Le son du grisli

Bruits qui changent de l'ordinaire

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Jazz en MarsA paraître : le son du grisli #5En librairie : Bucket of Blood de Steve Potts

Fred Frith, John Zorn: The Art of Memory II (Rèr Recommended - 2008)

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Sorti dans les années 1990 sur le label de Derek Bailey, le premier volume de The Art of Memory attendait une suite. Désormais publiée, celle-ci revient sur la pratique improvisée à laquelle s'adonnaient déjà dans les années 1980 John Zorn et Fred Frith (qui abandonne ici sa guitare pour une série d'instruments inventés). Stridents, les morceaux font autant référence au free jazz qu'au rock bruitiste de l'époque, mélangeant même l'une et l'autre influence avec une insolence rare. Pas toujours décisif, mais de nombreuses fois quand même.

CD: 01/ Heaven 02/ Wood 03/ Standard 04/ Wheel 05/ Painter >>> Fred Frith, John Zorn - The Art of Memory II - 2008 - Rèr Recommended. Distribution Orkhêstra International.



Omit : Interceptor (Helen Scarsdale, 2008)

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Des antipodes, Clinton Williams adresse au monde sous le nom d’Omit l’état d’avancement d’une manie qui consiste chez lui à enregistrer tout et rien au moyen de vieux magnétophones pour espérer en faire ensuite un peu de neuf ravissant.

Le premier disque d’Interceptor, d’installer une musique électronique à l’ambient ambitieuse, insistante quand elle n’oscille pas, qui ne se refuse pas l’évidence d’un développement vaste et convaincant. Plus expérimental, le second expose au contraire de faibles constructions rythmiques, timides propositions sans véritable désir de développement. Sous cloches, alors, des enregistrements auxquels on insuffle un peu de vie artificielle, sans grande chance de devenir rien d’autre qu’une proposition charmante de malentendu musical.

Omit : Interceptor (Helen Scarsdale Agency / Metamkine)
Edition : 2008. 
2 CD : CD1 : 01/ Disruptor 02/ DropSite 03/ LockNut Shadow 04/ Location Becon 05/ UNstable Rotor 06/ Lopper 07/ ReBiluDer Unmounted 08/ POD 4 Lander 09/ Blanker 10/ ReManagement System 11/ Soft Iron Core 12/ In Put Lander - CD2: 01/ Loop ReBounder 02/ DeKKcaPOD 03/ OutPut Bander 04/ SideBand 05/ Skimmer 06/ HorZtial Tracking SySem 07/ Transmitter LoGGer 08/ Drop PROcess Operater 09/ ToTal Point Failure 10/ Lander 11/ WaveForm Rider 12/ Rigged OutPut
Guillaume Belhomme © Le son du grisli 


Matthew Shipp: Right Hemisphere (Rogue Art - 2008)

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Prolongeant sa collaboration avec le saxophoniste Rob Brown en quartette – là, trouver aussi le contrebassiste Joe Morris et le batteur Whit Dickey –, Matthew Shipp enregistrait en 2006 Right Hemisphere, disque forcément intuitif, et puis : décisif.

Pour donner dans une noirceur inspirante, Shipp parvient dès le premier titre à éloigner son propos des tentations lyriques qui l’animent habituellement, aidé aussi par la forte présence de Brown, dont l’alto ne cesse de perturber des développements là justement pour cela. Sur Ice, le propos déjà anguleux de Shipp est ainsi interrompu par ses partenaires, qui donnent au pianiste autant d’occasions de chercher à s’en sortir autrement, d’inventer encore, voire : de laisser le champ libre à un trio qui le satisfait au point de lui laisser toute la place.

Une ballade traînante – The Sweet Science, pas à l’abri des effets du doute, elle non plus –, et une conclusion sur grand free peuvent refermer Right Hemisphere, désormais favori au titre de magnum opus de Matthew Shipp.

CD: 01/ Right Hemisphere 02/ You Rang 03/ Bubbles 04/ Ice 05/ Hyperspace 06/ Dice 07/ Incremental 08/ Falling In 09/ The Sweet Science 10/ Lava 11/ Red in Gray >>> Matthew Shipp - Right Hemisphere - 2008 - Rogue Art.


