Le son du grisli

Bruits qui changent de l'ordinaire

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Lydia Lunch : The Gun Is Loaded (Black Dog, 2010)

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J’ai toujours écouté Lydia Lunch avec un certain plaisir et je l’ai toujours vue dans des postures qui me laissaient coi. Etrangement ces deux idées que j’attache (si je puis me permettre) à Lydia Lunch sont maintenant indissociables : je ne peux plus l’entendre sans la voir ni la voir sans l’entendre.

En lisant The Gun Is Loaded, mon obsession a été servie. No Wave oblige (le bout du bout du No Future et l’envers spasmodique de la Bossa Nova), il nous montre Lydia Lunch dans tous ses états de créatrice multimédia. Depuis toujours, le monde de Lydia est en décomposition, elle s’y ballade et s’y offre au tout venant sordide pour conjurer son désespoir. Ce livre traite de cette attitude : on y voit des photos d’enfants ou d’adolescents isolés, des autoportraits en rouge et pourpre, des traces d’automutilation, des hallucinations d’insomniaque…

Le titre d’une de ses installations donne un indice : You Are Not Safe In Your Own Home. Ceci étant entendu, il faut faire avec et Lydia Lunch, quand elle ne crie pas ses provocations, les couche sur papier photo ou sur feuille blanche. Ses textes sont d’ailleurs très beaux : elle y apparaît vêtue en ange du bizarre ou déguisée en diseuse de mésaventure. Pour tout cela, la lecture de cette anthologie des travaux de suture de Lydia Lunch est indispensable : à l’amateur de la dame comme au collectionneur d’étrange.

Lydia Lunch : The Gun Is Loaded (Black Dog)
Edition : 2010.
Livre : The Gun Is Loaded.
Pierre Cécile © Le son du grisli

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Steve Dalachinsky, Jacques Bisceglia : Reaching Into The Unknown (Rogue Art, 2009)

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Tirant son nom d’un poème de Steve Dalachinsky, Reaching Into the Unknown est un recueil essentiel et un ouvrage à part, né du rapprochement des textes de Dalachinsky et de photographies prises depuis 1964 par Jacques Bisceglia.

Si les premiers – en anglais, parce que souffrant sans doute difficilement la traduction – font se bousculer souvenirs et extrapolations littéraires, les secondes déposent plus concrètement mais avec non moins d’élégance leurs hommages concentrés. Destinataires de ceux-là : musiciens ayant tous œuvré en faveur d’une musique créative, voire audacieuse. Après les dédicaces à Billie Holiday, Lester Young ou Coleman Hawkins, défilent alors Sunny Murray (Bisceglia au Storyville en 1968, et puis l’année dernière aussi, lorsque le batteur donnait un concert en compagnie de Louie Belogenis et Michael Bisio), William Parker, Booker Ervin, Ted Curson, Archie Shepp, Grachan Moncour III, Don Cherry, Joëlle Léandre, Charles Gayle, Irène Schweizer, Jimmy Lyons, George Lewis, Cecil Taylor, David S. Ware, Muhal Richard Abrams, Frank Wright, Evan Parker, Peter Brötzmann, Charles Mingus, Mats Gustafsson, Jackie McLean, Albert Ayler, Sam Rivers, Moondog ou encore John Coltrane – l’aura imprégnée sur le noir captivant.

Cette liste, loin d’être complète, déposée ici pour révéler l’étourdissant transport déjà promis par l'épaisseur du livre : expériences différentes, lecture multiple, et une question partout : « How can I express these sounds with letters ? » Au lieu d'une réponse, des textes et des photos qui sont autant de développements d’expériences musicales singulières : sans bande-son aucune, à la fois documents et sur-créations.

Steve Dalachinsky, Jacques Bisceglia : Reaching Into The Unknown (Rogue Art)
Edition : 2009.
Guillaume Belhomme © Le son du grisli

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Christian Marclay : Snap! (Les presses du réel, 2009)

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Tirant son titre d’une exposition organisée à Genève, Snap! est le fruit d’un étude collective des travaux artistiques (photographie notamment) de Christian Marclay, presque indissociables de sa pratique musicale.

