Le son du grisli

Bruits qui changent de l'ordinaire


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Archives des interviews du son du grisli

Workshop de Lyon : Interfréquences & La chasse de Shirah Sharibad & Tiens ! Les bourgeons éclatent… (Souffle Continu, 2017)

lsdg3 couv gifCette chronique de disque est l'une des soixante que l'on trouve dans le troisième numéro papier du son du grisli

free jazz workshop de lyon

Le Workshop de Lyon fêtait l'année dernière son cinquantième anniversaire au son d’un coffret Bisou / ARFI qui rassemblait l’intégralité de ses enregistrements. Pour avoir un faible pour la découpe, on préférera aller manipuler trois disques désormais estampillés Souffle Continu, les trois premiers de la formation.

Le Free Jazz Workshop, à l’origine, que l’on entendra en 1973 sur l’une des références de la discographie de Colette Magny (Transit) et qui signa un peu plus tôt cet Inter Fréquences prometteur. C’est là, en quelque sorte, un Liberation Music Orchestra miniature qui, sur le modèle du free jazz américain, remet son savoir-faire au hasard des fréquences. Les cinq pièces du disque sont signées, mais on ne doute pas que les compositions furent bouleversées par leur propre interprétation : quelle partition pourrait en effet retenir le piano de Patrick Vollat sur le morceau-titre ? Quel phrasé imposer une allure à l’archet sensible de Jean Bolcato sur Ode a lon Chaney ? Quelle mesure retenir l’espiègle tambour de Christian Rollet sur Sphinx ? Plusieurs fois à l’unisson, les instruments à vent (Jean Méreu à la trompette et Maurice Merle aux saxophones) inventent, s’emportent ou explorent de concert l’espace que s’est elle-même alloué la formation : le labyrinthe impressionne, mais heureusement : le quintette en place n’a jamais eu l’intention d’en sortir – un membre s’en échappe pourtant, c’est Jean Méreu.

Il faut donc au Free Jazz Workshop un autre souffle, que lui apporte bientôt Louis Sclavis. La chasse de Shirah Sharibad, enregistré en 1975, est donc le premier disque du Workshop de Lyon. Un rare moment de contrebasse en introduction et les musiciens se chamaillent : c’est un art tempétueux de la conversation qui disparaîtra au profit de « rengaines » : la paire Vollat / Sclavis est la première à y travailler, et l’allegresse est contagieuse, qui développe une musique à la frontière de paysages impressionniste, psychédélique, folklorique même. Sur Pains et poupées, composition de Sclavis, le chant expérimente et grince sur le va-et-vient d’une balancoire accorchée à un arbre plein d’oiseaux.

Le temps passant, le Workshop de Lyon fait une constation : Tiens ! Les bourgeons éclatent…, nous sommes en 1977 et Vollat a quitté le groupe. Restent Merle, Sclavis, Bolcato et Rollet, qui reprennent le parti des oiseaux – ceux de Dolphy, ceux d’Ayler aussi sur la lente marche de Le vert (ou l’intox). C’est là une dizaine de pièces et autant d’airs de fête, une fête où ont beau jeu tous les débordements : ceux de la contrebasse sur Chant pour les 103 du Plateau, de la clarinette basse sur Duchesne Père et Fils, du trombone sur le court Tango à bascule. C’est enfin un blues au cri déchirant qui explique à sa manière le titre du disque : Tiens ! Les bourgeons éclatent… Le Workshop de Lyon n’en était donc qu’à ses débuts. 

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Free Jazz Workshop : Inter Fréquences
Workshop de Lyon : La chasse de Shirah Sharibad
Workshop de Lyon : Tiens ! Les bourgeons éclatent…
Souffle Continu 2017
Guillaume Belhomme © Le son du grisli



Martin Küchen : Lieber Heiland, lass uns sterben (Sofa, 2017)

lsdg3 couv gifCette chronique de disque est l'une des soixante que l'on trouve dans le troisième numéro papier du son du grisli. Si la rédaction ne s'interdisait pas tout classement annuel, Lieber Heiland, lass uns sterben y aurait toute sa place. 

