Le son du grisli

Bruits qui changent de l'ordinaire

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Parution : Jazz en 150 figures de Guillaume BelhommeParution : le son du grisli #2Sortir : Festival Baignade Interdite
A la question : interviewsAu rapport : impressions de concertsEn théorie : l'improvisation par l'écrit : John Butcher & Evan Parker

Lotte Anker, Fred Lonberg-Holm / Dave Jackson, Dirk Serries : Two Duos / Black Spirituals : Black Tape (Astral Spirits, 2016)

lotte anker fred lonberg-holm dave jackson dirk serries two duos

Au nombre des (maigres) avantages du support cassette, accorder la possibilité de consigner deux projets différents – c’est-à-dire un par face. Assez denses, les concerts donnés par Lotte Anker et Fred Lonberg-Holm d’un côté et par Dave Jackson et Dirk Serries de l’autre, s’y prêtaient en plus.

A Chicago (Corbett vs. Dempsey), le premier duo improvisa quatre pièces le 24 février 2015. Remués puis remuants, les vents bataillent contre un archet qui lui travaille ses principes de déviation : saturant légèrement, il répète ainsi un motif en introverti ou va chercher dans l’ampli les morceaux de bois et de cordes qui s’y sont agglomérés. Interdisant presque au duo d’envisager toute concorde, les élucubrations de Lonberg-Holm n’en poussent pas moins Anker à réagir avec à-propos : dans les graves, son alto va jusqu’à impressionner.

A Londres (Cafe Oto), le second duo improvisa le 14 juillet 2015. C’est là un autre alto dans d’autres cordes – celles de la guitare électrique de Serries dont l’art « shoegaze bliss free jazz fuzz » nous a, de Microphonics en Streams of Consciousness, presque échappé. Risque-tout, le duo fait preuve d’une implication peu propice aux nuances, certes, mais capable ici ou là d’invention : quand, par exemple, les glissandi de l’un tapissent les phrases volatiles de l’autre. Plus affecté que celui d’Anker, le jeu de Jackson souffre en conséquence la comparaison. C’est cette fois un des risques de la cassette qu’on partage.

two duos

Lotte Anker, Fred Lonberg-Holm / Dave Jackson, Dirk Serries : Two Duos
Astral Spirits / Monofus Press
Enregistrement : 24 février 2015 et 14 juillet 2015. Edition : 2016.
K7 : A1/ Ice King A2/ Melt A3/ The Frigid Air 04/ Cold Only Hurts Those Who Feel – B1/ Café Oto Live Improvisation
Guillaume Belhomme © Le son du grisli

 

black spirituals black tape

Défendu par la même maison, c’est là un autre duo, établi cette fois : Black Spirituals, que composent Zachary James Watkins (électronique) et Marshall Trammell (batterie). Entre une cassette Tapeworm (High Vibration Resonance Vol.1 - Live At Disjecta, enregistrée par Daniel Menche) et une autre SIGE (Black Treatment), les musiciens en placent donc une noire : sur sa première face, se servant d’enregistrements de guitares électriques, Watkins électrise – et même : oriente – une improvisation qui pourra rappeler certains Pinhas ; sur la seconde face, c’est l’improvisation (défaite, toujours) de Trammell qui impose à son camarade de le suivre : un paquet de notes synthétiques tentent alors d’intensifier la chose, mais en vain.

black tape

Black Spirituals : Black Tape
Astral Spirits / Monofus Press
Enregistrement : 2015. Edition : 2016.
K7 : A/ Entrances – B/ Exits
Guillaume Belhomme © Le son du grisli

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Festival Météo [2015] : Mulhouse, du 25 au 29 août 2015

météo 2015

Cette très belle édition du festival Météo vient de s'achever à Mulhouse. Petit florilège subjectif.

Le grain de voix. Rauque, granuleuse, grave, éructante, crachant tripes et boyaux, poilue. C'est la voix d'Akira Sakata, monument national au Japon, pionnier du free jazz dans son pays. Ce septuagénaire est peu connu en France. C'est un des génies de Météo que de faire venir de telles personnalités. Au saxophone, Akira Sakata oscille entre la fureur totale et la douceur d'un son pur et cristallin. A la clarinette, il est velouté. Et, quand il chante, on chavire. Il y a du Vyssotski dans cette voix, en plus sauvage, plus théâtral. On l'a entendu deux fois à Mulhouse : en solo à la chapelle Saint-Jean et lors du formidable concert final, avec le puissant batteur Paal Nilssen-Love et le colosse contrebassiste Johan Berthling. Ils forment le trio Arashi, qui veut dire tempête en japonais. Une météo qui sied au festival.