Depuis 1981, Marclay expose en effet : accumulations de documents et souvenirs étrangers qu’il récupère et s’approprie, installations astreignant le vinyle à ses vertus plastiques, photographies choisies pour être capables d’exprimer un son (étui de guitare, mur d’amplis, objets sonores tous identifiables) ou encore pastiches stylés (affiches le mettant en scène). Dans l’idée, à chaque fois : soupçonner le son au-delà de l’image. Ainsi, quand il n’est pas à son origine en tant que musicien, Marclay le cherche et, en obsessionnel, le trouve partout, qu’importe ensuite la forme que cette découverte imposera à son son œuvre.

De jeux réalisés à partir d’onomatopées en clichés de bandes de cassettes déroulées, de 45 tours encadrés en installations ingénieuses – ses créations plastiques les plus réussies –, les nombreux intervenants de Snap! font le tour du sujet Marclay – certains beaucoup plus formellement que le leur permettait l’iconoclastie du new-yorkais – et donnent à voir beaucoup quand le lecteur cherchait encore à entendre.

Christian Marclay, Valérie Mavridorakis et David Perreau (éditeurs) : Snap ! (Les Presses du réel)
Edition : 2009.
Guillaume Belhomme © Le son du grisli

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Roy DeCarava: The Sound I Saw (Phaïdon - 2001)

decaravaAu début des années 1960, le photographe Roy DeCarava s’engage à rendre sur papier une réalité qu’il connaît pour la fréquenter au quotidien : celle des rues de Harlem. Brute, son approche trouve bientôt une bande-son évidente, relents de jazz suintant sous les peines, là pour divertir ou revendiquer, cherchant une solution acceptable au rythme plus concret sur lequel vont les choses.

Empruntant des rues négligées par un service d’entretien qu’on n’envoie plus guère dans cette partie de la ville, DeCarava gagne les clubs de jazz - parfois quelques studios d’enregistrement - et récolte les clichés décisifs. Parmi le nombre, il en choisira 196, qu’il mettra en ordre et auxquels il accolera un texte écrit de sa main pour former le prototype de The Sound I Saw, recueil de photographies haut de gamme autant qu’hommage au New York des déclassés, au jazz, à la vie comme elle est et comme il faut la prendre. Nous sommes alors toujours dans les années 1960. La première publication de The Sound I Saw verra le jour en 2001.

Elaborée, la mise en page alterne les tirages d’une netteté qui accable et les épreuves au parti pris plus abstrait ; les portraits de jazzmen reconnus et d’autres d’anonymes ; oppose un urbanisme au charme déficitaire à l’éclat des instruments, à la précision des gestes. Le noir et blanc souligne encore la dualité d’une existence à part, tout en glorifiant l’instant exposé. Ici, la photo de 4 enfants des rues fait le pendant à celle d’un quartette de contrebasses. Là, un Santa Claus sorti du ruisseau – « Poor feet who walk on souls » - égaré parmi quelques jazzmen en majesté : Coltrane méditatif dans le reflet d’un miroir, Ellington, Monk et Brubeck derrière pianos, Billie Holiday, Elvin Jones, Max Roach, Clifford Brown, Miles Davis, ou Ornette Coleman, regardant droit devant lui – « To release songs of wanting nor wasted ».

« Puzzled in the crush of every morning mash », noires pauvres et pauvres blancs, américain middle classe soudain désorienté parmi la foule semblable et agitée. L’attente, presque partout, quand la musique est absente : « Men’s aspirations to speak to sing and make music justifying the endless moments heavy ». Au bout du compte, un flegme ultime sorti de sous les gravats lourds, en réponse au quotidien pesant. Sereine, la mère peut continuer de bercer l’enfant, sur le rythme révélé par ceux à qui il suffit de fermer les yeux – « Frustration and pain into a cry for aching fingers ». Pour savoir que la réalité n’est pas indivisible, et qu’il s’agit simplement d’être à l’écoute – « The love of life revealing the open place that is Us ».

Roy DeCarava, Le son que j’ai vu, Paris, Phaidon, 2001.

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