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Philippe Lauzier : Dôme (Small Scale Music, 2017) / A Pond In My Living Room (Sofa, 2017)

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C’est une bien belle cassette que ce petit Dôme. Voilà, c’est (déjà) dit. D’autant que la musique de Philippe Lauzier, je ne l’attendais pas spécialement, ni avec empressement ni au tournant. En plus, moi qui le croyais clarinettiste ou saxophoniste (je l’avais entendu avec Éric Normand ou avec Martin Tétreault et Pierre-Yves Martel dans XYZ), voilà qu’il débarque ce 31 juillet 2015 en installateur cithariste à laptop (et en short, une photo le prouve, ce ‘est pas moi qui invente)… Il faudra faire avec.

La cassette est jaune comme un soleil, et ce n’est pas pour rien. Car Lauzier vous décoche de ces rayons en manipulant ces cordes rattachées les unes aux autres, fantomatiques, crépitantes, bourdonnantes, sifflantes, déraillantes, en un mot : sciantes ! Que notre homme en pince pour les cordes, cela ne se discute pas. A tel point qu’il les arrache à leur nature, elles qui méritent plus que ces vieilles caisses de bois et de résonance, et les sublime dans ce qui ressemble à un fabuleux ballet électroacoustique. Est-ce assez d’éloge ? En tout cas, c’est bien la première fois que je me plains d’un coup de soleil.

En guise de pommade réparatrice, je conseillerai maintenant d’écouter d’une traite un autre enregistrement du même Philippe Lauzier, A Pond In My Living Room. Le disque est édité par Sofa et m’a donné à réentendre le musicien à l’instrument que je lui connaissais jusque-là, la clarinette basse. On connaît le genre de musique défendue par le label norvégien (d’Ingar Zach & Ivar Grydeland à Robin Hayward & Martin Taxt en passant par Kim Myhr), et Lauzier s’essayait donc au printemps 2016 à une acoustique d’un genre « réductionniste ». Pas tout à fait « réductionniste », pour tout dire, mais plutôt à strates drono-planantes sur fond « Bleu pénombre », pour reprendre le titre du premier morceau.

Tout au long de cette plongée en eaux troubles (de Pond à Water, c’est un CD de potomane ou je ne m’y connais pas en gueuze), Lauzier maîtrise son sujet. Sa clarinette oscille, c’est donc une clarinette sinusoïdale. Ses multiples remous (il y a parfois plusieurs clarinettes à la fois, celle-ci ou celle-là peut être reprise par un sampler ?) sont apaisantes. Sa technique de la clarinette (c’est bien ce que j’avais entendu avec Normand, Martel et Tétreault) est aussi impressionnante que son travail avec les cithares et le laptop. C’est dire (ou écrire).

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Philippe Lauzier : Dôme
Small Scale Music, 2017

Philippe Lauzier : A Pond In My Living Room
Sofa, 2017
Pierre Cécile © Le son du grisli



Strotter Inst. : Miszellen (Hallow Ground, 2017)

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Depuis la fin des années 1990, Christoph Hess fait tourner ses platines sous pseudo Strotter Inst. La particularité est qu’il ne prend même plus la peine de déposer de vinyles sur ses machines tournantes et donc qu’il compose dans le vide. C’est d’ailleurs là que réside le mystère de sa techno minimaliste ou de sa rotobik envoûtante.

Maintenant, la particularité de Miszellen est de prouver que Strotter Inst. ne respecte rien, même par la particularité dont je viens de parler. Sur ce double LP, il puise en effet dans ses influences musicales pour s’en servir de matériau brut (de défrocage). C’est ce qui explique que ce nouveau Strotter Inst., eh bien, ne sonne pas tellement Strotter Inst. Il n’en est pas moins recommandable, car Hess y ouvre des boîtes qui cachent des boîtes qui cachent des boîtes…

Et c’est à force d’ouvrir tout ça qu’il habille ses structures élastiques, jonglant avec des samples qui donnent à ses atmosphères de nouvelles couleurs. Si ce n’est pas toujours convaincant (je pense au violoncelle qui a du mal à faire bon ménage avec l’électronique sur la plage Asmus Tietchens ou à la relecture de Darsombra) on trouve quelques perles sur ce disque, que ce soit dans le genre d’une strange ambient inspirée par Nurse With Wound ou Ultra ou quand il joue à la roulette sous les encouragements de RLW. L’autre grand intérêt de Miszellen est qu’il permet de dénicher des morceaux d’indus sur lesquels on ne serait peut-être jamais tombé sans les conseils avisés de Strotter Inst.


