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Le son du grisli : la revue

Derek Bailey, Han Bennink, Evan Parker : Topographie parisienne (FOU, 2019)

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« Si j’aime la musique qui se donne dans ce théâtre ? Voyons... Je n’y vivrais pas si je ne l’aimais pas. » L’aveu, recueilli au début des années 1980 par Violeta Ferrer, est celui d’une chatte à laquelle le deuxième numéro de la revue Jazz ensuite consacra deux pages. Makoko – c’est le nom de l’animal – marquait alors de ses empreintes le théâtre Dunois : les accords d’un piano qu’y avait « laissé » François Tusques avaient déjà fait d’elle un chat particulier : bientôt le musichat assisterait, certes avec la distance qui lui est propre, à combien d’expériences musicales programmées au 28 de la rue Dunois, dans le 13e arrondissement de Paris : « Une maison de rêve, en vérité, pour le chat que je suis », confiait Makoko en toute fin d’interview.

Une maison qui n’existe plus, certes, mais une maison d’enchantements qu’il est encore possible de de retrouver sur disques et, même : de découvrir. FOU – le label qui vous parle – a ainsi récemment fait paraître des concerts donnés à Dunois par un quartette Derek Bailey / Joëlle Léandre / George Lewis / Evan Parker (28 Rue Dunois Juillet 1982) et un trio Daunik Lazro / Joëlle Léandre / George Lewis (Enfances 8 janv. 84) pour la simple et bonne raison que Jean-Marc Foussat – l’homme derrière le FOU – était là pour les enregistrer. Soufflé à 15 ans par une apparition de Sun Ra, « piratant » à 20 les concerts du festival de Massy puis ceux du Pisa Jazz Festival, le jeune homme fréquente au début des années 1980 le Dunois en « preneur de son » assidu : Je me suis mis dans l’idée de « documenter » la musique improvisée, confie-t-il à Philippe Robert dans le premier volume d’Agitation Frite. À Pise, j’ai rencontré toute la fine fleur anglaise, allemande… Et je me dis que je vais continuer, me spécialiser dans cette voie. Alors oui, je suis très souvent à Dunois et j’enregistre tout ce qu’il me semble intéressant de conserver… C’est quasiment un acte « gratuit » à l’époque. Je me fais payer par exemple mon premier enregistrement d’Evan Parker avec la collection Incus Records ! Je vais enregistrer Joe McPhee pour Hat Hut et je me fais payer en disques… Évidemment, à ce tarif-là, je ne gagne pas très bien ma vie : j’ai le temps de devenir riche… et célèbre !

Le 3 avril 1981, Jean-Marc Foussat est ainsi des hôtes de Makoko, consignant sur bande le concert du soir donné par Derek Bailey, Evan Parker et Han Bennink. Dans le public, il y a aussi Jean Rochard, du label nato : J'étais à ce concert, absolument époustouflant, et drôle (Bennink dans sa boîte en carton). Dans mon souvenir, il y avait beaucoup de monde dans la salle. Je me souviens d’un certain émerveillement. Ce que l'on appelait free music depuis 1967 vivait encore de beaux jours mouvementés et débordants. En 1967, Evan Parker et Derek Bailey jouent dans le Spontaneous Music Ensemble de John Stevens. L’année suivante, ils enregistrent Nipples dans le sextette de Peter Brötzmann dont Han Bennink fait partie. En 1969, Bailey et Bennink entrent en studio pour ICP tandis que Parker rêve encore de trio. Le 13 juillet 1970, enfin, c’est l’enregistrement de The Topography of the Lungs, perle de la discographie de chacune de ces trois figures de la free music. Plus d’une dizaine d’années plus tard, les voici donc à Paris.

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Ensemble, ils improvisent deux longues pièces qui attestent l’impérissable invention de leur association. Passée l’inspection des instruments, le trio s’engage dans un déferlement d’expressions franches, qu’elles tiennent de l’analyse minutieuse (Parker explorant son saxophone ténor jusqu’à donner l’illusion d’un bel ouvrage d’électroacoustique) ou soient l’effet de gestes tranchants (Bailey passant patiemment d’harmoniques en anicroches quand Bennink convainc des bienfaits de la gifle sur chacun des éléments d’un barda impressionnant : batterie, percussions, piano, instruments à vent et, même… brosse à dents). Pour ne rien s’interdire – ni la prudence, ni la vindicte, ni le burlesque –, l’hydre à trois têtes pensantes se change en infernal jouet mécanique qui, selon le moment, vrombit ou roucoule, charge ou amuse, roule ou étonne : surtout, remue sans cesse, sans jamais perdre son équilibre. À deux, c’est une autre stabilité qu’il s’agit de développer, alors les démonstrations sont autrement saisissantes : ainsi Bailey décoche-t-il des flèches ou modifie-t-il son volume afin de divertir un Parker occupé à fouir son ténor, tandis qu’au soprano c’est le saxophoniste qui perturbe l’échange en venant se glisser entre les cordes déjà tremblantes de la guitare ; avec Bailey, Bennink joue à la guerre et taille aux ciseaux une terrible pièce de bruits ; avec Parker, il se fait souffleur (ce qui ne l’empêche pas de continuer à battre) ou espiègle duettiste histoire de tordre le cou aux toutes dernières convenances. L’exercice est renversant mais, une fois de plus, Parker invente : comme s’il était seul, et il est ici seul deux fois. Si, « depuis le temps », suivre sa progression serpentine est une habitude que l’on a prise, c’est une habitude d’exception pour étonner toujours : ne compose-t-il pas à Dunois au gré de trouvailles glanées au coeur même de son expression autant que dans ses marges ?

Cet enregistrement ne date pas d’hier, mais sa qualité obligeait qu’on l’entende, qu’un autre public l’entende aujourd’hui pour s’en souvenir à son tour, comme a aimablement accepté de le faire Jean Rochard : Les gens qui écoutent Evan Parker ont certainement changé (à mon avis le divorce Parker-Bailey a scellé la fin de la free music – non pas en tant que musique, ou style, mais en tant que mouvement). Mon fils, qui s'intéresse au hip hop, au noise, à l’ambient, etc., écoute Evan Parker pour des raisons différentes de celles qui étaient les nôtres – il ne s’agit plus de la défense d’une approche – mais qui sont, au fond, très régénératrices. C'est très intéressant. Grâce à Evan Parker, Derek Bailey et Han Bennink, alors : à de nouvelles générations, la régénération.

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Derek Bailey, Han Bennink, Evan Parker : Topographie parisienne
FOU Records
Enregistrement : 3 avril 1981. Edition : 2019.
Guillaume Belhomme © Le son du grisli

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