Le son du grisli

Bruits qui changent de l'ordinaire


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Archives des interviews du son du grisli

Jacques Demierre, Anouck Genthon : Tǝɣǝrit (Confront, 2018)

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Sur son « intérêt pour la voix, le rapport entre la langue et la musique, le lien avec l’expérience de la linguistique (…) et, par-dessus tout, le rapport au sonore que sous-tend l’universalité de l’expérience du langage, qui ouvre sur un champ de possibles où créer du sens, mettre en forme, composer avec des matériaux appartenant à des mondes différents »*, Jacques Demierre a bâti une partie de son œuvre. Et Tǝɣǝrit est l’une des références de cette partie.

Composé en compagnie du fidèle Vincent Barras et réinventé, en quelque sorte, au côté de la violoniste Anouck Genthon, Tǝɣǝrit délivre des messages qui nous échapperont forcément, autant sur la forme que sur le fond. S’il s’agit de Voyelles, c’est par exemple bien un mot qu’on croit ici entendre, un mot forcément déformé à loisir : d’ « orgie » en « bougie » possibles, l’auditeur hésite alors et, s’il tarde trop à prendre une décision ou si la prononciation à peine entamée d’un nouveau phonème le distrait, se fera reprendre d’un coup d’archet.

A défaut de pouvoir déchiffrer le langage parlé de Demierre – de sa nouvelle mouture, en tout cas –, s’inquiéter de hiérarchie. Ainsi le violon de Genthon semble-t-il encadrer les expériences du vocaliste en tenant compte de ses stratagèmes et de ses effets : un mot déformé, un cri soudain, un grognement, une interjection valant repli… L’archet peut être franc, gratter la corde de façon plus « expérimentale », imiter le shamisen, agacer le partenaire… Ainsi, malgré la différence des gestes et des formulations, voix et violon, violon et voix, tissent des entrelacs qui, peu à peu, structurent un réseau musical des plus attachant.

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Jacques Demierre, Anouck Genthon : Tǝɣǝrit
Confront
Enregistrement : 2017. Edition : 2018.
Guillaume Belhomme © Le son du grisli



Milford Graves : Bäbi (Corbett vs. Dempsey, 2018)

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L’art de Milford Graves est né d’une respiration et s’est changé en langage : ses expressions sont des trouvailles, ses injonctions des merveilles. Depuis La lecture de sa conversation avec le guitariste Garrison Fewell, on sait aussi que l’art de Graves est celui d’un cœur qui bat.

A ce cœur qui est le sien, le percussionniste emboîte le pas depuis les années 1960. De New York Art Quartet en duos avec Don Pullen (ce Nommo jadis autoproduit), Andrew Cyrille, David Murray ou John Zorn plus récemment. Ses disques rares ont longtemps attisé les attentes des amateurs de jazz créatif : Corbett vs Dempsey calme aujourd’hui leurs ardeurs en rééditant Bäbi, ancienne référence IPS augmentée de quatre pièces enregistrées quelques années plus tôt.

Bäbi, c’est Milford Graves en meneur de troupe, ou plutôt de trio : à ses côtés, les saxophonistes Arthur Doyle et Hugh Glover – sous-enregistré, ce-dernier, qui emboîta pourtant le pas à Graves en compagnie aussi de Joe Rigby. La rencontre date de mars 1976 et la musique qu’elle invente est d’une radicalité telle qu’on la dira... d’actualité. Ses cris sifflent et déclenchent le lyrisme de souffleurs écorchés : plus que « free », ce jazz est d’un naturel confondant – tout le monde ne s’accorde-t-il pas sur le fait que la nature a horreur du vide ? Au vide alors, le trio préfère l’éclat d’un feu de vie, plus que de détresse, même si ses sonorités peuvent alerter, inquiéter voire.