Yoshi Wada: The Appointed Cloud (EM Records - 2008)

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Après avoir s’être occupé de Lament For The Rise and Fall of The Elephantine Crocodile, EM Records réédite le troisième disque de Yoshi Wada – musicien ayant fait quelques voyages afin d’étudier avec LaMonte Young ou Pandit Pran Nath et intervenant depuis au moyen d’instruments qu’il invente.

The Appointed Cloud, de donner ainsi à entendre un exemplaire unique d’orgue imposant aux côtés de percussions et de trois cornemuses, dont celle de Wada. Quatre musiciens, donc, en charge des réponses à apporter aux caprices de la machine : d’une musique de gamelan désossée seyant à une atmosphère de fin de monde, s’extirpe un bourdon, puis plusieurs. Pièce improvisée de psychédélisme expérimental bientôt mise à mal par le grondement des tambours, qui inviteront – après avoir cédé à un minimalisme d’avant tempête – les musiciens à tout ensevelir sous un pandémonium d’exception.

CD: 01/ The Appointed Cloud >>> Yoshi Wada - The Appointed Cloud - 2008 (réédition) - EM Records. Distribution Metamkine.


L'oreille du voyageur. Nicolas Bouvier de Genève à Tokyo (Editions Zoé - 2008)

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Dans l'Usage du monde, son plus célèbre livre, l'écrivain en perpétuel voyage qu'était Nicolas Bouvier  parle de la musique comme d'un « sésame pour l'étranger : s'il l'aime, il aura des amis. S'il l'enregistre, tout le monde, même la police, s'emploiera à lui racoler des musiciens ». Alors, loin de sa Suisse natale, Bouvier use de son Nagra, heureux d'enregistrer ces peuples qui prennent un malin plaisir à bousculer les règles de la musique sérieuse et ordonnée que lui avait imposée son éducation bourgeoise : airs tziganes, polyphonies bulgares, folklores inespérés ou musique traditionnelle japonaise.

Rendant hommage à cette soif de musiques, L'oreille du voyageur, Nicolas Bouvier de Genève à Tokyo en consigne dans le même temps des preuves éparses : dans le livre, les précisions de musicologues au sujet des musiques lointaines que goûtait l'écrivain, la reproductions de quelques-unes de ses photographies – musiciens japonais ou afghans –, de notes furtives et de transcriptions de mélodies auxquelles il faut refuser le caractère insaisissable pour qu'elles puissent investir le champ des souvenirs ; dans un CD qui l'accompagne, l'intégralité d'une émission que lui avait consacrée la Radio Suisse Romande dans laquelle Bouvier évoque quelques vieux airs français autant que la musique du Turkestan chinois.

Passant au fil des témoignages de Belgrade à Kyoto, le lecteur suit le parcours d'un voyageur d'exception, en marche non pour conquérir ni profiter mais pour découvrir avec humilité : comptant pour cela sur une musique faite langage et outil de partage, qui l'intéresse davantage encore que l'écriture, les mots ayant déjà, écrira-t-il, « traîné partout ». Vérité qui n'empêche ceux des auteurs de L'oreille du voyageur de tourner joliment autour de Nicolas Bouvier avant que le silence – auquel l'écrivain, comme tout amateur véritable de musique, vouait un autre culte, écrit Anne-Marie Jaton – reprenne immanquablement le dessus.

Livre: Collectif (Projet initié par Hervé Guyader, textes de Laurent Aubert, Anne Marie Jaton, Nadine Laporte et Henri Lecomte) - L'oreille du voyageur. Nicolas Bouvier de Genève à Tokyo - 2008 - Editions Zoé. Distribution Harmonia Mundi.



Pit er Pat: High Time (Thrill Jockey - 2008)

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Depuis la sortie du dernier album de Pit er Pat, serait-il possible d'envisager que rien n'a avancé ? voire, que la médiocrité sur laquelle s'accordaient déjà les groupes pop sensés – et ensensés partout pour cela – ne rien lui sacrifier, est devenue plus qu'un lieu commun : le seul but à atteindre.

