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New Generation Quartet : Dances (Ayler Records, 2007)

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L’homme adulte et installé se demande : « qu’attendre d’une nouvelle génération ? » L’inspectant du coin de l’œil, il peut espérer d’elle une succession tranquille ou, au contraire, craindre qu’un jour ou l’autre sonne l’heure annoncée du conflit, voire, de la rupture. Mais quelques fois, l’homme adulte et installé trouve important de soutenir la jeune génération, quitte à passer pour suspect auprès de la sienne propre. C’est le cas de Sergey Belichenko, l’un des premiers musiciens à avoir, dans les années 1960, choisi de se faire jazzman en Sibérie - camarade joueur de jazz, pour évoquer Josef Skvorecky. Batteur doué et (forcément) déterminé, Belichenko a évolué aux côtés de Vladimir Chesakin du Ganelin Trio, Sergey Kuryokhin ou Vladimir Tarasov, avant de mener ses propres groupes. Aujourd’hui encore, il défend le jazz, ou plutôt, les jazz, à la lumière de formations différentes et complémentaires : le traditionaliste Jazz Old Trio, et ce New Generation Quartet qui allie les forces encore vives de deux sexagénaires – Belichenko, donc, et le contrebassiste Dmitri Averchenkov – et les affirmations tempétueuses de deux quadragénaires – le pianiste Roman Stolyar et le saxophoniste Vladimir Timofeev.

Enregistré en 2000, Dances est fait de trois pièces longues aux couleurs changeantes, fantasmant quelques danses pour en tirer d’innombrables pas de côté. Ainsi, Phantasmagorian Tango, sur lequel les musiciens déposent l’un après l’autre leur timidité sous forme de propositions lestes, avant que le ténor de Timofeev ne se charge de l’énoncé du thème : précipitée, répétée, la mélodie subit les coups d’un emportement unanime, quand, ailleurs, on l’aurait soignée, réservant la frénésie à de grandes plages déconstruites. Repentant, Roman Stolyar déposera pour conclure des phrases plus romantiques, comme pour excuser la violence faite à la complainte, partenaire de tango sans doute trop renversée. Extirpé d’une répétition d’accords sombres, Two-Step Blues expose d’autres dosages, qui parviennent à marier un swing revigorant à des interventions hors tempo, un piano épris de lyrisme avant de donner dans un minimalisme angoissé, un free magistral, enfin, balayé bientôt par une mélodie réconfortante tenant du clin d’œil. Plus lumineuse encore, la longue introduction de No Strauss : dirigé par Belichenko, un ensemble percussif impose le premier tiers de la pièce (Polka) à coups de claps, sifflements et coups de baguettes. Gouailleur, le quartette se montre intransigeant sur le fond et bon enfant sur la forme, édifiant ainsi un pont entre Novossibirsk et Chicago : en guise de Waltz, les musiciens fêtent un Grand Macabre déluré sur les entrelacs réfléchis et efficaces du ténor et du piano - Averchenkov déposant, lui, les graves précis et nécessaires à cette soudaine volonté de puissance – tandis qu’ils évoquent, sur March, des Jazz Messengers poussés dans leurs derniers retranchements. Ainsi, le New Generation Quartet boucle dans l’euphorie sa longue marche, voyage qui l’aura vu faire preuve de fougue autant que de délicatesse, pour imposer une identité au-dessus des contingences et des frontières.

CD: 01/ Phantasmagorian Tango 02/ Two-Step Blues 03/ No Strauss: Polka / Waltz / March

New Generation Quartet - Dances - 2007 - Ayler Records. Téléchargement.

The mature and settled man wonders : « What is there to expect from a new generation? ». He can hope that things will stay peaceful. On the other hand, he may fear that some day, a fracture – even a conflict – will appear. But sometimes, the mature and settled man considers it important to support the younger generation. Even if that invites the suspicions of his peers. So it was with Sergey Belichenko, one of the first musicians to decide, in the 1960s, to become a jazz man in Siberia – « Talkin' Novosibirsk blues », to recall Josef Skvorecky. A gifted and typically strong-minded drummer, Belichenkoplayed alongside Vladimir Chasakin of the Ganelin Trio, Sergey Kuryokhin or Vladimir Tarasov, before leading his own bands. Today, he continues to defend jazz, or rather, all kinds of jazz, with a variety of complementary line-ups : the traditionalist Jazz Old Trio and his New Generation Quartet which combines the still lively strengths of Belichenko and double bass player Dmitri Averchenkov, both in their sixties, with the stormy assertions of younger pianist Roman Stolyar and saxophonist VladimirTimofeev, who are in their forties.

