Le son du grisli

Bruits qui changent de l'ordinaire


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Archives des interviews du son du grisli

P.O.P. : Täbriz (Monotype, 2013)

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Capitale de l'Azerbaïdjan oriental, la ville iranienne de Tabriz est notamment réputée pour ses tapis, tout comme Senneh et Kerman qui donnent leurs noms aux deux autres morceaux du CD du nouveau projet de Reinhold Friedl, P.O.P. (pour Psychology of Perception). La pochette persiste et signe, d’ailleurs : avec le bassiste (électrique) Hannes Strobl et le saxophoniste Hayden Chisholm, l’éclectique Friedl tapisse !

Doit-il pour autant renoncer à aller fouiller à l’intérieur de son piano pour confectionner son artisanat ? La réponse est non, évidemment, d’autant que Friedl et Strobl soignent comme dans une pouponnière les drones, les aigus, les murmures, les cordes presque muettes... Suffisamment développés, tous ces sons partent rejoindre Chisholm qui en usant d’une seule et unique note donne une forme à l’ensemble et même les transcende. La musique tout à coup se fait visible. Et en effet, le trio tisse un motif qu’il reprend avec concentration. A plat, l’abstraction de ses trois tapis sonores fait sens & bel effet.

écoute le son du grisliP.O.P.
Kerman

P.O.P. : Täbriz (Monotype)
Edition : 2013.
CD : 01/ Täbriz 02/ Senneh 03/ Kerman
Pierre Cécile © Le son du grisli



Jason Kahn : Things Fall Apart (Herbal International, 2013)

jaosn kahn things fall apart

Où il enregistra jadis Walcheturm – salle du même nom, à Zurich –, Jason Kahn est récemment retourné pour Things Fall Apart. Trois-cent-vingt mètres carré rien qu’à lui… ou presque, puisque la rumeur d’une manifestation en préparation dans la ville et celle d’un mariage célébré dans un restaurant proche bouleversèrent à la fois et ses attentes et ses projets.

Espérant pouvoir à un moment quand même disposer du silence (ce sera le cas sur Night), Kahn se souvient avoir lu Chinua Ahebe et décide, sous son influence, de laisser les bruits courir et puis d’en ajouter (voix, batterie, objets divers, micros et enceintes, radio…). Au premier doute succède ainsi un « laisser faire » qui pourrait s’inscrire dans le développement de son œuvre : passé de la batterie à l’électronique, Kahn pourrait-il envisager à l’avenir sa pratique instrumentale comme un simple marquage (de présence) par le son ? Simple hypothèse dont l’évidence perd en force à l’écoute de Things Fall Apart : quatorze pièces sorties du Walcheturm, c’est-à-dire d’un endroit où « tout » échappa à Jason Kahn ce 14 avril 2013.

S’il ne renonce pas à marquer son territoire, Kahn accepte de lui laisser une marge de manœuvre qui fera effet sur son expression : c’est alors comme si bruits de bouches et chants improvisés, vibrations (pas, chaises traînées au sol) et tremblements (solos de batterie), conversations attrapées au vol ou prières contrefaites, peu à peu le ramenaient au monde. Effaçant doutes et inhibition, l’astreinte commande ainsi une série de saynètes (défaites, nonchalantes, insouciantes puis affirmées) qui, même si parfois désarçonnantes, finissent par accorder une expression personnelle et particulière au monde (et non plus au seul espace) qui l’environne. Et c'est alors que le silence se fait.

écoute le son du grisliJason Kahn
Things Fall Apart

Jason Kahn : Things Fall Apart (Herbal International)
Enregistrement : 14 avril 2013. Edition : 2013.
CD : 01/ Catcher 02/ Im Raum 03/ Dreaming Of 04/ Message For 05/ We Fall 06/ Mornings 07/ Split Hum 08/ Calling 09/ Semblance 10/ An Arc 11/ Wait 12/ Speaker 13 13/ Last Drum 14/ Night
Guillaume Belhomme © Le son du grisli


Guido Möbius : Though The Darkness Gathers (Karaoke Kalk, 2013)

guido möbius though the darkness gathers

Paru voici un an, le quatrième album de Guido Möbius' Spirituals connait aujourd’hui une seconde vie – et la liste des remixeurs est de la plus haute volée, entre Senking (dont le nouvel effort est encensé ailleurs en ces pages) et Daniel Volcano The Bear Padden. A défaut de jouer au vain jeu des sept différences, d’autant que seuls six des neuf titres sont réinventés, chaque intervenant incruste son individualité à l’univers dadaïste du Colonais de Berlin.

