Le son du grisli

Jazz, musiques expérimentales et autres










Didier Petit : Don't Explain (3 faces) (Buda, 2009)

didiergrisli

Voici les trois nouvelles faces pour violoncelle seul de Didier Petit. Les trois précédentes avaient été enregistrées il y a huit ans déjà (souvenez-vous de la déchirante interprétation de Summertime). Six faces comme un lointain écho (mais peut-être pas si lointain que ça) aux six suites pour violoncelle seul de JS Bach. Mais nulle trace d’allemande, de gigue ou de sarabande ici. Seulement une tendre Calamity Jane, une enfantine Petite Juliette. Et puis, aussi et surtout, le chuchotement de Don’t Explain. Son âme à nouveau dévoilée.

Enregistrés dans la froidure hivernale de Minneapolis en février dernier, ces trois faces nous disent beaucoup de choses de Didier Petit et de son violoncelle à corde(s) sensible(s). Elles nous disent quelques essentielles choses sur l’entêtement, le dépouillement. Il y a une voix, des mélodies, une surface, des espaces, un acte musical fou, de la douceur donnée et jamais reprise. Il y a le délestement du temps, l’insécurité de l’instant, le danger des destinations. Il y a les voyages, les personnes aimées, la mémoire et les futurs à venir. D’autres suites, d’autres faces ? Contentons-nous de celles-ci, si profondément poignantes, si profondément humaines.

Didier Petit : Don't Explain (3 faces) (Buda Musique / Amazon)
Enregistrement : 2009. Edition : 2009
CD : 01/ Coupes et découpes 02/ Elision 03/ Interlude rituel 04/ Almost 05/ Soleil bleu 06/ La tour de Babel 07/ Au-dedans du sang 08/ East-West 09/ Interlude rituel 10/ Calamity Jane 11/ Alfonsina y el mar 12/ Soleil rouge 13/ Road Song 14/ Interlude rituel 15/ Ritournecelle 16/ Petite Juliette 17/ Don’t Explain
Luc Bouquet © Le son du grisli

grislignespetit

La Tour de Babel, extrait de Don't Explain, est à retrouver sur le troisième sampler du son du grisli.

Paul Rutherford : Tetralogy (Emanem, 2009)

tetralisli

D’anciennes cassettes et d’autres enregistrements de concerts : prises multiples (acoustiques et électroacoustiques) de Paul Rutherford assemblées sur Tetralogy.

En solo à Londres en 1981, d’abord, Rutherford confronte une musique électronique minuscule aux clameurs d’un euphonium et à celles d’une voix passée en machines. Là, il confectionne un art expressionniste autant que ludique, dans lequel l’importance du son rivalise avec celle du geste. L’état d’esprit, ré-invoqué deux jours plus tard auprès de George Lewis (trombone), Martin Mayes (cor) et Melvyn Poore (tuba) : cette fois, les cuivres se mêlent avec une ferveur telle qu’il devient impossible de démêler leurs voix, graves réfléchissants qui vont d’impromptus en accords sur phrases longues jusqu’à mettre la main sur des trouvailles essentielles.

La première moitié du second disque présente d’autres solos : Rutherford au trombone ou à l’euphonium en 1978, précipite son discours, se laisse plaisamment gagner par la fatigue, et puis repart, revigoré. A l’intérieur de l’instrument, fait entrer des morceaux de voix prises de tremblement et de phrases instrumentales en chutes libres, écho interne au tumulte entendu dehors. Enfin, en compagnie de Paul Rogers (contrebasse) et de Nigel Morris (percussions), Paul Rutherford improvise en studio en 1982 : sortent de la rencontre saillies et répétitions amalgamées sur une pièce que l’on croit d'abord écrite (One First 1) ou un archet radical offrant au trombone la possibilité d’autres stratagèmes. En conséquence, Tetralogy s’avère être une anthologie à la fois inattendue et nécessaire.

