Le son du grisli

Bruits qui changent de l'ordinaire

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Jacques Coursil : Trail of Tears (Emarcy, 2010)

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« Je joue les choses pour que les gens réentendent le bruit du monde. Je joue le cri du monde. Je ne l’ai pas inventé : je suis l’écho de ça. Et je pense que quand on entend le cri du monde, on se reconnaît assez bien dans ma musique. »

Entre 1965 et 1975, Jacques Coursil vit et joue à New York, en pleine effervescence free jazz. Puis il se retire du monde de la musique pour revenir à ses autres passions : la linguistique et la poésie, et s’installe en Martinique. En 2005, le trompettiste décide de relayer à nouveau ce « cri du monde » et Trail of Tears est le troisième disque du revenant. Si le précédent, Clameurs, se faisait l’écho des luttes des esclaves pour la liberté et l’affirmation de la négritude, celui-ci évoque le combat perdu des indiens d’Amérique. Le disque se clôt sur un sidérant Tahlequah, capitale de la nation Cherokee, « sentier des larmes » qui fut le théâtre en 1838 de la déportation de 16000 indiens de Géorgie en Oklahoma, dont 4 000 périrent en route.

Outre la préoccupation de Coursil pour les peuples sacrifiés, ce disque semble concentrer tout l’art du trompettiste. Ce qui marque tout d’abord, c’est sa technique : respiration circulaire, coups de langue, son embrumé dans la lignée d’un Miles Davis, qui concourent à imposer une voix singulière, sans réelle ascendance, ni descendance. Ici, deux groupes sont convoqués. Le premier inclut des musiciens déjà présents sur Clameurs, Jeff Baillard (claviers et arrangements) et Alex Bernard (contrebasse), et développe une musique ample et étale, sur laquelle la trompette de Coursil se pose puis glisse avec majesté. La deuxième formation n’est pas sans rappeler les débuts agités et new yorkais du musicien, et nous offre la présence des grands vétérans Sunny Murray (batterie) et Alan Silva (contrebasse) : la musique y est plus accidentée et sinueuse.

Toute destinée humaine comprend moments de paix et de plénitude comme crises, incertitudes et chaos ; la narration musicale de Jacques Coursil est à l’avenant. Dans les moments de sérénité, la menace guette cependant et c’est au cœur du chaos que l’apaisement surgit soudain. C’est un grand disque que nous offre Jacques Coursil, dont la respiration intime se règle sur le pouls du monde.

Jacques Coursil : Trail of Tears (Emarcy / Amazon)
Edition : 2010.
CD : 01/ Nunna Daul Sunyi 02/ Tagaloo, Georgia 03/ Tahlequah, Oklahoma 04/ The Removal (Act I) 05/ The Removal (Act II) 06/ Gorée 07/ The Middle Passage
Pierre Lemarchand © Le son du grisli

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Sydney Pimmon: Smudge Another Yesterday (Preservation - 2009)

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Une autre fois sous le pseudonyme de Sydney Pimmon, Paul Gough signe un ouvrage d’une musique électronique opaque : Smudge Another Yesterday, masterisé par le guitariste Giuseppe Ielasi

Huit pièces, qui révèlent dans le meilleur des cas une ambient vaporeuse, obsédée par les voix : Come Join the Choir Invisible ! en appelant autant aux travaux de Krzysztof Penderecki qu’au souffle continu de Jacques Coursil ; Don’t Remember, chant de Kazumi à l’inquiétude balbutiante ; It Will Never Snow in Sydney, voix factice évoquant davantage le theremin de Clara Rockmore.

Lorsqu’il se montre moins préoccupé par des voix qui pourtant l’obsèdent, Pimmon monte les uns contre les autres bourdons tremblants et nappes sonores au grain rugueux (Evil Household Ceremony, Hidden), ou se satisfait de pseudo-paysages à l’éthéré plus naïf (Dervieux, Oh Whollsee). Une fin en champs magnétiques mis à mal par quelques mélodies, et Smudge Another Yesterday s’efface en distingué.

CD: 01/ Come Join the Choir Invisible ! 02/ Evil Household Ceremony 03/ It Will Never Sniw in Sydney 04/ Don’t Remember 05/ Hidden 06/ Dervieux 07/ Oh Whollsee 08/ Some Days Are Tones >>> Sydney Pimmon - Smudge Another Yesterday - 2009 - Preservation.

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Sunny Murray : Sunny Murray (ESP, 2007)

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Sorti par ESP en 1966, voici Sunny Murray réédité. Sur lequel on entend, entre deux extraits d’interview, évoluer une formation rare, composée de Jacques Coursil, Jack Graham, Byard Lancaster et Alan Silva.

Lentement, Murray commande d’abord à ses partenaires de porter haut leurs interventions – saxophones gémissant et trompette impérieuse – quand il se charge d’organiser ses cortèges d’accents, enfoncés sous les gestes larges qu’appellent, insatiables, ses imprécations vocales. Convaincus aussi, Coursil, Graham et Lancaster, imbriquent leurs solos exaltés ou rivalisent de morgue pour mieux explorer les possibilités permises par la conduite du batteur.

