Le son du grisli

Bruits qui changent de l'ordinaire

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Jazz en MarsA paraître : le son du grisli #5En librairie : Bucket of Blood de Steve Potts

Larry Ochs : The Fictive Five (Tzadik, 2015) / Larry Ochs, Don Robinson : The Throne (Not Two, 2015)

larry ochs the fictive five tzadik

Ces gens-là (Larry Ochs, Nate Wooley, Ken Filiano, Pascal Niggenkemper, Harris Eisenstadt) se croisent, s’entrecroisent, dissertent, discernent, réactivent une Ascension de fraîche mémoire (et l’on sait Larry Ochs très attaché à la composition de Trane). Puis ils dégrafent les tempos, baissent la garde, font plier les lamentations. Et le sopranino de s’élever en de brusques hauteurs. Ceci pour les vingt-cinq minutes de Similitude.

Ensuite, les tableaux s’enchaînent, la composition ne se cache plus. Et subitement, ils éteignent leurs paroles (A Market Refraction). Ensuite, encore, ils espèrent. Ils espèrent l’oasis proche, l’eau essentielle. Maintenant, ils pivotent et survolent, les contrebasses grondent, Wooley charrie un solo inspirant-important et tous désertent leur verbe pour mieux s’unir (By Any Other Name). Ensuite, et enfin, ils défient le silence de leurs souffles frêles. Et drapent de fines mélodies (Translucent). Et le tout est extrêmement convaincant.



larry ochs the fictive five

Larry Ochs' Fictive Five : The Fictive Five (Tzadik / Orkhêstra International)
Enregistrement : 2014. Edition : 2015.
CD : 01/ Similitude 02/ A Market Refraction 03/ By Any Other Name 04/ Translucent
Luc Bouquet © Le son du grisli

 

larry ochs don robinson the throne

Avec Don Robinson, batteur du genre direct, Larry Ochs enregistra neuf titres en juillet et septembre 2011. Epais en conséquence, le saxophoniste (aux ténor et sopranino) n’en perd pas son sens du swing sur des échanges qui pourront rappeler le duo Jackie McLean / Michael Carvin : ici les mêmes fulgurances, là des longueurs similaires. 

the throne

Larry Ochs, Don Robinson : The Throne
Not Two
Enregistrement : 2011. Edition : 2015.
CD : 01/ Open to the Light 02/ Red Tail 03/ Push Hands 04/ Song 2 05/ El Nino 06/ Breakout 07/ Failure 08/ Muddy on Mars 09/ The Throne
Guillaume Belhomme © Le son du grisli

 



Phillip Schulze : Ambassador Duos (Apparent Extent, 2015)

phillip schulze ambassador duos

Pour ignorer la nature des machines que manipule Phillip Schulze – qui donneront ici l’effet de bandes renversées, là de samples confectionnés ou d’amplifications décidées sur le vif, ailleurs encore de saxophones d’emprunt –, on saluera l’ « électronique » qu’il oppose aux pratiques de trois partenaires différents. Ainsi, deux vinyles consignent quatre improvisations sans titres enregistrées entre 2005 et 2014 avec Anthony Braxton (saxophones), Christian Jendreiko (lap steel guitar), Andrew Raffo Dewar (saxophones) et Detlef Weinrich (électronique).

Ce qui aurait pu, pour Braxton, n’être qu’une rencontre de plus intéresse par l’étrangeté de la compagnie que lui réserve Schulze – depuis combien de temps ? Ainsi, au soprano, le saxophoniste déploie une mélodie tranquille que lui renverra un palais de glaces déformantes. Braxton devra se débattre – et changer de saxophone – pour sortir d’un endroit qui aura pourtant mis son jeu autrement en valeur. Sur l’autre face, c’est avec le guitariste Christian Jendreiko que Schulze peint un paysage dans lequel les notes vont lentement (trois ou quatre, qui tournent sous les attaques d’un médiator) et finissent par ployer avec un charme certain.

