Le son du grisli

Bruits qui changent de l'ordinaire

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François J. Bonnet : Les mots et les sons, un archipel sonore (Editions de l'éclat, 2012)

françois j bonnet les mots et les sons

« La musique découpe en virtualités tout ce qui est concrètement présent… jusqu'à ce que le monde entier ne soit plus rien qu'une profusion qui vibre doucement et, à perte de vue, un océan de virtualités dont on n'a besoin de saisir aucune », écrit Rilke dans Worpswede, un siècle avant David Toop.

Dans Ocean of Sound (Kargo, 2004), celui-ci tentait de donner forme et consistance à ces « virtualités », et un nom aux plus fameux « visiteurs » de cette singulière Solaris. De Debussy à Aphex Twin, en passant par Eno et Lee Perry, les ambassadeurs de l'éther réunis pour l'occasion étaient aussi pourvoyeurs d'ondes émotionnelles. Ce livre important racontait surtout une expérience sensible, l'otographie d'un compositeur, critique à The Wire, rêvant de connexions enfouies. De la part d'explorateurs venus de territoires culturels et spatio-temporels fort éloignés les uns des autres, le « sonore » y était l'objet de toutes les attentions.

« L'archipel sonore » imaginé par François J. Bonnet, compositeur et membre du GRM né en 1981, reprend en partie les choses là où David Toop les avait laissées –  mais en changeant d'échelle (et non, suivant la métaphore, en identifiant  des concrétions territoriales que l'océan aurait laissé tantôt émergées tantôt immergées). Car au fond Ocean of Sound restait tributaire d'une esthétique classiquement musicale de ces « voix de l'éther » sensées révéler la nature du son (au singulier), véritable noos semblable au cerveau-océan décrit dans le roman de Lem. Bien des ouvrages récents (comme De la Musique au son, de Makis Solomos), et toute une culture – voire un culte – contemporains indiquent son avènement. Les mots et les sons – au pluriel – invite à comprendre et analyser les pouvoirs de ce surprenant fétiche, de ce pôle magnétique, en le ramenant à sa juste proportion : celle d'objet de désir – désir de sublime, justement. Où l'on s'aperçoit que le paysage sonore de Murray Schaffer, l'écoute réduite de Pierre Schaeffer, et d'autres conduites d'écoute et de production visant au son pur, sont les avatars d'un nouveau formalisme esthétique, dont les intentions émancipatrices ne sont pas moins prises dans un ordre de désirs et de discours que l'ancien.

Toute l'importance du livre de François J. Bonnet réside dans l'exploration de ces désirs et de ces discours, qui constituent et transmuent le sonore, « soumis au désir comme une branche l'est au courant d'une rivière », « carrière percée par la machinerie de l'écoute », en audible. Des références rares (Konstantin Raudive, Jean-Luc Guionnet) et d'autres plus classiques (de Sun-Tzu à Eno) servent un propos qui le leur rend bien. Face à « l'inavéré » dont l'oreille est l'organe, de contrôle comme de production, la musique apparaît alors comme un cas particulier, une cristallisation dont la vocation n'est plus de « donner forme » au matériau son. Libérée de toute sommation, étendre son empire vers l'inouï redeviendrait ainsi, pour elle, une possibilité.

François J. Bonnet : Les mots et les sons, un archipel sonore (Editions de l'éclat)
Edition : 2012.
Livre : Les mots et les sons, un archipel sonore
Claude-Marin Herbert © Le son du grisli

france cultureSur France Culture, François J. Bonnet a fait l'objet en 2012 d'un atelier de création, par Thomas Baumgartner, ainsi que d'un entretien par Alain Veinstein.



Jacques B. Hess : Hess-O-Hess (Alter Ego, 2013)

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Contrebassiste français ayant connu la compagnie de Duke Ellington, Bud Powell, Lucky Thompson, Eric Dolphy…, Jacque B. Hess fut aussi écrivain et traducteur (Moins qu’un chien, Le jazz et les gangsters). A sa bibliographie, les éditions Alter Ego ajoutent aujourd’hui un titre indispensable : Hess-O-Hess. Chroniques 1966-1971.