Recorded in 2000, Dances is composed of three long pieces of ever-changing colours, creating fantasies of dances to draw endless steps from them. First, Phantasmagorian Tango, on which the musicians, one after the other, lay down their timidity with light proposals, before the tenor of Timofeev states the theme: precipitated, repeated, the melody submits to the blows of a unanimous fit of rage; where, elsewhere, it would have been carefully nurtured. The piece maintains a frenzy during long, deconstructed parts. As though repentant, Roman Stolyar concludes with more romantic phrases, as if to excuse the violence done to the lament – a tango partner no doubt bent backwards with too much force. Pulled from a repetition of dark chords, Two-Step Blues exposes another mix of ingredients. It successfully marries an invigorating swing with out-tempo interventions, a piano infatuated with lyricism one moment, giving in to anxious minimalism the next; finally a free blowing section which is soon replaced by a comforting melody. More luminous still, the long introduction to No Strauss: a ‘percussion ensemble’ driven by Belichenko, shapes the first third of the piece (Polka) with claps, whistles and drumbeats. Cheekily, the quartet is intransigent at heart yet easy-going about form, thus building a bridge between Novosibirsk and Chicago. With Waltz, the musicians celebrate a smart Grand Macabre on the thoughtful and effective interlacing of the tenor and piano – Averchenkov ensuring the accurate bass line that is necessary for this sudden surge of power. While on March, the band sounds like Jazz Messengers driven to their final limits. The New Generation Quartet brings its long walk to a close in euphoric mood. Their journey has been completed with as much fierce enthusiasm as delicacy, imposing an identity that is above contingencies and borders.

Notes de pochette originales. Traduction: Stéphane Berland.

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Andrea Centazzo : Ictus Records' 30th Anniversary Collection (Ictus, 2006)

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Dans l’histoire des musiques créatives au XXème siècle, il faut dire l’importance des labels discographiques créés puis gérés par les musiciens eux-mêmes. La liste est longue, qui fait défiler les noms d’artistes un jour confrontés aux sourdes oreilles ou aux sceptiques monomaniaques de la rentabilité, mais assez sûrs de leur fait pour décider enfin de tirer un trait sur les intermédiaires d’un business établi. Conséquence naturelle, même si l’exercice de la gérance est souvent difficile, les concessions artistiques faites jadis disparaissent de concert, les gestes retrouvent un peu de leur autonomie. Et de la nécessité émerge par enchantement un atout, qui jouera en faveur d’intérêts multiples : musical, bien sûr ; philosophique, aussi ; politique, parfois.

En 1976, le percussionniste italien Andrea Centazzo choisit d’avoir accès à ce champ des possibles. Sur le modèle des moins résignés et des plus audacieux des jazzmen américains de l’époque, et comme certains de ses pairs européens oeuvrant en faveur de l’improvisation, il décide de se charger lui-même de la diffusion de sa musique. En compagnie de Carla Luigi, sa femme, Centazzo met sur pied Ictus, premier label italien consacré à la musique improvisée, dont le catalogue est inauguré par Clangs, enregistrement d’un concert donné avec Steve Lacy. Dès lors, Centazzo multipliera les collaborations précieuses avec quelques-unes des plus importantes figures de la scène improvisée, qu’elle soit européenne ou américaine. Jusqu’en 1984 ; cette année-là - comme s’il fallait une preuve de plus que le public ne poursuit pas toujours de ses assiduités la qualité faite œuvres, et les lois économiques régissant à Rome comme à Wall Street les activités même honnêtes -, l’Italien ne pourra faire autrement que de mettre un terme aux ambitions de son label. Qui auront tout de même permis, le long de 8 années, un grand nombre de rencontres musicales exigeantes - parfois même radicales - et d’enregistrements distingués.

