Le son du grisli

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Daunik Lazro, Jean-François Pauvros, Roger Turner : Curare (NoBusiness, 2011)

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Sur le papier – et pour peu qu'on ait écouté, ces dernières décennies, les travaux respectifs de Daunik Lazro, Jean-François Pauvros et Roger Turner – pareil attelage est diablement prometteur... Et l'auditeur déjà se met à désirer, échafauder, si ce n'est planifier ses scénarios : énergie rock et décharges soniques... C'est aller trop vite, car sur scène puis au disque (vinyle ou compact), c'est mieux encore, et au-delà du power trio fantasmé – pas plus de Lazro en sax macho, que de Pauvros en musculeux du manche, ou de Turner cogneur.

Ainsi à l'automne 2008, devant le public des Instants Chavirés, découpe-t-on des mobiles de tôle [Morsure, White Dirt], cherchant avec une patience tendue agencements et émergences (mais point encore les derniers outrages – Pauvros s'y connaît) : de la limaille, des copeaux, une mise en forme des plaques par chaudronnerie expérimentale, jusqu'au chant des métaux, à force de ferrailler.

A Besançon, fin juin 2010 [En Nage, The Eye], l'affaire prend un tour plus direct et presque poisseux. À larges traînées de fraiseuse baryton, tandis que de part et d'autre on s'active au pied-de-biche, une fois les lames du plancher soulevées, on dégage, on pousse et fait monter une pâte à échardes qui se met à circuler, lyrique et bien bandée.

Un disque formidable.

EN ECOUTE >>> White Dirt >>> En nage

Daunik Lazro, Jean-François Pauvros, Roger Turner : Curare (NoBusiness)
Enregistrement : 2008-2010. Edition : 2011.
CD / LP : 01/ Morsure 02/ White Dirt 03/ En Nage 04/ The Eye
Guillaume Tarche © Le son du grisli

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Interview de Daunik Lazro

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Si l'on ne présente plus l'essentiel Daunik Lazro, on se réjouit de pouvoir s'entretenir avec lui à l'occasion de la sortie de trois remarquables disques, en cascade : Some Other Zongs (solo, Ayler Records), Pourtant les cimes des arbres (trio avec Benjamin Duboc & Didier Lasserre, Dark Tree Records), Curare (trio avec Jean-François Pauvros & Roger Turner, NoBusiness Records)...

Le film (Horizon vertical) que Christine Baudillon t'a récemment consacré s'appuie sur quantité de situations de scène, mais il te montre également beaucoup « aux champs », au contact des saisons et de la nature, dans une sorte de retraite, ou de retrait. Tu sembles néanmoins particulièrement actif, comme en témoigne la salve des trois disques publiés cet automne et les concerts les accompagnant... Comment s'articulent ces deux aspects de ton existence aujourd'hui, concrètement et artistiquement ? Assez peu de concerts mais quelques disques, cela convient à mon organisme fatigué. La route, les voyages, les tournées, le relationnel qui va avec, merci bien, je ne pourrais plus. Des regrets ? À peine. En revanche, vivre à l’écart de la mégapole m’a permis de mesurer l’enjeu de chaque concert et de penser (à) la musique un peu différemment.

Les trois disques que j'évoquais forment un intéressant portrait de toi-même – sous trois angles, pourrait-on dire (le solo, le trio délicat, le trio ferrailleur). Quelle urgence leur publication revêtait-elle pour toi ? En quoi témoignent-ils de tes préoccupations esthétiques actuelles ? Ce n’est pas moi qui décide de sortir un disque, mais le producteur qui a suscité ou accepté le projet. La maquette du solo sur Ayler Records, Stéphane Berland l’a immédiatement mise en œuvre. Le trio sur Dark Tree a été voulu par Bertrand Gastaut, on l’avait enregistré en août 2010. Et le trio Curare a trouvé preneur chez NoBusiness Records, après avoir patienté un temps. D’autres musiques auraient pu se faire disquer, il y a eu des projets avortés, la contingence joue son rôle, mais je suis content de ces trois nouveautés. Un beau triptyque.