Les chroniques en question furent pour l’essentiel publiées dans Jazz Hot et Jazz Magazine. Leur sujet est évidemment le jazz (et la société à laquelle celui-ci est attaché) qu’Hess aborde en amateur iconoclaste et même fantaisiste inspiré. D’une curiosité d’écoute et d’une critique folle, le voici obsédé par trois générations de Grachan Moncur, prenant parti à l’occasion de querelles d’un anecdotique essentiel, recommandant la lecture de Playboy, révélant le penchant publicitaire qu’a Dave Brubeck pour le Ballantine’s, expliquant de quoi retourne cet étrange Talerschwingen inventé par les Suisses, évoquant l’étrange façon qu’a Mingus d’éduquer l’un de ses chats, rapportant nombre d’informations estampillées « jazz » sans oublier de fesser vedettes du show-business, hippies et curés…  

Ailleurs, il éclaire le public sur les difficultés physico-pratiques rencontrées par tout contrebassiste obligé au voyage, explique à quelle sorte de préfets se heurtent les gens de Byg lorsqu’ils demandent l’autorisation de monter leur festival, se souvient de sa rencontre avec Bob Dylan, joue aux ventriloques au bout d’une poupée baptisée François Mauriac. Précise bien que distante, plus encore irrévérencieuse – pour preuve, ce souvenir d’un Ben Webster vieillissant –, la plume d’Hess évoque celles de Vian et de Fénéon : « On peut se demander si les Allemands ont bien compris la musique de Fats Waller. »

Et alors, quoi d’intemporel ? Presque l’intégralité de l’ouvrage : ne retrouvons-nous pas aujourd’hui encore dans les mêmes journaux – et chez les nombreux petits qu’ils ont « fait » – cette acceptation béate qu’Hess reproche à Nat Hentoff lorsqu’il rapporte : «  A Oulan-Bator, en Mongolie […], Harrison Salisbury, du sérieux New York Times, a dîné dans l’hôtel principal de la ville aux accents d’une petite formation de jazz moderne. »

Jacques B. Hess : Hess-O-Hess. Chroniques 1966-1971 (Alter Ego)
Edition : 2013.
Livre : Hess-O-Hess. Chroniques 1966-1971
Guillaume Belhomme © Le son du grisli


John Cage : Silence (Contrechamps / Héros-Limite, 2012)

john cage silence

« Conférences et écrits de John Cage », voici ce que renferme Silence – à l'origine publié en 1961, ici traduit (de brillante manière) par Vincent Barras pour les éditions Contrechamps et Héros-Limite. Plus qu'une pensée, un traité, un diktat..., c'est là un précis d’écoute que clarifie un savoir-faire hors du commun – Nouvelle musique : nouvelle écoute, écrit le compositeur dans le texte « Musique expérimentale ».

Vingt années d'articles et de conférences, et aussi d'expériences, de tentatives de dire voire d'expliquer ce qui peut s'écouter et se jouer même – ainsi Cage précise-t-il qu'il a pu employer pour ces fragments de théorie des moyens de composition analogues à mes moyens de composition dans le champ de la musique, comme mettre en usage un féroce « souci de la poésie » ou faire appel au Zen ou au hasard. Comme pour ses œuvres musicales, le compositeur ne cache rien de ses procédés.

Tout comme son statut de novateur ne l’oblige en rien à revêtir l’habit d’iconoclaste fiévreux : si la fièvre monte en Silence, c’est d’ingénuité, de trouvailles et d’humour – les unes à l’autre scellés parfois, comme dans « Indétermination », dont la police d’écriture est d’une petite taille choisie pour ajouter au caractère intentionnellement pontifiant de la conférence. Ainsi Cage converse-t-il avec Erik Satie, dont il reprend l’idée de « musique d’ameublement (…) qui fera partie des bruits ambiants, qui en tiendra compte », parsème-t-il son propos de références nombreuses (Maître Eckhart ou maîtres Zen, Morton Feldman, …) et d’anecdotes légères (collage de bandes avec Earle Brown, visite d’un parc en compagnie d’enfants avec Merce Cunningham…).

Parfois, les articles ont valeur d’explication (Imaginary Landscapes IV, Music of Changes) ; d’autres fois, comme dans « Communication », ils posent davantage de questions qu’ils n’apportent de réponses ; toujours, Cage conserve une distance qui profite à l’art qu’il a de la parole. C'est pourqoi au terme de sa lecture – qu’il prendra soin de fractionner –, le lecteur pourra dire avec John CageNos oreilles sont maintenant en excellente condition.

première vue de Silence  seconde vue de Silence

John Cage : Silence (Contrechamps / Héros-Limite / Metamkine)
Edition : 2012.
Livre : Silence
Guillaume Belhomme © Le son du grisli


Noah Howard : Music in My Soul (Buddy's Knife, 2011)

noah howard music in my soul

Disparu en 2010, Noah Howard fait aujourd’hui réentendre sa voix à l’occasion de la parution, aux éditions Buddy’s Knife, de son autobiographie : Music in My Soul.

