Hunt 04/ Plague #7 05/ Takht-e Tâvus
Pierre Cécile © Le son du grisli

7 juin 2011

Muhal Richard Abrams : SoundDance (Pi, 2011)

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Un double CD pour ne pas oublier Muhal Richard Abrams, membre fondateur de l’AACM et pianiste trop discret.

Avec le saxophoniste ténor Fred Anderson, décédé quelques mois plus tard et dont voici sans doute le dernier enregistrement, les idées fusent, le répit n’existe pas. On pourrait parler d’une course-poursuite entre ténor et piano mais ce serait bien trop réducteur. Car les deux musiciens s’écoutent et réagissent spontanément aux propositions de l’autre. Et surtout, développent sans zapping ni cassure. Et ce que l’on a souvent reproché à Fred Anderson, à savoir sa solitude de coureur de fond, s’en trouve balayé d’un revers d’anche ici. Contre-points déliés, lyrisme assumé, maîtrise des langages ; autant de moments forts contenus dans ces trente-huit minutes de troublante beauté.

Avec George Lewis, ce sont d’hirsutes petits lutins qui s’échappent de la boite à electronics. Face à ces diablotins de peu d’évidence, le pianiste – en quelque sorte, laissé seul maître à bord –  convoque échos, espaces, résonnances et fantaisies. En solo, il milite pour un enfer pavé des meilleures intentions, claironnant une inquiétude impie. Et quand le trombone de Lewis retrouve de sa superbe, le voici ravi de l’aubaine : le dialogue reprend ses droits et toutes les géographies-géométries sont, à nouveau, possibles. Et on s’y engouffre avec délectation.

Muhal Richard Abrams : SoundDance (PI Recordings / Orkhêstra International)
Enregistrement : 2009 & 2010. Edition : 2011.
CD1 : 01/ Focus, ThruTime… Time Part 1 02/ Part 2 03/ Part 3 04/ Part 4 – CD2 : 01/ SoundDance Part 1 02/ Part 2 03/ Part 3 04/ Part 4
Luc Bouquet © Le son du grisli

6 juin 2011

Ignaz Schick, Dawid Szczesny : Live In Geneva (Zarek, 2011)

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Une nuit de novembre 2008 à Genève, on l’imagine déjà imprégnée des premiers frimats hivernaux. Un lieu étroit et pittoresque (Cave12 / L'écurie) fréquenté ce soir-là d’esprits dévoués à la cause electronica – nombre d’entre eux doivent être fans des productions Crónica. Un duo germano (Ignaz Schick) - polonais (Dawid Szczesny) en performance live intégrale, consécutive à leur début The View Underneath échafaudé sur le label NonVisual Objects quelques mois plus tôt.

Cinq titres joués à coup de turntables, gongs, laptop, arcs et boucles, voyage fantasmagorique où Z’ev approcherait @c – à moins que ce ne soit Figueras, Toop & Burwell. Un surprenant échantillonnage sonore – où l’abstraction devient concrète, alors que, peut-être, le palpable incandescent s’effrite en un éther industriel, cherchez l’interstice – tout est toujours question d’ouverture sur l’au-delà. Peuplé d’instants graves, agité de peurs ancrées dans nos instincts primitifs, affrontant les Zoroastre modernes dissimulés dans un monde numérisé – il n’est pour autant nullement déshumanisé.

Appliquez les sous-couches bruitistes en siphonnant une liberté post-free jazz, imprégnez-vous d’une tentation expérimentale qui n’alourdit jamais le propos, particulièrement sur le Movement 4, digne des plus belles heures de l’officine viennoise Mosz. Laissez poser le tout, quelques nuits rêvassées durant, l’effet durable est garanti – pour une redécouverte permanente de saveurs assumées et sans complexes.

Ignaz Schick, Dawid Szczesny  : Live In Geneva (Zarek)
Enregistrement : Novembre 2008. Edition : 2011.
CD : 1/ Movement 1 2/ Movement 2 3/ Movement 3 4/ Movement 4 5/ Movement 5
Fabrice Vanoverberg © Le son du grisli

1 juin 2011

Interview de Rafael Toral

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Guitariste qui, pour être beaucoup sorti des cordes, a fini par échapper aux sept guitares, Rafael Toral joue ici l’hypothétique huitième prêt à en découdre. Notamment au son des nouvelles preuves qu’il donne de son inventivité sur deux éléments discographiques de taille : troisième Space Elements de son Space Program et Wigry de MIMEO (groupe dans lequel il côtoie… Keith Rowe). Voici donc la boucle bouclée.