Depuis la sortie du dernier album de Pit er Pat, Pit er Pat lui même n'a guère avancé : avec High Time, redit les éléments d'une esthétique défendue plus tôt, qui a le rare mérite d'assumer une pratique instrumentale soupçonnable, voire, de compter sur sa gestuelle branlante pour s'en sortir vraiment. Pas de poses indépendantes prises comme les autres pour faire passer un non message, mais plutôt un véritable porté par quelques obsessions, de celles, rares, qui n'ont rien à craindre de l'absence de public.

Alors, Pit er Pat rejoue son folk angoissé et ses comptines sombres, tente d'aller voir ailleurs qu'en ses folies répétitives mais, sans y croire, se trompe et juge bon d'en garder la preuve, de la consigner sur disque ; et puis, anéantit en une rengaine à peine la morgue nihiliste d'une armée de post-rockeux hésitant où l'insolence bien trempée mais à vendre quand même de groupes minuscules, toutes provenances confondues, qui défilent, les uns après les autres, satisfaits de leur sort de produit du jour. La chronique d'High Time pourrait être la même que celle de Pyramids, il suffirait de changer les titres de chansons mis entre parenthèses. Et la conclusion, d'être la même aussi : y arriver.

CD: 01/ O in Vs etc. 02/ Evacuation Days 03/ Omen 04/ My Darkers 05/ Copper Pennies 06/ The Cairo Shuffle 07/ Creation Stepper 08/ Trod-a-Long 09/ The Good Morning Song >>> Pit er Pat - High Time - 2008 - Thrill Jockey.


John Eckhardt : Xylobiont (Psi, 2008)

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Admirateur de Iannis Xenakis, Morton Feldman ou György Ligeti, le contrebassiste John Eckhardt aborde sur Xylobiont son instrument en chercheur, et finit par mettre la main sur une série d’improvisations étonnantes.

Inquiet de mouvement malgré une apathie tentante, et puis, intéressé par la polyphonie, Eckhardt laisse lentement aller son archet, édifie une apaisante construction de pizzicatos ou use des ressemblances de dynamiques qu’il interroge avec les résultats possibles de pratiques électroniques minimalistes. Jouant avec les capteurs des micros de sa contrebasse, il amasse aussi quelques drones dont aurait pu plus aisément se charger un saxophone grave, ou tire d’un passage d’archet un maximum de couleurs sonores. De morceaux d’ambient en déconstructions, Eckhardt alterne enfin l’allure de sa démonstration, d’un bout à l’autre éloquente à en devenir indispensable.

John Eckhardt : Xylobiont (Psi / Orkhêstra International)
Edition : 2008.
CD : 01/ Back 02/ Mbhere 03/ Bruson 04/ Noo bag 05/ Filum 06/ TTzz 07/ Tenh 08/ Mob
Guillaume Belhomme © Le son du grisli


Frode Gjerstad: On Reade Street (FMR - 2008)

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Sur On Reade Street – enregistré à New York en 2006 –, Frode Gjerstad, William Parker et Hamid Drake remettent ça : improvisation dont l'imagination débordante de qui la mène aide à l'édification d'un free jazz ne s'interdisant ni recours au swing (Drake, en force sur The Street) ni subtiles digressions latines (The People).

A l'alto en ouverture et fermeture, Gjerstad passe à la clarinette sur The Houses, pièce à la noirceur instable changée bientôt en tranquilité infaillible, qui finit de diversifier le propos d'un échange toujours aussi – voire, plus – inspiré.

CD: 01/ The Street 02/ The Houses 03/ The People >>> Frode Gjerstad with William Parker & Hamid Drake - On Reade Street - 2008 - FMR.


Interview de François Carrier

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Après la sortie de l'excellent Within, qui suivit celle du non moins remarquable Kathmandu, le saxophoniste François Carrier se voit consacrer par le label Ayler Records une boîte digitale – épaisse de sept disques si l’auditeur tient à la matérialiser – dont l’intéressé confirme ici la sortie, tout en donnant au son du grisli des indices concernant sa pratique instrumentale et sa place dans le monde : au bout de l’improvisation de Carrier : la priorité de l’instant, et une esthétique à toutes épreuves.