On ne cherchera pas à définir « l’origine » de ces tambours : les enregistrements de décembre 1969 du même trio, jusque-là inédits, brouillent les cartes davantage encore. Incantation et expression, les souffleurs expulsent, purgent et parfois dérangent. C’est la voix de Graves – son langage, une fois encore, même lointain, même inaccessible – qui rassure et explique le geste : car si le second disque donne parfois l’impression d’un enfouissement du discours (la prise de son y est certes pour beaucoup), il n’en atteste pas moins une expression franche et son « free jazz », qui claque et déclame comme nul autre, revendique l’exception : il y a un discours, dans ces bruits-là, et même un manifeste, qu’il faut relire, et vite encore. 

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Milford Graves : Bäbi
Corbett vs. Dempsey / Orkhêstra International
Enregistrement ! 1969 / 1976. Réédition : 2018.
Guillaume Belhomme © Le son du grisli


Camizole : Camizole / Camizole + Lard Free (Souffle Continu, 2018)

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Dans le premier volume d’Agitation Frite, Dominique Grimaud se souvient des débuts de Camizole : « Nous étions une bande de hippies qui s’ennuyait ferme au pied de la cathédrale de Chartres. Jacky nous a entraînés dans une première performance très inspirée par le Living Theatre, qu’il avait probablement vu à l’American Center. Nous n’avions aucun instrument ou objet, ce fut juste un long silence pour commencer, puis des souffles, des cris, des râles s’extirpant de nos corps. Nous étions tout de même une vingtaine, d’abord assis sagement par terre, puis tout s’est terminé dans une mêlée violente et totalement anarchique. Rien n’avait été répété, ni même prévu, sauf par Jacky qui nous dirigeait. Ce soir-là, très exalté, il nous a dit : Il faut absolument que l’on crée un groupe de free jazz ».

Le groupe imaginé par Jacky Dupéty accueillera de nombreux musiciens – la couverture du disque en retient quatre, dont sont avec lui Françoise Crublé (saxophone, guitare), Dominique Grimaud et Jean-Luc Dupéty (batterie, trompette, tuba) – et s’essayera à d’autres expériences sonores (notamment électroniques) sous l’impulsion d’un Grimaud obnubilé par le krautrock. Plusieurs fois enregistré jusqu’à sa disparition, en 1978, Camizole attendra la fin du siècle pour voir publié son premier disque dont cette intégrale Souffle Continu reprend évidemment le contenu.

Le « Z » de camizole aurait pu être celui de zozos si les autodidactes qui le composèrent s’étaient montrés moins inspirés, les extraits de concerts et l’enregistrement studio (c’est la même année, 1977) que l’on trouve ici attestant en effet un art du déboîtement plutôt particulier. Parce qu’il commande aux musiciens l’expression d’un free jazz sans méthode ou l’élaboration d’un folk martial mais amusé, les pousse aux frontières d’une patiente recherche sonore sur des instruments parfois minuscules et de temps à autre préparés ou à l’élaboration d’un théâtre provocateur dont le décor peut faire siens les sifflets du public, Camizole adapte ses envies aux intérêts et aux conditions du moment : bref, fanfaronne.

Si Grimaud regrette que Camizole soit resté un groupe local, celui-ci s’est trouvé quelques frères d’armes dans ce que Philippe Robert appelle l’ « underground français » : Red Noise, et puis Etron Fou Leloublan et Lard Free. En 1978, le groupe de Gilbert Artman (dont l’Urban Sax fera une place à Jacky Dupéty et Françoise Crublé) improvise plusieurs fois avec Camizole, au point de « fusionner ». Le verbe n’est pas choisi par hasard car sur un autre disque et deux autres faces, Camizole + Lard Free, c’est une autre expérience encore : le quartette augmenté d’Artman (orgue, vibraphone et batterie) et Philippe Bolliet (saxophone et basse) donne le 30 juillet 1978 près de Montpellier un concert hallucinant.

