Le son du grisli

Bruits qui changent de l'ordinaire

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Jazz en MarsA paraître : le son du grisli #5En librairie : Bucket of Blood de Steve Potts

Morton Feldman : Triadic Memories (Sub Rosa, 2011)

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Jean-Luc Fafchamps avait déjà enregistré Triadic Memories. C’était en 1990 et c’était déjà pour Sub Rosa. Cela l’empêchait-il d’y revenir ? Non bien sûr, surtout qu’il sert ici une partition corrigée, que l’on dit aujourd’hui plus fidèle. Et que cette nouvelle interprétation (2009) de l’œuvre de Feldman est ravissante.

La finesse du pianiste va comme un gant à ces structures érodées par la répétition, le balancement et aménagées en micro-cosmos. La réverbération arrondit encore les angles, tant et si bien que les figures sonores perdent l’équilibre. Elles entament une danse de désespoir. La chorégraphie s’invente dans l’instant et sa lassitude est synonyme de temps qui passe. Voilà pourquoi Fafchamps a bien fait de revenir à Triadic Memories dont Sub Rosa a soigné la mise en page.

Morton Feldman : Triadic Memories (Sub Rosa / Orkhêstra International)
CD : 01. Triadic Memories
Enregistrement : 2009. Edition : 2011.
Héctor Cabrero © Le son du grisli



Duncan, Goldsby, Tiemann : The Innkeeper’s Gun (Bass Lion, 2010)

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On aura le plus grand mal à raccrocher quelque lien ligettien ici (Ligeti Split). De même, on s’avouera impuissant à commenter une improbable version du Paparazzi de Lady Gaga. Et on s’inquiéterait presque de ce très très grand écart.

On dira donc du trio de Jason Duncan (saxophone alto), John Goldsby (contrebasse) et Jason Tiemann (batterie) qu’il organise un jazz vif à défaut de vibrant. L’incisif vibrato du saxophoniste, le liant indiscutable du contrebassiste, les arythmies sanguines du batteur ne sont pas à sous-estimer et l’auditeur pourra y prendre quelque (réel) plaisir. Mais pour le grand frisson…

Jacob Duncan, John Goldsby, Jason Tiemann : The Innkeeper’s Gun (Bass Lion)
Enregistrement : 2009. Edition : 2010.
CD : 01/ Jim Henson 02/ Ligeti Split 03/ Paparazzi 04/ More Than Something 05/ The Innkeeper’s Gun  06/ Never Come Back To Me 07/ Neda 08/ Juan in the Basement
Luc Bouquet © Le son du grisli


DM&P : Insular Dwarfism (Audio Tong, 2011)

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Paweł Dziadur explique dans un texte de quoi retourne ce « wave-attack improvisation software » qu’il a développé et dont il se servait récemment – ainsi que de synthétiseur, laptop, etc. – en friche industrielle en compagnie de deux saxophonistes : Slawomir Maler et Philip Palmer.

Le trio a pour nom DM&P et défend sur Insular Dwarfism une musique improvisée faite d’antagonismes porteurs. Les courts échanges contenus-là font état d’une coalition (celle, bien sûr, de deux ténors et d’un alto, aguerris sûrement par l’écoute de classiques du free jazz) en proie aux assauts électroniques divers et même originaux de Dziadur. La réverbération naturelle de l’ancienne usine dans laquelle ils prennent positions aidant, les trois musiciens parviennent à faire de leur joute forcée un recueil de pièces électroacoustiques affolées, et souvent saisissantes.

DM&P : Insular Dwarfism (Audio Tong)
Enregistrement : 2010. Edition : 2011.
CD : 01/ Sea Serpent Fiesta 02/ Trepanning for Dummies 03/ Glass of Water 04/ The Worm and A Dip Pen 05/ Medicine Man 06/ Power of Fool Bitch System 07/ Reason In Question 08/ Uv Mother DP 09/ Wok Wet to Sing
Guillaume Belhomme © Le son du grisli


Mem1, Stephen Vitiello : Age of Insects (Dragon’s Eye, 2011)

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J’imagine Mark & Laura Cetilia (Mem1) faire la route de chez eux au studio de Stephen Vitiello. J’imagine le trio réfléchir à cet Age of Insects, aux moyens de concilier électronique, acoustique et field recordings. Après quoi, j’écoute ce qui est ressorti de leur collaboration.

