Le son du grisli

Jazz, musiques expérimentales et autres [par Grisli]

jeudi 29 juin 2006

Ashis Mahapatra: Orange Of (True False - 2006)

mahagrisliSur son premier album, Ashis Mahapatra ne cache pas longtemps ses influences, qui le mènent à évoquer ici ou là les travaux de My Bloody Valentine, Rafael Toral, Glenn Branca (ses récentes direction d’hordes de guitaristes), ou encore Fennesz. Par eux tous inspirés, Orange Of n’en reste pas moins un enregistrement particulier.

Confrontant le souvenir d’une noisy pop des années 1990 ayant osé quelques incursions bruitistes (Medicine, Faith Healers, Ride) et une filiation nette avec les fabricants de drones d’aujourd’hui (Markus Popp en tête), Mahapatra confectionne 7 impressions racées, amas de bourdons graves et d’inserts osés à peine – arpèges de guitare ou aigus électroniques crachant.

Le plus souvent accablante, embuée pour cause de tempête, l’atmosphère peut préférer la discrétion de carillons étouffés sous le baroque du décorum (Track 5), se contenter d’une simple boucle (Track 6) ou d’une presque mélodie de 3 notes soudain échappées (Track 3).


Longue pièce apparue en crescendo, Track 7 imbrique comme il peut deux nappes gigantesques bientôt happées par le silence. Qu’Orange Of était forcément amené à réinvestir, après avoir fait œuvre de densité suspecte.

CD: 01/ Track 1 02/ Track 2 03/ Track 3 04/ Track 4 05/ Track 5 06/ Track 6 07/ Track 7

Ashis Mahapatra - Orange Of - 2006 - True-False.

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lundi 26 juin 2006

Trio 3: Time Being (Intakt - 2006)

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La spécificité majeure du Trio 3 vient du fait que chacun de ses membres représente à lui seul un pan entier de l’histoire du jazz exigeant. Sidemen de Monk, Coltrane, Cecil Taylor ou Roland Kirk, et musiciens au premier plan du Loft Movement new-yorkais, Oliver Lake, Reggie Workman et Andrew Cyrille poursuivent leurs expériences, avec le même panache qu’hier.

Après une plage déstructurée sur laquelle s’harmonisent déjà les interventions indépendantes (A Chase), le trio prend des libertés sur quelques figures établies : swing dissonant transformé en marche sur les conseils de la contrebasse de Workman (Medea), post bop débonnaire (Given), ou free déclaré sur Special People, dont le thème rendu à l’unisson mais voué bientôt au lynchage rappelle Albert Ayler
.

A chaque fois, les partenaires rivalisent d’habileté : facilité du grand solo de Workman sur Playing For Keeps ; ardeur sublime ou roulements élaborés de la batterie de Cyrille sur Time Being et Tight Rope ; aisance quiète de Lake à dérouler aux saxophones des phrases instables et pourtant décisives (Lope, Time Was). Rassemblés, les voilà excellant sur un Equilateral improvisé, ou sur l’impression trouble et intense qu’est Tight Rope.

En 10 morceaux, Time Being assure ainsi de l’inaltérable qualité de musiciens déjà accomplis il y a une quarantaine d’années. Renouvelle l’engagement, en quelque sorte. Sans refuser, de temps à autre, d’aller creuser encore plus profond.

CD: 01/ A Chase 02/ Medea 03/ Tight Rope 04/ Equilateral 05/ Lope 06/ Time Was 07/ Playing For Keeps 08/ Given 09/ Time Being 10/ Special People

Trio 3 - Time Being - 2006 - Intakt. Distribution Orkhêstra International.

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mercredi 21 juin 2006

Giuseppe Ielasi: s/t (Häpna - 2006)

ielasi2grisliAu son d’une ambient des ténèbres, Giuseppe Ielasi retourne au label Häpna. Où il refuse toujours d’intituler ses pièces insaisissables.

