Le son du grisli

Jazz, musiques expérimentales et autres










Tony Malaby : Valadores (Clean Feed, 2009)

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On reconnaîtrait le lyrisme de Tony Malaby entre mille autres.  Le sien est dru, compact et si peu encombrant qu’il laisse tout loisir à ses partenaires pour construire et échafauder de larges battisses ; solides et massives masures aux harmonies cendrées.

Voladores s’inspire d’une troupe de musiciens-acrobates qui ont marqué le saxophoniste pendant son enfance à Tucson. On y trouve ici une liberté à fleur de peau, une légèreté qui évacue d’un trait d’anche toute velléité de frénésie et de totalitarisme. C’est un jeu d’équilibre et d’écoute magnifiquement guidé par la présence de deux batteurs (Tom Rainey et John Hollenbeck) en totale symbiose. Aucune surcharge mais un souci constant d’éviter l’addition de frappes lourdes et appuyées. De ce côté-ci : une totale réussite.

Voladores est le septième disque en qualité de leader de Tony Malaby et c’est sans doute celui qui le réconciliera avec ses rares détracteurs. C’est un disque de profonde et sereine plénitude. Ni plus, ni moins.

Tony Malaby’s Apparitions : Valadores (Clean Feed / Orkhêstra International)
Enregistrement : 2009. Edition : 2009
CD : 01/ Homogenous Emotions 02/ Old Smokey 03/ Dreamy Drunk 04/ Can’t Sleep 05/ Sour Diesel 06/ Los Voladores 07/ Are You Sure? 08/ Yessssss 09/ Wake Up, Smell the Sumatra 10/ East Bay 11/ Lilas
Luc Bouquet © Le son du grisli

Marty Ehrlich : Things Have Got to change (Clean Feed, 2009)

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Things Have Got to Change : les mots s’imposent en grand sur la pochette de ce disque et apparaissent alors en filigrane les titres-manifestes du premier orchestre d’Ornette Coleman (tels Change of the Century ou encore Something Else !). D’Ornette, plutôt que le changement radical, on entendra l’urgence du propos. D’Ornette toujours, on pourra retenir ici la proposition d’un quartet sans piano, insufflée par une trompette et un saxophone alto qui, en des passages de relais enjoués, projettent dans l’espace des mélodies tantôt urgentes (Song for Tomorrow), tantôt fragiles (Some Kind of Prayer, pièce maîtresse du disque), toujours dansantes.

Est convié ici Erik Friedlander qui, avec Daniel Levin, impose le violoncelle dans le jazz d’aujourd’hui (comme hier Doug Watkins l’avait fait) pour son chant si particulier. Il peut se faire gambri comme les percussions de Pheeroan Aklaff se font crotales, en une résurgence gnawa (Rites Rhythms) comme il peut, à la manière de la contrebasse, assurer une pulsation rythmique sans faille dans le très hard bop Dung.

Ce Rites Quartet est emmené par le saxophoniste Marty Ehrlich qui y convoque des complices de longue date (de très longue date, même, pour Aklaff, dont la collaboration avec Ehrlich remonte à la fin des années 70) avec qui il a joué dans différentes de ses formations : Marty Ehrlich joua avec Erik Friedlander dans son Dark Wood Ensemble et avec le trompettiste James Zollar dans son sextet News on the Rail et dans son grand orchestre The Long View.

Mais jamais les quatre musiciens n’avaient joué tous ensemble. Ce n’est que récemment, pour ré-explorer des compositions de Julius Hemphill, qu’ils se sont rassemblés. C’est donc naturellement qu’aux cinq compositions de Marty Ehrlich s’ajoutent trois reprises de thèmes d'Hemphill.  Ce dernier, né dans la même ville qu’Ornette (Fort Worth au Texas), fut le véritable mentor d’Ehrlich. Ce dernier fit partie du dernier sextet de Julius Hemphill et continua d’y jouer la musique du Texan quand celui-ci, trop malade, ne pouvait plus souffler dans son saxophone, et ce jusqu’après la mort d’Hemphill, en 1995. La mémoire, donc, l’héritage et la fidélité, sont dans cette musique fortement présents et nourrissent les voix originales des quatre hommes qui nous livrent un disque aussi sincère qu’attachant.