Dans quelles circonstances se sont formés ces deux nouveaux trios (avec Benjamin Duboc & Didier Lasserre ; avec Jean-François Pauvros & Roger Turner) ? Il faudrait demander à Bertrand Gastaut le pourquoi de son désir d’un trio Lazro / Duboc / Lasserre, mais je crois que c’est une bonne idée, au bon moment. Quant au trio Curare, on avait plus ou moins loupé deux concerts il y a… 20 ans ( ?), et réécoutant Messieurs Pauvros et Turner, j’ai eu envie de vérifier si ce trio avait pris de la graine. C’est chose faite.

Selon Steve Lacy, se produire (beaucoup, ou trop) en solo, c'est courir le risque de « l'incestueux »... Qu'en penser ? Ah, intéressant ! Si j’avais à jouer en solo quatre jours de suite, ça m’inquiéterait. Comment se renouveler, physiquement et musicalement ? Ressasser les mêmes tournures ennuie tout le monde, moi le premier. Mais inventer du tout beau tout neuf, chaque jour, n’est pas à ma portée. J’ai besoin que la vie s’écoule, que mon désir musical soit revivifié (Ornette Coleman : Beauty Is a Rare Thing). Besoin de me ressourcer À L’ÉCOUTE des musiques d’autrui, surtout.

Tu montres, et différemment dans chacun de ces récents enregistrements, tout ton attachement au son en tant que tel, matière que le corps du musicien façonne... bien loin des « artistes du sonore » ou des « physiciens et conceptuels »... Le sage Hampâté Bâ : « Être trop sérieux n’est pas très sérieux ». C’est ce que j’aurais envie de dire à Radu Malfatti, quand j’écoute ses travaux récents de compositeur. Et des impros de bruit ambiant avec quatre beaux sons de trombone à l’heure ne me font pas pâmer. Il est bon, ou légitime, sans doute, qu’il y ait des intellos musiciens, voire théoriciens. Ne serait-ce que pour évacuer la sur-inflation marchande des corps séducteurs et spectaculaires. Tous les musiciens n’ont pas à être des James Brown, heureusement que de la pensée, de l’abstraction, ont (re)conquis droit de cité. L’univers musical ne se réduit pas au FIGURATIF qui « raconte des histoires / peint des paysages ». Mais priver la musique de toute vie organique, de sa chair, relève pour moi de la posture ou de la perversion intellectuelle. Et pue la bourgeoisie blanche. Quant aux godelureaux atteints de boutonnite, qui considèrent les instrumentistes comme des attardés et croient détenir les clefs du musical nouveau, ce sont juste d’ignorants connards. Au-delà du syndrome Malfatti, l’arrivée de la lutherie électro a chamboulé le paysage, en déstabilisant le virtuosisme instrumental : les athlètes du manche de guitare,  les bodybuildés du saxophone s’en sont trouvés ringardisés, et tant mieux. Micros, machines, systèmes de captation et de diffusion sont autant des outils musicaux que piano ou violon. Autre bonne nouvelle : beaucoup d’improvisateurs qui comptent aujourd’hui sont à la fois instrumentistes et « physiciens » du son, récepteurs, émetteurs et transformateurs, hommes de terrain et de labo, musiciens complets.

Finalement, que dit la musique ? Parle-t-elle d'autre chose que d'elle-même ? De même que la littérature est un vaste intertexte de livres s’écrivant les uns à la suite des autres (rares sont les auteurs qui ne sont pas aussi et d’abord lecteurs, au moins des chefs-d’œuvre passés), la musique est presque toujours « méta » : Trane a écouté Bird lequel a d’abord imité Lester. Toute musique est « cagienne » en ce qu’elle se nourrit des musiques d’avant, d’autour et d’autrui. En même temps, la musique ne dit rien mais est BRUISSANTE de l’état du monde, inévitablement. Fables of Faubus épingle un salaud mais tout Mingus évoque l’Amérikkke de l’apartheid. (À chaque auditeur de faire avec ce qu’il entend.)