Mêlant free jazz et krautrock, l’association met au jour une musique des hauts plateaux qui, lentement, dévisse : un montage de différentes séquences sur lesquelles les instruments à vent rugissent à loisir quand la basse et puis l’orgue rivalisent de feulements. Lard Free à cette époque a publié trois disques, et Artman est là qui encourage la ferveur opérante de Camizole : mais Camizole + Lard Free est aussi, pour les deux groupes, le chant du cygne. Un chant que Souffle Continu a consigné sur un disque qui, avec la double rétrospective Camizole, a de quoi consoler Dominique Grimaud : « Il y a eu, durant les huit années d’existence du groupe, plusieurs opportunités discographiques qui n’ont pas abouti, ce qui explique cette découverte, c’est vrai, plutôt a posteriori. »

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Camizole : Camizole
Camizole / Lard Free : Camizole + Lard Free
Enregistrement : 1977-1978. Edition : 2018.
Souffle Continu Records
Guillaume Belhomme © Le son du grisli

RENDEZ-VOUS - VENDREDI 30 NOVEMBRE A SOUFFLE CONTINU, PARIS

Tir groupé pour la sortie du livre : Agitation Frite 3 de Philippe Robert !
Agitation Frite 3 (Philippe Robert & Guillaume Belhomme / Lenka Lente) proposent une rencontre en invitant à jouer Pepe Wismeer avec Thierry Müller et Marc Sens, pour la sortie du troisième volume d'Agitation Frite... Ainsi que Frédéric Acquaviva (également dans le livre) qui se greffera sur l'événement pour présenter ses nouvelles parutions.

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John Chantler, Steve Noble, Seymour Wright : Front Above (1703 Skivbogalet, 2017)

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Aux synthétiseurs, c’est un John Chantler tendu – pour ne pas dire nerveux – que l’on trouve ici aux côtés du saxophoniste Seymour Wright et du batteur Steve Noble. Le trio a été enregistré le 7 mai 2017 au Cafe Oto : six courtes pièces improvisées font le disque.

Sur la première, les claques que distribue Noble sont vertueuses, incitant Wright à forcer le trait d’un jeu convulsif et Chantler à trouver les sonorités capables de rivaliser avec celui-ci. Déjà, l’équilibre du trio est évident, qui s’essaye ensuite à un instable engourdissement : sur le troisième et dernier Front, Chantler semble ainsi décider de l’allure, comme il tissait hier en solitaire sa synthétique musique d’atmosphère.

Sur le premier Above, c’est par contre Wright qui en impose, dans les pas de Parker, cherchant en saxophoniste « remarkable » des formules que Noble rehaussera en pointilliste tandis que le synthétiseur, lui, ronronne ou rit sous cape. Chantler ne pouvait aborder le champ improvisé en meilleure compagnie, dont il aura su profiter jusqu’au bout – et même bousculer un peu, comme lorsqu'il s’adonne à la couture sur deux notes d’alto répétées sur Above 2.

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John Chantler, Steve noble, Seymour Wright : Front Above
1703 Skivbolaget
Enregistrement : 7 mai 2017. Edition : 2017.
Guillaume Belhomme © Le son du grisli


Francisco Meirino : La plainte (Cave12, 2018)

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C’est d’abord un jeu de roulette lancée par Francisco Meirino, qui projette bruits parasites et aigus insistants et qui évoque bientôt le tangage d’un vaisseau sur lequel le musicien a déposé une sélection d’enregistrements issus des archives internationales de musique populaire du Musée d’Ethnographie Genevois – en réponse à une commande passée par le festival Mos Espa.

Mieux que personne, Meirino explique : « Dans les archives du MEG, j’ai avant tout cherché des événements acoustiques que j’ai volontairement modifiés, filtrés, édités et extraits de leur contexte d’origine. J’ai ainsi obtenu une substance suffisamment abstraite pour pouvoir la transformer en une pièce sonore où le montage et le mixage des sons, spatialisés pour créer des effets psycho-acoustiques, sont faits dans l’esprit de la musique concrète. »

A cette concrète approche des choses, le musicien en ajoute une autre, obligé par l’intérêt qu’il trouve à faire œuvre de bruits. De cylindres en 78 tours, le voici qui emprunte un chant malgache d’exorcisme et quelques carillons, un air de danse belge et les notes défaites d’un piano-épave, des tambours africains et un chœur d’enfants égarés entre deux reliefs... L’amalgame siffle, étourdit, souffle enfin car de ses archives La plainte a fait un beau désordre, dont l’écoute est, concrètement, hallucinante.

