Le son du grisli

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A la question : interviewsAu rapport : impressions de concertsEn théorie : l'improvisation par l'écrit : John Butcher & Evan Parker

Evan Parker, Barry Guy, Paul Lytton : Live at Maya Recordings Festival (NoBusiness, 2013)

evan parker barry guy paul lytton live at maya recordings festival

Fin septembre 2011, Barry Guy * et Maya Homburger fêtaient à Winterthour, Suisse, les vingt ans de Maya Recordings. L’occasion pour le trio – trentenaire, lui – que le contrebassiste compose avec Evan Parker et Paul Lytton de poursuivre ses efforts d’improvisation. Quatre pièces naîtront de cette nouvelle rencontre, sur lesquelles Parker passe de ténor en soprano (passablement réverbéré entre les murs du Theater am Gleis) et que Guy et Lytton détaillent à coups d’archet ou de baguettes saillants.

Guy, pour tout dire, dirige l’essentiel des débats : sur Chert, le voici atténuant la volubilité du soprano pour imposer une approche plus sensible d’un art instrumental partagé ; sur Gabbro, il ajoute aux graves du ténor d’autres qu’il va chercher au plus profond de sa contrebasse. Ailleurs, l’association navigue sans plus de tuteur, arrangeant sur l’instant brefs coups d’éclat (frappe sèche de Lytton) et inventions parallèles (apnéiques de Parker contre harmoniques de Guy). S’il paraît sur NoBusiness (auquel Guy a déjà offert quelques belles références) et non sur Maya, impossible de taire les grandes qualités de ce Live at Maya Recordings Festival.

écoute le son du grisliEvan Parker, Barry Guy, Paul Lytton
Gabbro

Evan Parker, Barry Guy, Paul Lytton : Live at Maya Recordings Festival (NoBusiness).
Enregistrement : 25-27 septembre 2011. Edition : 2013.
CD / LP : 01/ Obsidian 02/ Chert 03/ Gabbro 04/ Scoria
Guillaume Belhomme © Le son du grisli

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Chris McGregor's Brotherhood of Breath : Procession (Ogun, 2013)

Chris McGregor Brotherhood of Breath Procession

Plus besoin de télécharger sous MP3 pourri – qui plus est avec moult craquements – le Procession du Brotherhood of Breath sur quelque blog douteux (ne faites pas les innocents, vous téléchargez autant que moi !) : Ogun vient de rééditer la galette sur CD (on y trouve quelques inédits-bonus mais l’intégralité du concert reste à venir).

Cela se passait à la Halle aux grains de Toulouse le 10 mai 1977 et les riffs de la confrérie des vents étaient aussi hauts que le Makheka et le Kinder Scout réunis. Il y avait Evan « Trane » Parker, l’insolent Mike Osborne, le conteur céleste Dudu Pukwana, l’oublié Bruce Grant surfant avec sa flute sur le très grand mascaret du BoB, les inflammables Harry Beckett et Mark Charig, le pyromane Radu Malfatti (c’était avant son extinction de souffle), les stellaires Johnny Dyani et Harry Miller, le maestro des rythmes Louis Moholo-Moholo sans oublier évidemment la légèreté de l’ange Chris McGregor. Alors à quoi bon commenter la joie ressentie pour tous ici ? La joie ne se consigne pas : elle se partage et se clame haut et fort. Faut-il encore insister ?

Brotherhood of Breath : Procession – Live in Toulouse (Ogun / Orkhêstra International)
Enregistrement : 10 mai 1977. Réédition : 2013.  
CD : 01/ You Ain’t Gonna Know Me ‘Cos You Think You Know Me 02/ Sunrise on the Sun 03/ Sonia 04/ Kwhalo 05/ TBS 06/ Andromeda
Luc Bouquet © Le son du grisli

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Rocket Science : Rocket Science (More Is More, 2013) / Sam Pluta : Machine Language (Carrier, 2012)

evan parker sam pluta peter evans craig taborn rocket science

Et si tout cela n’était qu’une histoire d’alter-ego ? Et si, après tant d’années, les mémorables trios d’Evan Parker n’avaient plus que de la routine à nous vendre ? A contrario, chaque concert du saxophoniste avec Peter Evans regorge de vivacité et de renaissance. Fallait-il donc à Evan le choc Peter pour se retrouver ? Personnellement, je ne suis pas très loin de le penser. Ici, Rocket Science apporte confirmation, la complicité de l’un et de l’autre frôlant plus d’une fois le mimétisme.