A la sortie du film de Baudillon, en début d'année, j'ai été frappé que si peu de journalistes ne tentent (épargnons celui qui s'y est grossièrement essayé dans Jazz Magazine) de mettre en rapport tes propos sur drogue, astrologie et musique... A mon sens, ces trois pratiques (ou modes d'appréhension du monde) ont trait au Temps et aux façons de s'y soustraire, de l'envisager selon d'autres échelles, d'échapper à sa gravitation... Que Jazzmag ait expédié, pour ne pas dire exécuté le DVD, m’a attristé. Que de grands pros (qui suivent mon travail depuis trente ans et souvent l’ont apprécié) n’aient pas jugé bon d’accuser RECEPTION, révèle que ce film ne leur a pas montré ce qu’ils auraient aimé y voir.  En attente d’un documentaire circonstancié, ils n’ont pas « vu » le film ou ont résisté au malaise qu’il instaure. Christine Baudillon ne s’appelle pas (encore) Tarkovski ou Rivette, soit. La musique, par essence art du Temps. Elle donne à ressentir son écoulement, elle peut aussi le perturber, le dilater, le figer, le dissoudre, voire le multiplier ; conduire à la transe, à l’extase… Comme sont aptes à le faire certaines substances, haschisch et hallucinogènes en tête. Relation passionnante qu’on trouve incarnée dans le chamanisme et dont moult auteurs ont traité, à commencer par Baudelaire, Huxley, Michaux, Castaneda. L’astrologie, elle, même fréquentée de loin, permet d'approcher une connaissance de soi qui se déploie au cours de la vie, processus dynamique comme peut l'être une psychanalyse. Surtout, elle amène à considérer les cycles planétaires dans leur interdépendance, donc une pluralité de temps (de tempi, de rythmes, d’allures, de trajectoires…), chacun différents mais qui fonctionnent « ensemble », coexistent dans le temps cosmique. Pas mal pour penser le temps musical en sa complexité.

Daunik Lazro, propos recueillis en novembre et décembre 2011.
Guillaume Tarche © Le son du grisli
Photographies : @ Yann Dintcheff @ Christine Baudillon

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Daunik Lazro : Some Other Zongs (Ayler, 2011)

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Plus de dix ans après le Zong Book qu'il avait donné à l'alto et au baryton – et près de vingt ans après les brefs solos laissés sur Elan ImpulseDaunik Lazro délivre aujourd'hui un splendide recueil de « quelques autres zongs » gravés en public : au Mans d'abord (précisément où la caméra de Christine Baudillon avait saisi le musicien pour le film Horizon vertical) en 2010 ; en l'église parisienne de Saint-Merry ensuite, début 2011 ; dans les deux cas, au seul saxophone baryton...

Reprenant – là où il interprétait une pièce d'Ayler pour le disque du label Emouvance – en salut fraternel le Vieux Carré de Joe McPhee, Lazro envoûte illico, sur des unités de souffle d'abord, puis en raclant de lourds filons de houille ou en éraflant la stratosphère. Sur Caverne de Platon, c'est en quatre brasses, tout de suite, qu'il emmène à la profondeur voulue avant de passer, en raie manta, son filet-tamis sur le fond. Au fil des quatre pièces suivantes l'exploration se prolonge, toute de belle présence, parfois presque rêveuse (à mi-voix, quasiment flûtée) avant de revenir à une généreuse dépense (surfant sur des harmoniques qu'elle festonne d'écume) : toujours pleine de substance, à son allure, à son pas, assiette trouvée, la musique ménage ces trous dans le mur du temps par lesquels on respire largement, avec elle.

Quelque chose du pneuma de l'épopée, sans gesticulation ; puissant, là ; détenant et dispensant sa force. Sans doute comprend-on mieux alors qu'un haïku de Basho accompagne le disque du poétique trio (DL avec Benjamin Duboc & Didier Lasserre) que Dark Tree publie concomitamment.