Croulant d’abord sous les râles électroniques assaillis par quelques accents fins de krautrock, l’enregistrement n’a rien à gagner de la permanence, et traîne son atmosphère sur fonds de valse construite par 3 notes de cuivres, d’inserts rythmiques timides mais implacables, de rajustements mélodiques délicats.

Le bruit répété d’une corde de guitare que l’on lâche peut ainsi gangrener l’abstraction établie ; quelques coups sur cymbales portés par des balais apporteront encore au charme de l’engorgement des interventions différentes. Enfin, le crescendo d’une sirène enveloppera l’ensemble, anéantira les efforts.

Si Iealsi édifiait sur Gesine, il révèle ici ses parts d’ombres, et déconstruit plutôt. Mais avec le même tact, il multiplie les variantes de son ambient upper-class.

CD: 01/ - 02/ - 03/ - 04/ - 05/ -

Giuseppe Ielasi - s/t - 2006 - Häpna.

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mardi 20 juin 2006

Kidd Jordan: Palm of Soul (AUM Fidelity - 2006)

jordanSaxophoniste recherché (ayant enregistré aux côtés des Supremes, Ray Charles ou Stevie Wonder), Edward Kidd Jordan a toujours su trouver un peu de temps pour se frotter aux révélateurs d’une avant-garde exigeante (Ornette Coleman, Cecil Taylor, Ed Blackwell). A Hamid Drake et William Parker, en 2005.

Partant, toujours, pour aller voir ailleurs que sur sa contrebasse, Parker use d’abord de gongs sur Forever, où Jordan dépose un blues las pour mieux sceller la rencontre fortuite de ‘Round Midnight et du Neroli de Brian Eno. Percussionniste, Parker usera ailleurs de djembés et calebasses, sur Last of The Chicken Wings, free acharné engagé par le jeu sur tabla de Drake.

Ardeur déjà présente en introduction de Living Peace, qui prendra les allures d’un bop apaisant, et sur lequel Jordan fait preuve d’une humilité élégante, avide d’entendre ce que ses partenaires composent avant d’improviser selon. Attachés plus tard à aller voir du côté de l’Afrique – Parker par trois fois au gumbri -, les musiciens tissent des progressions instrumentales envoûtantes, montées sur patterns précieux, que fleurissent parfois par les phrases incantatoires prononcées par Drake (Unity Call).

Fantasmant la révolte ou aptes à accueillir l’accalmie, Jordan, Parker et Drake, font de leur rencontre un moment d’exception. Servant le jazz comme la musique d’un univers intérieur qu'ils auraient en commun, composant avec la nostalgie d’un monde perdu sans renoncer à mettre la main sur des embellies du genre de Palm of Soul.

CD: 01/ Peppermint Falls 02/ Forever 03/ Living Peace 04/ Unity Call 05/ So Often 06/ Resolution 07/ Last of The Chicken Wings

Kidd Jordan - Palm of Soul - 2006 - AUM Fidelity. Distribution Orkhêstra International.

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dimanche 18 juin 2006

Roy DeCarava: The Sound I Saw (Phaïdon - 2001)

decaravaAu début des années 1960, le photographe Roy DeCarava s’engage à rendre sur papier une réalité qu’il connaît pour la fréquenter au quotidien : celle des rues de Harlem. Brute, son approche trouve bientôt une bande-son évidente, relents de jazz suintant sous les peines, là pour divertir ou revendiquer, cherchant une solution acceptable au rythme plus concret sur lequel vont les choses.

Empruntant des rues négligées par un service d’entretien qu’on n’envoie plus guère dans cette partie de la ville, DeCarava gagne les clubs de jazz - parfois quelques studios d’enregistrement - et récolte les clichés décisifs. Parmi le nombre, il en choisira 196, qu’il mettra en ordre et auxquels il accolera un texte écrit de sa main pour former le prototype de The Sound I Saw, recueil de photographies haut de gamme autant qu’hommage au New York des déclassés, au jazz, à la vie comme elle est et comme il faut la prendre. Nous sommes alors toujours dans les années 1960. La première publication de The Sound I Saw verra le jour en 2001.