Mis à part le violoncelle de Laura Cetilia, on ne sait quels sont les instruments utilisés ici – la pochette du disque ne le dit pas. Un souffle chaud vibre, mais provient-il d’un orgue ou d’une flûte de cristal ? Des craquements dans l’atmosphère font que tout l’univers sonore vibre à son tour. Son arborescence est indescriptible, ce qui fait beaucoup de mystères. Beaucoup de mystères et beaucoup de beauté dont les conséquences sont indescriptibles.

Mem1, Stephen Vitiello : Age of Insects (Dragon’s Eye)
Enregistrement : 2009-2010. Edition : 2011.
CDR : 01/ Cascoplecia 02/ Ektattricha 03/ Vosila 04/ Protophasma 05/ Paleophaedon 06/ Monura 07/ Electrinocellia
Pierre Cécile @ Le son du grisli


Lawrence English, Stephen Vitiello : Acute Inbetweens (Crónica, 2011)

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Architecte majeur de la scène electronica des dix dernières années, l'Australien Lawrence English ne cesse de nous passionner, tant et plus, Qu'il aiguise ses lames de patron du label Room40 en hébergeur impliqué des excellent(issime)s DJ Olive, Tim Hecker et Tujiko Noriko, qu'il diffuse ses oeuvres frémissantes au contact des maisons 12K ou Touch, le musicien from Down Under colorie les brumes ambient souvent trop moroses d'une inventivité forçant le respect.

Aujourd'hui abrité dans la magnifique officine portugaise Crónica (Mathias Delplanque, Gintas K, Ran Slavin), le producteur aussie rejoint à distance l'Américain Stephen Vitiello en une collaboration transpacifique absolument splendide. Tout en démarrant sous des auspices familiers aux oreilles, à la condition expresse d'avoir fréquenté Taylor Deupree ou Christian Fennesz, Acute Inbetweens évolue très progressivement – lisez subtilement – vers une déclinaison amoureuse où la lenteur dévoile ses charmes inattendus.

Pièce maîtresse de l'ensemble, le second morceau Soft Plastic Shell s'imprègne d'une volupté sereine extrême-orientale, qui n'est toutefois jamais noyée dans des clichés zen pour touristes occidentaux en mal d'exotisme cheap. D’un tout haut niveau, la suite s’inscrit dans les mêmes traces. Nous les suivons langue pendue et pavillons grands ouverts.

Lawrence English + Stephen Vitiello : Acute Inbetweens (Crónica Electronica)
Edition : 2011.
CD : 01/ Christening the Blackbird 02/ Soft Plastic Shell 03/ La Voix est absente 04/ Tickled Inside 05/ Exposure in Relief
Fabrice Vanoverberg © Le son du grisli



Avram Fefer, Eric Revis, Chad Taylor : Eliyahu (Not Two, 2011)

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Ne peuvent s’oublier ici les glorieux (indépassables ?) exemples du passé. Mais faisons comme si… Un alto (qui se voudrait ténor) ou un ténor (encore plus aiguisé, celui-ci), une contrebasse (enveloppante et tournoyante), une batterie aux découpes franches… Soit Messieurs Avram Fefer, Eric Revis & Chad Taylor. Soit le jazz en sa formule saxophone-contrebasse-batterie. Et même, si pas facile, oublier les aînés…

Reconnaissons au trio de ce jour un appétit vorace. En un sens, les promesses contenues en début de thème sont tenues : le saxophone, après exploration aisée de l’harmonie, convulse avec talent ; contrebasse et batterie (félin percussionniste que ce Chad Taylor !) ne se détournent jamais du chemin choisi et la modestie n’est jamais de mise. Le jazz, toujours vivant, pourrait-on dire.