EN ECOUTE >>> Vieux Carré >>> Zong at Saint-Méry 3

Daunik Lazro : Some Other Zongs (Ayler / Orkhêstra International)
Enregistrement : 2010-2011. Edition : 2011.
01/ Vieux Carré 02/ Caverne de Platon 03/ Zong at Saint-Merry 1 04/ Zong at Saint-Merry 2 05/ Zong at Saint-Merry 3 06/ Zong at Saint-Merry 4
Guillaume Tarche © Le son du grisli

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Daunik Lazro, Benjamin Duboc, Didier Lasserre : Pourtant les cimes des arbres (Dark Tree, 2011)

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Partis d’un haïku, Daunik Lazro, Benjamin Duboc et Didier Lasserre, ont envisagé une improvisation en quatre temps sur un épais vaisseau dont le bois craque. Le pavillon arboré en appelle au vent et au silence : le baryton n’ose encore qu’une note, la contrebasse est étouffée et la caisse-claire frôlée à peine. 

Un balai plus affirmatif sur cymbale, tandis que l’archet perce quelques voies d’eau, fomente un grain que Lazro rejoindra pour le fortifier à coups d’aigus tenaces. Le transport est non pas accidenté mais lunaire, l’équilibre tient de la rencontre d’une atmosphère délétère et de notes sans cesse sur le feu. Jusque-là insaisissable, le chant du baryton se fera mélodique en plus de régler l’allure du trio : c’est déjà le quatrième temps. Celui d’une berceuse qu’un ultime grondement, cri étouffé en saxophone, changera en paysage fantastique formé sous dépression : la conclusion de Pourtant les cimes des arbres est admirable, convenant ainsi à merveille au bel ouvrage qu’est l’enregistrement dans son entier. 

EN ECOUTE >>> Deux extraits

Daunik Lazro, Benjamin Duboc, Didier Lasserre : Pourtant les cimes des arbres (Dark Tree / Orkhêstra International)
Enregistrement : 23 août 2010. Edition : 2011.
CD : 01/ Une lune vive 02/ pourtant 03/ les cimes des arbres 04/ retiennent la pluie
Guillaume Belhomme © Le son du grisli

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Festival Météo 2011 : Mulhouse, 11-27 août 2011

météo 2011

Dans le champ des musiques improvisées, peu de festivals français peuvent se permettre de seulement rêver une affiche telle que celle conçue par Météo. Bien sûr, il faut quelques moyens, mais il faut aussi faire preuve d’un minimum d’attention : « L’improvisation ne s’improvise pas », répétait le nom d’un stage animé cette année par Joëlle Léandre dans le cadre du festival – certes, l’affirmation contraire (l’improvisation s’improvise) est tout aussi acceptable, mais qu’importe… Alors, l’oreille des organisateurs traîne des mois durant d’un concert à l’autre – l’imagination est en éveil et le pari en tête – dans le souci d’élaborer une programmation qui devra se montrer assez persuasive pour transformer, le temps de quelques jours, Mulhouse en capitale culturelle.

Cette année, par exemple, on trouva en divers endroits de la ville des personnalités faisant autorité dans le même temps qu’elles continuent de bel et bien composer sur (et avec) l’instant : le pianiste John Tilbury et le guitariste Keith Rowe qui jouèrent de dissonances et de suspensions, de discrétions et de mesure, au sommet d’un parking à étages ; le saxophoniste Daunik Lazro enveloppant de son invention la clarinette et la voix d’Isabelle Duthoit à la Chapelle Saint-Jean ; Joëlle Léandre en représentation au Noumatrouff aux côtés du violoncelliste Vincent Courtois ; le sopraniste Michel Doneda et le percussionniste Tatsuya Nakatani développant une collaboration dont l’entente fut consignée l’année dernière sur disque (White Stone Black Lamp, chez Kobo) ; Paul Lovens, batteur hétérodoxe et fantasque insatiable, en souteneur d’électroacoustique inspirée aux côtés des terribles Axel Dörner (trompette) et Kevin Drumm (électronique) ; le saxophoniste Urs Leimgruber et le pianiste Jacques Demierre emmenant de concert un sextette tranchant du nom de 6ix ; le contrebassiste Barry Guy, enfin, dont l'art des tensions n'a rien pu faire pour améliorer son discours avec le pianiste Agusti Fernandez et le batteur Ramon Lopez, plus souvent fade que véritablement convaincant.