Entre 1995 et 2001, 12 d’entre eux ont pu être réédités, élus parmi l’ensemble, passant, pour permettre qu’on ne les oublie pas, du statut de vinyle à celui de CD. Or, s’il n’existe plus d’amateur assez exigeant pour n’être comblé que lorsqu’il peut tout embrasser, d’aucuns aurait pu regretter que la sélection faite s’attache plus à éclairer la présence des musiciens incontournables que l’on y trouvait que la somme de travail considérable abattue par Centazzo au profit du projet global qu’était son label. Pour cela, il aura fallu attendre l’heure d’une célébration particulière, celle du trentième anniversaire de la création d’Ictus. 2006, donc. Cette fois, c’est à une autre introduction au label que nous convient Andrea Centazzo et le producteur Cezary Lerski. Présentée sous un angle plus historique, animée par le désir que rien ne lui échappe, celle-ci fait figure de condensé irréprochable – en 12 disques tout de même - d’une collection complète. D’essentiel, voire, Centazzo ayant lui-même décidé de la forme à attribuer au programme d’un mémento fait célébration.

Ainsi, le parcours débute comme tout a commencé : avec Clangs. Si le disque immortalisait un concert donné en février 1976 par le duo Andrea Centazzo / Steve Lacy, il était, plus encore, l'origine de tout : de l'existence d'Ictus comme de l'évidence, pour le percussionniste italien, d'avoir son mot à dire en musique. Mais pas de précipitation pour autant. En effet, l'écoute de Clangs semble d'abord nous révéler les doutes légers d'un Centazzo qui chercherait les raisons à son refus poli de ne pas laisser Lacy à un exercice qu'il apprécie pourtant, l'enregistrement en solo. Et puis, oubliant les hésitations charmantes, le voici qui range ses interrogations au moyen naturel de ses interventions, soulignant ici à merveille l'envolée du soprano, ou participant auprès du maître à l'élaboration d'un blues moderne et grinçant sur The New Moon. Transmettant à son partenaire ce qu'il avait reçu de Monk, Lacy dévoile à Centazzo la méthode première à appliquer en concert : "Lift The Bandstand", ou se laisser emporter.

Par la suite, les deux hommes mettront en musique leurs retrouvailles, qui donneront lieu à presque autant d'enregistrements pris en charge par Ictus : In Concert, album sur lequel Centazzo et le contrebassiste Kent Carter offrent au saxophoniste l'appui irréprochable d'une section rythmique engageante - sur Stalks ou Feline, notamment ; Tao, où l’on retrouve le duo le long d'extraits choisis de concerts organisés en 1976 et 1984. Et Centazzo de révéler devant Lacy la couleur particulière sur laquelle il aura, entre temps, mis la main, au son des résonances des percussions de Tao #4, morceau qui prend acte de la transformation de l'inédit en véritable identité.

Ne restait plus à Andrea Centazzo qu'à partager un savoir-faire dès lors incontestable. Sur le champ improvisé, le percussionniste s'engouffre en compagnie du Rova Saxophone Quartet, et démontre avec The Bay d'autres prédispositions encore : celles de leader, et de styliste fantasque. Quand Trobar Clus expose une musique contemporaine tranchante, O ce biel cisciel da udin transforme un pseudo folklore décomplexé en free jubilatoire. C'est l'avantage de l'improvisation, qui ne peut se satisfaire longtemps de prendre l'apparence d'un seul et unique genre, et préfère se plier aux règles de l'exercice de style ou, encore mieux, à celles de la perte de références. Jeu que Centazzo apprécie plus que tout autre, pas effrayé de se frotter ici ou là à l'expérimentation la plus radicale.

Sur The New York Tapes, par exemple, où, en pleine ère No Wave, il décide d'enregistrer en sextette des pièces d'un bruitisme différent et faste. Se glissant dans l'amas des fulgurances collectives, les solos introspectifs de Polly Bradfield, Eugene Chadbourne, Tom Cora, Toshinori Kondo ou John Zorn instiguent sous les coups de leur visiteur une propagande de l'intuition, inflexible et frondeuse. Un peu plus tard, entre 1978 et 1980, Centazzo retrouvera certains de ces musiciens au sein de formations plus réduites. Aux Etats-Unis, toujours, où il multipliera les enregistrements en duos et trios, dont The US Concerts propose un panorama superbe. Aux côtés de Cora, Chadbourne et Kondo, mais aussi en compagnie de Vinny Golia, John Carter ou Ladonna Smith, il confectionne des improvisations sensibles qui, si elles versent dans l'expérimentation, ne l'empêchent pas de glisser ici ou là un peu de la subtilité des percussions japonaises qui accompagnent le déroulement d'une représentation de kabuki. Passeur éclairé, Centazzo n'est rien moins que le maître d'oeuvre d'une rencontre entre deux mondes qui n'ont pas besoin de traités écrits pour s'entendre.