Avram Fefer, Eric Revis, Chad Taylor : Eliyahu (Not Two / Instant Jazz)
Enregistrement : 2010. Edition : 2011.  
CD : 01/ Song for Dyani 02/ Wishful Thinking 03/ Appropriated Lands 04/ Eliyahu 05/ Trued Right 06/ A Taste for Love 07/ Essaouira 08/ City Life 09/ Eliyahu tk. 2
Luc Bouquet © Le son du grisli


Sophie Agnel, Bertrand Gauguet, Andrea Neumann : Spiral Inputs (Another Timbre, 2011)

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N’en déplaise à la coquille de couverture, n’est pas Sprials qui veut. Quatre Spiral le prouvent, dans lesquelles se sont engouffrées Sophie Agnel (piano), Andrea Neumann (cadre de piano et électronique) et Bertrand Gauguet (saxophones alto et soprano).

Dans un espace sonore préparé par Benjamin Maumus, le trio fait preuve de patience dans son projet musical : avant l’élévation, et donc l’allumage précipité à force d’allers et venues sur cadre et sous écho, il y a des graves et des crépitements. En vol, les expressions doivent encore faire avec autant ou presque de discrétions, sur le qui-vive pour éviter les fautes intentionnelles ou ne pas révéler de vérités trop évidentes.

Ensuite alors, les insistances : une note à la gauche du clavier qu’Agnel se prend à harceler, des souffles en saxophones qui suivent des trajectoires brèves ou qui vocifèrent pour être sectionnés menus, une rumeur-acouphène qui, malgré sa discrétion, tient bon devant les pratiques tumultueuses ou les insinuations perçantes. A la fin, la tension dramatique retrouve même le chemin du rythme. 

EN ECOUTE >>> Spiral Inputs (extrait)

Sophie Agnel, Bertrand Gauguet, Andrea Neumann : Spiral Inputs (Another Timbre / Metamkine)
Enregistrement : 2008-2010. Edition : 2011.
CD : 01/ Spiral #1 02/ Spiral #2 03/ Spiral #3 04/ Spiral #4
Guillaume Belhomme © Le son du grisli


The Magic I.D. : I'm So Awake / Sleepless I Feel (Staubgold, 2011)

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On gardait un bon souvenir de Till My Breath Gives Out, le premier album de The Magic I.D. Ce souvenir était-il trop bon ? Et deuxième question : ce souvenir aurait-il pollué l’écoute d’I’m So Awake / Sleepless I Feel ?

Les choses commençaient pourtant bien. Elles s’appelaient (s’appellent encore, d’ailleurs, pour ceux qui auront le courage...) Atmospheres of a Beginning. Une folk lo-fi, noueuse, dissonante, et deux voix (Christof Kurzmann et Margarteh Kammerer) qui se chevauchent joliment… Après ça, des atmosphères qui se suivent sans se ressembler (entre pop et expérimental) mais qui déclinent, il faut bien le dire. Les rythmes sont décalés et jurent avec le parti pris de la production : une boîte à rythme rappelle Momus, la mollesse de Kurzmann rappelle celle de David Byrne… Tant de lourdeurs qu'après Eric Kicks le disque coule, et les clarinettes de Kai Fagaschinski et Michael Thieke n’y peuvent rien. Pire encore : tout à coup glapissent des chœurs niais, la voix maniérée de Kammerer devient insupportable, la guitare se la joue demi-ukulélé rébarbatif alors que les compositions brillent déjà par leur non-originalité (celle-ci a l’avantage de trouver une catégorie dans laquelle ranger la musique de The Magic I.D. : « néo-folk, barbes & robes à fleurs »).

Bref, on l’aura compris, l’expérimentation n’est que de façade, et même branchouille de bon ton. Le disque qui avait commencé sur un air de Mark Hollis finit sur des arrangements que ne renierait pas la paire d’idiotes réunies  sous le nom de Brigitte. Oserais-je écrire que, chez Kurzmann & associés, la magie a déserté l’idée ? 