L’un de mes premiers souvenirs de musique, c’est Jimmy Page qui imite l’avion sur Led Zeppelin III. Je me doutais bien que c’était une imitation mais je n’avais aucune idée de ce que c’était vraiment, ce n’est que plus tard que je me suis rendu compte qu’il se servait d’une guitare pour faire ça. Je devais avoir trois ans. J’ai grandi avec la musique des Beatles, de Pink Floyd, de Janis Joplin

Qu’est-ce qui t’a amené à la musique ? J’ai décidé d’être musicien à l’âge de 16 ans environ. J’étais fasciné par la faculté qu’a la musique de transmettre des émotions abstraites. Je voulais atteindre ce but, toucher à ça, trouver en tout cas le moyen de m’y investir. J’ai par la suite découvert qu’il y a un moyen de rentrer en contact avec l’humain, qu’une essence spirituelle nous transcende… C’est comme toucher les étoiles, un sens du divin… 

Quel a été ton premier instrument et les premiers musiciens qui ont pu t'influencer d'une manière ou d'une autre ? Ca a été la guitare acoustique. Je reprenais les chansons des Beatles à l'âge de 12 ans. Et puis j'ai découvert la guitare électrique, ensuite la batterie et les percussions. Mais quand j'ai pris cette décision de devenir musicien, au début des années 80, j'écoutais des groupes comme Cocteau Twins, Bauhaus. Ensuite, je me suis intéressé à Brian Eno, Alvin Lucier, John Cage, et encore après My Bloody Valentine et Sonic Youth. Avec The Space Program, les choses ont changé et j'ai bien peur de ne plus subir d'influences…

Justement, comment décrirais-tu cette évolution qui t'a conduit de premiers disques aux couleurs noise / ambient à ce concept de Space Program que tu qualifies toi-même de « post-free jazz electronic music » ? Avant tout, ce n'est pas vraiment une « évolution ». Ce serait plutôt un changement radical - ces jours-ci, nous avons d'ailleurs besoins de beaucoup de changements de la sorte. Ensuite, s'il est une chose contre laquelle je me bats, ce sont mes propres limites. Il y a deux raisons qui expliquent pourquoi j'ai opéré ce changement. J'étais d'abord conscient d'avoir fait ce que je pouvais faire de mieux dans le domaine de l'ambient et du drone avec la sortie de Violence of Discovery and Calm of Acceptance. Je savais que j'allais commencer à me répéter ou à user d'un vocabulaire arrêté, confortable. La seconde raison, c'est que je trouvais que les travaux d'ambient que je signais étaient une expérience d'immersion dans un environnement-bulle et il fallait que j'en sorte. Le monde nous donne assez de raisons d'être inquiet, alors j'ai réfléchi à une approche musicale plus appropriée au monde d'aujourd'hui, qui serait plus sensible, plus à l'écoute et aussi directe et libre.

Quelle a été l'influence de Sei Miguel dans l'élaboration de ce concept ? Sei Miguel est un musicien extraordinairement subtil. Il a compris il y a très longtemps qu'il devait diriger d'autres musiciens en se passant des systèmes de notation classique. Il a donc inventé son propre système, débarrassé de notes et dans lequel il utilise des formes de sons. Grâce à ça, il peut travailler à partir de n'importe quelle source sonore. Je joue dans ses groupes depuis 1993 et ses méthodes m'ont toujours fasciné. A tel point que, quand j'ai commencé à penser The Space Program, j'ai décidé d'adapter son système à mes travaux électroniques, à ma pensée et à ma pratique. Mon système est donc un dérivé de celui de Sei Miguel. Ses conseils et sa sagesse ont joué un grand rôle dans le développement du Space Program