D’autres noms à l’affiche : de plus jeunes, certes, mais de réputés aussi – glisser derrière ce tiret le principal reproche à faire aux organisateurs du festival qui donnent dans la confusion dès qu’ils décident (pour faire original peut-être) d’imposer un artiste « étonnant / décalé / à l’univers improbable », en un mot : superflu. Cette année, ce furent Alexandre Kittel, avilisseur de cymbales dont l’intervention tient davantage de la performance banale que de la recherche sonore, et Adrien Kessler, chanteur au piano électrique dont le cabaret frappé est aussi affecté qu’inutile, qui, en refusant l’invitation du festival sous prétexte de ne pas être tout à fait prêt encore à jouer seul devant un public, auraient gagné en honnêteté ce qu’ils ont perdu en crédibilité. Par souci de franchise, il faut indiquer que, à spectacle conventionnel, public conventionnel, l’un et l’autre n’auront pas manqué d’applaudissements.

De plus jeunes noms à l’affiche, écrivais-je donc, mais de réputés déjà : Xavier Charles à la clarinette et Jean-Luc Guionnet à l’orgue s’exprimant l’un et l’autre en solo et avec panache ; la pianiste Magda Mayas et la saxophoniste Christine Abdelnour balançant de rivalités graves en accord parfait sur une jolie pièce d’atmosphère ; le Berlin Sound Connective inventant en quartette un ouvrage tendu d’électroacoustique que capturera Jérôme Noetinger en ses machines pour le transformer ; Rhodri Davies, dont la harpe subtile guidera le trio Cranc le temps d’une belle et inquiète exploration des volumes de la friche DMC avant d’en faire le lendemain en compagnie de Clare Cooper un écrin post-industriel pour huit harpes d’exception.

Au nombre enfin des concerts véhéments qui emportèrent formes et fond, citer celui de The Ames Room (Jean-Luc Guionnet revenu au saxophone alto et accompagné de Clayton Thomas à la contrebasse et de Will Guthrie à la batterie, servant un free jazz qui existe donc encore, et même se montre vaillant), celui de The Ex soutenu par une section de vents composée de Ken Vandermark, Mats Gustafsson et Roy Paci, enfin celui de N.E.W., formation réunissant Alex Ward (guitare électrique), John Edwards (contrebasse) et Steve Noble (batterie), soit deux improvisateurs hors pair appelés auprès d’un guitariste exalté pour conclure une exceptionnelle semaine Météo.

Guillaume Belhomme © Mouvement / Le son du grisli

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Jazz à part 2011

jazz à part 2011

D’une émission radiophonique hebdomadaire – diffusée tous les vendredis par la station HDR, 99.1 sur la bande FM locale – est né l’an dernier, à Rouen, un festival de jazz. Ainsi, une émission de radio et un festival partagent désormais un même nom, Jazz à Part, et une même devise : Free Music for Free People.

En 2010, le festival a programmé le trio Jean-Luc Cappozzo / Jérôme Bourdellon / Nicolas Lelièvre, le contrebassiste Claude Tchamitchian ou encore le guitariste Raymond Boni et le batteur Makoto Sato emmenant le Mamabaray Quartet. Encourageante, l’expérience commanda une suite : la deuxième édition vient d’avoir lieu, le cœur eut lieu le week-end dernier (21 et 22 mai). Plus tôt dans la semaine, un cinéma a diffusé en guise d’appetizers les films The Connection (Jackie McLean et Freddie Redd dans les rôles principaux) et Billy Bang’s Redemption Song tandis que la Galerie du Pôle Image a laissé au duo Ecco Fatto (Emmanuel Lalande et Jean-Paul Buisson) le soin d’improviser sur cadres de pianos.

Au cœur du festival, maintenant. Samedi 21 mai, en fin d’après-midi, Daunik Lazro donna un solo au saxophone baryton à l’Aître Saint-Maclou, ancien cimetière aux colombages ornés de crânes, d’os croisés et d’utiles instruments d’enfouissement. Pour Lazro, pas de Memento Mori cependant, plutôt un rappel recueilli administré à l’auditeur averti comme au passant : « Souviens-toi que tu peux entendre ». Interprétant, le saxophoniste rend hommage à John Coltrane et Albert Ayler. Une question, alors : combien sont-ils, les musiciens capables de mêler leur voix à celle de deux figures pareilles ? Le compte-rendu ne rendra pas de comptes, ne donnera pas d’estimation numéraire et encore moins de noms, mais soulignera que Daunik Lazro est de ceux-là, et des plus justes encore. Improvisant, le saxophoniste déploie par couches successives un témoignage d’exception fait autant de graves tonnants que de souffles blancs, de notes endurantes que de vibrations porteuses, et ce jusqu’au fading derrière lequel l’auditeur comprendra que l’instant est déjà passé, qui contenait un lot d’impressions aussi intenses qu’insaisissables.