Le témoignage est factuel et fort : il est celui d’une enfance heureuse passée à la Nouvelle-Orléans, de longs séjours faits sur la Côte Ouest, puis à New York, Paris, Nairobi, Bruxelles ; celui d’un jeune homme qui apprend la trompette auprès de Dewey Johnson avant de la faire entendre dans l’Arkestra de Sun Ra ou de l’ « opposer » aux salves d’Albert Ayler, Archie Shepp, Dave Burrell, Frank Wright – la parole d’Howard est ici augmentée des souvenirs de quelques-uns de ses partenaires.

Eclairant le quotidien des musiciens qui œuvrèrent au free jazz dans les années 1960, Music in My Soul dépeint aussi les vues plus larges de Noah Howard : volonté de faire de sa musique un outil de langage qui commande à son vocabulaire d’accepter les retouches (quelques enregistrements qu’il autoproduira sur AltSax attestent de contacts établis entre le jazz et le funk ou le folk). Si le discours est honnête et engageant, l’amateur préférera sans doute, pour accompagner sa lecture, revenir aux premiers sons : The Black Ark (récemment réédité par Bo’Weavil) ou Alabama Feeling avec Arthur Doyle, One for John ou Uhuru Na Umoja avec Frank Wright, ou encore Patterns avec Misha Mengelberg et Han Bennink.

Noah Howard : Music in My Soul (Buddy’s Knife)
Edition : 2011.
Livre (en anglais) : Music in My Soul
Guillaume Belhomme © Le son du grisli


Bernard Girard : Conversations avec Tom Johnson (AEDAM Musicae, 2011)

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En préambule de ses Conversations avec Tom Johnson, Bernard Girard dresse un fin portrait du compositeur et critique, soulignant l'importance dans son oeuvre de la partition et d'un échange réfléchi avec le public. Les entretiens, eux, suivent le cours d'une vie : étudiant à Yale, Johnson écoute un jour John Cage parler d'art et d'architecture. De son propre aveu, l'homme deviendra compositeur lorsqu'il s'installera à New York, en 1967 – quinze années plus tard, il gagnera Paris.

Après avoir évoqué Morton Feldman, Phill Niblock et Frederic RzewskiJohnson s'attèle à une définition du minimalisme qui souligne ses origines anciennes, sa pluralité féconde (musique répétitive, de bourdonnement, d'ameublement, de bruitage ou encore de silences – toutes différences étant de subtilités) et une traversée de l'Atlantique qui lui assurera de belles transformations (importance d'Eliane Radigue).

Pour ce qui est de son oeuvre musical, Johnson explique son intérêt pour les mathématiques et révèle son attachement à la note (moins soumise à modification que le son) quand Girard traite dans le détail de ses grands ouvrages (oratorio, opéra...) – étude que complètent deux textes sur l'art de Tom Johnson signés du mathématicien Franck Jedrzejewski et du musicologue Gilbert Delor. Du premier, citer un extrait : « Cage avait donné un premier tournant à la musique minimale. Tom Johnson lui en a donné un autre, en utilisant des structures algébriques. » Soulignant le rôle essentiel joué par Johnson dans l'histoire de la musique contemporaine, l'affirmation ne doit pas occulter la liberté et la fantaisie qui animent son art depuis plus de quarante ans.

EXTRAITS >>> Conversations avec Tom Johnson

Bruno Girard : Conversations avec Tom Johnson (AEDAM Musicae / Souffle Continu)
Livre.
Edition : 2011.
Guillaume Belhomme © Le son du grisli



Philippe Robert, Bruno Meillier : Folk & Renouveau (Le mot et le reste, 2011)