... Mon premier souvenir musical, aussi étrange que cela puisse paraître, c’est le cœur de ma mère, in vivo. Très jeune, elle était musicienne dans l’âme, état qu’elle m’a rapidement transmis.  Elle écoutait les grands classiques comme les symphonies de Beethoven et la musique de Bach. Dans les années 60, elle nous jouait ses trente-trois tours de Charles Aznavour sur son stéréo. On peut dire que mon environnement était essentiellement constitué de musique de toutes sortes et de beau. Je suis pratiquement né en chantant, en dansant et en jouant. Singulièrement sensible et attentif à mon environnement dès ma venue au monde, j’ai tout de suite senti un appel sans trop savoir d’où il venait.  Et puis, un jour, la vie a décidée de mettre sur mon chemin un son de saxophone. Waw ! On peut dire que c’est la première fois de ma jeune vie que j’entrais en contact avec une émotion aussi profonde. L’émerveillement.  La même journée de 1968, je revenais de l’école primaire avec un saxophone. C’est là que ma belle musique a commencé.  Yves, le plus vieux de mes quatre frères, jouait aussi de la trompette. J’ai donc continué, bon gré mal gré, à jouer sans trop me soucier des genres ou des étiquettes. Un jour, au secondaire, un ami flutiste m’a donné en cadeau un disque de Phil Woods intitulé Phil Talks to Quill. Ça m’a complètement bouleversé d’écouter ces deux virtuoses du swing à la sonorité voluptueuse. À 16 ans j’avais tous les disques de Phil Woods, de Charlie Parker, et plein d’autres albums de Coltrane, Miles Davis, Cannonball Adderley, Mingus et j’en passe.

Ces musiciens qui vous ont amené à jouer la musique que vous défendez aujourd’hui… Si j’avais dirigé toute mon attention sur les enseignements qu’on m’a transmis, il est certain que mon chemin aurait bifurqué vers l’économie de marché, un travail, une famille, une maison, une voiture. Non merci. J’ai plutôt opté pour le vrai, l’intuition, la vie. Il était certain dès lors que j’allais, comme ceux à qui je m’identifiais, enregistrer de beaux disques. Lors de ma première expérience d’enregistrement, à l’âge de 15 ans, microphones, fils, consoles, boutons de toutes sortes sont devenus les éléments de mon terrain de jeu. Et puis, la vie m'a amené sur des chemins un peu sinueux, d’où je n’ai pas perdu de vue la musique. Alors, j’ai dis oui au jeu : jouer et jouer encore.  Et oui, aussi, à l’enregistrement. Il y a quelques années j'ai décidé que je ne ferais plus aucun compromis, ce qui est un choix téméraire et aussi courageux.  Je ne sais jamais de quoi demain sera fait mais une chose que je sais est que je suis habité par la musique à chaque instant de mon existence.  Alors, je me dis soyons authentique, choisissons la joie et célébrons la vie.

Des figures ont-elles jamais influencé votre pratique musicale ? Au cours de notre vie, on naît, on vieillit et on meurt. Pendant toute la durée de cette courte vie on nous apprend, on nous enseigne, on nous dicte, on nous conditionne. Emprisonnés dans nos concepts et nos mémoires se trouvent le connu, le savoir, le mental, la pensée, le passé. Ayant compris ce mécanisme humain que je qualifie de primitif, je choisi maintenant de ne plus agir en fonction de ma mémoire mais plutôt en accord avec le « senti », les émotions, l’intuition. Aujourd’hui, je n’entretiens aucun rapport avec rien d’autre que l’univers tout entier.  Les étiquettes, les genres, les couleurs, les races, les frontières ne sont pour moi que pures illusions.  Je suis simplement « avec » la musique. « Être avec » ! Voilà de quoi je parle. « L’écoute », avec tout notre être.

Quels seraient les mots les plus appropriés qui pourraient décrire votre pratique ? Quelle différence faîtes-vous, par exemple, entre jazz et improvisation ? Je fais surtout une différence entre le vrai et le faux au niveau absolu, tout est tout, bien entendu (rires). Malheureusement, dans notre monde dépourvu du sens de « l’écoute », on doit tout étiqueter. Pour moi, la musique, comme toutes formes d’arts, relève du sacré – un sacré qui n’est associé à aucune religion ou croyance. L’art sacré, très rare dans notre société humaine, est cette forme d’art où l’artiste a une responsabilité envers la société dans laquelle il évolue. L’artiste s’engage à fond dans la création et l’introspection ; chaque instant devient un moment de grâce. L’artiste se donne corps et âme, sans condition, sans compromis, à très long terme. Son œuvre devient immortelle et intemporelle, authentique et singulière. À travers sa démarche, il éveille les consciences, son art est le propre miroir de l’âme humaine. Cessons donc de nous projeter dans le futur et nous serons libérés de notre passé. Ainsi, nous sommes entièrement au service de la musique, de la création, aujourd’hui et maintenant.