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Homo Sacer, The Lie & the Orphanage, Hellstorm, Bagatellen… C’est, à chaque fois, faire l’expérience de Martin Küchen seul. Et faire l’expérience de Martin Küchen seul, c’est entendre des sons qui ne sortent que de lui, d’un musicien que l’histoire inspire, voire tourmente – nous passerons sur ce « secret » tamponné en couverture. Mais malgré l’ancrage, la question reste entière : qu’ont à faire ensemble la poésie et la réalité ?

Dire de quoi ce disque est composé serait forcément le trahir. Le saxophoniste n’en propose pas moins : « scrunching », « breathing »… Contentons-nous des faits : le 10 mai 2016, Küchen enregistrait le disque qui nous intéresse dans la crypte de l’impressionnante cathédrale de Lund, au Danemark, en compagnie de Jakob Riis. Si les bruits alentour sont les bienvenus, ils ne changeront rien aux idées du souffleur : une mélodie-fantôme descend une pente que d’autres qu’elle (souffle blanc, sifflements, ricochets…) remonteront. Est-ce une question de géographie ?

Car Küchen semble ici remonter l’avenue Karl Johan jadis peinte par Edvard Munch : seul contre tous, il siffle pour se donner un peu de contenance mais n’est pas à l’abri de voir son propos gangréné par une onde (radio, notamment : au son d’un air d’opéra qui passait par là). Récalcitrant, voilà qu’il visse, dévisse, déraille. L’important étant qu’il ait repris son souffle, et qu’il en fasse bon usage. Au point de faire de Lieber Heiland, lass uns sterben l’un de ses disques les plus touchants.  

martin küchen par guillaume belhomme jazz en 150 figures éditions du layeurMartin Küchen par Guillaume Belhomme, in Jazz en 150 figures, éditions du Layeur, 2017.

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 Martin Küchen : Lieber Heiland, lass uns sterben
Sofa Music
Enregistrement : 10 mai 2016. Edition : 2017.
Guillaume Belhomme © Le son du grisli

 


Roswell Rudd (1935-2017) : Roswell Rudd (America, 1971)

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Ce texte est extrait du livre Free Fight. This Is Our (New) Thing publié par Camion Blanc. 

Et cette silhouette de femme qui marche sur le bon vouloir et le désir de Michael Snow se retrouva sur la pochette d’un disque publié par ESP : New York Eye and Ear Control, titre emprunté au court-métrage de l’artiste canadien qui fut, entre autres choses, pianiste de l’Artists’ Jazz Band. Sur le vinyle en question improvisaient Albert Ayler, Don Cherry, Ed Blackwell, Sunny Murray, Gary Peacock, Roswell Rudd et John Tchicai. Enregistrés à l’été 1964 dans l’appartement de Paul Haines à New York. L’inspiration soumise à la lecture du film.

La même année, Rudd et Tchicai entraient en studio aux côtés d’Archie Shepp et enregistraient Four for Trane. Ils se feront ensuite entendre au sein du Jazz Composer’s Orchestra – écouter Communication, premier disque du projet de Michael Mantler et Carla Bley, puis The Jazz Composer's Orchestra, sur lequel l’imposante formation accueille Cecil Taylor – avant de créer le New York Art Quartet. Les preuves accablent une association fructueuse qui applique son swing aux soubresauts de deux (ou de plus de deux) imaginations transportées. Mais en Roswell Rudd, le transport a ceci de différent qu’il est caractéristique.

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Le character en question est donc tromboniste. Le 11 février 1965 aux Pays-Bas, il enregistre aux côtés de John Tchicai (saxophone alto), Finn von Eyben (contrebasse) et Louis Moholo (batterie), le premier enregistrement qu’il publiera sous son nom et qui, pour cela, l’emprunte. Sur la couverture, le tromboniste apparaît en noir sur fond vert : la photo est d’Horace, prise à l’occasion d’un concert donné à Pleyel en 1967 – soit, bien après l’enregistrement du disque qui nous intéresse – par le quintette d’Archie Shepp. Rudd est de la formation, tout comme Grachan Moncur III au même instrument, Jimmy Garrison à la contrebasse et Beaver Harris à la batterie.