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Magnifique passeur d’idées musicales, les éditions Le Mot Et Le Reste n’ont guère l’habitude de prendre leur lectorat pour du vulgum pecus de tête de gondole chez Auchan. Respectueux de l’intelligence de son public, adeptes des formes identifiables (ah, les couvertures, à la fois dépouillées et alléchantes), balayeur de genres en marge des conventions, la maison marseillaise n’a eu de cesse, depuis sa création en 1996, de (re)défricher les genres, en un arc tendu qui relie le passé au présent – dans tous les cas, il est exclusivement anglo-saxon comme le souligne le sous-titre de l’ouvrage, conçu telle une promenade balayant les trois-quarts du vingtième siècle et le début du suivant. Habitué des lieux, l’ex-Inrocks/Jazz Magazine/Vibrations Philippe Robert en est à son cinquième numéro sur LM&LR, sans compter ses parutions auprès d’autres éditeurs (dont votre grisli préféré). Moins auteur et plus acteur de terrain, Bruno Meillier a multiplié les activités en plus de trente ans d’activisme – musicien dans plusieurs projets dont Etron Fou Leloublan ou Zero Pop), label manager d’Orkhêstra International et programmateur du festival stéphanois Musiques Innovatrices.

Témoin  de cette philosophie musicologique – rassurez-vous, le propos n’a rien d’intellectualisant en dépit de son exigence et de son acuité – la couverture de leur premier ouvrage commun relie deux œuvres majusculement majuscules de la folk music – The Times They Are A-Changin de Bob Dylan  et Ys de Joanna Newsom. En une imposante et magistrale recomposition d’un paysage exclusivement anglophone à guitare acoustique (et autres instruments à cordes), leur Folk & Renouveau parcourt, en près de 150 albums majoritairement indispensables, un style que traversent près de quatre-vingts ans discographiques. Nullement exhaustif tel que les deux auteurs le précisent dans leur avant-propos (encore que…), le parcours débute, faudrait-il écrire évidemment, en 1927 avec l’incontournable Anthology Of American Folk Music Edited By Harry Smith pour s’achever en 2009 avec le Barn Nova des néo-hippies Matt Valentine et Erika Elder, alias MV & EE.

Même si chacun complètera la liste avec quelques disques à ses yeux incontournables (pour ma part, j’y aurai inclus Jay Reatard, Marissa Nadler (citée toutefois en p. 37), Tara Jane O’Neil, Jana Hunter ou Meg Baird en solo – encore que cette dernière soit de la partie en tant que vocaliste d’Espers ET moitié du duo Baird Sisters, ce qui est déjà remarquable). Au-delà de ces remarques forcement personnelles, plusieurs aspects, davantage objectifs, frappent l’œil dès la consultation des 350 pages du livre. D’abord, la très grande diversité des artistes cités : sur 147 productions discographiques recensées, un seul personnage a l’honneur d’apparaître à deux reprises – et pas n’importe lequel, puisqu’il s’agit de M. Dylan himself, pour un opus en studio encore acoustique (le déjà cité The Times They Are A-Changin) et un live (The Royal Albert Hall Concert) qui a marqué la véritable rupture de Robert Zimmermann avec la musique folk.

Heureusement, la liste, aussi merveilleuse soit-elle, ne se résume pas une à une simple table des matières répétitive et soûlante. A l’issue de chaque article, Robert et Meillier nous gratifient d’une sélection bienvenue des productions de l’artiste présenté. Dans le cas des très actifs Dylan, Leonard Cohen ou Neil Young, la démarche est bienvenue, tant les liens tissant leurs canevas musicaux se doivent d’être mis en évidence, ne fut-ce que succinctement (ou bien la brique compterait le triple de pages et deviendrait rapidement indigeste). Pour les autres représentants de la « cause », le choix s’avère naturellement moins cornélien, soit en raison de la brièveté de leur discographie, voulue (Bridget St John, Judee Sill) ou non (Tim Buckley, Nick Drake). Bien que, là aussi, les digressions soint parfois discutables (pourquoi s’arrêter en 1969 pour Buffy Sainte-Marie ?), la vision d’ensemble n’est pas loin de ressembler à un Top 1000 de la folk music, qu’elle soit traditionnelle, freak, acid, New Weird Americana ou psyché.

Autre complément d’information, sinon peu original mais bienvenu, les auteurs mettent en relief les parentés stylistiques des musiciens en citant des noms aux univers cousins (John Fahey ou Jack Rose pour Robbie Basho), parfois au-delà du genre majoritairement abordé (Animal Collective chez Vashti Bunyan). Le plus souvent, les rapprochements sont d’une évidente pertinence, versant d’ailleurs au-delà des limites de la folk pure (Mojave 3 ou Lambchop en lien évident avec le très déprimé Fables Of The Reconstruction de R.E.M., Coil en glorieux prédécesseur de Current 93, etc.). Nul doute qu’au cours des prochaines années et décennies, la liste ne demandera qu’à être prolongée, tellement la vitalité de la musique folk anglo-saxonne demeure élevée. Pour notre part, et que les auteurs nous pardonnent cette intrusion, nous y verrions bien le récent et formidable Smoke Ring For My Halo de Kurt Vile, indispensable en 2011 comme il le sera à l’avenir.