Ici, il y a correspondance et envol. Ce concert au Vortex est un concert où tout se happe, se saisit, s’entretient et où rien ne se prémédite. Les electronics de Sam Pluta prennent tous les risques : ils ne sont pas coloriage mais matière vive. Autonomes, ils ne rétrécissent jamais le jeu de l’un ou de l’autre. Craig Taborn, d’abord timoré – voire distancé – trouve bientôt sa voie. C’est lui qui oblige, organise l’harmonie et délivre, ça et là, quelques clusters héroïques. Ailleurs, les deux souffleurs s’autorisent les cascades habituelles et autres jeux circulaires, ici totalement renouvelés. Bouillant comme un chaudron donc.

Rocket Science : Rocket Science (More Is More Records / Orkhêstra International)
Enregistrement : 25 mai 2012. Edition : 2013.
CD : 01/ Fluis Dynamics 02/ Life Support Systems 03/ Flutter 04/ Noise Control
Luc Bouquet © Le son du grisli

sam pluta machine language

La musique de Sam Pluta se laisse difficilement ranger en tiroirs et bocaux, mais bon, pour Machine Language, nous oserons oser minimalisme, électroacoustique, noise néo-futuriste, rock sifflant fort fort, abstraction loin d’être concrète… Bien, et maintenant, Machine Language d’un bout à l’autre ? Si l’on n’oublie que Pluta, dans les genres, a fait mieux, pourquoi pas…

Sam Pluta : Machine Language (Carrier Records)
Edition : 2012.  
CD : 01/ Machine Language 02/ Lyra 03/ Standing Waves 04/ Matrices 05/ 7:6
Pierre Cécile © Le son du grisli

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Evan Parker, Matthew Shipp : Rex, Wrecks & XXX (Rogue Art, 2013)

evan parker matthew shipp rex wrecks xxx

Si les duos d'Evan Parker – ici au seul ténor – en compagnie de pianistes (Mengelberg, Graewe, Farrell, Oberg, Fernández, Tracey, Tilbury) semblent désormais proliférer, ceux de Matthew Shipp avec des saxophonistes sont plus rares (on se souvient de Rob Brown ou de Sabir Mateen) et méritent une attention particulière, d'autant plus lorsque ces collaborations le mènent hors de son cercle américain, comme dernièrement avec John Butcher, At Oto.

La rencontre avec Parker, il y a une douzaine d'années, dans le cadre des projets de Spring Heel Jack, avait débouché, en 2006, sur les Abbey Road Duos publiés par Treader : les pistes ouvertes par ce disque se voient aujourd'hui superbement prolongées et approfondies dans le double volume qu'édite le label RogueArt. Le premier volet, en pièces brèves (dont deux solos), a été enregistré au Vortex londonien, dans les conditions du studio, début septembre 2011 ; le second a été capté en concert au même endroit, le lendemain.

Les éclats rauques que les cristalliers tirent du front de taille, au-delà des clusters à facettes, des belles chutes de séracs et du jeu « cassé » sismographique, finissent par dégager des bribes de chants, vite retournées et refourbies. Mieux qu'une stricte réitération, ce rude pétrissage, cette lente extraction, amène au jour des esquisses qui bientôt sombrent, saisies un instant à peine ou suggérées par le travail même (d'exsudation, de percolation). Ces conjonctions successives, complexes, loin de l'équilibre, partagent-elles quelque cousinage avec les « phénomènes à structures dissipatives » du physicien Prigogine ?

