Le son du grisli

Bruits qui changent de l'ordinaire

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Le son du grisli #2

Interview de Gunter Hampel (2/2)

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Suite et fin de l'interview de Gunter Hampel, multi-instrumentiste qui, selon son propre aveu, se bonifie avec l’âge, quitte à atteindre aujourd'hui des sommets… [lire la première partie de l'interview]

Qu’est-ce qui a motivé la création de votre propre label, Birth ? C’est un stress incroyable d’essayer de vendre des CD/DVD/LP de jazz dans ce foutu monde. Essayer de vendre tes créations originales, organiser les enregistrements, écrire la musique, répéter, enregistrer en studio ou sur scène, mixer, éditer, s’occuper de l’argent, des musiciens, des répétitions, élaborer les pochettes, les accroches, courir après les imprimeurs et les fabricants de disques jusqu’au terme du projet ; ensuite, il faut faire un peu de publicité, envoyer le disque à la presse, aux radios, et ensuite au monde via le mail order que j’ai créé sur mon site internet, enfin s’occuper des comptes… Je suis mon propre producteur, la génération de jazzmen à laquelle j’appartiens a été la première à pouvoir produire ses propres enregistrments.... On n’a plus eu à attendre qu’un type vienne nous voir en concert et nous propose ensuite de sortir un disque… Cette réalité là était ridicule. Personne, en dehors du business, n’a idée de ce qu’il arrive à des gens comme moi ou Ornette Coleman, Charlie Parker, Duke Ellington, Benny Goodman… Il faudrait demander aux lecteurs de cette interview : avez-vous une idée des manières des représentants des maisons de disques ? Ce qu’ils vous offrent ou, pour le dire mieux, ce qu’ils vous demandent de faire ou veulent faire de votre musique avant de l’enregistrer ? Et là, les ennuis commencent… Je comprends bien qu’investir dans un projet pour, non par rentrer dans ses frais mais toucher quelques bénéfices, est un truc difficile qui demande du temps et de l’argent… Mais les temps ont changé. D’une part, il n’y a plus une boutique de disques au monde qui ne vende que du jazz. Savez-vous qu’à New York, la capitale du jazz par excellence, il est impossible d’en trouver une ? Peut-être trouverez-vous dans telle boutique un Benny Goodman caché quelque part ou un vieux disque d’easy listening ou de jazz de salon ou bien une réédition à bas prix, mais nous en sommes là : le jazz est un genre que l’on vend sur catalogue, par correspondance. Il faut aller chercher sur internet, c’est le cas pour mes disques, il faut aller sur mon propre site pour pouvoir entendre ma musique, quelque chose de créatif qui vous met sans dessus-dessous… Cette méthode me permet de me passer d’intermédiaire et de payer mes musiciens comme il se doit. Hier, un ami au téléphone m’a même appris qu’il était possible sur internet de télécharger ma musique librement, ce que j’ignorais… Il y a à disposition des enregistrements de concerts, ceux que j’ai donnés avec Jeanne Lee, avec mes groupes, même en images sur youtube, il y a des gens qui déposent des extraits de nos concerts, mes workshops à destination des enfants… Tout ça m'échappe totalement, c’est incroyable. Pour ce qui est de ma propre musique, celle à laquelle je travaille, je la publie pour ma part sur Birth Records, un catalogue de 140 références (CD, DVD, LP) que vous pourrez commander aussi longtemps que j’aurais la chance de vivre encore. L’un des avantages lorsqu’on gère son propre label, c’est la liberté avec laquelle on peut jouer et enregistrer sa musique, non pas ce genre de musique pensée pour faire de l’argent… En résumé : je contrôle ma musique grâce au label que j’ai moi-même créé. Cela m’a aidé à avancer en tant que musicien mais aussi en tant qu’individu, les découvertes qui naissent d’une conscience en perpétuelle évolution sont sans fin.

Tout comme les leçons que vous dispensez à de jeunes élèves ? Mon travail, c’est la musique et l’enseignement : le pouvoir d’ouvrir des enfants au jazz et à l’improvisation, leur montrer de quelle manière ce langage va voir au-delà des mots et comment il est possible de s’amuser tout en communiquant avec les autres… Il faut voir ces enfants au bout de trois jours d’improvisation, apprenant qu’ils doivent respecter les besoins collectifs dans leur démarche de création de musique ou de danse… Nous avons d’ailleurs publié quelques concerts de ces expériences, nous jouons et nous amusons ; organiser de tels concerts fait partie de cet enseignement ludique. Ces enfants ont de 5 à 13 ans et ils créent en échangeant, s’écoutent les uns les autres, improvisent, bougent leur corps en espérant qu’un camarade trouvent une musique adéquate ou vice-versa. Et sur scène, ce sont parfois 45 enfants qui se débrouillent seuls ! C’est à nous et à nous seuls d’organiser le monde tel qu’on voudrait qu’il soit, afin d’évoluer en effet… Les manières que j’ai trouvées pour cela ont à voir avec la composition, l’arrangement et la production, et une insatiable quête de découvertes… Voilà pourquoi, j’y reviens, il m’a fallu créer Birth Records, lorsque je vivais à Paris en 1969. J’ai emprunté 4000 dollars au couturier Emanuel Ungaro après avoir joué pour lui à Paris lors d’un de ses défilés. Dans mon groupe, jouait alors un jeune guitariste du nom de John McLaughlin. J’ai mis un an à rembourser Ungaro. J’avais alors de l’énergie et aussi confiance en moi parce que le premier disque publié sur Birth – The 8th of July 1969, pour jouer mes compositions il y avait là Jeanne Lee, Steve McCall, Anthony Braxton, Willem Breuker – a marqué de son empreinte l’évolution du jazz. Ce disque représente une étape importante : une nouvelle manière de jouer, de se montrer créatif au sein d’un collectif imposant à force d’interactions accordées. Ce groupe d’Européens et d’Afro-Américains a franchi une étape vers une autre forme de société, plus éclairée.