Un peu plus tard, sur les quais de Seine, deux duos d’improvisateurs ont accordé l’un après l’autre leurs humeurs vagabondes : Hélène Breschand et Sylvain Kassap, d’un côté, Akosh S. et Gildas Etevenard, de l’autre. A la harpe, à la voix et aux machines, Breschand dessinait une musique de chambre à ogives que Kassap, aux clarinettes, aux flûtes et aux machines lui aussi, envisageait dans le même temps en coloriste. La connivence mit sur pied un théâtre enchanteur : mystère aux croyances discordantes et emmêlées, au langage en conséquence halluciné. Plus terrestre, l’échange d’Akosh S. (saxophone, clarinettes, flûtes, percussions) et Gildas Etevenard (batterie et gardon – instrument à cordes hongrois encaissant aussi bien frappes que pincements) ne fut pas moins efficient. Partenaires réguliers illustrant notamment les chorégraphies de Josef Nadj, les deux hommes composèrent de subtils paysages de rocailles, tentés de se fondre en des cieux béants. Contemplatif et concentré, le duo vagabonda en plaines, décidant ici ou là de tailler un relief à la hache : comme au temps de l’Unit, les belles incartades du ténor sont la marque de son invention abrupte.

D’autres reliefs encore, dimanche 22, au même endroit – le 106, pour être précis. En après-midi, Carlos Zingaro et le batteur Nicolas Lelièvre, familiers, se retrouvaient sur scène en présence de Joëlle Léandre. Deux archets d’exception : celui de la contrebassiste, exubérant, passionné, et même apaisé par moments ; celui du violoniste, volubile, sensible, voire surfin. Toutes cordes combinées avec élégance, que Lelièvre accompagna avec aplomb, cursif et agile, à l’affût pour changer toute intention en frappe opportune. Ensuite vint le temps d’une autre batterie (celle de Makoto Sato) et d’une autre contrebasse imposante (celle d’Alan Silva, qui interviendra aussi au synthétiseur), entre lesquelles se glisseront trompette, bugle et flûtes (ceux d’Itaru Oki). Sur synthétiseur, Silva expérimente en enfant détaché de toutes conventions, dans la joie ou le tumulte, invective ; à la contrebasse, il accompagne et ordonne, profite de l’harmonie de ses partenaires – Sato caressant peaux et cadres, mesurant ses coups comme d’autres réfléchissent en traçant des points d’interrogation, et Oki inventant dans le sillage de Don Cherry des mélodies sublimées par sa profonde exécution. Généreuse est la conclusion de ces quelques jours d’une improvisation en partage. Les promesses ont largement été tenues, jusqu’au respect de cette citation d’Eric Dolphy, phrase-étendard prononcée en guise d’introduction au solo de Lazro à l’Aître Saint-Maclou : « À peine écoutez-vous de la musique que c’est déjà fini, qu’elle est déjà partie, elle est dans l’air. Pas moyen de remettre la main dessus. » D’ailleurs, la redite elle-même ne saurait être consolante : le seul recours reste l’improvisation à suivre, l’instant d’après à inventer dans les limites du possible et de l’irraisonnable. Dès l’année prochaine, Jazz à part devrait y travailler.