Evan Parker, Matthew Shipp : Rex, Wrecks & XXX (Rogue Art / Souffle Continu)
Enregistrement : 2011. Edition : 2013.
CD1 (studio) : 01/ Rex 1 02/ Rex 2 03/ Wrecks 1 04/ Rex 3 05/ Wrecks 2 06/ Rex 4 07/ Rex 5 08/ Rex 6 – CD2 (live) : 01/ XXX
Guillaume Tarche © Le son du grisli

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Evan Parker, Agustí Fernández : The Voice Is One (Not Two, 2012)

evan parker agusti fernandez the voice is one

Le « duo ténor & piano » est-il en passe de devenir, dans l'univers d'Evan Parker, une contrée identifiée, une combinaison de prédilection, à l'instar du « trio saxophone - contrebasse - batterie » ? Les récentes publications associant le souffleur à Mengelberg, Graewe ou Oberg, le laissent penser.

Avec Agustí Fernández, la relation remonte à 1995 ; les deux musiciens s'y rencontraient pour la première fois, dans un studio de Barcelone : le disque intitulé Tempranillo en a conservé la trace (avant que le pianiste ne rejoigne l'Electro-Acoustic Ensemble et divers groupes du saxophoniste). C'est dans la même ville, en novembre 2009, mais lors d'un concert, que langue fut reprise pour le présent enregistrement qu'articulent plusieurs pièces – elles font alterner trois duos et, comme des trouées, deux solos, puis un bref rappel.

Le quart d'heure d'ouverture permet de s'adresser de fines politesses (ténor legato, recherche de jonctions harmoniques, voire mimétismes mélodiques) et, rapidement, les premières griffures. Bien que, dans les pièces communes, Fernández brûle souvent de dégainer le grand jeu (vigoureux, cascadant ou ciselé, mêlant taylorismes et virtuosités sans objet, soigneusement orchestral, parfois jusqu'à l'éclaboussure), la frénésie ne contamine heureusement pas tous les échanges : cadre fourragé, sombres flamboyances et phrases esquissées finissent par retenir davantage que les moments de combustion et de pur échappement...

Evan Parker, Agustí Fernández : The Voice Is One (Not Two / Products from Poland)
Enregistrment : 2009. Edition : 2012.
CD : 01/ Part I 02/ Part II (solo AF) 03/ Part III 04/ Part IV (solo EP) 05/ Part V 06/ Part VI
Guillaume Tarche © Le son du grisli

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John Coxon, Evan Parker, Eddie Prévost : Cinema (Fataka, 2012)

john coxon evan parker eddie prévost cinema

Première référence du label Fataka, le Cinema de John Coxon, Evan Parker et Eddie Prévost – rencontre enregistrée au Cube de Bristol le 8 mars 2008 – est de saynètes et de séquences. De renouveau, aussi, puisque c’est, à la guitare électrique, Coxon qui dirige l’improvisation.

Chatouillant jusqu’aux cordes de tête, le guitariste parvient à agacer le ténor quand les cymbales de Prévost le sommaient déjà d’abandonner les bourdonnements pour des figures autrement périlleuses. A force de saturations et d’élans vindicatifs, Coxon et Prévost convainquent le saxophoniste de composer avec eux des miniatures expressionnistes, qu’ils enchaînent avec panache. Si Prévost vit jadis en Parker un improvisateur à la grandeur d’AMM, Cinema prouve que Coxon mérite aujourd'hui de recevoir le même compliment.

EN ECOUTE >>> Cinema (extrait)

John Coxon, Evan Parker, Eddie Prévost : Cinema (Fataka)
Enregistrement : 8 mars 2008. Edition : 2010.
CD : 01/ Cinema
Guillaume Belhomme © Le son du grisli

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John Stevens, Paul Rutherford, Evan Parker, Barry Guy : One Four and Two Twos (Emanem, 2012)

john stevens evan parker paul rutherford barry guy one four and two twos

Après View et Konnex, c’est au tour d’Emanem d'éditer (et d’augmenter) ce 4.4.4., disque qu’improvisa un quartette de musiciens rares : John Stevens, Paul Rutherford, Evan Parker et Barry Guy.