Si les habituelles traces alla Felix Kubin ne subsistent plus qu’à doses réduites, les tendances rétrofuturistes de l’artiste allemand continuent de hanter en filigrane les versions de ses camarades de jeu. Parfois, l’ombre décadente assumée de Möbius demeure prééminente (le Judgement de Jason Forrest ou le Reign of Sweet Sin de Candie Hank), quelquefois on s’éloigne de son ombre (le très katebushien Godhead & Mix de Gangpol & Mit), toujours on reste bluffé par le sens inné de la dérision des intervenants, en un total et réjouissant lâcher-prise.

Guido Möbius : Though The Darkness Gathers - Spirituals By Guido Möbius Remixed (Karaoke Kalk)
Edition : 2013.
CD/LP : 1/ Senking – More Evil Ways 2/    Rotaphon – Lappland Schneit 3/ Gangpol & Mit – Godhead & Mix 4/ Jason Forrest – Judgment / Armageddon Version 5/ Candie Hank – Reign Of Sweet Sin 6/ Mesak – Babel In Port To Mesak 7/ Sick Girls – All Around Me Sick Everyday Mix 8/ Daniel Padden – Send The Ark
Fabrice Vanoverberg © Le son du grisli


Peter Lemer : Local Colour (ESP, 2013)

peter lemer local colour

Cette jeunesse britannique était sans peur, sans reproche et surtout sans frontière. Elle était accrochée au free jazz noir américain mais savait aussi s’en dégager. Sa mitraille était millésimée mais ne se perdait jamais en convulsions inutiles. Elle n’était pas avare de coulées brusques et de saxophones perçants. Elle ne trouvait pas ridicule cette caisse claire tapageuse, ces cymbales mal ordonnées. Mais elle savait aussi prendre quelques sentiers pacificateurs, contemplatifs. Elle savait jouer avec l’espace, pouvait prétendre à la sagesse et au retrait. Et se posait la question de l’avenir et de l’avenir des dissonances.

En 1966, Peter Lemer, Nisar Ahmad Khan, John Surman, Tony Reeves et John Hiseman enregistraient pour ESP, ce qui n’est pas rien. Certains se sont éclipsés, d’autres ont eu la carrière que l’on connaît. Reste cette œuvre de jeunesse qui, comme toute œuvre de jeunesse, reste imparfaite mais si juste dans ses éclats.

Peter Lemer Quintet : Local Colour (ESP / Orkhêstra International)
Enregistrement : 1966. Réédition : 2013.
CD : 01/ Ictus 02/ City 03/ Flowille 04/ In the Out 05/ Cramen 06/ Enahenado
Luc Bouquet © Le son du grisli  


Jean-Marc Montera : What’s Up? Femmes poètes de la Beat Generation (Signature, 2013)

What’s Up, le projet que Jean-Marc Montera (qui joua by the past on s’en souvient avec Moore et/ou Ranaldo) a monté en hommage aux « femmes poètes de la Beat Generation » vaut bien une légère infidélité (textuelle je précise) à Leah Singer ! Voilà ce qu’a dû conclure Lee Ranaldo (aussi fasciné que ses partenaires de SY par la Beat Generation) qui est avec Jean-François Pauvros, Noël Akchoté et Montera himself des quatre guitaristes du projet…

Anne Waldman, ruth weiss, Janine Pommy Vega, Hettie Jones, sont les quatre poétesses choisies, retranscrites et traduites dans un livret, et « lues » (ou récitées, jouées, surjouées, rendues…) par Sophie Gontier sur des improvisations des guitaristes et de Fanny Pacoud (violon), d’Ernie Brooks (l’ancien acolyte d’Arthur Russell à la basse électrique sur le CD2) et d’Ahmad Compaore (batterie). Un post-No Wave à la Branca ? Un rock de chambre illuminé ? Une ambient poétique ? Les trois, mon géRanal ! Dissipées les premières inquiétudes (hommage à la gente f., clins d’œil aux poétesses battantes, ode aux femmes beatues…), et si la lecture prend parfois trop de place, la musique est là, qui impressionne durement !  

Jean-Marc Montera : What’s Up? Femmes poètes de la Beat Generation (Signature)
Edition : 2013.
2 CD : CD1 : 01/ Drum Song 02/ Word 03/ Women in Black 04/ The Lie 05/ 2009 06/ Teddy Bears 07/ 1967 08/ Number Song 1 – CD2 : 01/ Jazz 02/ Anna Marie 03/ House Bound 04/ Two Hearts 05/ Living on Hair 06/ Train Song 07/ Sunrise Blue 08/ Number Song 2
Pierre Cécile © Le son du grisli



John Zorn, Thurston Moore : "@" (Tzadik, 2013)

john zorn thurston moore @

Si le septième et dernier morceau enregistré par John Zorn et Thurston Moore ce 17 février 2013 est dédié à Derek & Evan, on regrette que le souvenir des deux aînés n’ait pas davantage inspiré notre duo. Ainsi donc : on a beau prendre rendez-vous, attendre que son heure arrive, rien, même pas le caprice, n’oblige jamais la rencontre à faire date.