Philippe Robert, Bruno Meillier : Folk & Renouveau. Une balade anglo-saxonne (Le mot et le reste / Orkhêstra International)
Edition : 2011.
Livre
Fabrice Vanoverberg © Le son du grisli


John Coltrane : Je pars d’un point et je vais le plus loin possible (Editions de l’éclat, 2011)

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Ce sont là publiés trois entretiens de John Coltrane avec Michel Delorme et une lettre qu’il adressa à Don DeMichael en 1962. A une époque où l’évolution de Coltrane interroge, Delorme et Jean Cluzet (pour Les cahiers du jazz), Delorme seul (interview publiée dans Jazz Hot ici augmentée) puis Delorme et Claude Lenissois pour Jazz Hot encore, l'envisagent avec justesse.

Coltrane est ainsi soumis à la question à une époque où, précise Cluzet, il « ne nous a pas encore livré tous ses secrets. » Faisant preuve de tempérance et d’un intérêt nourri par un réel désir d’apprendre, Delorme et ses comparses recueillent la parole du saxophoniste : ses relations avec le « nouveau jazz » (ici, Coltrane confie ne pas avoir dépassé encore les recherches menées par Coleman, Mingus ou Dolphy), son évolution de créateur (durée de ses solos, nouvelles combinaisons de formations), ses interrogations quant à l’avenir de ses capacités d’instrumentiste (« Physiquement, je ne peux pas aller au-delà de ce que je fais actuellement dans la forme que je pratique. Cela m’effraie un peu de penser que je vais encore devoir changer »).

Honnête écartant toute pose, Delorme ne cache pas être dubitatif devant quelques choix faits par le saxophoniste. En conséquence, Je pars d’un point et je vais le plus loin possible pose plus de questions (celles du musicien et celles de son auditeur) qu’il n’enfile les affirmations satisfaites. Le doute est partout dans ces pages et, ici inscrit dans l’œuvre immense de John Coltrane, rend la lecture de ce petit recueil indispensable à tout amateur de John Coltrane. Dont Michel Delorme se souvient aujourd’hui : « Il se dégageait de lui une impression de grande force tranquille, il répondait aux questions de façon extrêmement sérieuse mais ne se prenait jamais au sérieux. Je n’ai jamais rencontré un artiste aussi humble. De mon côté, j’étais comme un gosse à qui on offre la lune, limite groupie ! Je passais le plus de temps possible avec lui et le conduisais là où il avait besoin d’ aller, j’allais faire des emplettes pour lui. J’aurais dû faire dédicacer ma bagnole ! »

John Coltrane : Je pars d’un point et je vais le plus loin possible. Entretiens avec Michel Delorme (Editions de l’éclat)
Edition : 2011
Livre
Guillaume Belhomme © Le son du grisli

john coltrane luc bouquet lenka lente


Echtzeitmusik Berlin (Wolke Verlag, 2011)

Echtzeitmusik

Au milieu des années 1990, un mot s’est imposé pour désigner la musique d’une scène née quelques années plus tôt à Berlin, qui hésitait jusque-là à se dire improvisée, expérimentale, libre ou nouvelle – plus tard, réductionniste. A ce mot, à cette musique et à cette scène, un livre est aujourd’hui consacré : Echtzeitmusik Berlin.

Cette scène est diverse, sa musique donc multiple ; ce mot n’est d'ailleurs pas apprécié de tous les musiciens qu’on y attache. Qu’importe, puisqu’il s’agit ici, sous prétexte d’éclairage stylistique, de revenir sur le parcours de nombre de ses représentants et pour eux d’expliquer de quoi retourne leur pratique musicale. C’est ce que font Andrea Neumann, Margareth Kammerer, Annette Krebs, Kai Fagaschinski, Burkhard Beins, Christoph Kurzmann, Ekkehard Ehlers, Axel Dörner, Franz Hautzinger, Werner Dafeldecker, Ignaz Schick, Robin Hayward