Guillaume Belhomme © Mouvement / Le son du grisli

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Daunik Lazro : Horizon vertical (Hors Œil, 2011)

dauniksliDepuis une dizaine d’année Daunik Lazro a délaissé l’alto au profit du baryton.  Moins de satellites, plus de possibilités : les sons qui sortent du baryton de Lazro sont des sons qui écorchent le convenu. Ce sont des sons de batailles, propulsés contre l’arrogance des chefs. Ce sont des sons que beaucoup ne veulent pas entendre et que beaucoup n’entendront jamais. Des sons qui interrogent et bousculent un monde (à jamais ?) servile. Ce sont surtout de sons qui s’accordent et se réfléchissent aux partenaires du saxophoniste (ici Raymond Boni, Jérôme Noetinger, Jean-Luc Guionnet, Emilie Lesbros, Clayton Thomas, Kristoff K.Roll, Aurore Gruel, Michel Raji, Louis-Michel Marion, Qwat Neum Sixx). Au détour d’un concert, le saxophoniste dit le plaisir d’avoir joué quelque chose qui n’était jamais apparu jusque-là.

Et puis Daunik parle. Il parle de sa rage, de son désespoir, de ses tourments, de la perte, des expériences passées, des influences (Bechet, Dolphy, Ornette, Lyons, Portal). Avec le photographe Horace, il se souvient d’Ayler à Pleyel, des spectateurs qui partaient en masse, de ceux qui hurlaient leur dégoût et des autres qui criaient leur joie. Encore une bataille. Perdue ou gagnée ? Sommes-nous assez sereins, aujourd’hui, pour seulement envisager d’y répondre ? Et il parle encore. Il parle d’astrologie, du corps qui flanche, des substances illicites qui l’ont transporté dans une autre dimension.

Souvent, Christine Baudillon filme le saxophoniste, immobile. Minutieusement, elle enregistre le vent dans les branches. Elle superpose les axes. Un filet d’eau coule. Des feuilles mortes jonchent le sol. Le mouvement est lent et Tarkovski n’est pas loin. Et surtout, elle n’impose rien, ne bouscule rien. Cinéaste humble et investie, elle n’interfère pas : elle enregistre et témoigne. Seulement cela. Et ce cela est immense.

En bonus, un livret de photographies commentées par le saxophoniste lui-même. Un passé pas si lointain : des duos, des trios, des quartets et des visages jamais figés, toujours en mouvement. Un DVD indispensable mais vous l’aviez sans doute compris.

Christine Baudillon : Daunik Lazro : Horizon vertical (Hors Œil Editions)
Edition : 2011.
Luc Bouquet © Le son du grisli

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Benjamin Bondonneau, Daunik Lazro : L'arbre ouvert (Le châtaignier bleu, 2010)

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Si l’on s’accorde, entre grislis, sur le fait qu’il y a aujourd’hui davantage à apprendre d’un garde forestier que d’un officiel de la musique (c’est-à-dire de l’ONF que de l’ONJ) ; du premier hêtre venu, chez Giono ou sur les flancs du Beuvray, que d’une « coulée verte » urbaine ; du Recours aux forêts (pour citer le « Traité du rebelle » de Jünger) que d’un catalogue de jardinerie, on ne peut alors manquer de se pourlécher les babines à l’annonce de la parution de ces « portraits picturaux et sonores d’arbres de Dordogne, hiver 2009 - 2010 ».

Le volume qui les regroupe accompagne, à la manière d’une bande-son, une exposition itinérante du même nom, présentant des peintures de Benjamin Bondonneau (clarinette, clarinette contrebasse, trompes) ; aux reproductions des œuvres – devant elles, on pense non seulement à Viallat mais aussi à des bottes de joncs, des sols de pinèdes et des sculptures kodiak ! – s’ajoutent, dans le livret, d’utiles textes et notes de travail de l’artiste.

Enregistrés in situ – ce qui n’est pas sans évoquer le catalogue de la maison Ouïe Dire ou le double album Dordogne (Amor Fati) du même Bondonneau –, lesdits portraits sonores sont le fruit d’un très beau travail de mixage : le duo du clarinettiste et de Daunik Lazro (saxophone baryton, tuyau) y mêle ses battements, délicats écorçages et pépiements aux sonorités de la scierie, du feu, de tout un monde sylvestre. Point d’imitation littérale ou lourdement primitive ici, mais une distillation, une interprétation, à la croisée des arts et au service de la soigneuse élaboration d’une poétique sonore originale.