Avec Raffo Dewar – remarqué hier sur Estuaries auprès de Steve Swell et Garrison Fewell –, Schulze joue les saxophonistes de réserve : de longues notes graves se superposent alors, qui rivalisent de bourdons ou tissent des entrelacs qui prennent possession de l’espace dans lequel ils sont diffusés. Pour ce qui est de la rencontre la plus récente, avec le DJ Weinrich, c’est encore autre chose. A l’image du graphisme du disque, le duo se montre d’un modernisme appuyé mais qui, en réalité, date : les beats et les notes synthétiques lassent dès les premières secondes. Schulze cherchait-il à tout prix à fuir l’uniformité ? Il aura néanmoins réussi à convaincre.



Phillip Schulze : Ambassador Duos (Apparent Extent)
Enregistrement : 2005-2014. Edition : 2015.
2 LP : A/ Anthony Braxton B/ Christian Jendreiko C/ Andrew Raffo Dewar D/ Detlef Weinrich
Guillaume Belhomme © Le son du grisli


Alberto Novello (JesterN), Flavio Zanuttini : Le retour des oiseaux (Bowindo)

alberto novello flavio zanuttini le retour des oiseaux

J'ai échappé à l'aller que voilà déjà Le retour des oiseaux ! Je constate d'abord : l’oiseau-boomerang est propulsé par Alberto Novello (aka JesterN) (compo et électronique) et Flavio Zanuttini (bugle et composition).

C’est peu dire qu’il y a là de l’oiseau sur la branche et moi j’ai l’impression d’habiter le tronc d’arbre (c’est la crise pour tout le monde). Dehors, le bugle fait des ronds et le vent commence à bien souffler, mais c’est après que ça s’(é)corse… On sent le vent d’est (genre qui nous ramène de l’ECM) et un vent de faux sud (ce serait quand même pas de l’influence de gros Maalouf ? ce serait quand même dommage...) mais quand il disparaît ça va mieux : Alberto N. brouille toutes les bandes et s'en va jouer presque solo en alva minimalist noto…

Disons-le pour résumer (quoi, déjà ?) : Le retour des oiseaux est un disque étrange. Très. Parce qu’il faut ajouter à ce que j’ai déclaré une voix de fausset, des ondes de synthés, etc. Bref, cet ensemble hétéroclitofactice manque en plus singulièrement de cohérence – et cohérencement de singularité. Mais ce n'est qu'un premier disque, tout peut s'arranger...



Alberto Novello (JesterN), Flavio Zanuttini : Le retour des oiseaux (Bowindo Recordings)
Edition : 2015.
LP : A-B/ Le retour des oiseaux
Pierre Cécile © Le son du grisli


Ryoko Akama, Bruno Duplant : Immobilité (Notice, 2015) / Akama, Duplant, Dominic Lash : Next to Nothing (Another Timbre, 2014)

ryoko akima bruno duplant immobilité

C’est un autre duo que celui de Kahn et Olive que Notice consigne aujourd’hui sur une autre cassette : Ryoko Akama (électronique) et Bruno Duplant (orgue, électronique), qui improvisaient dans une pensée commune : « … appearing, disappearing… »

Changés en sons tenus, deux individualités s’approchent, se confondent parfois, se distancent ailleurs : L’immobilité promise (qui, en fait, n’existe pas) étant impossible sur calque. Plus surprenante, la seconde face (Même place) porte une respiration unie à un drone dont l’intensité varie. Comme le battement d’un cœur suspendu au rythme d’une machine, que Ryoko Akama et Bruno Duplant assistent avec précaution.



Ryoko Akama, Bruno Duplant : Immobilité (Notice Recordings)
Edition : 2015.
Cassette : A/ L’immobilité n’existe pas B/ Même place
Guillaume Belhomme © Le son du grisli

ryoko akama bruno duplant dominic lash next to nothing

Si les quatre pièces qui forment Next to Nothing sont d’auteurs différents (Ryoko Akama, Bruno Duplant et Dominic Lash), on imagine qu’elles ont été pensées pour être jouées ensemble, l’une à la suite de l’autre. D’autres notes y disparaissent après s’y être accrochées et même avoir espéré durer sous l’effet d’une stabilité discrète ; mais sur les compositions de Ryoko Akama, les instruments cessent de jouer de fausses ressemblances : ils arrangent alors des éléments sonores disparates autrement expressifs.