The Magic I.D. : I’m So Awake / Sleepless I Feel (Staubgold)
Edition : 2011.
CD : 01/ Atmospheres Of A Beginning 02/ My Hands 03/ Eric Kicks 04/ Children's Tale 05/ In My Dreams 06/ Weary 07/ Something 08/ Mambo 09/ Liebeslied 10/ Feels Like An Ending
Pierre Cécile © Le son du grisli


Giacinto Scelsi : The Viola Works (Mode, 2011)

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Le neuvième volume de la série The Scelsi Edition (Mode Records) renferme des pièces pour violon et violoncelle écrites par Giacinto Scelsi. Ce sont Vincent Royer (pour le violon) et Séverine Ballon (pour le violoncelle) qui s’y attaquent.

Ballon n’intervient qu’à mi-chemin, elle interprète en compagnie de Royer les trois temps d’Elegia per Ty. Son instrument anime superbement une musique de chambre qui nous parle d’ondines qui, malgré leurs traits fins et racés, s’agacent du va-et-vient des deux archets.

Avant et après ce duo, Royer délivre seul les messages de Scelsi. Des messages d’un autre temps, aux timbres mystérieux. Maigrelet, l’archet fait par exemple entendre d’autres voix que celles du violon sur Xynobis où l’on croit entendre des joueurs de zournas. Indécis, il redessine la partition de Manto et où il se mêle à la voix du violoniste.

L’orientalisme de Scelsi est toujours fragile et il arrive, comme sur Coelocanth et Three Studies, qu’il parte en fumée sous l’action de feux follets. Ce qu’ont bien compris Vincent Royer et Séverine Ballon, c’est que les incartades bouleversantes du compositeur sont faites de désaxements plus que de lyrisme ou de romantisme ultramoderne. Et que sa spiritualité s’embarrasse moins de verticalité que de courbes stupéfiantes.

Giacinto Scelsi : The Viola Works (Mode / Amazon)
Edition : 2011.
CD : 01-03/ Manto 04-06/ Coelocanth 07-09/ Elegia per Ty 10-12/ Three Studies 13-15/ Xnoybis
Héctor Cabrero © Le son du grisli


Otherways and Free Space : Life Amid the Artefacts (Emanem, 2011)

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Peu à peu, grâce à Martin Davidson, se dévoile la grande histoire de l’improvisation made in England. En parallèle au Spontaneous Music Orchestra, John Stevens avait mis en place Free Space, groupe d’improvisateurs à géométrie variable (de six à douze musiciens). Outre le fidèle Trevor Watts (noter par ailleurs la présence de John Russell), s’y distinguait l’altiste de la « seconde génération » Herman Hauge, lequel allait créer Otherways autour d’un trio saxophone, contrebasse et batterie (Herman Hauge, Marc Meggido, Dave Solomon) + invités (ici Simon Mortimer, Nigel Coombes).

Ce sont ces deux formations que nous découvrons ici. Sérieuse et impliquée était la recherche de tous ces improvisateurs. Le jazz est absent de Free Space mais retrouve quelques-uns de ses arômes avec Otherways (Unamoured) ; la démarche radicale et collective des premiers s’opposant à celle, plus identifiable (un soliste et des accompagnants), des seconds. Ainsi l’alto d’Hauge brillait de mille feux, à mi-chemin des brûlants souffleurs de la new thing et d’un certain Evan Parker. Mais tout ceci était réversible et d’autres enregistrements le confirmeront sans doute. A suivre donc…

Otherways & Free Space : Life Amid The Artefacts (Emanem / Orkhêstra International)
Enregistrement : 1973 & 1984. Edition : 2011. 
CD : 01/ Intermediate 02/ Altitudes 03/ Unamoured 04/ Gesture 05/ Aranata 06/ Lucid 07/ Zeal
Luc Bouquet © Le son du grisli



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