One Four : la réunion se tint à Londres, le 31 août 1978. On sait les méthodes mises en place par Stevens pour mener à la baguette toutes sortes de formation : l’envergure de ses partenaires – qu’il recruta plus tôt dans son Spontaneous Music Ensemble (Withdrawal) – n’y changera rien. Rutherford au trombone intérieur et Parker aux ténor et soprano extérieurs, Guy de pizzicatos en électronique minimale, signent quand même : l’urgence n’interdisant pas la cohérence, la cohérence n’évitant pas les bousculades. L’improvisation à quatre est leste et même enlevée. Two Twos : ce sont-là deux duos : Rutherford et Guy enregistrés en 1979 – inédit et loin d’être anecdotique, l’enregistrement donne à entendre le premier passer le second en machine électronique, et vice-versa, le temps de perles électroacoustiques surprenantes ; Stevens et Parker, enregistrés en 1992 – inédit lui aussi, l’enregistrement documente la relation fantasque d’un soprano démonstratif et de baguettes remontées.

Dans les notes de pochette, Martin Davidson cite Evan Parker : « These pieces were the sound check for a recording that never happened. We went to the pub and never got back. » S’il fallait encore une preuve – ainsi l’alcool rendrait lucide ? – pour attester que certaines balances ou répétitions valent davantage que les concerts ou enregistrements qui les avaient commandées, One Four and Two Twos serait celle-là, définitive.

John Stevens, Paul Rutherford, Evan Parker, Barry Guy : One Four and Two Twos (Emanem / Orkhêstra International)
Enregistrement : 1978, 1979, 1992. Edition : 2012.
01/ 1.4.4 02/ 2.4.4 03/ 3.4.4. 04/ 4.4.4. 05/ 5.4.4. 06/ 1.3.2. 07/ 2.3.2. 08/ 3.3.2 09/ 1.2.2. 02/ 2.2.2.
Guillaume Belhomme © Le son du grisli

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Evan Parker, Georg Graewe : Dortmund Variations (Nuscope, 2012)

evan parker georg graewe

C'est Steve Beresford qui le rapporte (dans le texte accompagnant It won't be called broken chair, Mengelberg & Parker, disque Psi) : « Evan once said that pianos were useful for him to put his coat on, implying that there was little else you could do with them. »

Sans doute le saxophoniste a-t-il, par la suite, changé d'avis quant à ce meuble sonore... N'enregistre-t-il pas, depuis plus de quinze ans, quantité d'albums avec des pianistes – et particulièrement en duo ? On se souvient encore des échanges avec Tilbury (Two chapters and an epilogue), Tracey (Crevulations), Farrell (Glossolalia), Shipp (Abbey Road duos), Fernandez (Tempranillo) ou Oberg (Full Bloom) !

Comme un pendant transatlantique au concert d'Oak Park (1998) publié par Okka sous le titre Unity Variations, la rencontre de Dortmund qui s'est tenue en octobre 2010 présente deux musiciens faisant front commun, dans un duo continu, au fil des altérations du climat. Evan Parker (au seul ténor – dont clefs et ressorts accompagnent le chant) et Georg Graewe (le pianiste, souvent accueilli chez Nuscope, tire ici ses quartz brisés d'un beau Bösendorfer) s'y dépensent en orpailleurs : brassant des eaux richement boueuses, ils amènent au jour, par tamisage, en lambeaux, des phrases qu'ils n'ont de cesse de retordre ; un trésor (Schlippenbach avertissait : Gold is where you find it) qui se tient davantage dans l'acte de recherche que dans les pépites.

Evan Parker, Georg Graewe : Dortmund Variations (Nuscope)
Enregistrement : octobre 2010. Edition : 2012.
CD : 01/ Dortmund Variation I 02/ Dortmund Variation II 03/ Dortmund Variation III
Guillaume Tarche © Le son du grisli

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Tony Levin : Life of Dreams / Language of the Spirit (Rare Music, 2011)

tony levin life of dreams

Publié l'année de la disparition du batteur, sur son propre label, ce disque présente une curieuse combinaison instrumentale – Tony Levin en avait pourtant déjà expérimenté une du même acabit dans son Live in Viersen : trois saxophonistes (Dunmall, Sheppard, Underwood) l'y entouraient – qui pourrait laisser redouter, compte tenu de la puissance d'abattage des deux ténors en lice, quelque viril conclave ou contest... Il n'en est rien ! Mieux, cet enregistrement de janvier 2006 se révèle comme une bonne surprise.