En 1965, un tromboniste ayant servi le dixieland avant de côtoyer Herbie Nichols et de servir le répertoire de Thelonious Monk en compagnie de Steve Lacy – se jeter sur Early and Late et School Days, respectivement sous étiquettes Cuneiform et HatOLOGY (voire Emanem) – scellait donc son entente avec un saxophoniste alto qui se préparait à devenir l’un des compagnons d’Ascension de John Coltrane. Le répertoire est fait de trois morceaux du meneur (« Respects », « Old Stuff » et « Sweet Smells »), d’un autre de Tchicai (« Jabulani ») et d’un dernier de Monk (« Pannonica »). Sur ses compositions, Rudd privilégie l’interaction de ses graves vacillants et des précipitations tremblantes de l’alto au son d’un free jazz misant beaucoup sur le relâchement rythmique – qui n’en demande évidemment pas moins d’efforts à Eyben et Moholo. Au savoir-faire ancien (l’exposé du thème auquel revenir après quelques minutes d’abandon, de trahison voire), Rudd injecte des doses d’acide qui le menacent moins qu’elles ne le renouvellent : ainsi « Sweet Smells » est-il un « Blue Rondo a la Turk » aux vapeurs enivrantes qu’un solo de Moholo, changé pour l’occasion en Joe Morello, domptera afin qu’il cesse de tourner. Concernant le souvenir à garder de l’association Rudd / Tchicai, rien ne pourra y faire : leurs sons faits pour s’entendre et qui se sont plusieurs fois entendus – ici, l’unisson de « Jabulani » soumis à féroce allure et l’interaction lente exigée par la relecture de « Pannonica » persistent et signent – tournent encore : 33 fois par minute pour ce LP édité par America en 1971 ou plus rapidement pour le CD réédité en 2004 par Emarcy – parmi une fournée d’America réchauffés contenant des enregistrements de Steve Lacy, Anthony Braxton, Art Ensemble of Chicago…  

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Thurston Moore, Umut Çağlar : Dunia (Monofonus, 2017)

 lsdg3 couv gifCette chronique de disque est l'une des soixante que l'on trouvera dans le son du grisli #3, à paraître la semaine prochaine aux éditions Lenka lente. A noter : ne restent que 2 exemplaires des deux premiers numéros du son du grisli.

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Bien sûr, Thurston Moore n’en est pas à son premier duo avec un autre guitariste que lui. Mais rien ne l’empêche d’en enregistrer d’autres : comme par exemple cet échange daté de juin 2016 avec Umut Çağlar, musicien que l’on peut notamment entendre dans Konstrukt – groupe d’improvisation turc qui a pris l’habitude d’inviter dans ses rangs des improvisateurs de taille (Marshall Allen, Evan Parker, Joe McPhee, Peter Brötzmann, Akira Sakata…).

Si le label Monofonus s’est fait une spécialité de la production de cassettes (Konstrukt en publia une l’année dernière : Live at Islington Mill), c’est sur un vinyle qu’il a choisi de consigner ces trois pièces d’improvisation. De premiers aigus, nés de différents remuages, y cherchent une cible ; une fois trouvée, celle-ci attire à elle autant de coups de médiator que de trémolos désœuvrés, autant de sons distors que d’éclats de mélodies. Enfin le duo gronde : Moore et Çağlar font face au renvoi par les amplis de leurs inventions et gagnent, encore, en intensité.

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Thurston Moore, Umut Çağlar ‎: Dunia
Monofonus / Astral Spirits
Edition : 2017.
Guillaume Belhomme © Le son du grisli


L'ocelle mare : Temps en terre (Murailles Music, 2017)

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Avec les ans, Thomas Bonvalet – « L’ocelle mare est Thomas Bonvalet » – semble se transformer en homme-orchestre (certes, intéressé toujours par le minimalisme). On le savait jouant de la guitare et soufflant en harmonica et voici que Temps en terre débute au son d’un piano, désaccordé un peu (forcément) et enregistré mal (au téléphone) : l’ouverture du disque est une progression timide, comme celle d’un musicien dictant maladroitement une mélodie soudaine dont il craint perdre le souvenir.

