Le son du grisli

Bruits qui changent de l'ordinaire

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Quinzaine Agitée : Chants de FranceA la question : Harutaka MochizukiEn librairie : Ci-gît d'Antonin Artaud et Nurse With Wound
A la question : interviewsAu rapport : impressions de concertsEn théorie : l'improvisation par l'écrit : John Butcher & Evan Parker

Harutaka Mochizuki : Through the Glass / Short Short (Armageddon Nova, 2017)

lsdg4150Cette chronique de disque est l'une des soixante-dix que l'on trouvera dans le quatrième numéro papier du son du grisli, en plus d'une longue interview de... Harutaka Mochizuki

mochizuki

Il y a presque quinze ans paraissait Solo Document 2004, premier disque du saxophoniste – et chanteur – Harutaka Mochizuki. En quatre improvisations, le jeune homme prouvait que d’un souffle voulu difficile pouvait naître une expression certaine. Au jeu des comparaisons, on pouvait oser les noms d’Albert Ayler ou de Martin Küchen, mais quelque chose n’allait pas. Les provocations de Mochizuki cachaient de toute évidence autre chose qu’une énième révérence au free jazz ou à l’improvisation libre.

Déjà en 2004, un air – pour ne pas dire une mélodie – s’insinuait au fil de l’exercice : au creux d’un souffle timide ou derrière un sifflement, une habile soustraction de notes ajoutant sans cesse au contenu musical. Aujourd’hui, le mystère reste entier et, même : après l’écoute de Through the Glass et de Short Short, deux nouveaux solos de saxophone, n’a-t-il pas épaissi ? Mochizuki a beau dire qu’il a passé du temps entre son premier solo publié et ces deux disques-là, la première intention est la même : chanter la bouche fermée par le bec d’un alto.

Vingt minutes et puis dix, voilà pour Through the Glass. Aux souffles embarrassés pourront succéder des sifflements et à un chapelet de notes amoindries un bruyant dérapage : le saxophoniste n’abandonnera jamais la mélodie étrange qu’il a construite sans même que l’auditeur s’en aperçoive. Mais lorsque le motif l’atteint enfin – ce Summertime rebelle mais qui vacille –, ce-dernier comprend qu'il n’a pas été à la hauteur. Trop distrait, ici, pour saisir telle nuance, trop occupé ailleurs à chercher, en lieu et place du musicien, une conclusion à son exercice. Pouvait-il s’attendre alors, pour finir, à ce bruit de verre brisé ? 

La seconde pièce de Through the Glass pourrait faire l’effet d’une ligne tracée à la craie sur un tableau noir. C’est donc l’histoire d’une trace et celle d’un passage, ce que redit Short Short en deux très courtes faces. C’est là une cassette tirée à 51 exemplaires, certes, mais toujours différente puisque Mochizuki les a enregistrées l’une après l’autre en combinant deux morceaux tirés de manière aléatoire d’un répertoire de dix. Quelle mélodie l’auditeur entendra-t-il alors ? Acceptera-t-il d’ignorer jusqu’au titre des deux pièces qu’il possède ?

La bande tourne déjà : le passage a commencé et la trace se laisse entendre au gré de la progression d’un alto fragile. Derrière le premier souffle il y a une, deux ou trois notes à la peine et des bruits impromptus : il y a surtout un air qui reviendra plusieurs fois, disparaîtra ensuite, reviendra à nouveau. Aussi fragile que l’instrument duquel il est sorti, aussi iconoclaste que le musicien qui l’a inventé. C’est une somme de mystères qui provoque une exceptionnelle attente.

Guillaume Belhomme © Le son du grisli

 

 

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Kent Carter & German Friends : Berlin, Aufsturz, le 14 avril 2018

kent carter berlin 14 avril 2018 le son du grisli

Parfois, rarement, la présence de la musique est telle que son écho résonne bien plus longtemps que ce que voudraient les lois de l'acoustique. Ce soir d'avril à Berlin, de la contrebasse de Kent Carter jaillirent certains de ces sons qui continuent à vivre dans l'esprit de celui qui les a entendus. Au sous-sol d'un bar parmi tant d'autres de l'ancien Berlin Est gentrifié, une petite foule est rassemblée pour entendre le contrebassiste entouré de « German Friends » : le batteur Günter "Baby" Sommer, le pianiste Ulrich Gumpert et le saxophoniste Friedhelm Schönfeld.

La musique, entièrement improvisée, s'organise autour de la basse qui vibre au centre de l'estrade. Par l'écoute, l'espace s'emplit progressivement. L'amplificateur de Carter semble volontairement bas, comme pour imposer le seul critère d'une écoute attentive au bon déroulement de la soirée. L'écoute, mais aussi le regard. Regards de Sommer et Gumpert, qui savent que la clarinette basse de Schönfeld et la basse de Carter suffiront à cet instant précis. Regards du public qui observe la danse qui s'exécute avec précision sur le manche de l'instrument.