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Francisco Meirino : La plainte
Cave12 Edition
Edition : 2018.
Guillaume Belhomme © Le son du grisli



Jean-Luc Guionnet : Arantzazu Close & Far (Vert Pituite, 2018)

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A l'occasion de la parution aux éditions Lenka lente du troisième etdernier volume d'Agitation Fritele son du grisli publie, depuis quinze jours, des chroniques de disques signés de musiciens français interrogés ou évoqués par Philippe Robert dans son anthologie de l'underground français. Aujourd'hui, Jean-Luc Guionnet, dont Pentes et Hoop Whoop (Hubbub) sont chroniqués dans Agitation Frite 3.

Après Métro Pré Saint-Gervais, Inscape: Lille-Flandres ou In St. Johann – qu’il enregistra avec Dan Warburton, Éric La Casa et The Ames RoomJean-Luc Guionnet publie un nouveau disque dont le titre permet qu’on le localise : le voici à Arantzazu, dans le Pays Basque espagnol, où il passa une semaine en juillet 2014.

Dans le Sanctuaire d’Arantzazu (Franciscains attirés là par une apparition de la Vierge au XVe siècle), Guionnet s’est d’abord familiarisé avec l’orgue de la nouvelle basilique : trois claviers manuels et un pédalier. Des orgues, Guionnet en a connues d’autres, mais celui-ci semble convenir à merveille à ses attentes – c’est en tout cas ce que laisse entendre cette improvisation, enregistrée au plus près de l’instrument (première face) ou du fond du monastère (seconde face).

Le musicien est prudent ; il faut à l'auditeur d’abord tendre l’oreille, chasser la note en tuyau. Et puis le premier aigu perce, auquel répond bientôt un grave, comme dans un jeu d’écholocation qui renverrait à Guionnet le possible début d’un chant. Tirant, il commande alors une note longue, insistante même, qui servira de modèle à combien d’autres quand les sons ne partiront pas en rafales autrement expressives.

L’expression est celle de l’instrument autant que celle du musicien ; en seconde face, c’est aussi celle du Sanctuaire, certes dans une moindre mesure, dont la rumeur (passage d’un visiteur, sonnerie des cloches…) comble l’expérience d’attentions inattendues. Troisième référence de la collection La Belle Brute, inaugurée par Vert Pituite au son de Jean-Marie Massou, Arantzazu fait lui aussi œuvre de son autant que d’idée.

Jean-Luc Guionnet : Arantzazu. Close & Far
Vert Pituite
Enregistrement : 2014. Edition : 2018.
Guillaume Belhomme © Le son du grisli

COUV ET BANDEAU


Long Orme : Long Orme (Wah Wah, 2018)

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A l'occasion de la parution aux éditions Lenka lente du troisième et dernier volume d'Agitation Fritele son du grisli publie, depuis dix jours, des chroniques de disques signés de musiciens français interrogés ou évoqués par Philippe Robert dans son anthologie de l'underground français. Aujourd'hui, Long Orme, que Robert chronique et qualifie dans Agitation Frite 3 d'un des secrets les mieux gardés du folk d’ici.

Il est des disques « uniques », dont on ignorait tout, et que l’on réédite. C’est le cas de Long Orme, qu’ont enregistré, au milieu des années 1970 à Grenoble, Yves Fajnberg et sa compagne d’alors, Marie Butel. Le disque a paru sous étiquette SonArt, son titre reprenant le nom que le couple s’était choisi – un intérêt pour l’arbre et un clin d’œil adressé au longhorn d’Amérique – pour servir son folk à la française.

Dans un texte qu’il a rédigé à l’occasion de cette réédition, Fajnberg revient sur l’époque où il vivait en communauté, se qualifiant lui-même de « baba cool », écoutait Bob Dylan, Leonard Cohen, Peter, Paul and Mary et, en français, Graeme Allright et Hugues Aufray. Après avoir participé à l’enregistrement de l’album Wave On de Dominique Droin, le jeune homme se laisse convaincre de consigner quelques-unes de ses chansons sur un Revox 2 pistes.