Ryoko Akama, Bruno Duplant, Dominic Lash : Next to Nothing (Another Timbre)
Edition : 2014.
CD : 01/ A Field, Next to Nothink 02/ Grade Two 03/ Three Players, Not Together 04/ Grade Two Extended
Guillaume Belhomme © Le son du grisli


Johannes Frisch, Ralf Welhowsky : Which Head You’re Dancing In? (Monotype, 2014)

johannes frisch ralf welhowksky which head you're dancing in

Quelques saillies (il faut le reconnaître) mais bon moyen-moyen. Voilà pour résumer en six mot (je ne compte jamais les parenthèses) cette nouvelle rencontre Johannes Frisch (bassiste repéré dans le Kammerflimmer Kollektief ou avec Mia Zabelka) / Ralf Wehowsky (RLW & concept-groupe qui a déjà enregistré avec Bruce Russell, Kevin Drumm, Anla Courtis etc.).

Parce que c’est en fait un mezzé bien foutraque que ce Which Head You Re-Dancing In? Du digital d’outre-tombe, des beats crachant sur basse qui drone (la plage 4 qui donne son titre au disque c’est alva noto qui ferraille avec Veliotis), de la derbouka qui rebondit dans un piano droit… Bref, des expériences d’accord mais concrètement ?

Eh bien parfois (quand même) des beats assaillants ralentis / accélérés contre un vokalKlavier retournant avec Theme for a Skyscraper ou un sax-aphone qui vole dans les plumes d’une contrebasse (à plumes donc) avec Crisis In Space. Maintenant, quand on remarque que sur ce disque un titre s’appelle Let’s Now Interrupt for a Commercial…, on se dit que c’est vraiment l’effet que ça donne entre deux bons expérimorceaux.

Johannes Frisch, Ralf Welhowsky : Which Head You’re Dancing In? (Monotype / Metamkine)
Edition : 2014.
CD : 01/ Stutter Train Stoppage 02/ Theme for a Skyscraper 03/ Crisis in Space 04/ Which Cloud You Are Coming From? 05/ Skies of Guantanamo 06/ Let’s Now Interrupt for a Commercial 07/ Dub Clap Move 08/ Acid Breakdown
Pierre Cécile © Le son du grisli



Robin Hayward : Nouveau Saxhorn Nouveau Basse (Pogus, 2014)

robin hayward nouveau saxhorn nouveau basse

S’il sert et même alimente, depuis 2009, son répertoire personnel via tuba microtonal – l’invention est de lui –, Robin Hayward adresse ici un hommage appuyé à Adolphe Sax et à son « saxhorn nouveau basse ».

Un nombre de pistons en commun, et voici le tuba d’Hayward (plusieurs fois amplifié) allant sur deux longues pièces et une courte troisième. Deux fois, Hayward va seul et lentement. Chaque nouvelle attaque porte en elle les causes de sa disparition : ici une fragilité qui condamne d’emblée la note, là un désir de dire mais seulement après être passée, ailleurs un jeu de cache-cache où rivalisent échos et harmoniques…

En duo avec le guitariste Seth Josel, Hayward diffère : citant une note donnée par une corde pincée ou cherchant à étouffer une sonorité malheureuse, il ne parvient à commander qu'une pièce laborieuse et sans mystère. Or, c’est dans le mystère que sa microtonalité fait effet. Heureusement, c’est là la plus courte des trois pièces du disque.

Robin Hayward : Nouveau Saxhorn Nouveau Basse (Pogus / Metamkine)
Edition : 2014.
CD : 01/ Plateau Square 02/ Travel Stain 03/ Nouveau Saxhorn Nouveau Basse
Guillaume Belhomme © Le son du grisli


Rant : Margo Flux (Schraum, 2015)

rant margo flux

(A la boulangerie). J’entre, avec dans les oreilles Margo Flux de Rant (et non pas Mago Rant de R’flux), bref la vingtième sortie de Schraum (un label de l’est) : Merle Bennett et Torsten Papenheim. J’entre et que vois-je ? Mon boulanger coincé entre le mur et une vitrine – victime c’est sûr du syndrome que l’on dit de la brioche de trop. L’ennui, sans doute.