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Strotter Inst. : Miszellen
Hallow Ground
Edition : 2017.
2 LP : A1. AAADSTY : Spassreiz beim Polen (a miscellany about TASADAY) A2. ABDMORRS : Yaeh-Namp (a miscellany about DARSOMBRA) A3. ACEEH IMNSSSTTU : Artigst nach Gutem changiert (a miscellany about ASMUS TIETCHENS) – B1. BEEEENQU : Snijdende Tests (a miscellany about BEEQUEEN) B2. DEHIN NOR STUUWW : 105 Humorous Print Diseases (a miscellany about NURSE WITH WOUND) B3. GIILLMSS U : Juli enteist Jute (a miscellany about SIGILLUM S) – C1. 146DP : typisch CH-Hofpresse (a miscellany about P16D4) C2. AHMNOT : Ahnenreihe O.T. (a miscellany about MATHON) C3. EFOSTU : Acid Hang (a miscellany about FOETUS) - D1. LRW : Keilhirnrinde... (a miscellany about RLW) D2. ÄDEKL : Seismic Sofa Gang 44 (a miscellany about DÄLEK) D3. ALRTU : Mysterious Flowershirts (a miscellany about ULTRA)
Pierre Cécile © Le son du grisli

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Neuköllner Modelle : Sektion 1-2 (Umlaut 2016)

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Cette chronique est extraite du second numéro papier du son du grisli, qui paraîtra le 11 juin 2017 et peut être précommandé sur le site des éditions Lenka lente. Elle illustrera un long entretien avec le saxophoniste Bertrand Denzler.

Le 21 mars dernier à Paris, église Saint-Merry, on a pu apercevoir (et entendre, si l’on était motivé) Sven-Åke Johansson entre deux larrons en foire Sonic Protest. On sait le goût qu’a le batteur pour les standards, mais « Chante France ! », projet de réinterprétation d’anciens airs de variété française mené par Oliver Augst et Alexandre Bellenger, brilla surtout par la façon qu’il eut d’enterrer sous une insipidité rigolarde et satisfaite les multiples talents de leur invité. Etrange, pour leur spectateur, d’avoir à se poser la question suivante : comment, devant l’immense Sven-Åke Johansson, puis-je regretter Michel Delpech, voire Mike Flowers ?  

Le premier atout du trio Neuköllner Modelle – concert enregistré en 2015 à Berlin, Sowieso – est de nous permettre de revenir à Johansson dans des conditions moins éprouvantes et même, pour le dire dès à présent, idéales. A l’écoute de ces deux pièces improvisées, on imagine mal, en effet, retomber sur ce batteur au regard perdu qu’on avait envie de tirer par la manche jusqu'à un partenaire à sa mesure – Quentin Rollet, qui traînait par-là pour jouer ensuite en compagnie de Nurse With Wound, aurait été un excellent choix, mais passons. Sur cette référence Umlaut, donc, la compagnie n’est pas la même : Bertrand Denzler est au saxophone ténor et Joel Grip à la contrebasse. Et c’est autre chose.

D’autant que cette chose-là n’attend pas qu’on lui réponde par un sourire de connivence. Elle va plutôt à distance sur le balancement de deux notes de basse et des cymbales légères, puis « progresse » par paliers : ainsi le saxophoniste remet-il immédiatement sur le métier une phrase à peine terminée pour l’allonger un peu, la reformuler ou même la transformer. Dans une configuration qui pourra rappeler celle – ténor en lieu et place de l’alto, certes – de l’Ames Room de son camarade Jean-Luc Guionnet, Denzler entreprend l’improvisation d’une autre manière : non pas en déclinant un motif avec autorité d’un bout à l’autre de la pièce mais en tournant autour avec célérité. Jouant ici de l’attisement inhérent aux ruades de Johansson, là avec l’archet complice de Grip (c’est ici pourtant la première rencontre du trio), il compose en derviche inspiré. Pour preuve, Sven-Åke Johansson parlera ensuite de musique « d’une conceptualité toute nouvelle », c’est dire… et, cette fois, mérité. […]

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Neuköllner Modelle : Sektion 1-2
Umlaut
Edition : 2016.
LP : Sektion 1-2
Guillaume Belhomme © Le son du grisli

 

 

présentation


My Cat Is An Alien, Joëlle Vinciarelli : > Eternal Beyond > (Arsenic Solaris, 2016)

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Pas assez d’être deux, pour Maurizio et Roberto Opalio. Ni d’être frères, à en croire les rencontres opérées ces dernières années sur disques par My Cat Is An Alien : Jackie-O Motherfucker, Thurston Moore, Jim O’Rourke, Okkyung Lee et Christian Marclay… dans la série From the Earth to the Spheres ; plus récemment Keiji Haino, Mats Gustafsson, Steve Roden ou Nels Cline. Cette fois, c’est Joëlle Vinciarelli (Talweg, La Morte Young) qu’ils ont rencontrée, non loin du Village Nègre du Col de Vence.