La brosse à poils durs. Andy Moor, guitariste de The Ex, brut de décoffrage, fait penser à un ouvrier sidérurgiste sur une ligne de coulée continue. En guise de plectre, il utilise parfois une brosse à poils durs, comme celles pour laver les sols. Un outil de prolétaire. Son complice, aux machines, est Yannis Kyriakides (un des électroniciens les plus convaincants de cette édition de Météo). Il lance et triture des mélodies de rebétiko. Des petites formes préméditées, prétextes à impros en dialogue. Un bel hommage à ces chants des bas-fonds d'Athènes, revisités, qui gagnent encore en révolte.

L'archet sur le saxophone. Lotte Anker a joué deux fois. Dans un beau duo d'improvisateurs chevronnés, avec Fred Frith, lui bidouillant avec des objets variés sur sa guitare, elle très inventive sur ses saxophones, jouant même par moment avec un archet, frottant le bord du pavillon, faisant résonner sa courbure. Elle s'est aussi produite en solo à la bibliothèque, dans la série des concerts gratuits pour enfants (encore une idée formidable de Météo), sortant également son archet, et accrochant les fraîches oreilles des bambins.

frith anker 260   le quan ninh 260

Le naufrage en eaux marécageuses. Les trois moments ci-dessus sont des coups de cœur, vous l'aurez entendu. Affliction, par contre, lors du deuxième concert de Fred Frith, en quartet cette fois, le lendemain, même heure, même endroit (l'accueillant Noumatrouff). Et – hélas –, mêmes bidouillages que la veille, en beaucoup moins inspiré, sans ligne directrice, sans couleur, si ce n'est les brumes d'un marécage. Barry Guy, farfadet contrebassiste qu'on a eu la joie d'entendre dans trois formations, a tenté de sauver l'équipage de ce naufrage moite.

Les percussions du 7e ciel. La chapelle Saint-Jean, qui accueille les concerts acoustiques (tous gratuits), est très souvent le cadre de moments musicaux de très haute tenue, sans concession aucune à la facilité. Pour le duo Michel Doneda, saxophone, et Lê Quan Ninh, percussions, la qualité d'écoute du public était à la hauteur du dialogue entre les deux improvisateurs. La subtilité, l'invention sans limite et la pertinence de Lê Quan Ninh forcent l'admiration. D'une pomme de pin frottée sur la peau de sa grosse caisse horizontale, de deux cailloux frappés, il maîtrise les moindres vibrations, et nous emporte vers le sublime.

Et aussi... Le batteur Martin Brandlmayr, avec sa batterie électrique : son solo était fascinant. Le quartet Dans les arbres (Xavier Charles, clarinette, Christian Wallumrød, piano, Ingar Zach, percussions, Ivar Grydeland, guitare), totalement extatique. Le quartet d'Evan Parker, avec les historiques Paul Lytton, batterie, et Barry Guy, contrebasse, plus le trompettiste Peter Evans, qui apporte fraîcheur, vitalité et une sacrée présence, sous le regard attendri et enjoué de ses comparses. La générosité de la violoncelliste coréenne Okkyung Lee, qu'on a appréciée trois fois : en duo furieux avec l'électronique de Lionel Marchetti, en solo époustouflant à la chapelle, et dans le nonet d'Evan Parker : elle a été une pièce maîtresse du festival, animant aussi un des quatre workshops, pendant une semaine. Les quatre Danoises de Selvhenter, enragées, toujours diaboliquement à fond et pire encore, menées par la tromboniste Maria Bertel, avec Sonja Labianca au saxophone, Maria Dieckmann au violon et Jaler Negaria à la batterie. Du gros son sans finesse, une pure énergie punk. Et, dans le même registre, les Italiens de Zu : Gabe Serbian, batteur, Massimo Pupillo, bassiste et Luca Tommaso Mai, saxophone baryton : un trio lui aussi infernal, qui provoque une sévère transe irrésistible.

Festival Météo : 25-29 août 2015, à Mulhouse.
Photos : Lotte Anker & Fred Frith / Lê Quan Ninh
Anne Kiesel @ le son du grisli

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Lotte Anker, Rodrigo Pinheiro, Hernani Faustino : Birthmark (Clean Feed / Orkhêstra International)

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Les noirs desseins de Lotte Anker (saxophones), Rodrigo Pinheiro (piano) et Hernâni Faustino (contrebasse) résistent à s’exposer totalement. Il y a en eux du caché, de la pénombre. Comme si aurore et crépuscule refusaient que s’immiscent jour ou clarté. Il y a aussi de la menace dans leurs fondations, des regards gelés, des noires pulsions.