En quoi consiste-t-il, maintenant ? The Space Program part d'une idée simple qui consiste à établir des manières de jouer de la musique électronique selon des valeurs qui trouvent leurs origines dans le jazz. Enfin, raconté comme ça, c'est très simplifié, alors qu'en réalité ça commence à devenir assez complexe. Il s'agit de repenser l'interprète, l'instrument et le moment musical. Pour ce qui est du musicien, il s'agit de développer une approche assez physique, gestuelle, des instruments électroniques, et de prendre en compte la notion de phrasé (qui vient du jazz et est absente de la plupart des disques de musique électronique) et quelques autres critères qui aident à la décision. Pour ce qui est des instruments, ce sont des objets faits sur-mesure, qui peuvent difficilement s'accorder avec le système occidental de notation  mais couvrent un large spectre sonore (ce qui est cette fois assez typique de la musique électronique) et obligent à faire avec l'indéterminisme. J'ai parlé plus tôt de « liberté » : jouer de ces instruments donne l'impression d'être le plus libéré possible, la musique que je joue ces jours-ci est libre de ce point de vu là. Si on prend en compte la durée, la structure phrasée et la manière dont les micro et macro formes sont liées, chacune des décisions, chaque seconde qui passe, a une influence sur la forme générale de la performance. A mesure que tu joues, tu révèles une structure de plus en plus large et chaque changement dans ton jeu fait office de décision compositionnelle.

Quelle est alors la place laissée à l'improvisation dans ce système ? J'ai choisi de travailler en respectant un système parce que cela me permet de développer ma pensée de compositeur. Ce n'est pas de l'improvisation libre, j'appelle cela de l' « improvisation systématisée ». « Improvisation » est un terme retors qui implique une prise de décisions sur l'instant. L'improvisation pure est donc une question de problèmes qu'il faut résoudre. Si tu joues de la guitare et que tu casses deux cordes, tu fais face à un problème et tu dois improviser, c'est-à-dire trouver une solution en périphérie de ce problème. Les musiciens de jazz appellent improvisation bien autre chose : c'est leur habilité à prendre des décisions créatives dans le cadre d'un système. Ce qu'on appelle les improvisateurs libres font de même, si ce n'est qu'ils le font hors de tout système. Ma façon de faire à moi se rapproche de celle des musiciens de jazz… J'espère avoir répondu à la question…

Je crois me souvenir que tu t’es demandé un jour comment il était encore possible de faire de la musique après le free jazz… La musique en générale et le jazz en particulier a évolué de nombreuses et intéressantes façons depuis le free jazz. Quand j’ai commencé à regarder en arrière pour trouver une ascendance à mon Space Program, j’ai réalisé que je me trouvais à la croisée des chemins du jazz et de l’électronique. Puisque je sortais des sons étranges de mes machines, je ne pouvais me rattacher à l’histoire du jazz (en termes de culture musicale et de technique) et je ne pouvais pas non plus me rattacher à l’histoire de la musique électronique, qui a évolué selon des préceptes qui m’attirent assez peu (recherches sonores, complexité, composition envisagée comme produit…), moi qui suis plus intéressé par la simplicité et le phrasé dérivé du jazz. Le free jazz a été une référence-clef parce que le temps y est ouvert et flexible. Alors, j’ai imaginé un développement historique qui n’a jamais eu lieu, un point de passage entre free jazz et électronique à la toute fin duquel je pourrais trouver ma place. J’ai appelé ça « post-free jazz electronic music » parce que ce concept doit aussi à des développements musicaux plus récents et bien qu’il ne contienne pas forcément en lui ce sens de l’urgence propre au free jazz.

Il me semble que ta musique a aussi à voir avec le format chanson… En un sens, oui. Le phrasé te ramène en effet à une sorte de chanson. Il s'agit d'inventer une ligne mélodique continue. Une ligne de son comme une ligne de pensée.

A l'écoute des différents volumes de Space Elements, on peut t'imaginer évoluer en aires de jeux constructivistes. Ta pratique musicale est-elle à ce point ludique ? Non, il n'y a aucun jeu du tout… Je suis très précautionneux lorsque j'arrange et compose (Sei Miguel est un vrai maître dans ce domaine), en conséquence les sons autant que leurs structures sont pensés pour aller ensemble de manière très transparente, sans quoi tout cela ne tiendrait pas la route… Il doit absolument y avoir une structure quelconque, ou une construction si tu préfères, tous les volumes du Space Program sont conçus de cette manière.