Comme par enchantement, l’échange (quatre jours de studio) a accouché de rumeurs musicales qui, toutes, épousent le modelé karstique. Pétri de noire métaphysique – Nietzsche et Emily Dickinson auraient, apprend-on, pu faire bon ménage –, les musiciens remuent un instrumentarium hétéroclite (piano droit, percussions, pédales d’effets et autre électronique… en plus d’instruments à cordes de leur fabrication) comme en souvenir du temps qu’ils sont en train de passer ensemble : là, des cris d’angoisse, ici comme une récitation ; ailleurs, un cuivre en peine contre l’union de cordes pincées et d’un sifflement électronique.

A même le rocher, le trio sculpte puis trace des signes dans lesquels on craindra de voir l’expression d’une menace au lieu des chemins qu’ils sont. Qui mènent à quelque univers parallèle – où le Ciel et la Terre s’y rejoignent au son d’Albert Ayler, nous indique le titre des morceaux – sur un air de manège oublié. Des chemins qui dérangent l’harmonie du premier paysage, avant de l’avaler. 

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My Cat Is An Alien, Joëlle Vinciarelli : > Eternal Beyond >
Arsenic Solaris
Edition : 2016.
LP : > Eternal Beyond >
Guillaume Belhomme  Le son du grisli

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Alice Kemp : Fill My Body With Flowers And Rice (Fragment Factory / Erratum, 2017)

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En 2013, en publiant Decay and Persistence, le label Fragment Factory mettait en lumière la pratique musicale d’Alice Kemp, pratique qu’une poignée d’enregistrements sous les noms d’Uniform ou de Defeatist avait eu du mal à faire émerger du lot toujours grandissant de pratiques expérimentales en tous genres pensées (ou rendues) aux quatre coins de la planète. Fait de différents bruits enregistrés à même le réel, son « théâtre concret » avait déjà ravi.

Avec Fill My Body With Flowers And Rice, qui regroupe des enregistrements datant de 2012 à 2015, la musicienne franchit un seuil, au point de provoquer un véritable intérêt. C’est, dans l’idée, une même façon de composer au moyen d’un matériau concret et d’atmosphères attrapées – au creux de l’une d’elle, un piano ou un couplet murmuré pourront se faire entendre, comme quelques sons empruntés à Rudolf Eb.er. Pour ce qui est de l’intention, elle est, de l’aveu même de Kemp, faite de fertilité et de déliquescence, de sexualité et de mort, de « sauvagerie » aussi. C’est, en conséquence, une étrangeté insaisissable qu’elle arrange là avec superbe.

Plongé dans l’obscurité d’un sous-bois, l’auditeur n’a d’autre réflexe que de tendre l’oreille. Déjà, des présences animales font impression : est-ce une nuée d’insectes qui survole une carcasse en décomposition quand un groupe d’oiseaux se garde bien de l’approcher ? Après quoi, c’est une voix tremblante qui se fait entendre puis un souffle que l’on croirait tiré d’un sommeil. Le noir est inquiétant, pas encore « érotique ». Un souffle l’y amène bientôt, tandis que le bois craque. Une autre inquiétude se lève alors ; mais, d’un bout à l’autre, la balade vaut la peine. Toutes les peines qu’on y trouve, même.

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Alice Kemp : Fill My Body With Flowers And Rice
Fragment Factory / Erratum
Edition : 2017.
LP : Fill My Body With Flowers And Rice
Guillaume Belhomme © Le son du grisli

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Kevin Drumm : Elapsed Time (Sonoris, 2016)

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A Chicago – la ville des vents mais aussi celle des abattoirs –, Kevin Drumm a enregistré entre 2012 et 2016 les pièces (inédites ou diffusées à peu, sur l’Hospital de Dominick Prurient Fernow par exemple) de six disques que le label Sonoris enfermait récemment dans une boîte. Sur celle-ci, une gravure de Gustave Doré (illustration de The Rime of the Ancient Mariner de Coleridge) offre au regard un navire en peine sur la mer démontée. Pour connaître un peu Drumm et avoir lu Georges Bataille, qui remarqua dans la revue Documents que « l’abattoir est maudit et mis en quarantaine comme un bateau portant le choléra », on pourra imaginer la cargaison du navire en question : bactéries, voire virus.