Marty Ehrlich Rites Quartet: Things Have Got to Change (Clean Feed / Orkêstra International)
Enregistrement: 2008. Edition: 2009.
CD: 01/ Rites Rythms  02/ Dung  03/ Some Kind Of Prayer  04/ On The One  05/ Slices Of Light  06/Song For Tomorrow  07/ From Strenght To Strenght  08/ Dogon A.D.
Pierre Lemarchand © Le son du grisli

Transit : Quadrologues (Clean Feed, 2009)

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Sur Quadrologues, toujours le même Transit : Jeff Arnal aux percussions, Seth Misterka au saxophone alto, Nate Wooley à la trompette et Reuben Radding à la contrebasse.

Et la même invention, aussi : dans le déploiement d’une musique en équilibre toujours précaire et qui fait de son état vacillant le premier de ses atouts (Strata), sur l’air latin flirtant avec le minimalisme de Walking on Fire ou encore sur de lentes progressions affirmant davantage au fil des secondes, jusqu’à changer une mollesse d'abord revendiquée en morceau d’épaisseur irrésistible (Meeting Ground, The Science of Breath). Jusqu’au bout, Transit invente en quartette vigoureux mais distant, si ce n'est en conclusion, sur Myrtle Avenue Revival, pièce dont le free fantasque évoque Don Cherry (Wooley aux avant postes) histoire de finir sur un grand hommage.

Transit : Quadrologues (Clean Feed / Orkhêstra International)
Enregistrement : 2006-2007. Edition : 2009.

CD : 01/ Strata 02/ Walking on Fire 03/ The Science of Breath 04/ Flip 05/ Rapid Eye Movement 06/ Z Train 07/ Meeting Ground 08/ Time isn't what you think 09/ Speaking in Tongues 10/ Myrtle Avenue Revival.

Guillaume Belhomme © Le son du grisli

Calling Signals : From Café Oto (Loose Torque, 2009)

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Enregistré l’année dernière à Londres, From Café Oto documente la progression de Calling Signals, groupe fondé par le contrebassiste Nick Stephens et Frode Gjerstad en 1994 et qui a accueilli depuis Paul Rutherford, Louis Moholo ou encore Hasse Poulsen.

L’année dernière, Lol Coxhill au soprano et Paal Nilssen-Love à la batterie prenaient à leur tour place aux côtés de Stephens et Gjerstad. En guise d’échauffement, onze minutes d’une déconstruction concentrée et toujours intense sur laquelle Stephens incite de ses graves le soprano, l’alto ou la clarinette basse, à en découdre.

Pendant près de trois quarts d’heure, le quartette met ensuite en lumière une clarinette hallucinée puis les tensions du duo Stephens / Nilssen-Love. Au soprano, Gjerstad profite alors d’une allure renforcée pour confectionner en autiste des guirlandes d’oiseaux querelleurs qu’il abandonnera pour rejoindre Coxhill et apposer avec lui des notes que l’un et l’autre voudront plus longues, comme pour panser les séquelles de leur collaboration effervescente au sein de ce Calling Signals là (08), à la hauteur des incarnations à l'avoir précédé.

Calling Signals : From Café Oto (Loose Torque)
Enregistrement : 15 décembre 2008. Edition : 2009.
CD : 01/ Communication One 02/ Communication 2
Guillaume Belhomme © Le son du grisli

Max Roach, Archie Shepp : The Long March (HatOLOGY, 2009

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The Long March est un disque trois fois essentiel : à la discographie de Max Roach, à celle d’Archie Shepp et à celle du mélomane. La période était pourtant peu propice : la veille des années 1980 ; 1979, plus exactement, qui a vu le duo jouer sur la scène du festival de Willisau.

Edité pour la quatrième fois, The Long March redit donc les mêmes gestes : solos de Roach à la mécanique faussement perturbée ou imbriquant les uns dans les autres des extraits de ses compositions pour batterie seule (JC Moses, Triptych) ; solos de Shepp allant voir à l’intérieur de Sophisticated Lady et Giant Steps, en ramenant les mélodies et puis mille autres choses ; duos, enfin, qui construisent dans la réflexion le langage d’un post-free intelligent et superbe (The Long March, U-JAA-MA, It’s Time et encore South Africa Goddam). Depuis sa sortie, The Long March est cet enregistrement essentiel qui commandera éternellement d'autres rééditions.