S’il ne sait certainement plus où donner de la tête, Bonvalet garde toujours en elle cette idée d’atmosphère et de brouillon, en tout cas de non-fini, qui fait le charme des disques de L’ocelle mare. Si le dernier d’entre eux est abstrait encore, il l’est moins que les précédents : souvent, en effet, une pulsation l’anime (qui peut évoquer le Moondog des rues de New York) ; plus loin, c’est l’histoire d’une sonorité que l’on détériore ; ailleurs encore, une scène de théâtre où se succèdent un métronome, une bande qui peine à la déroule, un lot de cordes molles, une résonance, un larsen…

Et si la musique de Thomas Bonvallet ne nous surprend plus guère, si ses décors nous sont désormais coutumiers (mais qui s’en plaindrait ?), peu importe : il jaillit de ce nouvelocellemare une tension cotonneuse, quand ce n’est pas une angoisse sourde, qui fait forte impression.

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L’ocelle mare : Temps en terre
Murailles Music
Edition : 2017.
CD : 01-09/ Temps en terre 1-9
Guillaume Belhomme © Le son du grisli

 

 lsdg3Cette chronique de disque est l'une des soixante que l'on trouvera dans le son du grisli #3, à paraître fin décembre.



David Grubbs : Creep Mission (Blue Chopsticks, 2017)

david grubbs creep mission copy

La forêt de disques que David Grubbs a plantée ne l’empêche pas de continuer à semer, de temps en temps. Dernière preuve en date : Creep Mission

Ça commence de manière informelle, à la guitare solo, avec un arpège clair qu’une fausse note déséquilibre (sciemment). Et quand arrivent la trompette (de Nate Wooley), les electronics (de Jan St. Werner) et la batterie (d’Eli Keszler), c’est l’orage : la dissonance fait de plus en plus d’effet et fait claquer une distorsion, puis une autre, et ainsi de suite. Ça commence fort, donc, et cette tension ne retombera pas.

Mieux, même ! Les musiciens feront de cette tension un membre supplémentaire de la team plutôt qu’un instrument. Et le nouveau membre, et bien, c’est un agitateur fou qui leur vole dans les pattes ou les plumes, leur souffle dans le bec ou dans la caisse… Il n’y a donc pas qu’aux caprices des instrumentistes qu’obéissent les compositions de Grubbs.

A cela, il faut ajouter leur « inquiétante étrangeté », il n’y a qu’à entendre l’électroacoustique de Jeremiadaic pour s’en convaincre ou le dronesque The C In Certain (on aura compris l’allusion). Je n’ai presque rien d’autre à dire qu’à vous enjoindre d’y courir. Ah si, dire que Grubbs retrouve le solo à l’acoustique et que son jeu de guitare a le don de transformer une mélodie dont d’autres se seraient bien satisfaits. C’est bon, maintenant, vous pouvez y courir.

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David Grubbs : Creep Mission
Blue Chopsticks / Drag City
Pierre Cécile © Le son du grisli

 lsdg3Cette chronique de disque est l'une des soixante que l'on trouvera dans le son du grisli #3, à paraître fin décembre. En outre, comme le hasard fait bien les choses, ce numéro proposera une évocation d'AMM signée... David Grubbs.


France Sauvage : Le monde des doigts (Doubtful Sounds..., 2017)

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La pochette (signée Stéphane Batsal) du 33 tours (sorti sur une guilde de labels, comme le fut Jeux vocaux des bords de Dronne) donne le ton : Le monde des doigts des rennais de France Sauvage est placé sous le signe du collage ! Les doigts, c’est sans doute pour les échantillons (on appellera ça comme ça plutôt que « samples », « emprunts », « citations »…) de cette réédition vinyle d’un CDR enregistré et produit sur Larsen Commercial en 2009.