Or, si l’on papillonne d’une composition à l’autre – avec une désinvolture comparable à celle d’un œil balayant ce large dessin qui l’a piqué au vif –, le remuement n’est pas toujours de l’expérience. C’est la première surprise de cette somme d’enregistrements. Drumm y prend en effet le large à la barre d’une embarcation qu’il peut conduire calmement, prudemment même, et ce même quand la surface est d’huile. Et c’est en progressant qu’il charge, au fur et à mesure : bourdons (orgues, électronique), ondes diverses, souffles et sifflements, chœurs de spectres, graves profonds, enregistrements de terrain, multiples signaux et échos les réarrangeant…

Ambient industrieuse (Earrach) ou quiète (Shut-In), post-minimalisme installé (Equinox), étrange ballet ralenti (Tannenbaum, à entendre ci-dessous), classique détourné (crescendo malappris de Bolero Muter ou Vaisseau fantôme de February)… les zones que Drumm traverse sont nombreuses, à distance presque (nous fait admettre l’épatant The Whole House) toutes des épreuves bruitistes qui ont fait sa réputation. Là où il aurait pu se contenter de livrer des chutes comparables à ces « pièces et morceaux, rafistolés, sans plan, sans dessein, semblables à quelques chaos laborieux » que Georges Duhamel a regretté trouver à Chicago, Drumm a composé un paysage florissant et saisissant. Disparate, lui aussi, certes, mais cohérent ; abstrait, à sa manière, mais veiné de trajectoires le long desquelles il se réinvente. Au fond, et quitte à contraster avec le navire en perdition qu’arbore son écrin, Elapsed Time est une dérive heureuse arrangée comme de rien sur des noirs oppressants.  

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Kevin Drumm : Elapsed Time
Sonoris / Metamkine
Enregistrement : 2012-2016. Edition : 2016.
6 CD : Elapsed Time
Guillaume Belhomme © Le son du grisli

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The Nihilist Spasm Band : Last Concert in Japan (Alchemy 2016)

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Elle n’est pas si longue, la discographie du Nihilist Spasm Band. Le groupe a pourtant été créé au milieu des années 1960 (aux USA) et certains de ses membres originels n’ont pas survécu (c'est dire !... c'est dire ?). Pour qui ignorerait tout de cette confrérie frénético-nihiliste, on rappellera qu’elle signa son premier LP, judicieusement intitulé No Record, en 1966, son second dix ans plus tard et que Nurse With Wound lui offrit l’asile sur son label United Dairies !

C’est donc peu dire que le Nihilist Spasm Band est recommandable et qu’il conserve une place de choix (la première ?) dans l’histoire du rock bruyant. Oui mais alors, quelques mois après la sortie de ce Last Concert in Japan (des extraits de deux concerts nippons, en fait), comment décrire la chose actuelle ? Eh bien en soulignant son aspect théâtral (Bill Exley en MC) et son humour tout comme son ardeur, qui n’aurait d’égal que la longévité de la formation.

Vingt ans après y être venu pour la première fois, le Nihilist Spasm Band refait donc résonner au Japon son Noisy Circus. Sur une grosse batterie des guitares déboîtent de partout, un synthé branlant teste l’accordage des autres instruments, un sax étranglé et un violon criard taillent en morceaux un No Théâtre (il faut aimer le spectacle, je tiens à le préciser) foutraque. C’est parfois too much, c’est parfois touchant. En tout cas, c'est toujours (et éternellement) spasmodique.

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The Nihilist Spasm Band : Last Concert in Japan
Alchemy
Enregistrement : 2016. Edition : 2016.
CD : Last Concert in Japan
Pierre Cécile © Le son du grisli

 

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La nouvelle édition du festival Sonic Protest ouvrira le samedi 11 mars avec la diffusion du film What About Me : The Rise of the Nihilist Spasm Band à la Halle Bouchoule / Instants Chavirés de Montreuil.