Déjà déstabilisante, la section rythmique ploie encore sous les interventions de Silva : grand archet organique ou pizzicatos appuyés, qui portent les efforts communs à leur point culminant. Plus qu’indispensable, Sunny Murray

Sunny Murray : Sunny Murray (ESP / Orkhêstra International)
Enregistrement : 1966. Réédition : 2007.
CD :
01/ Early History / The New Music 02/ Sunny Murray 03/ Phase 1.2.3.4. 04/ Hilariously 05/ Angels and Devils 06/ Giblet 07/ Recap Session 08/ Musicians and Magic
Guillaume Belhomme © Le son du grisli

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Frank Wright: The Complete ESP'Disk Recordings (ESP - 2005)

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La réédition des deux albums qu’il signa en tant que leader pour le compte du label ESP, accompagnés d’une interview, nous rappelle aujourd’hui la singularité de Frank Wright, personnage discret et saxophoniste aux fondements du free jazz le plus déluré.

Enregistré en 1965 en compagnie d’Henry Grimes et de Tom Price, The Earth prône l’avantage aux escapades individuelles. Capable de rondeurs lorsqu’il instaure un free défensif baignant dans les excès, Wright attise son propos jusqu’à laisser la parole à la section rythmique. Le contrebassiste joue alors de breaks minuscules pour régénérer au mieux les impulsions (Jerry), quand Price, d’une sobriété à la limite de la gêne, explore les possibilités des toms (The Earth).

En 1967, en quintette, le saxophoniste mène des efforts sur lesquels on a su s’accorder. Sur chaque morceau, les musiciens jouent le thème à l’unisson avant d’en improviser des digressions et, enfin, de le rapporter. Au passage, on a gagné un batteur : Muhammad Ali, fabuleux d’inventivité (The Lady, Train Stop).

Les phrases lascives du saxophone de Wright et de la trompette de Jacques Coursil imposent la marche à suivre, qu’égaye souvent l’alto d’un Arthur Jones en verve (No end). Sans limites, aussi, le groupe se laisse aller à un concert de stridulations porteuses de doléances, capable de sérénité, même si éphémère (Fire of Spirits).

Moins prévisible encore, le blues angoissé qu’est Your Prayer, interrompu par des cris d’encouragement sortis du tréfonds des musiciens. L’expérience est fluctuante, provoque le moindre équilibre installé, et porte à la lumière un free jazz vieilli en cave. Assez pour se souvenir aujourd’hui d’un musicien de choix. Sideman recherché après s’être attaqué avec grâce aux exercices de leader.

CD1: 01/ The Earth 02/ Jerry 03/ The Moon 04-12/ Interview - CD2: 01/ The Lady 02/ Train Stop 03/ No End 04/ Fire of Spirits 05/ Your Prayer

Frank Wright - The Complete ESP'Disk Recordings - 2005 (réédition) - ESP Disk. Distribution Orkhêstra International.

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Jacques Coursil: Minimal Brass (Tzadik - 2005)

coursilbrassgrisliDepuis la sortie de The Way Ahead (1969) - son second album en tant que leader -, le trompettiste Jacques Coursil s’était retiré. Non pas du monde, mais de la musique que l’on enregistre, et à qui il préféra l’enseignement de la linguistique. Puisque 35 ans d’absence n’ont pas réussi à effacer l’empreinte d’un free jazzman cérébral et imposant, la raison du retour de Jacques Coursil est à chercher ailleurs.

Ailleurs, et autrement. Il semblerait que le temps nécessaire à la reprise du souffle aura permis l’apaisement de celui qui s’est livré tout entier à une longue réflexion. Libéré des ambitions de musicien iconoclaste pour les avoir menées à bien, Coursil signe aujourd’hui Minimal Brass, tout à la fois enregistrement solo que la méthode du re-recording dote de tentacules, et faire-part de renaissance produit par John Zorn.

Sous le signe du cercle et des cycles, la trompette, multipliée jusqu’à douze fois, répète des harmoniques, enjoint les timbres à l’interférence, ou explore la palette de son grain sur un développement sériel institué musique des origines (First Fanfare). Elaboration de strates sonores, dans lesquelles Coursil enfouit un Sketch of Spain réinventé par John Adams, et qu’il aimerait bien voir fossiliser.


Faisant écho à des bribes de musique contrapunctique disséminées avant et après elle, Second Fanfare suspend quelques notes sur des schémas mélodiques joués à l’unisson. Alors, le trompettiste invente une soul contemplative, donne son point de vue impressionniste sur le déroulement des choses. Quelques dissonances finales livrent de nouvelles intentions.

Celles de Last Fanfare, en définitive, qui se refusent à faire taire la tension sous-jacente. Tirant bénéfice de la technique de la respiration circulaire, le musicien décide de mises en abîme pastel, et accueille les échappées mélodiques de solos optimistes sur des bourdonnements linéaires et délicats. Soit, pour Jacques Coursil, un retour des limbes étrange mais réussi : le mystère des vapeurs investissant le domaine musical, l’investissement des cycles pour toute incarnation.

CD: 01/ First Fanfare 02/ Second Fanfare 03/ Last Fanfare

Jacques Coursil - Minimal Brass - 2005 - Tzadik. Distribution Orkhêstra International.

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