Pat Thomas : Al-Khwarizmi Variations (Fataka, 2012)

Le 19 juin 2011, Pat Thomas donnait à ses extravagances quelques variations supplémentaires. Dix pour être plus précis. A chaque fois, une nouvelle géographie prenait corps. A chaque fois, un paysage se découvrait, se reconquérait, s’intensifiait.
Le clavier n’était pas assez large : le pianiste puisait à l’intérieur de l’instrument quelque marche à piano préparé et à idées fortes. Plus loin, l’improvisateur jouait des coudes, faisait siens symétrie, dissymétrie et parallélisme. Le jazz s’y percevait parfois, alourdi et déconstruit. Puis s’en allait, pulvérisé par quelques sombres martellements. Une tempête de graves annonçait des aigus embrassés. Le pianiste comprimait le clavier, balayait l’inutile et ne restait alors qu’oubli, effacement et résonnance. Ne restait qu’une saine et folle imagination. Oui, dix belles extravagances.
EN ECOUTE >>> Variation 8
Pat Thomas : Al-Khwarizmi Variations (Fataka / Metamkine)
Enregistrement : 2011. Edition : 2012.
CD : 01/ Variation 1 02/ Variation 2 03/ Variation 3 04/ Variation 4 05/ Variation 5 06/ Variation 6 07/ Variation 7 08/ Variation 8 09/ Variation 9 10/ Variation 10
Luc Bouquet © Le son du grisli

John Cage : Silence (Contrechamps / Héros-Limite, 2012)
« Conférences et écrits de John Cage », voici ce que renferme Silence – à l'origine publié en 1961, ici traduit (de brillante manière) par Vincent Barras pour les éditions Contrechamps et Héros-Limite. Plus qu'une pensée, un traité, un diktat..., c'est là un précis d’écoute que clarifie un savoir-faire hors du commun – Nouvelle musique : nouvelle écoute, écrit le compositeur dans le texte « Musique expérimentale ».
Vingt années d'articles et de conférences, et aussi d'expériences, de tentatives de dire voire d'expliquer ce qui peut s'écouter et se jouer même – ainsi Cage précise-t-il qu'il a pu employer pour ces fragments de théorie des moyens de composition analogues à mes moyens de composition dans le champ de la musique, comme mettre en usage un féroce « souci de la poésie » ou faire appel au Zen ou au hasard. Comme pour ses œuvres musicales, le compositeur ne cache rien de ses procédés.
Tout comme son statut de novateur ne l’oblige en rien à revêtir l’habit d’iconoclaste fiévreux : si la fièvre monte en Silence, c’est d’ingénuité, de trouvailles et d’humour – les unes à l’autre scellés parfois, comme dans « Indétermination », dont la police d’écriture est d’une petite taille choisie pour ajouter au caractère intentionnellement pontifiant de la conférence. Ainsi Cage converse-t-il avec Erik Satie, dont il reprend l’idée de « musique d’ameublement (…) qui fera partie des bruits ambiants, qui en tiendra compte », parsème-t-il son propos de références nombreuses (Maître Eckhart ou maîtres Zen, Morton Feldman, …) et d’anecdotes légères (collage de bandes avec Earle Brown, visite d’un parc en compagnie d’enfants avec Merce Cunningham…).
Parfois, les articles ont valeur d’explication (Imaginary Landscapes IV, Music of Changes) ; d’autres fois, comme dans « Communication », ils posent davantage de questions qu’ils n’apportent de réponses ; toujours, Cage conserve une distance qui profite à l’art qu’il a de la parole. C'est pourqoi au terme de sa lecture – qu’il prendra soin de fractionner –, le lecteur pourra dire avec John Cage : Nos oreilles sont maintenant en excellente condition.
John Cage : Silence (Contrechamps / Héros-Limite / Metamkine)
Edition : 2012.
Livre : Silence
Guillaume Belhomme © Le son du grisli

AMM : Two London Concerts (Matchless, 2012)

Deux concerts londoniens enregistrés les 6 mars 2011 et 27 novembre 2011. AMM (duo) : John Tilbury au piano et Eddie Prévost à la batterie, & dans la brume. London in the fog : Tilbury & Prévost in the mist. Nous, assis, qui respirons cette somme d’atmosphères.
Un cluster prend le temps de s’évanouir dans l’air mais un autre le remplace, les deux sont reliés par un bourdon de cymbale allumé par une mèche. Les accords de piano se rapprochent, Tilbury tire sur une des cordes de son piano, prise au hasard, et il n’en voit pas le bout : parce qu'il n’a qu’une corde à son piano, de plus en plus fine.
La batterie de l'adroit Prévost lui décoche des flèches de rouille ou inquiète un tom pour la faire trembler : le piano s’en méfie, se fait discret mais pas oublier, on entend partout sa respiration. A Londres, la brume s’est dissipée pour laisser place à un brouillard frémissant. Nous, pourtant assis loin de lui, avons frémi avec lui.
AMM : Two London Concerts (Matchless)
Enregistrement : 6 mars 2011 & 27 novembre 2011. Edition : 2012.
CD : 01/ E1 AMM 02/ SE1 AMM
Héctor Cabrero © Le son du grisli