Barney Wilen : Moshi (Souffle Continu, 2017)

A l’occasion de la parution d’Agitation Frite, livre de Philippe Robert consacré à l’underground musical français de 1968 à nos jours, le son du grisli publie cette semaine une poignée de chroniques en rapport avec quelques-uns des musiciens concernés en plus de deux entretiens inédits tirés de l’ouvrage...

barney wilen moshi souffle continu

On commencera par dire le soin apporté par le label Souffle Continu à la réédition (deux LP, un DVD et un livret de taille) de cette référence Saravah : Moshi de Barney Wilen. De ces figures rares qui ne purent se résoudre à « exploiter un filon » – suite à l’enregistrement de la bande-son d’Ascenseur pour l’échafaud auprès de Miles Davis, pour celle qui nous intéresse –, Wilen disait en 1966 dans les colonnes de Jazz Magazine avoir rapidement eu « le sentiment de piétiner dans le bop » : « Je me suis senti pris dans un engrenage. J’avais l’impression que tout sortait d’un même moule. Ça devenait une musique stéréotypée. »

Alors, le saxophoniste fraya avec Jacques Thollot et François Tusques avant de publier sous son nom quelques expériences de taille : Auto-Jazz en 1968 et puis Moshi cinq ans plus tard. Caroline de Bendern, compagne de voyage à la caméra, raconte dans les notes l’occasion (tournage d’un film et enregistrement de sa bande-son) qui a permis à une équipée de sillonner l’Afrique de l’Ouest – certes, l’objectif était de relier Tanger à Zanzibar, mais des raisons géopolitiques ont changé tous les plans. Elle raconte surtout les diverses rencontres qui ont jalonné le parcours, notamment celle avec les Bororogis, nomades que le Moshi, un état de transe, « débarrasse du blues ».

Pour Wilen et ses camarades, ce long voyage a pu faire office de Moshi – le disque qui nous intéresse n’est-il pas l’un de ses effets ? Ambitieux, l’œuvre mêle ou juxtapose des enregistrements de terrain (mélodie de passage ou simple conversation, c’est là un « folklore » mis au jour) à des airs et à des chansons que le saxophoniste enregistra à son retour à Paris – avec Michel Graillier (piano électrique), Pierre Chaze (guitare électrique), Simon Boissezon et Christian Tritsh (basse), Didier Léon (luth), Micheline Pelzer (batterie) et Caroline de Bendern, Babeth Lamy, Laurence Apithi et Marva Broome (voix).

Comme la musique qu’il dispense, les notes du disque l’attestent : les musiciens qui ne furent pas du voyage ont su saisir quand même « l’âme de l’Afrique ». Si ce n’est quelques combinaisons maladroites d’une fusion tenant du mirage (le morceau-titre, au son duquel les musiciens prennent précautionneusement place dans le paysage, ou encore Zombizar), Moshi recèle de trésors : témoignages attrapés au micro, empreinte de mélodie laissé par un balafon, courte expérimentation opposant un xylophone et une guitare électrique, morceau de saxophone s’invitant à la fête ou sur le chant d’une inconnue…  Surtout, Wilen parvient là à composer de grandes pièces de joie : Gardenia Devil, sur des paroles en anglais de Bendern, et Afrika Freak Out, qui rappelle The Creator Has A Master Plan de Pharoah Sanders et Leon Thomas.

Le disque finira d’ailleurs dans un grand éclat de rire, à l’image du film de Bendern, A l’intention de Mademoiselle Issoufou A Bilma, que le bel objet qu’est cette réédition donne à voir. Expérimental, lui aussi, celui-ci raconte autrement le voyage au gré de scènes de la vie quotidienne (repas, bain, concours de beauté…) et – entre Jean Rouch et Chris Marker – au plus près des corps et des gestes. Sa bande-son, en décalage, lui donne un charme particulier et documente la façon dont l’image utilise ces sons glanés ou inventés. Voilà de quelle manière ce Moshi qui fantasma l’Afrique dans le même temps qu’il la fit exister nous revient aujourd’hui.