Pour la forme, ce sont une guitare folk et deux voix – celle de Fajnberg, nasillarde, sur le fil, et, en soutien, celle de Butel, aérienne et toujours juste. Pour le fond, ce sont des rengaines qui rappellent les influences citées plus haut et évoquent parfois le blues sur lesquelles se posent des textes d’une poésie naïve, certes, mais qui parfois touche. Sur Nos rêves, par exemple, qu’un orgue et quelques flûtes peaufinent ; sur Galère, aussi, qui chante des visions fantastiques où se mêlent princesses, singes à bras nus et hommes en collier ; sur Henry et Les enfants, enfin, qui en appellent à la science-fiction pour dire l’inquiétude du quotidien.

Si l’album est inégal – les arrangements de Droin pouvant parfois noyer le propos de Long Orme, quand ce n’est pas Fajnberg lui-même qui ne sait pas bien quelle tournure musicale donner à sa poésie – il est le document d’une époque révolue où les gens avaient encore « de l’encre sur les doigts » et fumaient des cigarettes qui ne laissaient pas derrière elles un parfum de verveine ou de pamplemousse. Et si, dans le même texte, Fajnberg dit avec humilité le désenchantement qui a suivi – … je ne suis pas devenu un chanteur professionnel. Timidité, manque de foi en moi et circonstances de la vie, tandis que nous savons bien des « amateurs » capables davantage que tel professionnel –, il aura démontré avec Long Orme qu’on peut faire œuvre de tourment et de tristesse sans rien attendre de la nostalgie.

Long Orme : Long Orme
Wah Wah
Edition : 2018.
Guillaume Belhomme © Le son du grisli

COUV ET BANDEAU


Christiane Bopp : Noyau de lune (Fou, 2018)

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A l'occasion de la parution aux éditions Lenka lente du troisième et dernier volume d'Agitation Fritele son du grisli publie, depuis dix jours, des chroniques de disques signés de musiciens français interrogés ou évoqués par Philippe Robert dans son anthologie de l'underground français. Aujourd'hui, Christiane Bopp, tromboniste ici produite par Jean-Marc Foussat, interrogé dans le premier volume d'Agitation Frite.

Christiane Bopp joue du trombone. Mais ce trombone (devrais-je plutôt écrire « ces » trombones tant « son » trombone sonne pluriel) n’est pas comme les autres. C’est un trombone qui, au centre, préférera toujours la périphérie. Pardon : les périphéries.

C’est un trombone où le grouillant a son mot à dire. C’est un trombone dialoguant avec son ombre (plan rapproché vs arrière plan, trombone avec sourdine vs trombone sans sourdine). C’est un trombone gratouillant le souffle ou ruisselant de brousse. On le découvrira chant médiéval (Ce qui brûle). Plus loin il deviendra ange aux pantoufles de vair. Il aura à cœur de se transformer, se voiler, se dévoiler, se teindre d’un rouge sang ou d’un gris sablé. Il aura à cœur de relier le salivaire à la douceur des chants de lune (Gitane). Il aura l’air libre et libéré. Donc : le sera.

Christiane Bopp : Noyau de lune
Fou Records
Edition : 2018
Luc Bouquet © Le son du grisli

COUV ET BANDEAU


Jean Cohen-Solal : Flûtes libres / Captain Tarthopom (Souffle Continu, 2018)

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A l'occasion de la parution aux éditions Lenka lente du troisième et dernier volume d'Agitation Fritele son du grisli publie, depuis dix jours, des chroniques de disques signés de musiciens français interrogés ou évoqués par Philippe Robert dans son anthologie de l'underground français. Aujourd'hui, Jean Cohen-Solal, longuement évoqué dans les chroniques de disques du troisième tome.