Anthony Coleman : The End of Summer (Tzadik, 2013)

Ici, six facettes de l’Anthony Coleman compositeur. Ici, quelques clés du CD.
- Matter of Operation : Anthony Coleman dirige cuivres, cordes et percussions. Un coulis de cuivres tournoie avant apparition d’une voix percée d’inquiétude. Fusent quelques dérèglements ligetiens. Les motifs sont courts mais s’obstinent à obscurcir le cercle. Douleurs, cris et hurlants appels au secours pour finir.
- Whorfian Hypothesis : Coleman, en pianiste solitaire, caresse les distances. Joue avec les nerfs. Ne garde que le seul squelette de sa blafarde composition.
- The Taste of Saury : Coleman s’entoure de deux saxophones alto (Ashley Paul, Michael Attias) et d’un trombone (Randall Pingrey). Dépayse et détimbre l’harmonie. Fait se désunir l’unisson. Et caresse toujours les distances.
- Kohayagawa-ke No Aki : Coleman dirige à nouveau et instaure une permanence : répétitions de motifs détrempés, lugubres menaces.
- Aioli : Coleman fait subir à son piano quelques traitements cagiens. Petite ballade lasse où se caressent à nouveau les distances.
- Zendegi va digar hich : Coleman dirige encore son drôle de big-band. Bringuebale et décale ses gluants motifs. Puis fait se dégager le ciel. Grand soleil avent reprise des frayeurs. La délivrance n’est pas pour demain.
Anthony Coleman : The End of Summer (Tzadik / Orkhêstra International)
Edition : 2013.
CD : 01/ Matter of Operation 02/ Whorfian Hypothesis 03/ The Taste of Saury 04/ Kohayagawa-ke No Aki (The End of Summer) 05/ Aioli 06-09/ Zendegi va digar hich (And Life Goes On)
Luc Bouquet © Le son du grisli

Florian Wittenburg : Sympathetic, (a)symmetric (NurNichtNur, 2012)

Tout aussi actif dans les domaines électronique, électroacoustique que plus classiquement « acoustique », Florian Wittenburg livre, avec cette brassée de pièces récentes, un convaincant recueil consacré au seul piano. Le compositeur y prend en charge les quatre parties de ses propres Patterns in a chromatic field (évidemment in memoriam Morton Feldman) avant de laisser son répertoire et le clavier, alternativement à Nico Huijbregts et Daan Vandewalle.
Sous les doigts de son auteur, la longue suite liminaire s'affranchit intelligemment de l'influence déclarée pour révéler, dans la réitération des motifs, une belle chorégraphie et, à l'occasion, des gestes de carillonneur. Après cette déambulation, le programme se déroule en déclinant de différentes façons la dialectique du statique et du mouvant : trois brefs moments « à drones » (commandés par e-bows) ; une réflexion inspirée par une sculpture de LeWitt (Sol) et le recours au hasard de Cage (John) ; une tentative de lévitation... Soit un art qui, s'il n'est pas renversant, illustre, avec sa délicatesse, ses scrupules et ses suspensions, une passion attentive.
Florian Wittenburg : Sympathetic, (a)symmetric – New music for piano (NurNichtNur)
Edition : 2012.
CD : 01/ Patterns in a chromatic field I (2008-2009) – IM Morton Feldman 02/ Patterns in a chromatic field II (2008-2009) – IM Morton Feldman 03/ Patterns in a chromatic field III (2008-2009) – IM Morton Feldman 04/ Patterns in a chromatic field IV (2008-2009) – IM Morton Feldman 05/ Three Drones I (2008) 06/ Sol meets John I (2009) 07/ Sol meets John II (2009) 08/ Three Drones II (2008) 09/ Chords in slow motion (2000) 10/ Three Drones III (2008)
Guillaume Tarche © Le son du grisli