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Barney Wilen : Moshi
Souffle Continu
Edition : 1972. Réédition : 2017.
2 LP + DVD : Moshi + A l’intention de Mademoiselle Issoufou A Bilma
Guillaume Belhomme © Le son du grisli

 

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Véronique Vilhet, Dominique Grimaud : Îles (In-Poly-Sons, 2017)

A l’occasion de la parution d’Agitation Frite, livre de Philippe Robert consacré à l’underground musical français de 1968 à nos jours, le son du grisli publie cette semaine une poignée de chroniques en rapport avec quelques-uns des musiciens concernés en plus de deux entretiens inédits tirés de l’ouvrage...

vilhet grimaud îles

La lecture de l’Atlas des Îles abandonnées de Judith Schalansky – dans la très recommandable, mais pas infaillible, série de l’éditeur Arthaud qui mêle géographie et imaginaire (cités rêvées ou perdues, lieux maudits…) – a inspiré à Véronique Vilhet et Dominique Grimaud leur second album, après AAHH !! en 2015. Un carnet de voyage, en quelque sorte, qui les transporte de Rapa Iti à l’île fantôme de Sandy, de Tromelin à l’Île de l’Ascension…

Réels ou inventés, ces morceaux de terre émergée ne sont évidemment qu’un prétexte capable d’aménager au duo autant de plages sur lesquelles déposer ses bagages. Parce que, à l’intérieur de ceux-là, il trouvera de quoi faire : batterie et percussions, Fender Stratocaster et synthy AKS, mais aussi guimbarde, épinette, balafon, harmonica, ukulélé… Etoffé, l’instrumentarium n’oblige pourtant pas Vilhet et Grimaud : c’est avec une légèreté qui leur assure de passer sans encombre d’une île à l’autre qu’ils l’envisagent au contraire une douzaine de fois.  

Alors, quand ce n’est pas le chant d’un vent de synthy, ce sont quelques accords ouverts de guitare (Grimaud cite ici Peter Finger et Michael Hedges, mais on pense aussi parfois à Henry Flynt ou au camarade Pierre Bastien) ou le rythme lent de tambours qui suffisent à la création d’une musique d’atmosphère minimaliste et souvent saisissante. A force de courir, la ligne claire de la guitare électrique – les effets sont comptés – rattrape toutes les trajectoires possibles : engagées, bouclées, soupçonnées même : sur l’Île de la Solitude, Véronique Vilhet et Dominique Grimaud peuvent alors achever leur course, si ce n’est la suspendre un temps.

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Véronique Vilhet, Dominique Grimaud : Îles
In-Poly-Sons
Enregistrement : 2013-2015. Edition : 2017.
LP : 01-12/ Îles
Guillaume Belhomme © Le son du grisli

 

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Raymond Boni, Jean-Marc Foussat, Joe McPhee : The Paris Concert (KYE, 2017)

A l’occasion de la parution d’Agitation Frite, livre de Philippe Robert consacré à l’underground musical français de 1968 à nos jours, le son du grisli publie cette semaine une poignée de chroniques en rapport avec quelques-uns des musiciens concernés en plus de deux entretiens inédits tirés de l’ouvrage...

raymond boni jean-marc foussat joe mcphee paris concert

C’est au Centre Américain de Paris – encore boulevard Raspail, disparu depuis – que Jean-Marc Foussat fit ses premiers essais de synthétiseurs (dans le studio du compositeur Ahmed Essyad) et qu’il entendit pour la première fois Joe McPhee (souffleur qui connaissait l’ARP 2600 pour avoir déjà enregistré avec John Snyder). C’était le milieu des années 1970. Quarante ans plus tard, les deux hommes se retrouvaient en compagnie de Raymond Boni le temps d’une « réunion » et d’une « célébration ».

Ce sont là les noms des deux plages du disque qui nous intéresse : The Paris Concert, enregistrement récent mais qui aurait pu ne pas l’être. Car sur, un écho léger, la guitare électrique évolue discrètement quand le synthétiseur glisse des nappes d’un autre (et bel) âge ; McPhee, quant à lui, s’exprime du bout des lèvres à la trompette, fait tourner un court motif au saxophone quand il ne répond pas à quelques coups donnés par Boni sur sa table d’harmonie par une de ces « ballades en marche » dont il a le secret.  

S’il affiche une même distance, le guitariste profite en seconde face du bel art qu’il a de discourir : ses notes, prestes et nombreuses, vont sur la somme – d’autant plus étrange qu’elle est cohérente – que Foussat et McPhee font d’éléments sonores disparates parmi lesquels des voix passées au tamis de tel ou tel instrument s’élèvent. Moins libre qu’hier, plus lâche aussi : une question d’époque, peut-être, qui ne change rien à la qualité de l’association.

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Raymond Boni, Jean-Marc Foussat, Joe McPhee : The Paris Concert
KYE
Enregistrement : 2015. Edition : 2016.
LP : A/ Reunion – B/ Celebration
Guillaume Belhomme © Le son du grisli

 

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