Penses-tu que parler ou écrire à propos de musique peut servir à sa compréhension ? Oui, bien sûr. Mais pas toujours : dans certains cas, la musique est de meilleure expérience lorsqu'on ne cherche pas à la comprendre. Mais je ressens le besoin de clarifier les choses pour me rendre compte où j'en suis, et ce n'est pas simple à saisir puisque j'ai en un sens changé les valeurs de la musique. En règle générale, tu apprécies des genres de musique en fonction de critères : grindcore, onkyo, improvisation, delta blues, fado, chacun de ces genres a ses valeurs et ses références. Certaines personnes peuvent être déboussolées (et parfois découragées) lorsqu'ils écoutent ma musique s'ils se réfèrent aux critères de la musique électronique. C'est que je n'y fais plus référence, je n'en suis plus là et me rapproche davantage des valeurs du jazz. Ainsi, ma musique sera certainement mieux appréciée par des amateurs de jazz. Ceci étant, ce que j'essaye réellement de faire est de la musique qui puisse être appréciée en tant que pure music, détachée de tous genres, attentes ou références…

Rafael Toral, mai 2011.
Guillaume Belhomme © Le son du grisli

31 mai 2011

AMM : Generative Themes (Matchless, 1982)

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L’AMM en place sur l’enregistrement studio daté de 1982 qu’est Generative Themes est ce trio que composent John Tilbury, Keith Rowe et Eddie Prévost. L’improvisation génèrera quatre Generative Theme – la réédition sur CD en consignera un cinquième, né d’un concert donné l’année suivante à Zagreb.

La pochette – réutilisation par Keith Rowe d’un dessin de Cornelius Cardew – pourrait prévenir du jeu d’imbrications à y trouver. L’improvisation n’est pas faite de perspectives individuelles accumulées mais d’un savant partage, d’un partage devenu naturel à force d’avoir été interrogé, d’interventions et de séquences prêtes à transcender le vocabulaire commun. Les symboles de celui-ci ne sont plus directifs, les signes qu’on remarque sont la marque de fabrique d’une cohérence collective.

A l’oreille, un gamelan miniature compose avec l’écho et le tumulte, caresse ou frotte ou taquine un lot de cordes arrangées en mobiles. De zones de perturbation sortent des voix innombrables : le poste de radio de Rowe longtemps l’éloigne des cordes : il y fait œuvre d’impertinences et de discrétion. Et puis arrive le temps des clusters et des coups appuyés, le guitariste gratte et érafle, joue avec l’électricité et les effets. Le climat est à l’orage et cet orage est le sujet du jour et d’importance.

AMM : Generative Themes (Matchless)
Enregistrement  1982-1983. Edition CD : 1994.
CD : 01/ Generative Theme i 02/ Generative Theme ii 03/ Generative Theme iii 04/ Generative Theme iv 05/ Generative Theme v
Guillaume Belhomme © Le son du grisli

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Cette chronique est tirée du deuxième hors-série papier du son du grisli, sept guitares. Elle illustre le portrait de Keith Rowe.

23 mai 2011

Joe Rigby : For Harriet (Improvising Beings, 2011)

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Découvrir aujourd’hui le soufflé agité de Joe Rigby n’est pas chose anodine. Ami et partenaire régulier de Milford Graves et Ted Daniel, ayant exercé des dizaines de métiers pour survivre et maintenant retraité, Joe Rigby appartient à la confrérie des grands convulsifs (Ware, Ayler, Gayle, Shoup…).

Le cri (For Harriet – part. 3) est là qui inonde le cercle. Tellement saillant et engagé qu’il éclipse parfois ses partenaires écossais (Calum MacCrimmon, Scott Donald, Billy Fischer). Ainsi, si saxophone sopranino et flûte s’entendent à merveille, le ténor de Rigby écrase quelque peu la cornemuse de MacCrimmon. Mais quel abatage, quelle soif de dire, quel souffle généreux et si peu dérangé, ici, par les changements rythmiques opérés par batteur et percussionniste ! Des longueurs certes mais une agréable découverte. A suivre…

Joe Rigby Quartet : For Harriet (Improvising Beings / Orkhêstra International)
Enregistrement : 14 & 16 novembre 2009. Edition : 2011.
CD : 01/ For Harriet Part 1 02/ For Harriet Part 2 03/ For Harriet Part 3
Luc Bouquet © Le son du grisli

20 mai 2011

Bill Gould, Jared Blum : The Talking Book (Koolarrow, 2011)

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The Talking Book est un CD qui ressemble à sa couverture : un terrain accidenté, un cimetière de références, un endroit étonnant où Bill Gould (Faith No More ??? Faith No More !) et Jared Blum ont planté leur tente.