« Ami, j’ai ce qu’il te faut ! » Je le décoince, branche ma clef entre un pain de deux et une boule céréales et claque : la guitare électrique l’émeut ! Derrière, y’ un tambour, allez savoir pourquoi ça lui parle autant qu’à moi. Cette première piste est bouleversante, assis dans la farine nous pleurons tous les deux. La baguette est offerte, je continue mon chemin (plus que seize kilomètres, et à pied en plus).

J’ai une destination, moi, pas comme le piano de deux, pas terrib’terrib’ comme on dit dans le pays. Les musiciens remplissent et multiplient les instruments comme d'autres les petits pains, bon bon… Et bing, en quatre du noise bien tourné qui me retourne… me voilà reparti dans l’autre sens, sûr sûr : mon boulanger va adorer ! Le temps de le retrouver et c’est du tambour moins chouette. Rant joue et se joue de nous, ami du pain ! j’aurais aimé qu’ils filent la veine noise comme tu moules ta baguette : pas que du compact, de l’air, de l’air ! Déception : assis dans la farine, nous repleurons tous les deux !

Rant : Margo Flux (Schraum)
Enregistrement : 2014. Edition : 2015.
CD : 01/ Aperçu 02/ Tympanen 03/ Kassiber 04/ Impasto 05/ Folia 06/ Epitaph 07/ Samisdat 08/ Vestibül
Pierre Cécile © Le son du grisli


Joe Panzner, Greg Stuart / Jason Brogan, Sam Sfirri : Harness (Lengua de Lava, 2015)

joe panzner greg stuart jason brogan sam sfirri hamess

Les deux duos que l’on trouve sur cette splitcassette ont été enregistrés le même soir (8 mars 2014) au même endroit (Oberlin College). C’est donc une soirée (plutôt noise) comme une autre, avec Joe Panzner & Greg Stuart qui versent dans un déluge progressif de sons qui raclent et font des étincelles… Le plaisir y est, et il y a même de beaux éclats tranchants…

Et Jason Brogan & Sam Sfirri (qui ont fait une apparition sur la compil' Wandelweiser Und So Weiter) qui passent derrière. Ce duo là est plus étrange, puisqu'il fait chanter un loup ? non ! Mais plutôt un chœur de pré-ados enfermés en sous-sol (si ce n’est en sous-bois, si l’on tend l’oreille on entend bien des oiseaux sur les branches) qu’ils s’apprêtent à calmer à coups de décharges électriques. L’accalmie qui suit est encore plus angoissante que les cris qu’on leur a arrachés. Heureusement, des voix reviennent, plus graves, peut-être celles de leurs fantômes (si l’on y croit). La prestation du duo a-t-elle été accompagnée d’un film ou d’un tableau chorégraphique quelconque ? Nul ne le sait mais sa musique est à elle seule extra-ordinaire.



Joe Panzner, Greg Stuart / Jason Brogan, Sam Sfirri : Harness (Lengua de Lava)
Enregistrement : 8 mars 2014. Edition : 2014.
Cassette : A/ Joe Panzner, Greg Stuart : We Didn’t Get There Tonight – B/ Jason Brogan, Sam Sfirri : Wolf
Pierre Cécile © Le son du grisli


LDP 2015 : Carnet de route #31

ldp 2015 2 novembre chicago

La trente-et-unième étape de ce carnet de route du trio LDP a pour cadre Chicago : l'Experimental Sound Studio, pour être précis, où Urs Leigrumber et Jacques Demierre donnaient un concert le 2 novembre dernier.