Paul Dunmall (saxophones ténor & soprano), Evan Parker (saxophones ténor & soprano) et Ray Warleigh (saxophone alto, flûte), s'ils ont droit au duo de rigueur avec le tambourinaire, tirent de leurs contrepoints, en tutti, un vrai avantage et une belle dimension orchestrale. Foisonnant mais toujours détaillé, le jeu de Levin confère un admirable pouls (évident au point de se faire oublier, puis revenant nous obséder) à ces pièces improvisées dont on retiendra surtout les tissages les plus collectifs ; et Dunmall a beau tirer un peu vers « l'interstellaire », le lyrisme de Warleigh permet de convoquer d'autres ombres : un chant doit s'inventer.

Tony Levin, Paul Dunmall, Ray Warleigh, Evan Parker : Life of Dreams (Rare Music)
Enregistrement : 15 juin 2006. Edition : 2011.
CD: 01/ One Sooner 02/ Been Here Before 03/ Dark Age, Light Age 04/ Life of Dreams 05/ Barriers of Time 06/ The Word Game 07/ From the First
Guillaume Tarche © Le son du grisli

tony levin language of the spirit le son du grisli

Paul Dunmall au ténor puis au soprano, soutenu par la paire Tony Levin / John Edwards. L’enregistrement date de 2005 (13 mars), qui débute au son d’un swing d’allure lente que pressent bientôt une frappe plus appuyée. Alors, le saxophoniste peut laisser libre cours à son imagination, d’autant que l’archet d’Edwards, on le sait, est fait pour l’inspirer. Le second moment de l’improvisation ne cesse d’ailleurs de gagner en intensité.

Tony Levin, Paul Dunmall, John Edwards : Language of the Spirit (Rare Music)
Enregistrement : 13 mars 2005. Edition : 2011.
CD : 01/ The Expanded Mind 02/ Language Of The Spirit 03/ Ascending 04/ Being Well 05/ Well Being
Guillaume Belhomme © Le son du grisli

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Interview de Radu Malfatti (1/2)

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Quand il aura pu s’échapper d’orchestres imposants (Brotherhood of Breath, ICP Tentett, MLA Blek, London Jazz Composers Orchestra, GrubenKlangOrchester, King Übü Orchestru…), Radu Malfatti n’aura cessé de réévaluer son « dire musical » à la lumière d’interrogations très personnelles. A chaque fois ou presque, sa musique s’en est trouvée redéfinie. Après avoir servi jazz et improvisation en explorateur instruit, il revendique aujourd’hui – de concert avec le collectif Wandelweiser – le recours à une tempérance saisissante, voire le droit de ne pas intervenir du tout sous prétexte d’expression. Première partie d’une interview qui en comptera deux…

… Selon Alfredo Tomatis (1920-2001), mon premier souvenir de musique remonterait à l’été et à l’automne 1943, époque à laquelle j’étais bien en sécurité dans les entrailles de ma mère, l’écoutant chanter et siffler… En fait, j’espère que ce n’est pas le cas… Elle était bien mauvaise chanteuse et chantait même toujours complètement faux. Remarque, ceci pourrait expliquer cela… En fait, le premier souvenir véritable d’écoute ou de faire de la musique a sans doute à voir avec ces moments où mon père jouait ces vieux vinyles du Golden Gate Quartet et ces étranges chansons du folklore russe : dense, et profondément mélancolique. Il y eut notamment celle – je ne sais laquelle de toutes – dans laquelle il y avait un refrain au son duquel mon père a jeté une lance dans la porte en bois, au moment exact où se faisait entendre le dernier accent de la mélodie. C’était sans doute une façon pour lui de se débarrasser de toutes ses frustrations, de la colère et de la haine qu’il engrangea pendant les deux guerres mondiales. Mais c’était fort ! J’ai eu peur et j'ai été fasciné dans le même temps. J’ai adoré ça et détesté ça tout à la fois. Serait-ce là une des explications de mon amour pour la musique expérimentale ? – là je plaisante… et suis sérieux.