Max Roach, Archie Shepp : The Long March (HatOLOGY / Harmonia Mundi)
Enregistrement : 1979. Réédition : 2009.
CD1 : 01/ JC Moses 02/ Sophisticated Lady 03/ The Long March 04/ U-JAA-MA

CD2 : 01/ Triptych 02/ Giant Steps 03/ South Africa Goddamn 04/ It’s Time
Guillaume Belhomme © Le son du grisli

Paul Dunmall : Deep (FMR, 2009)

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L’étrange couverture de Deep faisait craindre le pire pour la forme de ce reportage consacré à Paul Dunmall. La suite confirma la crainte. Heureusement, reste Paul Dunmall.

Sur la forme, le film multiplie en effet maladresses et lourdeurs : inventivité quasi nulle, montage fait à la hache et illustrations sonores enfilées sans le moindre rythme et avec encore moins d’à-propos. C’est donc le sujet qui l’emporte ici : Paul Dunmall revenant face caméra sur son parcours : enfance auprès d’un père batteur, premières leçons de clarinette et premier voyage aux Etats-Unis (Alice Coltrane, Johnny Guitar Watson), retour à Londres et nouvelles expériences musicales (entendre Louis Moholo, jouer aussi bien auprès de Tim Richard que de Danny Thompson).

Parfois, on oublie un peu le parcours chronologique pour donner quelques preuves de réel : extraits de concerts (avec le Profound Sound Trio, notamment), vision de Dunmall passant en revue ses instruments-fétiches ou témoignages de quelques-uns des partenaires du saxophoniste (Paul Rogers, Hamid Drake). Ces preuves redisent ainsi la complexité et l’importance du personnage, qui méritait mieux qu’un reportage de décrochage régional mais dont l’humilité saura sans doute s'en satisfaire.

Paul Dunmall : Deep (FMR)
Edition : 2009.
Guillaume Belhomme © Le son du grisli

Fire! : You Liked Me Five Minutes Ago (Rune Grammofon, 2009)

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Aux côtés du bassiste Johan Berthling (membre de Tape) et du batteur Andreas Werliin, Mats Gustafsson passe de saxophones ténor et baryton en Fender Rhodes sous le nom et au cri de Fire!

Sur la marche d’If I Took Your Hand, le trio ouvre l’enregistrement : vœu qui profite de la transformation ingénieuse des sons d’un clavier et d’un gimmick de basse qui incitera Gustafsson à se laisser aller à ses emportements coutumiers : free énergique après lequel la marche est bien fermée. Pour suivre, un bourdon électrique s’oppose sur But Sometimes I Am aux notes répétées de Berthling et aux propositions bruyantes de Gustafsson. L’effet, galvanisant dans son ensemble, sera le même sur Can I Hold You for a Minute ? et peut pêcher à l’endroit même où il avait cru bon de se faire remarquer : dans son héroïsme tapageur.

En guise de conclusion, quatre minutes jouant de répétitions et d’insistances redisent l’allure générale de l’entier enregistrement, évoquant ici (forcément) The Thing, ailleurs Oneida, The Ex ou encore Bridge 61, quand l’association Gustafsson / Berthling / Werliin aurait pu donner d’autres et de plus inédits résultats.

Fire! : You Liked Me Five Minutes Ago (Rune Grammofon / Amazon)
Edition : 2009.
CD : 01/ If I Took Your Hand… 02/ But Sometimes I Am 03/ Can I Hold You for a Minute ? 04/ You Liked Me Five Minutes Ago
Guillaume Belhomme © Le son du grisli

Dennis Gonzalez : Songs of Early Autumn (NoBusiness, 2009)

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Lorsque, sur l’invitation de son ami Joe Morris, Dennis Gonzalez se rend dans le Connecticut, l’automne imprime aux paysages de la Nouvelle Angleterre ses couleurs et sa lumière particulières. Arrivé à Guilford, au domicile de Joe, la neige se met à tomber et la température a sérieusement baissé. Dennis Gonzalez et Joe Morris avaient déjà joué ensemble quelques mois plus tôt, au cœur de l’été, pour la session No Photograph Avaible, éditée par Clean Feed, et c’est naturellement qu’ils se retrouvent alors pour prolonger leur collaboration musicale. Aux côtés de Joe Morris, guitariste mais jouant ici de la contrebasse : Timo Shanko, contrebassiste mais soufflant ici dans un saxophone et Luther Gray, batteur… jouant de la batterie !