2 novembre, Chicago
Experimental Sound Studio

Heute spielen Jacques und ich im ESS, im Rahmen der Monday Serie of Improvised Music. Das Konzertprogramm wird von Tim Daisy und Ken Vandermark kuratiert. Das Experimental Sound Studio der Edgewater Anlage bietet als Ort ein umfassendes Angebot für jede Art von Produktionen; Recording, Mixing und Mastering. Es gibt eine Audio-Galerie, einen kleinen öffentlichen Raum für Ausstellungen, Tagungen, Workshops, Performances und Künstlerprojekte. Die Audio-Archive bieten eine unschätzbare Sammlung von Avantgarde Sound und Musik Aufnahmen aus den letzten fünf Jahrzehnten. ESS präsentiert in den verschiedenen Räumen des Studios, als auch an verschiedenen Partner Orten in Chicago über das ganze Jahr ein vielseitiges Programm für Performance, Installation, Workshop sowie Künstlergesprächen. ESS ist eine gemeinnützige, von Künstlern geführte Organisation. Die kulturellen und experimentellen Veranstaltungen, einschließlich Musik, Klangkunst, Installation, Kino, darstellende Künste, Lautpoesie, Radiosendungen und neue Medien sind dem Schwerpunkt Klang gewidmet. Das Ziel des ESS ist es, die Künstler in ihren Diziplinen zu begleiten, indem es ein Publikum bietet, das ihnen zuhört und ihre bis anhin ungehörten, kreativen Klang Dimensionen wahrnimmt. Das Engagement der beteiligten Musiker umfasst Produktion, Präsentation, Bildung und Entwicklung, und schliesst die Zusammenarbeit mit anderen Organisationen, Fachkreisen, Künstlern und Privatpersonen in Chicago mit ein.
Das Konzert wird aufgezeichnet. Jeder von uns spielt ein Solo. Ich spiele das Sopran und führe es durch multiphonische Klangwelten und schnelle staccato Läufe. Jacques setzt zu einem langen, bewegten und kraftvollen, rhythmischen Cluster Crescendo an. Dazwischen spielt er im Innern des Klaviers. Der Ausklang auf der Klaviatur stufenweise im Pianissimo. Nach einer Pause zeigen wir das Video mit Barre. Jacques und ich setzen ein. Wir spielen ein 30 minütiges Stück. Die Zuhörer, die Musiker Lou Mallozzi, Tim Daisy und andere sind begeistert ... „awesome“.
U.L.

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C'est en écoutant Urs débuter la soirée par un solo de saxophone soprano assis à côté du piano dont je dois jouer dès sa performance terminée, que me vient le souvenir de BLANC, un spectacle réalisé il y a plusieurs années de cela, avec le performer berlinois Christian Kesten, la clarinettiste-chanteuse Isabelle Duthoit et le vidéaste Alexandre Simon. L'unique raison de ce souvenir me semble être l'improbable lien qu'incarne le piano YOUNG CHANG, nouvellement installé à ESS, à l'intérieur duquel j'ai lu, au moment de la balance, le numéro G 050866, sous lequel est écrit YOUNG CHANG, en forme arrondie et en majuscules, et aussi, non loin, dans un rectangle en relief, la mention G-175, puis encore, levant et laissant mon regard traverser les cordes, d'abord le mot Trade, puis, séparé par une couronne de lauriers, celui de Mark, et légèrement en-dessous, en écriture gothique, YOUNG CHANG PIANO, suivi, dans une autre police, de YOUNG CHANG AKKI CO. LTD., pour terminer enfin avec l'inscription SEOUL. KOREA. Lien hautement improbable géographiquement car le spectacle BLANC prenait comme point d'appui L'empire des signes, un livre que Roland Barthes consacra au Japon, mais lien fortement en résonance avec la situation du solo que j'allais devoir affronter ce soir-là. L'écrivain français propose en effet dans son texte de se retrouver volontairement en prise directe avec le flux de la vie japonaise, où l’acte de porter un regard subjectif sur le Japon n’est en aucun cas une manière de photographier ce pays, mais plutôt une façon de se retrouver en « situation d’écriture », dans une position « où s’opère un ébranlement de la personne, un renversement des anciennes lectures, une secousse du sens, déchiré, exténué jusqu’à son vide insubstituable ». Situation d'écriture qui devient pour moi, ici, devant ce piano YOUNG CHANG et soumis au flux de mon propre environnement, situation de jeu, situation d'improvisation. J'aimerais faire mienne la proposition de Barthes lorsqu'il nous invite à « descendre dans l’intraduisible ». Comme il le propose, j'aimerais aussi pouvoir, à l'instant du solo, « arrêter le langage », c'est-à-dire atteindre ce nécessaire « vide de parole » qu'il évoque, et parvenir à « casser cette sorte de radiophonie intérieure qui émet continûment en nous, jusque dans notre sommeil ». Car c’est bien l’exemption du sens qui est au centre de la pratique du solo – mais cela vaut également pour les sons, la musique, en groupe – « exemption du sens, que nous pouvons à peine comprendre, puisque, chez nous, attaquer le sens, c’est le cacher ou l’inverser, mais jamais l’absenter. » Si le sens musical diffère du sens linguistique, son exemption n'en est pas plus facile. Un souhait : laisser le sens sonore et musical à lui-même et exprimer les sons « comme on presse un fruit ». Le choc, l'électrochoc de l'improvisation, quelle que soit sa durée, pourrait être celui que l'on éprouve à la lecture ou à l'écoute d'un haïku, où « le travail de lecture qui y est attaché est de suspendre le langage, non de le provoquer ». Pourtant loin de moi l’idée ou l'envie de donner une pertinence à un processus d'improvisation en suspendant « le langage sur un silence lourd, plein, profond, mystique, ou même sur un vide de l’âme qui s’ouvrirait à la communication divine [...], » car « ce qui est posé ne doit se développer ni dans le discours ni dans la fin du discours ». Etonnant, une nouvelle fois, d'observer combien la vision qu’offre Barthes de la vacuité formelle de cette forme poétique semble avoir été pensée pour l'improvisation : « le flash du haïku n’éclaire, ne révèle rien ; il est celui d’une photographie que l’on prendrait très soigneusement (à la japonaise), mais en ayant omis de charger l’appareil de sa pellicule. »
J.D.