Six improvisations sur sept en donnent ici la preuve : de faux-départs multipliés en dérapages forcés et de structures osseuses en divagations hâves, Zorn (qui confond facilité d’invention et mièvrerie mélodique) et Moore (qu’on imagine partout en désœuvré assouvi) se reposent sur une audace d’hier, depuis reproduite à l’envi. Pour sortir un peu de l’empâtement, attendre la sixième plage : sous l’effet d’une guitare plus intrusive, Strange Neighbor finit par intéresser, à en devenir surprenante. Une improvisation sur sept, et encore… parce ce qu’elle fait seulement « mieux » que les six autres. Retombés sous l’unité, nous ne pouvons que déplorer le maigre rendez-vous.

John Zorn, Thurston Moore : “@” (Tzadik / Orkhêstra International)
Enregistrement : 17 février 2013. Edition : 2013.
CD : 01/ 6th Floor Walk Up, Waiting 02/ Jazz Laundromat 03/ Dawn Escape 04/ Her Sheets 05/ Soiled, Luscious 06/ Strange Neighbor 07/ For Derek And Evan
Guillaume Belhomme © Le son du grisli


Les femmes savantes (Olof Bright, 2013)

Regroupées depuis 2005 sous le nom de Femmes savantes (intitulé sur lequel l'auteur du livret s'essaie à gloser), cette formation féminine associe des musiciennes originaires d'Allemagne, de Suède et d'Argentine, résidant à Berlin et œuvrant tant dans le champ de l'improvisation ou de l'electronica que dans celui de la performance ou de la musique contemporaine.

Les huit pièces brèves (principalement enregistrées en 2011) qui composent ce recueil, servies par une prise de son impeccable, exposent et explosent l'orchestre, du quintet au solo, dans un esprit de « collectif », davantage que de groupe, où se partage un art musical assez fascinant. Installé dans une grande proximité avec l'instrumentarium, l'auditeur est placé au cœur d'agencements dynamiques fourmillant de détails et de vives combinaisons (timbres, textures mais également rythmiques à l'occasion utilement explicites) : chuintant, craquelé, poreux, le monde mouvant qu'élaborent ici Sabine Ercklentz (trompette), Hanna Hartman (objets amplifiés), Andrea Neumann (intérieur de piano, table de mixage), Ute Wassermann (voix) et Ana Maria Rodriguez (electronics) a de quoi passionner.

Les femmes savantes : Les femmes savantes (Olof Bright / Metamkine)
Enregistrement : 2006-2012. Edition : 2013.
CD : 01/ Schlund (quintet) 02/ Pruh 3 (trio) 03/ Swarm (solo) 04/ Dès (duo) 05/ LFS 5  (quintet) 06/ Breakfast with trumpet (duo) 07/ Small words (trio) 08/ Affinities (solo)
Guillaume Tarche © Le son du grisli


Klaus Filip, Dafne Vicente-Sandoval : Remoto (Potlatch, 2013)

klaus filip dafne vicente-sandoval remoto

Son goût pour le duo (Malfatti, Nakamura, Veliotis, et Blechmann en Taus), poussait récemment Klaus Filip jusqu’en bord de cuvette – le basson est celui de Dafne Vicente-Sandoval.  

Lorsqu’ils ne font pas acte de Remoto (soit : s’éloignent l’un de l’autre et aussi de l’auditeur) pour, en silence, reprendre leurs esprits, les musiciens l’imaginent tout autre, dessinant des parallèles dont la proximité fait naître des sonorités surprenantes. Au jeu des fréquences, larsens et graves opposés (Clair et Obscur dont se chargent à tour de rôle ondes sinus et basson), brise et haleine croisées, révèlent un paysage d’où la musique émane, insaisissable et prégnante : les bruissements y sont rivaux quand les drones refusent l’amalgame.

Serait-ce en présence de que Filip brillerait particulièrement ?  Revoir – refaire, voire –  l’espace à coups d’ondes portées qu’un instrument plus conventionnel modifiera à force de mesure concurrente ? Alors, Remoto serait un très bel exemple de ce que la méthode peut « donner ».