Henri Roger : Exsurgences (Facing You / IMR, 2012)
Dans la pochette de ces deux LP, livrés avec un DVD contenant des films de l’artiste Anne Pesce (en lecture ici), le report d’une interview d’Henri Roger par Philippe Robert nous explique le parcours pour le moins iconoclaste de ce musicien. La pop des années 60, la chanson avec Catherine Ribeiro, l’improvisation jazz avec Paul Rogers et François Méchali…
Encore aujourd’hui, ce bouillon de culture travaille Henri Roger. Dans les impressionannts solos de piano d'Exsurgences, on sent avant toute autre chose un véritable amour du jeu libre. D’une touche à l’autre, de gauche à droite et de droite à gauche, le pianiste fait tourner un manège à sensations impressionniste, minimaliste, expressionniste… Avec une aisance de voltigeur, Henri Roger remonte l’histoire de son instrument et les personnages qu’il fait tourner ont pour noms Debussy, Satie, Kremsky, Coltrane, Taylor, Schlippenbach, Jarrett… Et Ran Blake, ô combien. Une galerie que l’on voit défiler comme sous hypnose et qui laisse sur son passage des couleurs qui ne sont autres que celles de ce grand autoportrait d’Henri Roger.
Henri Roger : Exsurgences (Facing You / Instant Music Records / Souffle Continu)
Enregistrement : 2012. Edition : 2012.
2 LP + 1 DVD : Exsurgences
Héctor Cabrero © Le son du grisli

Alexander von Schlippenbach : Plays Monk (Intakt, 2012)

S'il a rendu un immense hommage au pianiste sur Monk's Casino, Alexander von Schlippenbach n'en a pas fini avec Thelonious Monk : au son d’un Bösendorfer (dont il aime l’empreinte autant peut-être qu’Aki Takase, autre grande admiratrice de Monk) et sur une sélection de classiques dans laquelle il glisse huit interludes de sa composition, il y revient donc.
Enregistré les 22 et 23 novembre 2011, Plays Monk convoque Reverence, Epistrophy, Brilliant Corners ou Pannonica. S’il est impossible de rivaliser avec Monk sur son propre terrain – c'est-à-dire sur son répertoire –, Schlippenbach soigne ses variations au gré de caprices évasifs, subits, accrocheurs voire accidentés, ou même vicieux (le vice en question poussé jusqu’à charger par exemple l’allure défaite de Reflections). Schlippenbach s’en tire d’ailleurs le mieux lorsqu’il s’inspire du tempérament de Monk davantage qu’il n’interprète ses partitions : sur Coming on the Hudson ou Introspection, allant là jusqu’à garder du thème la peau seule et les os pour s’en faire un habit – costume et chapeau noir – sur mesure.
Alexander von Schlippenbach : Plays Monk (Intakt / Orkhêstra International)
Enregistrement : 22 et 23 novembre 2011. Edition : 2012
CD : 01/ Reverence 02/ Work 03/ Interlude I 04/ Locomotive 05/ Introspection I 06/ Introspection II 07/ Coming On The Hudson 08/ Interlude 2 09/ Epistrophy 10/ Interlude 3 11/ Reflections 12/ Interlude 4 13/ Interlude 5 14/ Brilliant Corners 15/ Interlude 6 16/ Interlude 7 17/ Pannonica 18/ Interlude 8 19/ Played Twice 20/ Epilogue
Guillaume Belhomme © Le son du grisli

Alessandro Bosetti, Chris Abrahams : Who We Had Left (Mikroton, 2012)

En 2010, c’est avec Chris Abrahams qu’Alessandro Bosetti travaillait son art électronique, opposant son iconoclastie aux obsessions du réputé pianiste.
Des progressions tortueuses d’un art musical télégraphique (We Also Dress Today) aux vaines entourloupes d’arpèges qui n’en finissent pas, empêtrés en plus dans les cordes lâches d’une basse de synthèse (We Arrange Our Home), le duo cherche – où trouver en effet l’équilibre à lui aller ? – et puis trouve : si ce n’est une interprétation anecdotique de la Waltz for Debby chère à Bill Evans, le disque consigne une maintenant irréprochable entente.
Ce sont alors un délicat morceau d’atmosphère (We See Infancy), une pièce minimaliste jouant de dissonances et d’inserts électroniques illuminés (When They Are Overhead), enfin, une chanson sur laquelle la voix de Bosetti fait, en anglais, corps avec l’instrument classique pour mieux le retourner : celui-ci accuse alors le coup d’une poésie sonore qui cultive le mystère et brille par les airs qu’elle trouve à dire.
Alessandro Bosetti, Chris Abrahams : Who We Had Left (Mikroton / Metamkine)
Enregistrement : 10 avril 2010. Edition : 2012.
01/ We Also Dress Today 02/ We Arrange Our Home 03/ We Cannot Imagine 04/ We See Infancy 05/ When They Are Overhead 06/ Waltz For Debby
Guillaume Belhomme © Le son du grisli

Evan Parker, Georg Graewe : Dortmund Variations (Nuscope, 2012)