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Photos : Jacques Demierre

> LIRE L’INTÉGRALITÉ DU CARNET DE ROUTE


LDP 2015 : Carnet de route #30

ldp 2015 1er novembre milwaukee

C'est dans une librairie de Milwaukee, Woodland Pattern Book Center, que Jacques Demierre et Urs Leimgruber ont poursuivi leur tournée américaine. D'une manière peu commune, comme les y invitait la série de concert Alternating Currents.

1er novembre, Milwaukee
Alternating Currents Woodland Pattern Book Center Milwaukee

Wir fliegen mit der Southwest Airline von La Guardia New York nach Milwaukee. Das Personal am Check-in ist äusserst freundlich. Man darf sogar ein Gepäckstück frei ohne zusätzliche Gebühr mitführen. Das ist heutzutage eher die Ausnahme. Der Flieger ist ausgebucht, mit Passagieren und viel Gepäck dicht und voll besetzt. We take off.
Die Zeitverschiebung zwischen Eastern Standard und Central Standard und die zusätzliche Rückstellung von Sommer auf Winter Zeit führt zu kurzer Verwirrung. In Milwaukee gut angekommen, holt uns Hal Rammel am Flughafen ab und wir erreichen dennoch rechtzeitig das Hotel indem wir untergebracht sind. Ein Haus mit Tradition, die Architektur eine Mischung von Jugendstilbau und Bauhaus. Here you will get a real nice breakfast tomorrow, meint Hal. Denn ein gutes Frühstück hier in den USA ist nicht selbstverständlich . Um 5:30pm erreichen wir den Woodland Pattern Bookstore, wo das heutige Konzert stattfindet. Wir werden von Ann, Carl und Michael ganz herzlich begrüsst.
Das Woodland Pattern Book Center widmet sich der Forschung, der Entwicklung und der Präsentation zeitgenössischer Literatur und Kunst. Mit dem Ziel ein Forum, ein Ressourcen Zentrum für Autoren / Künstler in der Region zu fördern, um die lebenslange Praxis des Lesens uns Schreibens, mit dem Bestreben dem Publikum innovative Ansätze von Multi-Arts-Programmen zeitgenössische Literatur vorzustellen. Woodland Pattern ist die einzige Kunstorganisation in  Milwaukee, Wisconsin die zeitgenössische Literatur für die breite Öffentlichkeit auf einer kontinuierlichen Basis präsentiert. Neben Lesungen und Aufführungen mit Lautpoesie programmiert Hal Rammel regelmässig, seit vielen Jahren Konzerte für experimentelle, zeitgenössische Musik.
Für das Konzert heute Abend stehen Jacques drei Toy Pianos und ein selbst entwickeltes Saiteninstrument von Hal Rammel zur Verfügung. Im ersten Teil zeigen wir das Video mit Barre, anschliessend spielen wir im Duo. In der Verbindung der Klänge der Toy Pianos und dem Klang des Sopransaxofons entsteht eine sehr reduktive, filigrane und mikrotonale Musik. Im zweiten Teil liest Jacques den Text Laborintus II von Edoardo Sanguineti, eine Übersetzung von Vincent Barras, veröffentlicht bei L’Ours Blanc, einer Serie von Texten ohne Grenzen, zusammen mit mir am Saxofon, im interaktiven Dialog, im Sinne einer Text und Klang Performance. Die Zuhörer sind vom Anfang bis zum Schluss sehr konzentriert und hellhörig.
U.L.