« Être au service de la création » en faisant acte de création réfléchie ou en se laissant davantage porter par le hasard ? D’abord, le hasard n’existe pas.  En ce qui me concerne, j’écoute l’univers me parler. Je suis dans un profond état de présence, écoutant tout ce que la nature me raconte. D’innombrables symphonies de joie et de lumière. Ce qui est magnifique, c’est que cet état de présence est à la portée de tous. Tout ce qu’il y a à faire, c’est se libérer de nos peurs. Ainsi, chacun trouve sa paix propre et agis en fonction de qui il est vraiment. Plus besoin de références, au passé notamment.

Dans ce cas, pourquoi continuer à enregistrer des disques, qui ont aussi valeur de documents ? Pourquoi ne pas se contenter de jouer votre musique en public ? Le plus important pour moi c’est la vie, le battement du cœur, ici et maintenant. Puis il y a la musique, vivante, ici et maintenant. Lorsque qu’un artiste exécute son art, il disparaît, sa pensée disparaît simplement. Plus aucun souci, plus aucun plan, plus aucune forme n’existe, même pas l’idée du moment présent. L’ego disparaît simplement et là, il y a création. Comme une œuvre de Matisse ou de Van Gogh, comme une cantate ou une improvisation de Bach, comme une sculpture de Giacometti, ou encore comme la musique de Coltrane ou de Monk. Tout ce qu’il reste c’est le jeu pur.  En art visuel, l’acte de création est immortalisé soit sur un canevas soit dans la roche. En cinéma et en photo, le mouvement et la lumière sont figés sur la pellicule ou sous forme de pixels. La musique, elle, on la fige sur des partitions, sur des bandes ou des supports numériques. L’enregistrement demeure secondaire. Nous avons donc la possibilité d’immortaliser ces moments de musique et parfois il en ressort des moments de grâce. Les enregistrements sont donc un legs. La musique, la vraie, est intemporelle. Fort heureusement, il y a des disques et des enregistrements pour nous le rappeler, faute de diffusion. Lorsque j’écoute la musique de Stravinsky ou de Coltrane, je ne pense pas à l’enregistrement passé.  En fait je ne pense à « Rien ».  Je suis avec l’écoute.

Vous êtes récemment allé en compagnie du percussionniste Michel Lambert jouer au Népal. Pouvez-vous me dire quelques mots à propos de ce duo, et aussi si le voyage a un effet sur votre façon d’aborder l’improvisation ? Ce que j’aime le plus chez Michel, c’est sa formidable faculté d’être présent, « d’être avec ».  Personnellement, je choisis de m’entourer de musiciens et d’artistes ayant ce sens profond de l’écoute, d’où mes collaborations avec Paul Bley, Gary Peacock, Bobo Stenson, Pierre Côté, Dewey Redman, Jean-Jacques Avenel… Quant au voyage, on dit qu’il forme la jeunesse. Je dis, moi, que le voyage contribue à une jeunesse éternelle.  Le cœur s’ouvre à la différence, l’écoute ne peut être que plus grande. L’improvisation est au centre de notre discours musical parce qu’elle incite à la spontanéité.   Il n’y a spontanéité qu’en l’absence de connu.  La tradition veut que le musicien de jazz improvise sur une forme, une harmonie et un tempo.  C’est aussi le cas dans la musique indienne où la forme est substituée par le raga.  Est-il nécessaire qu’il y ait un début et/ou une fin à une pièce musicale, à la musique ?  Le plus important n’est ni le contenant, nie le contenu, mais plutôt l’état « d’être avec ».