Quand avez-vous commencé la musique et quel a été votre premier instrument ?  Je ne sais pas vraiment quand j’ai commencé à apprendre la musique, je ne me souviens même pas quand j’ai commencé à apprendre une langue pour parler. Par contre, mon premier instrument a été l’accordéon, ensuite je suis passé à la guitare et enfin au trombone. Il y a eu aussi un peu de piano, du saxophone, entre les deux de la contrebasse, mais rien de très concluant. A l’accordéon, j’ai commencé par jouer des chansons de Bill Haley, du genre Rock Around the Clock, des chansons idiotes des années 1950 et sans doute de la musique folklorique tyrolienne (tout aussi idiote). Après être passé à la guitare, j’ai rapidement commencé à envisager mes propres mélodies – que je n’ose appeler compositions –, j’en ai transcrites quelques-unes sur le papier et sinon je m’en souvenais assez bien pour les chanter à mes amis – à l’époque, j’en avais deux.

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Comment avez-vous découvert l’improvisation et êtes venu aux représentants européens du genre ? Je suis venu à eux ou ils sont venus à moi. Pour être honnête, ma première rencontre avec le free jazz s’est faite à travers les disques et ensuite par le biais d’Eje Thelin, un grand musicien, vraiment, qui a été mon professeur adoré à Graz où j’apprenais la musique. Ensuite, j’ai été invité à Hambourg pour participer à une rencontre de jazz : là, j’ai fais connaissance avec John Surman, Alan Skidmore et Tony Oxley. En 1969, je me suis rendu à Londres où Surman m’a hébergé : j’ai donné quelques concerts avec lui et d’autres, j’ai aussi rencontré Chris McGregor et ses amis sud-africains. Et aussi Evan Parker et Derek Bailey. Ce n’était que le début de mon parcours, et vois où ça m’a mené !

Quels musiciens de jazz écoutiez-vous à l’époque ? Je dirais un peu de Coltrane, Monk, Miles (l’ancien, c'est-à-dire celui d’avant la catastrophe Bitches Brew) et bien sûr Ornette, Don Cherry et beaucoup d’autres… Albert Ayler, Charlie Haden… Les mêmes que beaucoup d’autres, je pense.

Rencontrer Evan Parker ou Derek Bailey a sans doute fait évoluer votre façon d’envisager la musique… Oui, bien sûr. Je me souviens que la toute première fois que j’ai entendu Derek, je n’étais pas sûr du tout de ce qu’il faisait mais j’ai tout de suite été fasciné. Pour ce qui est d’Evan, je le connaissais d’avant et j’étais un grand amateur de son jeu. Lorsque je suis arrivé à Londres, j’ai été heureux de pouvoir les rejoindre et de travailler avec eux. Ensuite, j’ai rencontré d’autres musiciens encore, comme Paul Lytton ou Phil Wachsmann : petit à petit, tous m’ont aidé à transformer mon jeu et ma façon de penser. Je crois que ça a été vrai pour toutes les périodes de ma vie, j’ai toujours eu assez de chance pour rencontrer la bonne personne au bon moment : chacune de mes collaborations a été une histoire d’influence partagée, que pouvait parfois renforcer nos conversations à propos de choses et d’autres – je rappelle qu’à l’époque on ne parlait pas beaucoup musique, c’était comme « interdit » aux improvisateurs : « vas-y, fais ton truc, mec ! »… Aujourd’hui, c’est différent. Les personnes que je rencontre aujourd’hui et celles avec qui je travaille adorent parler musique, discuter de tas de choses, te piquer tes idées, et sont ravis lorsque tu fais de même avec les leurs. On ne dit pas « piquer » d’ailleurs, ce serait plus « être influencé par quelqu’un »…. Une fois j’ai eu une longue discussion avec Antoine Beuger à ce sujet et nous sommes finalement tombés d’accord sur le fait que si quelque te permet de lui « piquer » ses idées, alors c’est un signe de grande amitié. Parce qu’à la fin, chacun fait de toute façon son propre truc, même si telle ou telle influence y joue un rôle non négligeable.