Elaborée, la mise en page alterne les tirages d’une netteté qui accable et les épreuves au parti pris plus abstrait ; les portraits de jazzmen reconnus et d’autres d’anonymes ; oppose un urbanisme au charme déficitaire à l’éclat des instruments, à la précision des gestes. Le noir et blanc souligne encore la dualité d’une existence à part, tout en glorifiant l’instant exposé. Ici, la photo de 4 enfants des rues fait le pendant à celle d’un quartette de contrebasses. Là, un Santa Claus sorti du ruisseau – « Poor feet who walk on souls » - égaré parmi quelques jazzmen en majesté : Coltrane méditatif dans le reflet d’un miroir, Ellington, Monk et Brubeck derrière pianos, Billie Holiday, Elvin Jones, Max Roach, Clifford Brown, Miles Davis, ou Ornette Coleman, regardant droit devant lui – « To release songs of wanting nor wasted ».

« Puzzled in the crush of every morning mash », noires pauvres et pauvres blancs, américain middle classe soudain désorienté parmi la foule semblable et agitée. L’attente, presque partout, quand la musique est absente : « Men’s aspirations to speak to sing and make music justifying the endless moments heavy ». Au bout du compte, un flegme ultime sorti de sous les gravats lourds, en réponse au quotidien pesant. Sereine, la mère peut continuer de bercer l’enfant, sur le rythme révélé par ceux à qui il suffit de fermer les yeux – « Frustration and pain into a cry for aching fingers ». Pour savoir que la réalité n’est pas indivisible, et qu’il s’agit simplement d’être à l’écoute – « The love of life revealing the open place that is Us ».

Roy DeCarava, Le son que j’ai vu, Paris, Phaidon, 2001.

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lundi 12 juin 2006

Mujician: There's No Going Back Now (Cuneiform - 2006)

mujigrisliDepuis près d'une vingtaine d'années, quatre musiciens britanniques de premier ordre interrogent avec tact l'interaction improvisée. Sous le nom de Mujician, Paul Dunmall (saxophones), Keith Tippett (piano), Paul Rogers (basse) et Tony Levin (batterie), signent leur sixième album: There's No Going Back Now.

Le temps de ramasser ensemble l'entière histoire d'une improvisation européenne pour laquelle ils ont oeuvré, et qu'ils survolent aujourd'hui au son d'intérêts différents mais complémentaires. Sans plus se poser de questions, Mujician peut adopter des allures changeantes: musique contrapunctique ou sérielle, free incisif, chaos instable ou accès soudain de mélodie apaisée.

Parti au rythme soutenu d'une introduction dense aux relents de jazz libre, le groupe calme ses intentions sur l'appel des 5 notes répétées par le piano de Tippett. Pièce quasi contemporaine, qui filera comme l'autre après l'apparition d'un gimmick de basse à l'origine d'une progression répétitive efficace et lancinante, qui ménage quelques élans individuels discrets.

Passé du ténor au soprano, Dunmall transporte Mujician vers d'autres rives, fait de Tippett un simple accompagnateur qui installera ensuite un swing plutôt classique, option contre laquelle semblera se battre le saxophone. Lorsque Dunmall se retire, le trio restant investit les mouvements circulaires, répétitifs encore, schéma abandonné au retour du ténor, qui sonne la charge dévastatrice, encouragée par les imprécations de Levin. L'élan romantique, pas infini, devra retomber dans les grincements et les fulgurances quiètes.

Trois quarts d'heure de combinaison adéquate, ne tenant jamais du collage impropre ou du rapprochement bancal. L'imbrication est celle d'orfèvres, et les solutions, immédiates, trahissent de quoi est capable l'expérience, voire, révèlent un génie dégagé de contraintes. S'il fallait tout oublier des musiques improvisées pour tout recommencer, There's No Going Back Now pourrait être le point choisi du nouveau départ.

CD: 01/ There's No Going Back Now

Mujician - There's No Going Back Now - 2006 - Cuneiform Records. Distribution Orkhêstra International.

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