A propos de l’étiquette, tous n’ont pas le même avis (Hayward met en garde contre l’idiome réductionniste, Hautzinger accepte le terme Echtzeitmusik sans se satisfaire d’aucune définition, Ehlers prend de la hauteur et brille par sa sagacité…). Des réflexions poussées, des retours en arrière et même de sérieuses tables rondes, posent le problème dans tous les sens – des voisins et amis abondent qui proposent quelques pistes : Sven Ake-Johansson, Toshimaru Nakamura, Rhodri Davies... A force, sont bien mis au jour des points essentiels : volonté de « sonner électronique » en usant d’instruments classiques ou intérêt revendiqué pour le silence. Et puis voici que Krebs précise « quiet volume » quand Schick conseille « play it loud ». La scène est irréconciliable, si elle est celle d’une époque et d’un lieu ; sa musique seule est d’importance.

Burkhard Beins, Christian Kesten, Gisela Nauck, Andrea Neumann (Ed.) : Echtzeitmusik Berlin. Selbstbestimmung einer szene / Self-defining a scene (Wolke Verlag / Metamkine)
Edition : 2011.
Livre
Guillaume Belhomme © Le son du grisli


David Antin : John Cage sans Cage (Les presses du réel, 2011)

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David Antin est un homme de parole et un poète qui improvise depuis plus de quarante ans. John Cage sans Cage rassemble deux de ses talk poems : variations (souvenirs / inspiration) sur un même thème (le compositeur en question).

En introduction à la retranscription de ses performances, Antin explique sa démarche, sa relation à celui qui l’écoute, dont il a besoin même s’il avoue parler davantage pour lui-même. En public, son imagination et sa science littéraire s’entendent sur un flot de paroles qui ensorcellent ; sur le papier, l’absence de ponctuation, de majuscules, et une forme étrange, donnent au texte le statut d'œuvre aboutie. Pour ne plus parler de poésie, noter ce qu’on trouve-là de John Cage.

alors pourquoi serais-je la bonne personne pour
venir parler de john cage        puisque dès la
préface de son livre silence que j'ai trouvé si plein
de sens        silence        un livre que j'ai découvert
au début des années soixante et qui était porteur
de tellement de sens pour moi        je trouvais
aussi certaines des attitudes exprimées dans la
préface extrêmement peu prometteuses
        mais plus loin dans cette même préface
john fait preuve d'une grande perversité        je
partage cette perversité et je l'admire        je
suppose donc que c'est cela qui a pu le rendre
séduisant à mes yeux

Cage, alors : en anecdotes dont les toiles de fond sont celles des expressionnistes abstraits puis en évocation-prétexte au récit de la lente déchéance de la mère du poète. Derrière la figure du compositeur, ce sont deux chroniques saisissantes qui se succèdent.

David Antin : John Cage sans Cage (Les presses du réel)
Edition : 2011.
Livre
Guillaume Belhomme © Le son du grisli


Behind the Zines (Gestalten, 2011)

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L’éditeur berlinois Gestalten avait fait déjà fait connaître l’intérêt qu’il porte aux publications inquiètes de graphisme soigné en faisant paraître We Love Magazines puis We Make Magazines. Avec Behind the Zines, le sujet abordé perd en tirage ce qu’il gagne peut-être en invention.

L’ouvrage ne se veut pas historique : les publications qu’on y trouve sont récentes. A la place, il traite de fabrication, de distribution (grand rôle joué par Motto), d’économie même, avant de dresser un panorama épatant d’impressions rares, voire de luxe. Les « zines » en question, loin d’être clandestins, peuvent être des publications de galeries, des revues à tirage limité (Monokultur, Ruby Mag, 200%), des recueils arty (ces Chronicles de Kim Gordon publiés par Nieves) ou une simple série de dessins photocopiés.

L’ouvrage profite d’une mise en page aussi soignée que celle des imprimés dont il traite ; à cela, ajouter l’idée  pertinente de laisser la parole, au creux d’un livre qui parle de leurs travaux, à quelques créateurs et éditeurs qui, au détour d’une phrase, peuvent se permettre d’autres conseils de lecture (Urs Lehnide de Rollo Press se souvenant des heures passées à parcourir l’inspirant dot dot dot).

R. Klanten, A. Mollard, M. Hübner (ed.) : Behind the Zines. Self-Publishing Culture (Gestalten)
Edition : 2011.
Guillaume Belhomme © Le son du grisli



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