a b

Avec Joe McPhee par exemple, aviez-vous l’impression de jouer une autre musique que celle que vous improvisiez en Angleterre ? Je ne pense vraiment pas que je jouais différemment avec Joe. Bien sûr, la musique qu’il apportait était souvent différente, mais je faisais de toute façon comme j’en avais l’habitude à cette époque. Peut-être est-ce la raison pour laquelle il m’a demandé de rejoindre son groupe ? Je ne sais pas, il faudrait lui demander…

Pensiez-vous l’improvisation européenne comme une sorte de genre ou de « concept » ? Pas comme un concept, non, je ne pense pas. Bien sûr j’étais au courant que nous faisions quelque chose de différent du reste. Mais l’ « improvisation européenne » n’était pas aussi connotée. Les Hollandais étaient différents des Anglais, qui l’étaient eux-mêmes des Français, Allemands, Italiens, Scandinaves, etc. – à l’époque, l’Autriche avait disparu de la carte. Je sais que tout le monde jouait à peu près avec tout le monde, mais il existait encore beaucoup de différences entre les réalités géographiques de chacun, dans la façon de blaguer ou de nous moquer les uns des autres par exemple. Donc je n’appelerais pas ça un « concept ». A Amsterdam, j’ai  passé de merveilleux moments, mais c’est en Angleterre que je me suis réellement senti chez moi, et à plus d'un titre. Tout le reste a suivi…

Reprenons la chronologie… Une autre étape d’importance dans votre parcours a été ces allers et retours entre Zürich et Florence dans les années 1970. Quels souvenirs en gardez-vous ? En fait, je ne suis pas si sûr que ça ait été une étape d’une telle importance, étant donné que je faisais plus ou moins les mêmes choses qu’auparavant – en tout cas, je crois. Mes souvenirs tournent néanmoins autour du travail que j’ai réalisé avec Stephan Wittwer, ça a été de grands moments. Musicalement, je n’ai pas beaucoup évolué à cette époque. J’ai essayé quelques trucs stupides, du genre introduire l’ « humour » et l’ « action » dans ma musique, ce qui fut une erreur quand j’y pense aujourd’hui. Le vrai changement est intervenu au début des années 1980, quand j’ai commencé à réintroduire des parties écrites dans mes travaux – je ne tiens pas encore à parler de « composition », ça ce sera pour après… J’ai commencé à m’intéresser à de plus en plus de choses qui me changeaient de l’habitude que j’avais prise de me répéter encore et toujours. J’ai commencé à ressentir un certain dogmatisme dans la façon de jouer et de penser. Ca a été un tournant important et à partir de là j’ai cherché à faire des choses neuves, et parfois même inconfortables pour moi, ce qui était nécessaire à la poursuite de mes activités. Et plus je me suis enfoncé là dedans, plus j’ai aimé ça, ce qui m’a finalement mené à trouver la voie que je continue à suivre aujourd’hui et qui m’a rapproché des musiciens du Wandelweiser.