Le nez froid, les doigts gourds, les hommes attaquent alors la session et tout se suite la musique déployée se pare de chaudes couleurs, d’une joie partagée de défier les intempéries. Si l’on devait lui offrir une filiation, on évoquerait le Old and New Dreams. Parce que  le groove y est véloce et heureux (Loft). Mais aussi pour les mélodies enfantines déployées par Dennis Gonzalez qui se faufilent entre les fantômes d’une rythmique troublante (Acceleration). Enfin, pour la contrebasse élastique, sautillante, comme dansant sur une batterie qui fait la part belle aux toms et se connecte ainsi au pouls des percussions africaines (Bush Medicine). On pense aussi beaucoup à Albert Ayler, pour la pratique d’un free jazz tantôt emporté (In Tallation), tantôt méditatif (Lamentation).

On pense, finalement, au cycle des saisons, à cet éternel retour mais aux couleurs changeantes, à ce continuum qu’est la musique inventée par les africains américains au 20ème siècle, qu’on appelle jazz, et dont nous est livré ici un exemple incroyablement vivant.


Dennis Gonzalez, Lamentation (extrait). Courtesy of NoBusiness Records.

Dennis Gonzalez Connecticut Quartet : Songs of Early Autumn (NoBusiness Records / Instant Jazz)
Edition: 2009.
CD : 01/ Loft  02/ Acceleration  03/ Bush Medicine  04/ Idolo 05/ In Tallation  06/ Lamentation  07/ Those Who Came Before  08/ Loyalty
Pierre Lemarchand © Le son du grisli

Perelman, Duval, Willson : Mind Games (Leo, 2009)

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Pour obtenir Mind Games, il aura fallu ajouter à la paire Ivo Perelman / Dominic Duval le percussionniste Brian Willson qui perdra un L dans la bataille après avoir tonné en ouverture.

Convaincu, Perelman gronde alors lui aussi sur un free rêche dans lequel s’engouffre le trio. Jusque-là, satisfaisant mais attendu, et puis : les premières notes de Musical Line, presque Lonely Woman  aux graves chaleureux et à la verve commune allant crescendo, le saxophoniste accrochant haut – bien maintenu par ses partenaires – chacune de ses plaintes avant de s’en tenir à une note tremblée. 

Confirmant l’inspiration du trio, Grateful for Life (ne jamais croire au poids de l’intitulé) dépose quant à elle quatre notes principales sur un swing qui fera valser les protagonistes : rengaine insistante aux différentes allures qui n’arrivent pas à perdre l’auditeur, mais l’obsèdent au contraire au point qu’il aura du mal à cesser de réclamer qu’elle revienne une dernière fois. Une fin plus conventionnelle (grand solo de Willson et puis nouveaux emportements), qui prône l’accalmie en regrettant le tumulte.

Ivo Perelman, Dominic Duval, Brian Willson : Mind Games (Leo Records / Orkhêstra International)
Enregistrement : 2008. Edition : 2009.
CD : 01/ Mind Games 02/ Primal Defense 03/ Musical Line 04/ Grateful for Life 05/ G.S. Farewelll
Guillaume Belhomme © Le son du grisli

Ivo Perelman, Dominic Duval : New Beginnings (CJR, 2009)

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S’ils affichaient leurs intentions et prônaient ici un nouveau départ, Ivo Perelman et Dominic Duval profitaient aussi – en concert à Philadelphia en 2007 – d’une expérience et d’une intimité qui aide.

En conséquence, New Beginnings rappelle les anciens échanges du duo comme il offre en effet un peu d’inédit : hésitant d’abord, le saxophoniste reprend à son compte la démarche passablement assurée des pizzicatos de Duval, s’en sert pour avancer avant que le contrebassiste agisse plus vigoureusement. A contre-courant, Ivo Perelman doit maintenant tout faire pour éloigner le spectre de la déroute, et se montre dans cet exercice plus fascinant encore.

Plus loin, et seul, il extrait de l’intérieur de son ténor une mélodie inattendue : quelques accrocs et quelques emportements, la dissolution ensuite lorsqu’il vagabonde dans le même temps qu'il fait croire que c'est à l'élaboration d'une danse subtile qu'il travaille. Après avoir cité Giant Steps, il renonce et commande à Duval une autre altercation : d’autres notes graves auxquelles Perelman feindra de ne pas faire attention, avant la charge ultime, impressionnante : autre fin pour New Beginnings.

Ivo Perelman, Dominic Duval : New Beginnings (Cadence Jazz Records)
Enregistrement : 20 novembre 2007. Edition : 2009.
CD : 01/ New Beginnings Part 1 02/ New Beginnings Part 2 03/ New Begginings Part 3
Guillaume Belhomme © Le son du grisli

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