Une force évocatrice toute particulière (toujours plus qu’un projet aussi « descriptif » que The Tree enregistré en studio par Liebman voici vingt ans) et bien prenante – que je mesure pour ma part à l’envie qu’elle me donne de filer en forêt !

Benjamin Bondonneau, Daunik Lazro : L'arbre ouvert (Le châtaignier bleu / Metamkine)
Edition : 2010.
CD : 01/ La place de vos nids I 02/ Cherchez, cherchez, oiseaux 03/ La place de vos nids II 04/ On abat un grand arbre 05/ La place de vos nids III 06/ Dans ce haut souvenir 07/ La place de vos nids IV 08/ Dans la forêt sans heures 09/ Tant qu’il murmure encore
Guillaume Tarche © Le son du grisli

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Qwat Neum Sixx : Live at Festival NPAI 2007 (Amor Fati, 2009)

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Des quelques formations regroupées ces dernières années autour de Daunik Lazro (ici au seul saxophone baryton), je chéris particulièrement ses Aérolithes (avec Doneda, Nick et Hoevenaers, disque sur le label Vand’œuvre) et le présent quatuor – à la première apparition publique duquel j’ai assisté à La Malterie lilloise en janvier 2007 – que complètent Sophie Agnel (piano), Michael Nick (violons) et Jérôme Noetinger (dispositif électroacoustique), soit déjà tout un réseau de connaissances et d’affinités connexes.

Enregistrée sur scène en juillet de la même année, au festival NPAI, cette suite de quarante-cinq minutes se déploie, fleur de thé au goût ferreux et narcotique, dans un atelier d’industrie onirique : travailleurs du son, fondeurs de fractales, chacun est à sa tâche, sans obstruction, œuvrant à une subtile propulsion, chargeant l’établi puis l’allégeant. Ça fritte, ça frotte, ça tresse et éparpille ; baryton à hélices & tuyères, archet projetant ses rais de limaille ; Noetinger trame, zippe, déchire tandis qu’Agnel, au piano « intégral », câble et file et tisse. Exigeant, superbe.

Quatuor Qwat Neum Sixx : Live at Festival NPAI 2007 (Amor Fati / Metamkine)
Enregistrement : 2007. Edition : 2009.
CD : 01-05/ Live at NPAI 2007
Guillaume Tarche © Le son du grisli

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New Lousadzak : Human Songs (Emouvance, 2006)

oldlousadsliEmmené par le contrebassiste Claude Tchamitchian depuis 1994, Lousadzak voit sa formation la plus récente qualifiée de « new », qui prouve sur Human Songs tout l’intérêt de porter un projet sur le long terme.

A l’appel du cornet solennel de Médéric Collignon, l’ensemble des huit musiciens se met en Marche dans l’idée de rendre hommage à quelques résistances, aperçues de Prague à Pékin. Dans les pas, donc, du Liberation Orchestra de Charlie Haden et de son désir d’aller voir partout – free jazz rock initié par la guitare de Raymond Boni sur Marche, impression orientale et cuivrée de Fanfare, ou mouvement romantique fantasmant Prokofiev sur Ostinato.

Ailleurs encore, l’ensemble dessine une valse lente et langoureuse gonflée par les roulements de batterie de Ramon Lopez puis décorée par les drones élaborés de Boni et Rémi Charmasson (Place Tien-An-men), ou oppose en ouverture de la deuxième Suite les notes longues sorties des saxophones de Daunik Lazro et Lionel Garcin et la préhension allant crescendo d’une contrebasse fulminant (Khor Virap).

Des méandres où l’on fomente les réactions (Human Song) aux places où le mouvement leur est insufflé – assauts grandiloquents et cacophonie rageuse de New Delhi – la musique du New Lousadzak aura tout évoqué, n’oubliant pas de porter haut des airs cuivrés de fête quand telle opération aura porté ses fruits.

New Lousadzak : Human Songs (Emouvance / Abeille)
Edition : 2006.

CD : 01/ Ouverture 02/ Marche 03/ Ostinato 04/ Fanfare 05/ Chant final 06/ Khor virap 07/ Tautavel 08/ New Dehli 09/ Place Tien-An-men 10/ Prague 11/ Human Song
Guillaume Belhomme © Le son du grisli

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