France Sauvage, c’était alors encore Arno Bruil (ordinateur, tourne-disque, électronique), Johann Mazé (batterie, percussions, samples, câbles), Manuel Duval (saxophone, échantillons, percussions) et Simon Poligné (et non Louvigné, au chant, clavier et platine, qui a maintenant quitté le projet). Une Nationale de la Concrète Clandestine (NCC) ou une Association d’Abstraction Debout (AAD)… Leur propos ? ... ou plutôt ce qu’ils promettent ? Eh bien, y’a qu’à voir les titres : nettoyage d’insectes, désenvoûtement et sauce samouraï…

Alors, forcément, quand on secoue le vinyle, il en tombe bien des choses : une guimbarde ou un crooner, un mini synthé et une machine à écrire, des colliers de tambours et même un éléphant. Et tout ça danse sans but mais avec plaisir d’autant que les musiciens suscités ajoutent leur grain de sel (des notes de saxophone, un rythme de batterie ou de l’électronique expérimentale). Cette aléatoire qui parade valait bien qu’on la réédite !

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France Sauvage : Le monde des doigts
Tomaturj, Agraph’ Prod, Fougère, Doubtful Sounds, Fruqueupruk, Les Potagers Natures, KdB et Attila Tralala / Metamkine
Editions : 2009. Réédition : 2017.
LP : Le monde des doigts
Pierre Cécile © Le son du grisli


John Butcher, Akio Suzuki : Immediate Landscapes (Ftarri, 2017)

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La tournée « Resonant Spaces » date de juin 2006, qui a emmené John Butcher et Akio Suzuki à travers l’Ecosse – et ce, jusqu’aux Orcades – jouer, seul ou en duo, en plusieurs endroits « résonant » dont les noms donneront leur titre aux cinq premières plages d’Immediate Landscapes : Wormit Reservoir, Fife ; Hamilton Mausoleum, South Lanarkshire ; Smoo Cave, Durness, Highlands ; Tugnet Ice House, Spey Bay, MorayLyness Oil Tank, Island of Hoy.

Ce n’est bien sûr pas la première fois que John Butcher (Resonant Spaces en solo, Cavern with Nightlife, seul ou avec Toshimaru Nakamura…) et Akio Suzuki (la quasi-totalité de sa discographie) interrogent l’espace qui les entoure, et leurs manières de procéder peuvent s’entendre. C’est donc, à chaque fois, d’abord un travail de prospection que le premier réalise aux saxophones et le second aux objets, à l'analapos ou à la voix. Ensuite, ce sont des dialogues que l’un espère, que l’autre imagine, et vice-versa, selon l’écho (saisissant, celui de l’Hamilton Mausoleum) ou diverses surprises.

De souffles en peine en interjections autoritaires, Butcher tourne souvent sur lui-même et accueille dans sa danse ici la voix de fausset de son camarade, là le battement de quelques-uns de ses objets, ailleurs encore la respiration de pierres dont il a certainement tout juste rempli ses poches. Puisque c'est là une des caractéristiques fondamentales de la poésie du duo : faire avec ce qui l’entoure, envisager ses possibles chants et s’évertuer alors à les faire entendre.

Après ces cinq courtes plages – de cinq à huit minutes –, le disque rend un duo enregistré par les mêmes au Ftarri Festival, organisé à Tokyo en 2015. Vingt-cinq minutes, cette fois, qui ont des airs de répertoire de sons inusités : le ténor vague ainsi parmi ce qui fait l’effet d’une guimbarde crépitante, de sifflements d’oiseaux ou de mystérieux craquements. Sans l’image, l’enregistrement interroge souvent, d’autant que Butcher peut parfois donner l’impression de s’y être égaré. Or, l’instant d’après, le voici qui épouse tel timbre incongru ou suit tel rythme minuscule : emboîtant le pas à l’iconoclastie de Suzuki, il s’y abandonne et la multiplie.

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John Butcher, Akio Suzuki : Immediate Landscapes
Ftarri / Metamkine
Enregistrement : juin 2006 / novembre 2015. Edition : 2017.
Guillaume Belhomme © Le son du grisli

 

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Jérôme Noetinger, Anthony Pateras, Synergy Percussion : Beauty Will Be Amnesiac Or Will Not Be At All (IMMEDIATA, 2017)

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On a déjà eu l’occasion de souligner le soin avec lequel Anthony Pateras publie, depuis quelques années, ses propres disques sous étiquette IMMEDIATA. En plus de documenter son travail et d’attester ses collaborations, c’est aussi pour lui une manière de « dire » de quoi son art est fait, puisque l’enregistrement mis en valeur est à chaque fois accompagné d’un livret d’entretien entre Pateras et son ou ses partenaires.