Kent Carter par Olivier Ledure

Si une chose est claire ce soir, c'est que Kent Carter est un maître-musicien, porteur de tant de sons que, si nécessaire, quelques notes suffiront. Le jazz joué est libre, libre de devenir un long blues. L'écoute, le regard, et le rire. Sommer utilise l'humour d'une manière pleinement dosée, brisant certains élans introspectifs pour pousser la musique encore plus loin. Mais, au-delà de ses interventions, le rire du public se prolonge. Tout simplement parce que la musique, d'ordinaire, ce n'est pas ça. Parce qu'il est évident que quelque chose se passe ce soir. Sommer se dédouble dans le miroir du bar. Gumpert rentre à l'exact bon moment lors d'un solo de basse. Schönfeld le suit avec une justesse tout aussi grande.
 
La boule à facettes du Aufsturz ne tourne pas, mais sa présence rappelle que la musique n'a besoin d'aucun contexte particulier pour exister quand elle est assez forte. Trop de choses ont déjà été jouées, le rappel se perd dans la nuit de Berlin. Le grand musicien quitte la petite estrade. Il est attendu.

Kent Carter par Olivier Ledure bis

Pierre Crépon © Le son du grisli
Photos : Olivier Ledure

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Entrechoc : Aux antipodes de la froideur (Trace / Bloc Thyristors, 2018)

lsdg4150Cette chronique de disque est l'une des soixante-dix que l'on trouvera dans le quatrième numéro papier du son du grisli. Qu'il faut commander, et même : dès maintenant !

entrechocs antipodes

C’est là – après Brigantin (avec Conrad et Johannes Bauer et Barry Guy) et L’étau (avec Keith Tippett, Michel Pilz et Paul Rogers) – la troisième (et dernière, faut-il croire) belle boîte de tissu estampillée Trace / Bloc Thyristors à renfermer des associations nées dans l’esprit de Jean-Noël Cognard, batteur qui improvise mais, d’abord : organise.

Organiser : pour un improvisateur, qu’est-ce à dire ? C’est qu’il en faut, des improvisateurs qui ne font pas qu’improviser sur demande, contre cachet, etc. Mais qui organisent aussi. Et qui imaginent, même : des associations nouvelles, respectueuses (de ce qui a été fait plus tôt) et concrètes enfin. L’organisation n’interdisant pas l’inspiration, c’est donc là, pour la troisième fois, une boîte de couleur qui en contient combien d’autres ? Non pas 5, mais au moins 5 au carré ; ce qui nous fait 25…  bien. Or, à bien compter, puisqu'il faut toujours compter désormais et partout, on est en fait encore loin du compte.

Car d’une couleur à l’autre – voilà enfin (troisième paragraphe) les intervenants qui ici font impression : Michel Pilz (clarinette basse), Mark Charig (trompette), Quentin Rollet (saxophones), Marcio Mattos (contrebasse et violoncelle) et Jean-Noël Cognard (batterie) –, des rapprochements sont envisagés, qui bientôt « bavent ». Or, c’est dans la bave que l’amateur de musique créative trouve généralement son compte : dans le son de trop comme dans le silence : quelle est la différence ? Moins souvent dans l’accord tandis qu’il se fait entendre ; jamais, ou presque, dans l’unisson.  

Ravi donc, l’amateur. Pour ce qui est des couleurs : bleu de Sienne (le jazz créatif des années 1960), ocre de Provence (c’est l’improvisation, au soleil, chapeau de paille jusqu’au nez), noirs de partout (ce que c’est qu’un tempérament, il faudra faire avec). Alors le quintette va : deux jours passés en studio en 2017 à Chatenay-Malabry et puis un concert donné un peu plus tard aux Instants Chavirés. A chaque fois, disques noirs ou disque rouge, c’est le fruit d’un compagnonnage Cognard, d’une confrérie non pas du souffle mais de la claque, qui vaut caresse – allez expliquer ça aux curetons de la « société civile ». Et puis non, n’allez pas expliquer, soyez à la hauteur de ce que vous avez entendu : gardez ça pour vous, et pour eux encore davantage. [gb]

 

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Anthony Braxton : Solo (Victoriaville) 2017 (Victo, 2017)

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 anthony braxton solo victoriaville 2017

S’il est moins prolifique, il est toujours là, l’ami Anthony Braxton. Le plus souvent, à Victoriaville. Aujourd’hui (ou plutôt hier : 21 mai 2017), il n’avait pour compagnon que son seul saxophone alto. Si ce n’est une version enlevée de Body & Soul, les compositions sont de sa plume (on rassure le lecteur : point de Ghost Trance Music ici).

Ample, n’excluant pas le lyrisme (mais un lyrisme humain, nervuré), Braxton recentre son souffle sur la mélodie. Insistant sur une note, oubliant la dérive, il s’invite maintenant en soubresauts continus et obsession mordante (Braxton, quoi !). Maître des périples, gravant les hauts sommets avec l’assurance des vieux briscards, il s’enroule et griffe comme jamais. Modulant le souffle en un continuum soyeux, il incorpore aux volutes d’insolentes multiphoniques, concasse-strie l’ultra-aigu avec délectation, escalade les chromatismes avec décontraction. Bref, Braxton tel qu’en lui-même : un insaisissable du souffle, un improvisateur intensément atypique.

Anthony Braxton : Solo (Victoriaville) 2017
Victo / Orkhêstra International
Luc Bouquet © Le son du grisli

 

 

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