Paul Rutherford : Tetralogy (Emanem / Orkhêstra International)
Enregistrement : 1978-1982. Edition : 2009
CD1 : 01/ Elesol A 02/ Elesol B 03/ Elesol C 04/ Braqua 1A 05/ Braqua 1B 06/ Braqua 2 – CD2 : 01/ The Great Leaning 1A 02/ The Great Leaning 1B 03/ The Great Leaning 2 04/ One First 1 05/ One First 2 06/ One First 3
Guillaume Belhomme © Le son du grisli

Max Roach, Archie Shepp : The Long March (HatOLOGY, 2009

thelonggrisli

The Long March est un disque trois fois essentiel : à la discographie de Max Roach, à celle d’Archie Shepp et à celle du mélomane. La période était pourtant peu propice : la veille des années 1980 ; 1979, plus exactement, qui a vu le duo jouer sur la scène du festival de Willisau.

Edité pour la quatrième fois, The Long March redit donc les mêmes gestes : solos de Roach à la mécanique faussement perturbée ou imbriquant les uns dans les autres des extraits de ses compositions pour batterie seule (JC Moses, Triptych) ; solos de Shepp allant voir à l’intérieur de Sophisticated Lady et Giant Steps, en ramenant les mélodies et puis mille autres choses ; duos, enfin, qui construisent dans la réflexion le langage d’un post-free intelligent et superbe (The Long March, U-JAA-MA, It’s Time et encore South Africa Goddam). Depuis sa sortie, The Long March est cet enregistrement essentiel qui commandera éternellement d'autres rééditions.

Max Roach, Archie Shepp : The Long March (HatOLOGY / Harmonia Mundi)
Enregistrement : 1979. Réédition : 2009.
CD1 : 01/ JC Moses 02/ Sophisticated Lady 03/ The Long March 04/ U-JAA-MA

CD2 : 01/ Triptych 02/ Giant Steps 03/ South Africa Goddamn 04/ It’s Time
Guillaume Belhomme © Le son du grisli

Heddy Boubaker : Lack of Conversation (Creative Sources, 2009)

heddyboubisli

C’est un solo de saxophone et ce n’en est pas un. Il y a quatre Solitudes, trois Déglutitions et quelques autres petites choses. Tout sauf anodines.

Il y a le cri des souffles, un intérieur rageur et solitaire. Des lignes de fuite sans rebondissements. Des déchirures, des schizes, des ruptures gisantes après le passage salivaire. Il y a une machine-organe déglutissant ses déchets. Heddy Boubaker ne produit pas de son : il les invite et envisage leurs disparitions. On ne voit rien mais on entend tout de ce corps sans image, ce saxophone démembré, tranché. Questionné.

Ici, à nouveau, le chroniqueur peine à dire ce qui se joue. Il peut dire à la rigueur comment ça s’installe, comment ça s’incruste. Il échoue devant la création puisqu’il n’est pas créateur. Ici, humblement, il demande pardon.

Heddy Boubaker : Lack of Conversation (Creative Sources)
CD : 01/ Solitude #1 02/ Solitude #2 03/ Solitude #3 04/ Solitude #4 05/ Radio Saturn 06/ Déglutitions #1 07/ Déglutitions #2 08/ Déglutitions #3 09/ Lack of Conversation
Luc Bouquet © Le son du grisli

Jason Stein : In Exchange for a Process (Leo, 2009)

inexchangeforagrisli

Au son de sa seule clarinette basse, Jason Stein – entendu auprès de Ken Vandermark, Keefe Jackson et même en leader – extirpe des morceaux épars d’une intimité expressionniste.

Pas tous galvanisant, puisqu’on sait l’exercice de l’enregistrement en solitaire plutôt difficile sur la longueur d’un disque entier, mais révélant parfois une pratique originale : graves enrobés puis tremblants de Murray Flurry, développements mélodiques embarrassés de Hysterical Eric ou vocalisation exténuante de Fiction for C.G. Des ronds de phrases des premières minutes (évocations évidentes de Dolphy seul au même instrument), Stein se sera laissé dériver au gré d’intentions découvertes sur le vif : souvent accrocheuses,  quelques fois concentrées.