C'est Steve Beresford qui le rapporte (dans le texte accompagnant It won't be called broken chair, Mengelberg & Parker, disque Psi) : « Evan once said that pianos were useful for him to put his coat on, implying that there was little else you could do with them. »
Sans doute le saxophoniste a-t-il, par la suite, changé d'avis quant à ce meuble sonore... N'enregistre-t-il pas, depuis plus de quinze ans, quantité d'albums avec des pianistes – et particulièrement en duo ? On se souvient encore des échanges avec Tilbury (Two chapters and an epilogue), Tracey (Crevulations), Farrell (Glossolalia), Shipp (Abbey Road duos), Fernandez (Tempranillo) ou Oberg (Full Bloom) !
Comme un pendant transatlantique au concert d'Oak Park (1998) publié par Okka sous le titre Unity Variations, la rencontre de Dortmund qui s'est tenue en octobre 2010 présente deux musiciens faisant front commun, dans un duo continu, au fil des altérations du climat. Evan Parker (au seul ténor – dont clefs et ressorts accompagnent le chant) et Georg Graewe (le pianiste, souvent accueilli chez Nuscope, tire ici ses quartz brisés d'un beau Bösendorfer) s'y dépensent en orpailleurs : brassant des eaux richement boueuses, ils amènent au jour, par tamisage, en lambeaux, des phrases qu'ils n'ont de cesse de retordre ; un trésor (Schlippenbach avertissait : Gold is where you find it) qui se tient davantage dans l'acte de recherche que dans les pépites.
Evan Parker, Georg Graewe : Dortmund Variations (Nuscope)
Enregistrement : octobre 2010. Edition : 2012.
CD : 01/ Dortmund Variation I 02/ Dortmund Variation II 03/ Dortmund Variation III
Guillaume Tarche © Le son du grisli

Wadada Leo Smith, Louis Moholo : Ancestors (Tum, 2012) / Alexander Hankins, Louis Moholo : Keep Your Heart Straight (Ogun, 2012)

Ancestors… De tous les ancêtres salués sur ce disque, certains seront nommés, tels le père de Louis Moholo, l’écrivain James Baldwin ou le peintre Jackson Pollock, figures inspirantes et incarnations respectives de la fidélité aux racines, de l’engagement social de l’artiste et de l’improvisation comme geste créatif. Alors, déjà, ce disque de nous entretenir de la conciliation nécessaire en toute création du souvenir, de la conscience du temps présent et de l’inattendu.
Les premières notes d’un spiritual, des tambours graves : le disque s’ancre en son début dans une histoire, celle de la musique dont Louis Moholo-Moholo et Wadada Leo Smith sont de vénérables vétérans à présent, le jazz. Un morceau de musique liminaire qui s’intitule Moholo-Moholo / Golden Spirit, composé par Wadada Leo Smith : la complicité et le respect, l’attention mutuelle, ainsi se dessinent les contours de l’album Ancestors. La contemporanéité d’une trompette qui hérite sa sonorité du Miles période électrique (ou quand le jazz se réinventait à grands coups de courts circuits et de trouées silencieuses) règle son pas sur les fûts enracinés d’un batteur à la mémoire longue.
Wadada Leo Smith et Louis Moholo-Moholo signent tous deux leur meilleur disque depuis longtemps. L’originalité de leur discours, la nécessité de cette rencontre, les deux musiciens nous les démontrent en refusant de tourner le dos aux grandes inspirations, et en les mêlant en un cours naturel à leur dialogue spontané. Aux premiers enchevêtrements, le souvenir de Mu, premier dialogue trompette / batterie, survient. C’était en 1969 et s’y rencontraient les tambours d’un Ed Blackwell tout juste revenu d’Afrique et la trompette apatride de Don Cherry. C’était il y a plus de 40 ans. En chemin seront aussi convoqués quelques fantômes gospel, délicatement déposés de petits cailloux de blues, soufflées de vives bourrasques free, claudiqué quelque swing. Et toujours le disque sera tendre, même en ses instants vifs et toujours tendu, y compris en ses méditations.
Wadada Leo Smith, Louis Moholo-Moholo : Ancestors (Tum / Orkhêstra International)
Edition : 2012.
CD : 01/ Moholo-Moholo/Golden Spirit 02/ No Name In The Street, James Baldwin 03/ Jackson Pollock, Action 04/ Siholaro 05/ Ancestors
Pierre Lemarchand © Le son du grisli 2013
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Est-ce en l’honneur de Moholo que le pianiste Alexander Hawkins – enregistré ici à l’automne 2011 aux côtés du batteur – en fait des caisses ? Progressions dramatiques, accords-cabris et des notes partout : le piano d’Hawkins a horreur du vide, qu’il tente de saisir une impression d’Afrique signée Moholo ou peine même à accompagner celui-ci sur Prelude to a Kiss d’Ellington. Tant pis.
Alexander Hawkins, Louis Moholo-Moholo : Keep Your Heart Straight (Ogun / Orkhêstra International)
Enregistrement : octobre 2011. Edition : 2012.
CD : Keep Your Heart Straight
Guillaume Belhomme © Le son du grisli 2013























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