Klaus Filip, Dafne Vicente-Sandoval : Remoto (Potlatch / Souffle Continu)
Edition : 27 avril & 12 août 2013. Edition : 2013.
CD : 01/ Clauir 02/ Obscur
Guillaume Belhomme © Le son du grisli


Chris Watson : In St Cuthbert's Time / Geir Jenssen : Stromboli (Touch, 2013)

chris watson in st cuthbert's time

Quand on se promène au bord de l’eau, comme tout est beau, dixit Jean Gabin, qui avait omis d’y mentionner les chants des oiseaux et les embruns iodés. Qu’à cela ne tienne, un bon demi-siècle plus tard, le magnifique Chris Watson démontre une nouvelle fois qu’il est le maître des field recordings, ici captés sur l’île de Lindisfarne (alias Holy Island), tout au nord de l’Angleterre.

Lieu de vie au VIIe siècle d’un moine anglo-saxon qui donne son titre à cet In St Cuthbert’s Time, l’endroit se prête magnifiquement aux explorations naturalistes de Watson, tant sa biodiversité est rendue avec une précision sonore des plus stupéfiantes. Le résultat est d’autant plus magique qu’on imagine aisément le nombre d’heures passées à capter la sauvagerie marine des lieux, quatre saisons durant svp, pour mieux en retirer une moelle des plus substantielles, échelonnée sur quatre titres (un par saison) d’une quinzaine de minutes chacun. Hip hip hip Watson.

Chris Watson : In St Cuthbert’s Time (Touch / Metamkine)
Edition : 2013.
CD / LP : 01/ Winter 02/ Lencten 03/ Sumor 04/ Haerfest
Fabrice Vanoverberg © Le son du grisli

geir jenssen stromboli

A voir la pochette, on imagine mal Geir Jenssen se penchant sur le cas Stromboli au bord de son cratère. Or, au casque, on applaudit à la précision des allées et des venues des vents, des grippages et des bouillonnements, des explosions et des détonations…, précision qui a interdit toute version MP3 du disque. En temps réel, les deux faces du vinyle racontent la vie du bel endormi et son activité… débordante.

Geir Jenssen : Stromboli (Touch / Metamkine)
Enregistrement : 19 juillet 2012 (21H30). Edition : 2013.
CD / FLAC : A/ Stromboli B/ Stromboli Dub
Pierre Cécile © Le son du grisli


Chris Abrahams, Sabine Vogel : Kopfüberwelle (Absinth, 2012) / Chris Abrahams, Magda Mayas : Gardener (Relative Pitch, 2013)

chris abrahams sabine vogel kopfuberwelle

Enregistré pour l'essentiel en 2010, Kopfüberwelle donne à entendre Chris Abrahams à l'orgue auprès de la flûtiste Sabine Vogel – nouveau profil au tableau de chasse d'Abrahams, friand de réductionnistes de toutes espèces et même de toutes qualités.

Ce sont là six pièces – présentées dans le livret comme autant d'« Incantations-sounding improvisations » – dont on ne cessera d'interroger l'intérêt à la lumière des rapprochements opérés par les instruments ou au contraire des distances qu'ils s'obligent à garder. De drones hésitants en sifflements perturbateurs, orgue et flûte composent d'abord avant d'entamer un dialogue dont les découpes soulignent l'inconstance de deux inspirations. Chants en surimpression, jeux de questions-réponses, passables et rien de transcendant. La dernière pièce relève quand même le niveau : son nom est Companions for the River Journey, qui fut enregistrée en 2009. Surprise des régressions.

écoute le son du grisliChris Abrahams, Sabine Vogel
Companions for the River Journey

Chris Abrahams, Sabine Vogel : Kopfüberwelle (Absinth)
Enregistrement : 2009-2010. Edition : 2012.
CD : 01/ Roadless 02/ Handwritting 03/ Luftleere Räume 04/ Floating Head Over 05/ Auftauchend 06/ Companions for the River Journey
Guillaume Belhomme © Le son du grisli

chris abrahams magda mayas gardener

Loin des pièces sombres et mouvantes qu’ils ont, ensemble ou séparément, pris l’habitude de peindre, Chris Abrahams et Magda Mayas signent sur Gardener six improvisations heurtées. Sur et en pianos, harmoniums et clavecins, le duo multiplie les manières de faire pousser des sonorités qui peinent à l’harmonie, si ce n’est sur Surroundings et Remnant, justement parce qu’ils y retrouvent leurs habitudes : sombres, mouvantes.

Magda Mayas, Chris Abrahams : Gardener (Relative Pitch)
Enregistrement : 2009. Edition : 2013.
CD : 01/ Song of the Pylons 02/ The Changes Wrought by the Recurring Use of Tools 03/ Lichens 04/ Surroundings 05/ Ash Canopy 06/ Remnant
Guillaume Belhomme © Le son du grisli



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