Vous semblez passer beaucoup de temps à promouvoir votre musique, est-ce plus difficile qu’hier ? Eh bien, ce qui est le plus difficile est la rareté du public. Le grand problème du jazz tient du fait que nous, musiciens de jazz, devons éduquer le public pour qu’il puisse apprécier notre musique. L’industrie a pris le contrôle de l’éducation afin de former des clients prêts à répondre à toutes leurs attentes : rock, pop, ou que sais-je encore, ou cette musique commerciale qui existe seulement pour faire rentrer de l’argent. De la came qui demande peu d’efforts, comme la nourriture de McDonald’s, de la nourriture qui te rend malade, voilà ce qu’est la musique d’industrie. C’est l’une des raisons pour lesquelles existent les workshops que j’organise pour les enfants. Ils apprennent à improviser seuls, comme nous le faisons, nous, musiciens de jazz. Ils deviennent peu à peu des experts, en plus de communiquer en improvisant. L’autre jour, une femme d’une cinquantaine d’années est venu à un de mes concerts à Berlin. Elle m’a sourit et m’a dit : « Vous ne me reconnaissez pas ? J’ai participé à un de vos workshops en 1972. J’avais 13 ans, je jouais du violoncelle et depuis je m'intéresse au jazz, j’adore ça. Je vous remercie pour ça. » Après avoir quitté la ville de Burgwedel où j’ai donné un workshop pendant trois jours, j’ai reçu un appel des organisateurs : « Votre workshop a transformé toute la région : les enfants de trois écoles différentes passent leur récréations à jouer des percussions… Au lieu de se battre, ils improvisent et, dans tel ou tel coin, ils s’apprennent des figures que vos danseurs leur ont apprises. » Pour ne pas trop se plaindre de notre époque, on a trouvé un antidote : enseigner les qualités intrinsèques du jazz en tant que principes d’éducation aux enfants, afin qu’ils créent par eux-mêmes et aussi qu’ils forment notre prochain public. Il y a encore beaucoup à faire au niveau des infrastructures, de celles du JazzInstitut de Darmstadt qui permet à tout le monde d’étudier le jazz, d’en apprendre sur ses musiciens, compositeurs, solistes, etc. C’est simple : enseigne à tes enfants et à tous les autres à improvier en musique ou en danse pour mieux communiquer. Prêche dans les familles, dans les écoles et auprès de tous les publics. Quand nous retrouverons un vrai public pour le jazz, il y aura de nouvelles demandes, et des clubs rouvriront… Il faut parler aux gens de cette belle et grande musique, de tous les jazz, quels que soit le style, parce que nous la servons depuis 1900, cette musique qui parle à tout le monde, même aux animaux : il faut voir les chiens et les chats, les chevaux et par-dessus tout, les oiseaux, qui aiment lorsque je joue de la flûte pour eux. Louis Armstrong a dit : « This world is what we are doing to it. » Alors ?

N’est-il pas difficile de proposer de nouvelles choses quand la plupart des amateurs célèbrent la musique que vous avez servie dans les années 60 et 70 et vous voient parfois comme une sorte d' « ancienne légende du free jazz » ? Ça, ce n’est pas mon problème… C’est le problème de gens qui ne voient pas, ne savent pas, ne pensent pas, ne goûtent pas, ne sentent pas, n’apprécient pas et, par-dessus tout, vivent dans le passé ou parfois le futur. Le jazz et l’improvisation vous forcent à vivre le moment même, cette faculté de dealer avec l’instant présent est l’essence de l’improvisation jazz. User de son savoir, de sa discipline et de sa joie d’être en vie, permettent d’inventer sans cesse. Je peux aider quelqu’un à comprendre tout ça, le faire progresser et le rendre à l’affût de ses actions, lui faire respecter ses partenaires, communiquer au travers de la danse et de la musique… Je fais ça pendant mes workshops et je suis ouvert à toutes propositions, dans le monde entier, il suffit de me contacter. Si je suis une légende, ce n’est pas tant du free jazz que de ma propre musique, qui va voir au-delà de tout ce que vous avez pu entendre dans le mouvement free jazz. J’ai commencé à élaborer ma musique dans les années 60 mais elle n’a rien à voir avec le free jazz tel qu’il est joué aujourd’hui, une réplique de ce que nous avons inventé il y a cinquante ans de cela. Maintenant, ils se mettent même à sonner comme nous le faisions dans les années 60, mais la plupart du temps c’est simplement déconstruit, énervé et lourd. Ma musique, elle, est élevée, mesurée, forte mais douce, et surtout a lentement progressé. C’est le cadeau que je vous fais, je sais que vous êtes là et je joue pour vous, pour communiquer et partager avec vous tout l’amour que je porte.

Gunter Hampel, juin 2010.
Guillaume Belhomme © Le son du grisli



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