Et lorsqu’ils en sortent c’est pour jouer une musique impossible à classer : un folk patraque, une ambient lo-fi, une space music tellurique ? Ici ou là, on croit reconnaître des influences (Suicide, Loren Connors, Ash Ra Templ…) sans savoir si Gould et Blum les ont un jour écoutées… Même si à la fin le duo s’essouffle un peu et donne dans un climat facile (à grand renfort de beatbox et de voix quasi ethniques), The Talking Book est une très belle surprise.

Bill Gould, Jared Blum : The Talking Book (Koolarrow)
Edition : 2011.
CD : 01/ Talking Book 02/ Sundown 03/ I Have a Secret to Tell 04/ Maxim 05/ Open Your Eyes 07/ Frequency 08/ Notes from the Field 09/ SKS 10/ The Fallen 11/ Talking Book II
Pierre Cécile © Le son du grisli

19 mai 2011

Edgar Varèse : Kontinent (Col Legno, 2011)

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Kontinent rassemble des œuvres qu’Edgar Varèse a écrites dans les années 20 et au début des années 30. Trois ensembles les interprètent : The Percussive Planet (dir. Martin Grubinger), Ensemble Modern Orchestra (dir. François-Xavier Roth) et ORF Radio-Symphonieorchester Wien (dir. Bertrand de Billy).

Sur ce CD-Kontinent, on retrouve l’essentiel des belles heures de la « production » varèsienne raconté par des exécutants d’une classe folle. Amériques d’excellente facture, les recherches sonores (la ville et ses bruits) et l’affront rythmique contrastent merveilleusement avec le Conseil des violons. Offrandes et son chant défragmenté servi par la soprano Julie Moffat. Hyperprism dramatique dans le beau sens du terme. Intégrales dont le chromatisme aveugle les musiciens et leur fait perdre la boussole.

Au début des années 30, Varèse commença à travailler à deux autres compositions rendues aussi : la messe noire d’Ecuatorial accompagnée par des ondes Martenot et Ionisation. Cette pièce pour percussionnistes exclusivement est jouée deux fois. Elle résume à elle seule les découvertes musicales que la fréquentation de tous les bruits du monde révélèrent à Varèse. C'est pourquoi ces sept plages forment bien tout un Kontinent à découvrir (si ce n’est déjà fait) mais surtout à explorer de fond en comble.

Edgar Varèse : Kontinent (Col Legno)
Edition : 2011.
CD : 01/ ionisation 02/ Offrandes 03/ Hyperprism 04/ Intégrales 05/ Ecuatorial 06/ Amériques 07/ Ionisation
Héctor Cabrero © Le son du grisli

17 mai 2011

Per Henrik Wallin, Sven-Åke Johansson: 1974-2004 (Umlaut, 2011)

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Trente années de collaboration entre Per Henrik Wallin (piano) et Sven-Åke Johanson (batterie, accordéon, trompette, voix) sont racontées dans un coffret qu’édite l’Umlaut Records de Joel Grip

Le premier des quatre disques est l’enregistrement le plus récent : duo évoluant en 2004 en compagnie du contrebassiste Joe Williamson. De Wallin, on célébrera les flottements élégants d’un pianiste revenu de soubresauts intempestifs et la retraite en phrases répétitives évoquant ici Monk, ailleurs Komeda. De Johansson, on notera la constance échevelée et ce goût des récits ponctués d’outrages.

Dix ans plus tôt, à Berlin, Wallin et Johansson dialoguaient déjà : veine cette fois taylorienne du jeu de Wallin, arpèges aussi véloces que sont appuyés les coups que Johansson porte à sa batterie. L’expressionnisme sorti du torrent, comme ce sera le cas en 1986 à Berlin encore : indéniable complicité filtrant – le son est ici « plus lointain » – de ballades défaites ou d’instrumentaux d’un cabaret déviant.

Si les enregistrements diffèrent, les quatre disques de ce coffret important soulignent la fougue additionnée de Wallin et Johansson et confortent les souvenirs que l’on gardait du trio du premier et des interventions du second, notamment aux côtés de Schlippenbach.