Ici, c’est avec Jérôme Noetinger qu’il converse et nous permet d’apprendre que celui-ci donne dans le Revox b77 – instrument dont il use sur le disque qui nous intéresse – depuis 1989, époque à laquelle il formait avec Richard Antez le duo Appel à tous. Un quart de siècle plus tard, le voici enregistrant quelques duos que Pateras resculptera ensuite, comme il s’était servi pour Switch on A Dime de ses échanges au piano avec Erik Griswold pour mieux fomenter une nouvelle collaboration avec Robin Fox.

A la place de Fox, et après Noetinger, ce sont là six percussionnistes qui, sous le nom de Synergy Percussion, interviennent sur quatre plages maintenant devenues compositions électroacoustiques. Subtiles, celles-ci, d’autant plus qu’elles sont changeantes. Alors, de graves remuant à peine sous de pourtant terribles effets de bandes (I) en présence électronique qui « électrise » comme un jeu de carillon (II) et de tambours qui obéissent aux saillies de voix en peine ou de guitare électrique (III) à ces crissements volontaires qui chamboulent un paysage de graves suspendus (IV), le disque impressionne drôlement.

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Jérôme Noetinger, Anthony Pateras, Synergy Percussion : Beauty Will Be Amnesiac Or Will Not Be At All
IMMEDIATA / Metamkine
Enregistrement : 2013-2014. Edition : 2017.
CD : 01/ I 02/ II 03/ III 04/ IV
Guillaume Belhomme © Le son du grisli

 


Dave Rempis : Lattice (Aerophonic, 2017)

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Dave Rempis aura donc attendu avant de publier un disque qu’il aura enregistré seul. Dans les courtes notes qui accompagnent Lattice, il explique qu’après Coleman Hawkins, Eric Dolphy, Anthony Braxton, Steve Lacy, Joe McPhee, Ab Baars ou encore Mats Gustafsson, l’exercice était pour le moins difficile. Une tournée lui a pourtant permis de faire face à la gageure.

C’est que Dave Rempis a toujours fait grand cas de l’enregistrement de concert – dans le même temps qu’il publie cet enregistrement solo, il documente sur Aerophonic l’activité de son Percussion Quatet (Cochonnerie). Ainsi ces trente-et-un concerts donnés seul en vingt-sept villes différentes au printemps 2017 – à chaque fois, ce fut aussi l’occasion d’échanger avec quelques collègues éparpillés sur le territoire : Tim Barnes à Louisville, Steve Baczkowski à Buffalo, Larry Ochs à San Francisco… – tinrent de l’aubaine.

Quatre suffiront pourtant à composer ce premier disque solo d’un instrumentiste à la sonorité singulière. S’il fallait encore la « prouver », voici : deux reprises, en ouverture et en conclusion du disque, signées Billy Strayhorn (la mélodie n’en sera pas retournée, mais bouleversée plutôt, sous quelques coups qu’auraient pu admonester Daunik Lazro ou Nate Wooley) et Eric Dolphy (combien les sifflements de Rempis sur Serene convoquent-ils d’oiseaux ?). Entre ces deux chansons métamorphosées, des pièces d’une intimité rare.

Qu’elles paraissent attachées encore aux volutes d’Anthony Braxton (Linger Longer) ou fassent écho à cette relecture de soul estampillée Ken Vandermark (Horse Court), elles attestent une recherche certaine et, même, un objectif atteint : la voix de Dave Rempis y trace et même signe, finit par opposer à ses propres goûts un art confondant – ainsi, sur Horse Court encore, entendre un saxophone jouer de retours d’ampli comme une guitare pourrait le faire. L’art est confondant, oui ; mais vif, plus encore.

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Dave Rempis : Lattice
Aerophonic
Enregistrement : 2017. Edition : 2017.
Guillaume Belhomme © Le son du grisli



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