Forcément jaune comme un soleil, la réédition de Flûtes libres, disque de Jean-Cohen Solal jadis conseillée par la Nurse With Wound List et aujourd’hui réédité par Souffle Continu. Dans le troisième et dernier volume d’Agitation Frite, Philippe Robert fait bien de laisser parler le musicien : « Ma flûte, c’est l’image de moi-même. Je peux même plus facilement exprimer mes sentiments au travers de ma flûte qu’avec le langage. »

Sa flûte, Cohen-Solal l’enregistre alors plusieurs fois afin de dessiner un premier paysage dans lequel il pourra se mettre à chanter – à siffler, voire. La chose est singulière, même si elle peut évoquer ici la film music de Krzysztof Komeda (Concerto Cyclique) ou les promenades d’Alice Coltrane (Raga du matin). Avec Serge Franklin au sitar et Marc Chantereau aux tablas, Cohen-Solal s’en rapproche d'ailleurs encore : Quelqu’un, sur une face entière, le voit ainsi évoluer dans les hauteurs, à distance de grincements et de parasites qui gravitent avec l’air d’un ballet.

Pâle comme la lune, la réédition de Captain Tarthopom, sur lequel Cohen-Solal pénètre le champ des musiques progressives. Mis en branle au son de battements de cloches, le capitaine en question – qui peut aussi jouer de l’orgue, du piano et même attester un beau coup d’archet – est bientôt rejoint par des comparses : Jean-Claude Deblais (guitare électrique), Léo Petit (basse électrique), Serge Biondi (batterie), Sylvain Gaudelette (ondes Martenot), Michel Barré (trompette), Jean-Luc Chevallier (trombone) et… Charlotte (voix).

Abandonnée la première marche amusée, le groupe travaille à un mélange d’influences éclatées : rock, funk, folk… Certes, l’alliage plombe parfois l’expérience sonore – ici romantique, la flûte emmène là un générique d’une télé sans images – mais l’allure est vaillante et l’expérience d’une indiscutable liberté : celle d’un art naïf aussi bien que virtuose qui, avant toute chose, ne connait pas de cloison.

Jean Cohen-Solal : Flûtes libres / Captain Tarthopom
Souffle Continu
Edition : 2018.
Guillaume Belhomme © Le son du grisli

COUV ET BANDEAU


Christian Rollet : Calamity Roll in the Dark (Arfi, 2018)

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A l'occasion de la parution aux éditions Lenka lente du troisième et dernier volume d'Agitation Fritele son du grisli publiera, deux semaines durant, des chroniques de disques signés de musiciens français interrogés ou évoqués par Philippe Robert dans son anthologie de l'underground français. Aujourd'hui, Christian Rollet, interviewé dans le premier tome d'Agitation Frite, et de nombreuses fois cité dans les chroniques de disques du troisième tome.

« Sans doute qu’il y a encore de la musique qui vient quand on est seul », explique Christian Rollet dans les notes de Calamity Roll in the Dark. Batteur des Free Jazz Workshop, Workshop de Lyon et La Marmite Infernale, camarade de Steve Lacy, François Tusques ou Lol Coxhill, Rollet insiste pourtant en 2000, en préambule d’un entretien avec Philippe Robert consigné dans Agitation Frite : « Il n‘y a pas d’intérêt à raconter sa vie. »

Alors, il reprend l’instrument, seul, au crépuscule, et improvise : sa batterie se lève lentement, avance un premier motif ; plus tard, elle se soulève, gronde puis se rétracte : c’est encore la nuit, tombée sur les expressions passées. Rollet abandonne alors l’espace à un art impressionniste : c’est, sur un litophone, la mélodie d’Autre précipitation nocturne ; sur Les peaux de l’aube, le souvenir du Drums Unlimited de Max Roach ; ailleurs, c’est un battement d’ailes. Et c’est déjà le matin : « Cet album solo est l’occasion d’une rêverie nocturne à la batterie. », écrit encore Rollet dans les notes du disque. Intimité et turbulences l’auront remplie à merveille.

Christian Rollet : Calamity Roll in the Dark
Arfi.
Enregistrement : 2017. Edition : 2018. 
Guillaume Belhomme © Le son du grisli

COUV ET BANDEAU



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