Per Henrik Wallin, Sven-Åke Johansson: 1974-2004 (Umlaut / Souffle continu)
Enregistrement : 1974-2004
CD1 : 01/ En Vals 02/ Sigge Fürst – CD2 : 01/ Biograf 02/ Roxy 03/ saga 04/ Teaterbio – CD3 : 01/ The Moon Says Good Night 02/ The Moon Continued 03/ Ungmön… (die eule) – CD4 : 01/ The Eel 02/ Get Hap 03/ The Swinging Policeman 04/ Romans
Guillaume Belhomme © Le son du grisli

3 mai 2011

Tony Marsh : Stops (Psi, 2010)

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Aurait-on oublié que l’improvisation à l’orgue est l’une des pratiques musicales les plus anciennes, qu’ici Veryan Weston réactiverait quelque évidence oubliée. Avec l’aide du batteur Tony Marsh (ce dernier signant seul le présent CD : comprenne qui pourra), Weston entame des cassures qu’il ne fixe jamais totalement. Activant l’immense soufflerie de l’orgue de l’église de St Peter (magnifique et ondoyante réverbération, intelligente et subtile prise de son), il ne s’égare que rarement, ramenant toujours son jeu dans les griffes-baguettes de son partenaire. Lequel partenaire, de rebonds de peaux en cymbales foudroyantes, offre un jeu délié, fourni et sans le moindre complexe.

Ici et pour conclure : un grondement commun, toujours concerté, parfois intense. Bref, un beau et vrai dialogue.

Tony Marsh : Stops (Psi / Orkhêstra International)
Enregistrement : 2009. Edition : 2010.
CD : 01/ Stop Time I 02/ Stop-Go 03/ Stop Off 04/ Glottal Stop 05/ Stop Time 2 06/ Stop Down 07/ Stop Out  08/ Stop Time 3 09/ Stop Thief 10/ Stop at Nothing 11/ Stop Press 12/ Stop Watch 13/ Stop Time 4 14/ Stop Short 15/ Full Stop
Luc Bouquet © Le son du grisli

10 février 2011

Anthony Braxton, John McDonough : 6 Duos (Wesleyan) 2006 (Nessa, 2010)

6slisSon rapport au vaste territoire braxtonien, John McDonough l’explique en quelques lignes : découverte au son de The Montreux/Berlin Concerts ; désertion immédiate ; retour progressif pour avoir emprunté quelques parcelles avoisinantes (lots Coleman et Dolphy) ; hommage enfin lorsque lui vient l’idée de s’attaquer à la Composition 103 du maître en compagnie de six autres trompettes, dont celle de Taylor Ho Bynum. Touché par l’attention, Braxton proposera à McDonough de s’essayer au duo : l’expérience date de 2006.

Sagement, McDonough refuse toute option rivale avec autant de force qu’il s’oblige à ne pas verser dans la déférence stérile : mieux encore, il décline la possibilité de trouver à dire à mi-chemin de l’une et de l’autre. Le secret du trompettiste est sans doute d’avoir su profiter de l’honneur qui lui a été fait pour ne pas s’en être seulement contenté : le temps de rendre trois compositions personnelles (Finish Line, Massive Breath Attack et Schizoid), Composition 168 de Braxton, Hail to the Spirit of Liberty de John Philip Sousa et enfin une grande improvisation, le trompettiste emboîte le pas à son partenaire : progresse avec autant de mesure que lui, et puis rend à l’unisson, accompagne en sourdine, encourage en dévot ou ponctue en fantaisiste.

A un Braxton volubile à l’alto, fécond et astucieux aux soprano et sopranino, McDonough répond au son de lignes longues et appropriées, de combinaisons sonores plus simples mais adéquates toujours, d’odes expressives renfrognées et de laisser-aller émancipateurs – dont profite beaucoup la marche de Sousa. Jusqu’au dernier souffle – exténuation faite possibilités musicales sur Massive Breath Attack –, John McDonough convainc qu’il n’est pas seulement venu allonger la liste longue des partenaires d’Anthony Braxton. En admirateur redevable mais non soupirant autant qu’en instrumentiste capable mais sans intention de chicaner, il a en effet réussi à gagner statut à part, supérieur.

Anthony Braxton, John McDonough : 6 Duos (Wesleyan) 2006 (Nessa / Instant Jazz)
Enregistrement : 2011. Edition : 2010 (selon le livret) / 2011 (selon le CD).
CD : 01/ Finish Line 02/ Improvisation 03/ Hail to the Spirit of Liberty 04/ Massive Breath Attack 05/ Composition 168 + (103) 06/ Schizoid
Guillaume Belhomme © Le son du grisli

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