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Hal Rammel est musicien et inventeur d'instruments de musique. On peut admirer une quinzaine de ses inventions dans la collection permanente du National Music Museum à Vermillion, dans le South Dakota. Ce soir-là, au Woodland Pattern Book Center de Milwaukee, j'ai eu la chance et l'honneur de pouvoir jouer l'un de ses instruments, qu'il me décrivait ainsi dans un courriel datant d'octobre passé : « I also have an instrument I made years ago using the insides of a toy piano. I made sets of mallets from cork and soft wood (balsa). It's a toy piano but with the option to play with quieter attack and softer sweeps/glissandos. You are welcome to use it when you are here at Woodland Pattern. It's made from a larger toy piano and the resonator is about 3 inches deep, thus not really louder than the others, but you might enjoy playing it. Let me know what you think and I'll bring it along. » Je lui ai dit oui, yes, apporte-le, et il se passa effectivement ce qu'il avait supposé : I enjoyed playing it, very much. Me retrouvant face à cet instrument comme un enfant découvrant le monde, comme ce petit garçon de 2-3 ans jouant dans un bac à sable, vu il y a longtemps de cela, qui creusait la terre avec sa pelle, la levait puis la retournait, répétant ce mouvement à l'infini, à la fois émerveillé et irrité d'observer le sable retomber à chaque fois sur le sol. Hal Rammel est aussi artiste visuel et grand amateur de mots. Je me souviens l'avoir entendu me dire qu'il aimait lire une heure de poésie le matin, avant de partir travailler, quelle que soit l'heure, quel que soit le jour. Curateur de la série de concerts Alternating Currents au sein de l'extraordinaire librairie Woodland Pattern, il propose un espace d'écoute peu ordinaire, qui englobe sons, musique, poésie et littérature dans un engagement radicalement et joyeusement expérimental. Ma proposition de lire, simultanément au jeu de Urs au saxophone soprano, Laborintus II, un texte du poète italien Edoardo Sanguineti en version intégrale et augmentée, c'est-à-dire comprenant à la fois l'original multilingue et la traduction française de Vincent Barras, alternant en un mouvement de balancier irrégulier, l'a évidemment réjoui. Comme je le fus à mon tour, réjoui, en recevant ces quelques lignes envoyées électroniquement par V.B. faisant écho à ma proposition de lecture : « après tout, la mise en page d'une édition bilingue (d'un texte plurilingue dans ce cas), notamment lorsqu'elle est présentée dans le sens de la longueur, comme dans cette édition de L'Ours Blanc, suggère une lecture faite d'une succession texte original-traduction-texte original. Pour moi, ça évoque aussi la traduction simultanée (avec le petit décalage/delay/délai – ici, décalage d'une page – qu'il y a entre l'un et l'autre, et le temps d'arrêt de l'original pour laisser à l'interprète le temps de finir sa phrase. Et l'interprète résume forcément (dont tu peux sentir en résumant, dans la partie française, la disposition typographique). » Mais ce n'est qu'après le concert, après avoir lu en direct avec Urs soufflant, que j'ai eu conscience une fois encore que la pertinence d'une proposition créative ne repose pas sur la possibilité d'une justification, aussi intelligente et subtile soit-elle, mais réside davantage, à l'instant de la performance, dans l'expérience d'une adéquation spontanée entre monde intérieur et monde extérieur.
J.D.

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Photos : Jacques Demierre

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