Jason Stein : In Exchange for a Process (Leo Records / Orkhêstra International)
Edition : 2009.
CD : 01/ For the Sake of Edgar Pollard 02/ For Ishan 03/ History Histrionics 04/ Paint By Number 05/ E.P. and Me 06/ Hysterical Eric 07/ Murray Flurry 08/ Temporary Framing of Dr. J 09/ Handmade Chicago 10/ For Peter 11/ Fiction of C.G.
Guillaume Belhomme © Le son du grisli

Bill Orcutt : A New Way to Pay Old Debts (Palilalia , 2009)

orcuttsli

Durant les années 1990, la guitare incendiaire de Bill Orcutt accompagne les hurlements et le jeu extrême à la batterie de sa compagne Adris Hoyos au sein du groupe de hard core Harry Pussy. Depuis la fin de cette aventure en 1997, les deux activistes sonores ont donné peu de nouvelles. C’est pourquoi cet album solo de Bill Orcutt paraît débarquer de nulle part. Cette impression de singularité est renforcée par l’achèvement stylistique atteint par le guitariste.

En effet, rarement le son d’une guitare acoustique aura paru aussi sauvage, notamment grâce à un accordage particulier et à l’enlèvement des cordes de La et Ré. Si les influences hard core se font toujours sentir, la rugosité du blues d’un Fred Mc Dowell, la recherche de déconstruction adoptée par John Fahey à la fin de sa carrière et l’expressionnisme unique de Derek Bailey semblent avoir marqué Bill Orcutt. Surtout, le guitariste s’intéresse peu aux effets que la technologie pourrait apporter à son jeu. Le son qui résulte d’une telle approche est d’une grande présence physique et prend place dans un espace révélé par divers parasites comme un coup de téléphone, le bruit du trafic…

Souvent, les notes se succédent dans un flux incontrôlé, comme si le musicien luttait avec son instrument. Entièrement investi, Bill Orcutt ne peut s’empêcher d’accompagner ses notes de hurlements bruts. Un album de blues et de fureur qui devrait faciliter toute entreprise cathartique.


Bill Orcutt, My Reckless Parts (extrait). Courtesy of Palilalia.

Bill Orcutt : A New Way to Pay Old Debts (Palilalia Records)
Enregistrement : 2009. Edition : 2009.
LP : A1/ Lip Rich A2/ Sad News from Korea A3/ Pocket Underground A4/ Too Late to Fly B1/ My Reckless Parts B2/ Street Peaches B3/ A New Way to Pay Old Debts B4/ Cold Ground.
Jean Dezert © Le son du grisli

Gianni Lenoci : Ephemeral Rhizome (Evil Rabbit, 2009)

evilgrislit

Improvisateur déjà remarqué aux côtés de Joëlle Léandre, Gianni Lenoci possède un solide bagage classique. Il sait donc comment se construit, se lie, se dramatise une composition. A l’inverse, l’improvisation et ses mille et une cabales se construit parfois sur un si peu qu’il finit par effrayer ceux qui s’en approchent.

Ici, Gianni Lenoci ne synthétise rien mais ne recule devant rien non plus. On pourrait dire de cette musique sans centre ni capitale qu’elle erre avec les fantômes du passé. Qu’elle exagère sa virtuosité, qu’elle s’incline à trop de parois, qu’elle ne tient pas la promesse des obsessions contenues dans les premières notes du disque. A cela, on préférera suivre la seule voie que s’est choisi l’improvisateur : celle de l’instant présent. Un présent qui ne veut (peut) pas oublier le passé et qui pense le futur comme un refus de l’incertain et du vagabondage. Soit une musique qui ne chercherait plus la renaissance puisque l’ayant trouvé depuis longtemps.

Gianni Lenoci : Ephemeral Rhizome (Evil Rabbit)
Enregistrement : 2008. Edition : 2009
CD : 01/ For Robert Helps 02/ Afrika Metropolitaine 03/ In Retrospect 04/ Bluish 05/ Acid Rain 06/ Ephemeral Rhizome
Luc Bouquet © Le son du grisli

Pascale Labbé : Zûm (Nûba, 2009)

zumsli

Ne rien dire ou si peu sur cette voix, sur ce chant. Suggérer qu’ici est peut-être le chant originel, primitif. Un chant oublié. Essentiel. Pas de carbone 14, de fusain, de charbon ou d’argile pour donner preuve. Rien qu’une voix sans rupture, secrète.