c d

Quels sont les premières réponses que vous avez apportées pour combattre ce « dogmatisme » ? Je ne pense pas que « combattre » soit le mot approprié – dans son acception courante – pour parler de ce qu’il s’est passé à cette époque. Comme je l’ai dit, j’ai seulement ressenti une forme d’inconfort à faire la même chose, encore et encore. Et ce sentiment m’a mené à quelque chose de nouveau, tout du moins ai-je essayé d’y arriver… A cette époque, je ne savais pas exactement ce que je voulais faire, mais je savais par contre ce que je ne voulais plus faire, et ceci m’a mené aux portes d’un champ d’incertitude, d’insécurité même : là, j’ai dû prendre en compte les choses qui étaient disposées devant moi, m’en emparer pour enfin essayer d’en sortir quelque chose. Ca n’a pas été un combat, mais plutôt une investigation ou une recherche curieuse et fructueuse. Il m’est apparu clair qu’une des manières qui me permettrait de continuer était de revenir à la musique écrite, ou tout du moins à certains de ses aspects. Ohrkiste a été une tentative faite dans cette direction. J’ai pu regrouper certains des meilleurs improvisateurs de mon entourage et leur dire, par le biais de mes partitions, quoi faire et à quel moment. Cela fait une certaine différence avec l’ « improvisation » normale… Ce qui s’est passé, c’est que j’ai, au préalable, écouté très attentivement chacune des individualités du groupe et transcrit leur langage sur le papier, ces choses qu’elles faisaient par elles-mêmes. La différence – en tout cas, selon moi à l’époque – était qu’ils ne pourraient pas faire ces choses à n’importe quel moment, qu’ils auraient à « obéir » à un certain ordre, qui – je l’espérais en tout cas – proposait une voie permettant de sortir de la traditionnelle façon de faire qui veut que l’on émerge pour ensuite ralentir le mouvement avant d’aller crescendo puis decrescendo et ainsi de suite. Evidemment, certains des membres du groupe ont beaucoup aimé cette idée quand d’autres n’ont pu s’y faire ou même l’on détestée. Une fois, Fred Van Hove m’a dit qu’il craignait d’effleurer les touches du piano pendant mes pièces ; Evan Parker m’a quant à lui déclaré que dire aux musiciens ce qu’ils avaient à faire à tel moment était une façon de les limiter. Eh bien oui, mon cher Evan, c’est exactement ce que je voulais faire. Mieux, même : c’est ce que je voulais pour moi. Pas vraiment nous « limiter » mais plutôt nous mener dans une nouvelle direction, aussi infime que soit sa nouveauté. Pour finir, je dois préciser que ce ne sont pas de « premières réponses » que j’ai apportées-là, mais de premières propositions et/ou suggestions, parce que je crois davantage dans les propositions que dans les réponses ou solutions.

Plus tard, vous avez fait d’autres propositions encore, que vous partagez désormais avec le collectif Wandelweiser. Quand avez-vous rencontré Antoine Beuger ? J’ai rencontré Antoine à Cologne au début des années 1990 je crois ; ça a été et c’est encore un échange très prolifique d’idées et de façons de pensées et par conséquent de jeu.

Pourriez-vous comparer vos relations avec les musiciens de ce collectif avec celles qui vous unissaient à Bailey, Parker ou encore Wachsmann ? Oui, je pourrais mais je n’y tiens pas. Ce sont deux situations trop différentes l’une de l’autre. Le profit que j’ai tiré de ma rencontre avec ces musiciens en Angleterre semble ressembler à celui que je tire de ma relation avec chacun des membres dudit collectif, mais en réalité cette ressemblance est superficielle. Je ne serais jamais assez redevable à toutes ces joutes organisées avec mes amis et collègues britanniques, j’ai tellement appris auprès d’eux. Mais à un moment donné j’ai ressenti qu’il me fallait partir dans une autre direction. Ailleurs même ; ce qui ne diminue en rien ni l’influence ni l’impact qu’ils ont eu sur moi. C’était seulement comme vouloir – ou devoir – passer du dixieland au swing et ensuite au bebop – au passage, j’avoue ici que je n’ai jamais vraiment pu jouer tous ces styles, et ce n’est pas faute d’avoir essayé. A cette époque, j’essayais seulement d’imiter des gens qui jouaient un certain style de musique, alors que plus tard, en développant mon propre style, il m’a fallu m’éloigner de ce que j’avais « atteint ». Là, c’est une tout autre histoire, bien plus difficile, mais aussi bien plus épanouissante… [LIRE LA SECONDE PARTIE]

silence

Radu Malfatti, propos recueillis en décembre 2012.
Guillaume Belhomme © Le son du grisli

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