La violence est rentrée, parfois perfore l’écorce quand l’archet de la contrebasse se voit congédié au profit des sanglots d’un alto déclinant. Dans cet entre-deux (aurore et crépuscule donc), le trio se terre, préfère le scellé aux grandes orgues. Comme ces premiers sommeils où tout semble possible : l’égorgeur ou la belle aux bois dormants.

Lotte Anker, Rodrigo Pinheiro, Hernani Faustino : Birthmark (Clean Feed / Orkhêstra International)
Enregistrement : 16 septembre 2012. Edition : 2013.
CD : 01/ Rise 02/ Upper Bound 03/ Daytime Song 04/ Golden Spiral 05/ Theorem 06/ Dual 07/ Voices
Luc Bouquet © Le son du grisli

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Lotte Anker, Craig Taborn, Gerald Cleaver : Live at the Loft (Ilk, 2008)

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Enregistré à Cologne en 2005 – année de sortie de Triptych, première référence discographique de l’association de la saxophoniste Lotte Anker, du pianiste Craig Taborn et du batteur Gerald Cleaver –, Live at the Loft redit une classique mais redoutable approche de l’improvisation.

Pour tourner toujours autour d’éléments de mélodies – qu’elle aime répéter, développer selon son inspiration et puis abandonner pour mieux profiter de la présence de ses partenaires –, Anker ancre ses interventions à l’alto et au ténor dans une pratique instrumentale sage mais transportée à intervalles réguliers par l’habitude qu’elle a prise de céder à l’ivresse des déstabilisations. D’une progression de notes légères qu’elle institue avec Taborn sur Real Solid, Anker fait alors un matériau musical obsessionnel qu’elle altère au gré des épreuves qu’elle s’impose ; sur Magic Carpet, elle invoque la divagation comme moyen de discourir, pour intervenir en suiveuse sur Berber, se balançant au gré des spasmes commandés par Taborn et Cleaver. Une autre fois alors, le trio sera allé en équilibre entre propositions incertaines et imprécations pressantes, entre savoir conservateur et pratique libertaire.

Lotte Anker, Craig Taborn, Gerald Cleaver : Live at the Loft (Ilk)
Enregistrement : 2005. Edition : 2008.
CD : 01/ Magic Carpet 02/ Real Solid 03/ Berber
Guillaume Belhomme © Le son du grisli

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Anker, Taborn, Cleaver: Triptych (Leo Records - 2005)

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Après avoir fait ses classes auprès de Bob Brookmeyer, Joe Henderson ou John Tchicai, la saxophoniste danoise Lotte Anker joua en quintette aux côtés de Niels-Petter Molvaer, avant de se tourner, en 1995, vers la musique improvisée. En compagnie du pianiste Craig Taborn – sideman de James Carter ou de l’Art Ensemble Of Chicago -, et du batteur Gerald Cleaver, elle dresse un Triptych à sept faces, dense et percussif.

Grinçantes, d’abord, les attaques de Cleaver, connaissant lui aussi à merveille l’improvisation et ses débordements pour les avoir mis en lumière auprès, entre autres, de Peter Kowald. Prenant rapidement en main la situation, la retenue engage le trio à mesurer sagement l’intrusion périodique des assauts, avant de ne plus rien filtrer des phrases fulgurantes (Triptych).

Chaleureux, le saxophone dirige les efforts de ses partenaires sur une composition moins libre que déconstruite, avançant irrémédiablement jusqu’au brouhaha intentionnel (Cumulus). Déliés nonchalamment, les motifs circulaires du piano, traités au rythme des densités sur Mr. Yin & Mr. Yan, trouvent leur véritable raison d’être sur The Hierophant.

C’est justement là que le trio l’emporte. Les graves y bousculent le fond institué par une rythmique presque descriptible, en attendant l’entrée en jeu d’Anker. Chose faite, le grain charmeur du saxophone, pourtant semeur de trouble, persiste et signe la puissance d’un morceau implacable, infiltré de redondances.

La tempête essuyée de manière majestueuse, reste un piano flottant sur quelques coups répétés sur cymbales (Frog Floating). Emportements et instants de calme se disputent une dernière fois toute la place, avant de noyer l’intérêt à force d’insistance. Seul laisser-aller de rien concédé par la maîtrise du trio, dans la composition d’un Triptych vertueux de profondeur.

CD: 01/ Triptych 02/ Lotuseating 03/ Cumulus 04/ Mr. Yin & Mr. Yan 05/ The Hierophant 06/ 1. Act 07/ Frog Floating

Lotte Anker, Craig Taborn, Gerald Cleaver - Triptych - 2005 - Leo Records. Distribution Orkhêstra International.

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