Comment envisagez-vous la suite de votre parcours musical ? A quoi tient ce que l’on pourrait appeler une « évolution » dans ce domaine ? Je n’ai jamais vu venir le début, il ne peut donc pas y avoir de suite. Même si je désire ou si je convoite une suite, je peux mourir aujourd’hui ou demain. La pratique musicale est une question d’action, ici et maintenant. Bien sûr, je peux anticiper des enregistrements, des concerts et des tournées. Aujourd’hui, je suis plus préoccupé par  le bien être de l’humanité que par ma pratique musicale. Si l’on observe l’évolution des grands musiciens de jazz on retrouve une constante commune à tous : ce sont des êtres vrais et authentiques, des êtres singuliers, sans compromis possibles, sans peurs ni appréhensions. À l’écoute ! Soyons simplement nous-mêmes, retrouvons notre sens de l’émerveillement, du jeu, de l’innocence, de la vulnérabilité, de la curiosité, de l’attention, de la joie et du sacré.

Une « digital box » récemment produite par le label Ayler Records revient néanmoins sur votre parcours. Que pouvez-vous me dire de ce projet ? C‘est un objet virtuel. Un coffret numérique. Jan Ström a eu cette idée l’année dernière.  Depuis plusieurs années je lui envoie plein de musique enregistrée  en public. C’est ainsi qu’on procède quand on veut publier notre musique. On choisit un label qui nous ressemble, auquel on s’identifie et on lui envoie notre musique. Lorsqu’on touche une corde sensible, le label va de l’avant en produisant nos CD. Connaissant très bien les difficultés du marché de la vente de CD, Ayler Records m’a donc proposé ce concept unique de coffret numérique afin de permettre au plus grand nombre d’avoir accès à notre musique. On peut ainsi télécharger la musique à la pièce, par album ou encore en téléchargeant tout le Coffret de 7 enregistrements « Live » avec différentes formations dans lesquelles interviennent les musiciens Michel Lambert (batterie), Pierre Côté, Michel Donato et Ron Séguin (contrebasse), Sonny Greenwich (guitare) et Dewey Redman (saxophone) à l’occasion d’une pièce inédite. Je trouvais l’idée audacieuse et intelligente.

Quels sont vos autres projets à sortir ? Un CD avec le pianiste suédois Bobo Stenson enregistré en public au festival de jazz de Vancouver en juillet 2002 : tout simplement géant. J’ai encore sur mes tablettes trois autres projets déjà enregistrés que je voudrais sortir de mon vivant. Et puis, un Ballet / Opéra multidisciplinaire avant-garde n’importe quoi… Enfin, des concerts, et des concerts, et des concerts…

François Carrier, propos recueillis début septembre 2008.


William Parker : Double Sunrise Over Neptune (AUM Fidelity, 2008)

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En 2007, au Vision Festival de New York, William Parker emmenait un ensemble de seize musiciens au son des mouvements d’un Double Sunrise Over Neptune plaidant la cause d’une réconciliation universelle à provoquer en musique.

Des musiciens affiliés au jazz (le trompettiste Lewis Barnes, les saxophonistes Rob Brown, Sabir Mateen et Dave Sewelson, le guitariste Joe Morris ou les percussionnistes Gerald Cleaver et Hamid Drake), quelques cordes (dont le violon de Jessica Pavone) et la chanteuse indienne Sangeeta Bandyopadhyay emboîtent ainsi le pas à Parker, qui, intervenant au doso n’goni, laisse la contrebasse aux soins de Shayna Dulberger : chargé d'ouvrir Morning Mantra, pièce appelée à prendre de l’ampleur qui mêle musique classique indienne à des dissonances arabo-andalouses.

Ailleurs, Parker se donne des airs de gnawa et soulève un autre fantasme d’amalgame musical avec une conviction efficace : lyrisme insistant des instruments à vent sur répétitions entêtantes : Lights of Lake George et Neptune’s Mirror, qui enrichissent encore l’exposé altier de musiques du monde réinventées par William Parker, excusant à lui seul des décennies de pauvres tentatives faites par d'autres dans le même domaine.


William Parker, Morning Mantra (extrait). Courtesy of AUM Fidelity.

William Parker : Double Sunrise Over Neptune (AUM Fidelity / Orkhêstra International)
Enregistrement : 2007. Edition : 2008.
CD : 01/ Morning Mantra 02/ Lights of Lake George 03/ O’Neal’s Bridge 04/ Neptune’s Mirror
Guillaume Belhomme © Le son du grisli



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