Une voix sans calcul. Une voix d’avant le langage et la violence. Une voix qui ne chercherait rien puisque tout est déjà là. En profondeur, dans l’être. Une voix qui dirait l’acte de vivre. Et s’amuserait du raclement, du chuchotement, des écarts. Une voix qui ouvrirait au charme. Une voix qui contemplerait. Une voix qui fuirait le commentaire et le cri. Une voix comme une torche. Essentiellement vitale.

Pascale Labbé : Zûm (Nûba / Orkhêstra International)
Edition : 2009
CD : 01/ Larusfuscus 02/ Anasplatyrhynchos 03/ Hydroprognecaspia1 04/ Aythyamarila  05/  Falcorusticolus 06/ Brantabernicla 07/ Scolopaxrusticola 08/ Porzanaporana 09/ Mergurserrator 10/ Tadornatadornas 11/ Stercorariusparasiticus
Luc Bouquet © Le son du grisli

Stefano Pastor : Chants (Slam, 2009)

stefanogrislor

Le propre de l’artiste étant d’être là où on ne l’attend pas ou plus, Stefano Pastor ne se gène pas de nous surprendre ici. Partenaire régulier de Borah Bergman, George Haslam ou Paul Hession, le voici poussant la chansonnette de sa voix medium-grave. Surprise et étonnement d’abord, questionnement ensuite. Quelle mouche a donc piqué le violoniste ? Mais la voix n’est pas le tout d’une musique mettant en éclairage standards et compositions personnelles.

Il y a Naima naviguant entre beauté, chute et déséquilibre. Une Naima qui s’invente de nouvelles distances, de nouveaux ports sans houle ou fracas. Une Naima finalement si proche de la version originale de Coltrane. Il y a le violon de Pastor, toujours aussi crissant ; un violon-souffle à l’archet épais, inventeur de lignes fortes, persistantes et entêtantes. Il y a ici ce qui est sans doute un disque récréation, un désir de puiser au plus profond des mélodies. On l’aimera ou on le détestera mais il ne laissera personne indifférent.


Stefano Pastor, Fortytude. Courtesy of Slam Records.

Stefano Pastor : Chants (Slam Records)
Enregistrement : 2008. Edition : 2009
CD : 01/ Naima 02/ I’ll Remember April 03/ Chi mi Ho Insegnato 04/ Caravan 05/ Easy Living 06/ The Song Is You 07/ La chambre 08/ Fortytude 09/ There Is No Greater Love 10/ Dança da solidao
Luc Bouquet © Le son du grisli

Joe McPhee : Tenor & Fallen Angels (Hat Hut, 1977)

tenor_fallengrisli

This record is one that I keep coming back to over and over and over. The words that come to mind when I listen to it are « master », « poet », and « honest ». Each time I listen to this record I hear new things. It's completely compelling, engaging, and overwhelming in the same way Brahms overwhelmed me when I was a kid, or the way I have been knocked out by the work of a great novelist. It's incredible that this was a record that McPhee made in the earlier part of his career. He could have stopped after this record and still be a living legend. But he has continued to expand his mastery and artistry over his long career, and has maintained the intensity and integrity he had on this record to this day. Heroic!

Joe McPhee : Tenor & Fallen Angels (Hat Hut / Amazon)
Enregistrement : 1976. Edition : 1977. Reédition : 2000.
CD : 01/ Knox 02/ Good-Bye Tom B. 03/ Sweet Dragon 04/ Tenor 05/ Fallen Angels
Daniel Levin © Le son du grisli

fuf

Daniel Levin est violoncelliste. Il a récemment publié Fuhuffah et a joué aux côtés de Joe McPhee dans l'Open Ensemble emmené par Joe Giardullo sur Red Morocco

« Accueil  1  2  3  4  5   Page suivante »
Chroniques de disques
Chroniques de DVD
Chroniques de livres
Interviews
Reprises
Compilations
Archives
Inscription à la newsletter
Contact