Comme l'Italien n'a pas besoin de terres lointaines pour rêver à de nouveaux échanges. D'autres voyages, plus courts, feront l'affaire, autant que l'accueil chaleureux qu'il réservera à la fine fleur des improvisateurs européens de passage en Italie. Le prouvent deux ouvrages enregistrés en 1977 : Drops, sur lequel le percussionniste donne de la rondeur aux impulsions de Derek Bailey sur Drop One, ou instaure avec le guitariste un dialogue d'une élégance rare le temps d' How Long This Has Been Going On ; In Real Time, le long duquel le trio qu'il forme avec le pianiste Alvin Curran et le saxophoniste Evan Parker part, acharné, à la recherche de la phrase juste sur In Real Time #1 ou, au contraire, prend ses aises sur la progression aérienne et envoûtante qu'est In Real Time #5.

Venant compléter un aperçu déjà fécond des collaborations efficaces, Thirty Years from Monday et Rebels, Travellers & Improvisers font figures de florilèges conclusifs. Sur le premier disque, Alvin Curran, Carlos Zingaro, Lol Coxhill et Gianluigi Trovesi prennent place l'un à la suite de l'autre près de Centazzo, pour une série de duos enregistrés en 1977 et 1983, qui mettent au jour un monde de métal réverbéré, planant et bientôt poussé, sur Mantric Improvisation, jusqu'à la vision poétique insaisissable. Soit, un résultat assez proche de celui de Rebels, Travellers & Improvisers, autre témoin des mêmes années, qui compile les preuves d'une façon d'improviser dirigée sur la voie d'une musique contemporaine désaxée. Défendue en sextette - où prennent place Evan Parker et Lester Bowie - aussi bien qu'en trio, avec Lol Coxhill et le trompettiste Franz Koglmann.

Ainsi, Andrea Centazzo nous permet de constater une nouvelle fois que les frontières sont minces qui délimitent le jazz, les musiques improvisées et contemporaine. Et l'expérimentation ingénue ayant déjà montré qu'elle pouvait sans faillir briguer la respectabilité accordée généralement à l'érudition démonstratrice, de trouver grâce à lui de nouveaux exemples. Parmi ceux-là, les enregistrements réalisés entre 1980 et 1983 rassemblés sous le nom de Doctor Faustus. Sur ce disque, le Mitteleuropa Orchestra - formation à géométrie variable qui a vu défiler Enrico Rava, Albert Mangelsdorf ou Gianluigi Trovesi - dessine 7 interprétations monumentales, sphère musicale sereine capable de virer soudain à la valse déstructurée (Lost in the Mist) ou progression lente arrêtée de temps à autre par quelques schémas intrusifs tenant de l'électron libre (Doctor Faustus). Aux commandes, à chaque fois, un Centazzo aussi habile que Barry Guy lorsqu'il mène ses grands ensembles. Et le parallèle ne s'arrête pas là : à l'image du contrebassiste, la ténacité anime le percussionniste, qui remettait encore en 2005 ses prétentions sur le métier. En trio, cette fois, aux côtés du pianiste Anthony Coleman et du guitariste Marco Cappelli, pour trois nouvelles improvisations confectionnées en alambics. Présentées sur Back to the Future, en introduction à cinq autres enregistrements réalisés 25 années auparavant avec Davey Williams et Ladonna Smith. Façon judicieuse de boucler la boucle de cette rétrospective, de rapprocher le passé d'un présent consacré à la célébration d'un anniversaire, et d'inviter l'avenir à ne pas en rester là.

Au siècle dernier, le poète André Suarès écrivait : « Il en est de l’Italie légendaire comme des palais toscans : chargés de six ou sept cents ans, ils demeurent ; mais où sont les architectes qui les conçurent, et les maçons qui les bâtirent ? où, les princes, sobres et forts, dignes d’y vivre ? » Ictus n'a pas encore atteint l'âge de ces palais-là ; mais il en est un autre, plus jeune, et d'une forme artistique différente. Grâce aux 12 disques choisis du coffret Ictus Records'30th Anniversary Collection, Andrea Centazzo et Cezary Lerski nous en ouvrent les portes, pour que nous ne puissions plus rien ignorer de ses fondations, et que ne nous abandonne jamais les noms de son architecte, de son maçon, et des princes nomades qui y trouvèrent refuge.

Andrea Centazzo : Ictus Records' 30th Anniversary Collection (Ictus Records)
Edition : 2006.
Guillaume Belhomme © Notes du livret
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