Alan Licht : Four Years Older (Editions Mego, 2013)
Passant à la guitare d'un effet à l'autre, tissant sa toile asymétrique, Alan Licht fait ici (deux) oeuvres de tourmente et de recherche autiste : le tonnerre y côtoie, à quatre ans de distance, une rengaine de huit notes, instables forcément, les crépitements et pépiements provoqués par la perforation soudaine de l'instrument, des bribes d'airs héroïques adeptes de conclusions gradiloquentes, des contradictions partout ailleurs...
Loin de la concentration hallucinante (et de l'effet à la hauteur que produisit son écoute) de YMCA, ce solo se trouve plutôt marqué du sceau Evan Dando of Noise? L'incision est même profonde, où trouvent refuge des bruits normalement confinés alliés à des bribes de mélodies sorties d'une guitare plusieurs fois retournée : y chutent des copeaux électriques, aigus voire hurlements saturant, parasites expectorant... Sur chant de ruines mais avec une distance qui ne s'interdit pas l'ironie, Alan Licht aura donc une autre fois joué de la guitare en courant à la perte de ses repères.
Alan Licht : Four Years Older (Editions Mego / Souffle Continu)
Enregistrement : 14 décembre 2012 (A) & 7 décembre 2008 (B). Edition : 2013.
LP : A/ Four Years Later B/ Four Years Earlier
Guillaume Belhomme © Le son du grisli

Nate Wooley : [9] Syllabes (MNÓAD, 2013) / Antoine Chessex : Le point immobile (MNÓAD, 2010)

Suffirait-il de reprendre les termes qui servirent à définir [8] Syllabes, sorti en 2011 sur Peira, pour parler de [9] Syllabes qu’édite aujourd’hui MNÓAD ? « Autre ouvrage de trompette et de vocalises » sur lequel Nate Wooley « dit les tremblements légers du souvenir de notes longues » conviendrait en effet à la description. Mais serait trop court, puisque, dans la nuance, les deux épreuves diffèrent.
Enregistré – par Jeremiah Cymerman – le 7 octobre 2012, [9] Syllabes joue encore davantage de résistances. Trompette et ampli unis pour faire entendre deux à trois voix discordantes, bourdon tremblant et cuivre-fausset alternent d'audacieuses figures sur parois rocheuses : de l’ombre des cavernes à l’aigu du cri qui réclame vouloir au plus vite en sortir, Wooley découvre des mélodies transversales dont la partition serait faite d'énigmatiques inscriptions de catacombes. L’impressionnant étant la justesse de leur regroupement.
Nate Wooley : [9] Syllabes (MNÓAD)
Enregistrement : 7 octobre 2012. Edition : 2013.
CD / DL : 01/ [9] Syllabes
Guillaume Belhomme © Le son du grisli


Plus tôt (2010), MNÓAD publiait un disque court d’Antoine Chessex : Le point immobile. Là, deux pièces, enregistrées en 2009 et 2010, contrastent : #1 au minimalisme à saturation dont les lignes bougent à peine mais bougent encore ; #2 où le saxophone se laisse reconnaître – qui joue de l’espace dans lequel il se trouve – et puis interrompre de mille façons : aphonie ou démultiplication du souffle, inserts bruitistes, jeu de balles suspendu, larsens tenaces, noise déferlant. L’objet est rare, et son contenu puissant.
Antoine Chessex : Le point immobile (MNÓAD)
Enregistrement : 2009-2010. Edition : 2010.
CD / DL : 01/ #1 02/ #2
Guillaume Belhomme © Le son du grisli


Lee Patterson, Vanessa Rossetto : Temperament as Waveform (Another Timbre, 2013)

Au nombre des duos – ici, les souvenirs de Bright Duplex et Hwaet – qui, dans l’ombre, fabriquent la discographie de Vanessa Rossetto, il faut aujourd’hui parler de celui qu’elle forme (à distance) avec Lee Patterson : Temperament as Waveform nous y engage.
Les dessins de Patterson disent à leur manière de quoi retourne la collaboration : des grisailles se lèvent entre deux silences, qui ne menacent pas, mais rapidement troublent et embellissent presque tout l’espace – le ciel qui sépare Austin et Manchester ? Pour ce faire, suffiront un souffle grave étouffant jusqu’aux parasites qui l’habitent, des percussions effleurées ou effervescentes, une sévère note de piano, un archet fébrile mais insistant, un crachin radiophonique, des mouvements minuscules, enfin, qui révèlent toujours d’autres manières de correspondre.
Et si du geste musical les compositions de Patterson et Rossetto n’ont gardé que les traces, l’empreinte de Temperament as Waveform n’en est que plus remarquable.
Lee Patterson, Vanessa Rossetto : Temperament as Waveform (Another Timbre / Metamkine)
Enregistrement : 2010-2012. Edition : 2013.
CD : 01/ Everything we know about anything indicates that nothing is ever easy 02/ There is a very small chance that you are not makin a mistake 03/ The highs and lows of cross-Atlantic collaboration 04/ An indication of presence
Guillaume Belhomme © Le son du grisli

Pali Meursault : Offset (Doubtful Sounds, 2013)
S’agit-il pour Pali Meursault de faire musique avec du concret – rotatives des imprimeries Cédigraphe (Bresson) et Laville (Paris) – datant ? Aux lecteurs pointilleux ou inquiets, le projet sera expliqué ici, et encore là.
Capturé, le rythme des machines est aussi contrarié sans cesse. Et la musique à naître de l’opération (bruits de rouages que l’on tord, cadences en décalage et sirènes essoufflées) intéresse au-delà des couleurs qu’elle crache. C’est que les découpes que l’artiste a pratiquées dans ses enregistrements les compliquent et les rehaussent dans le même temps. Lourdes choses en perpétuel mouvement, les instruments de Pali Meursault l’obligeaient à faire du neuf à coups de vieux : chose faite et bien faite, au point qu’au terme de leurs efforts, elles suffoquent dans un dernier acte d’épatante dramatisation.
EN ECOUTE >>> Cycle 2
Pali Meursault : Offset (Doubtful Sounds)
Edition : 2013.
LP : A/ 01/ Cycle 1 02/ Cycle 2 03/ Cycle 3 04/ Cycle 4 05/ Cycle 5 – B/ 01/ Flux 1 02/ Flux 2
Guillaume Belhomme © Le son du grisli

Haino, O’Rourke, Ambarchi : Now While It’s Still Warm... (Black Truffle, 2013) / Ambarchi : Audience of One (Touch, 2012)
Au jeu des classements (top 50 ou pourquoi pas 500), on décernera au trio Haino / O’Rourke / Ambarchi (enregistré le 30 janvier 2012 au SuperDeluxe de Tokyo et accompagnés sur un titre par Charlemagne Palestine et Eiko Ishibashi) la plus passionnante intro entendue depuis des lustres. Le groupe s’est-il fixé pour but de donner dans l’expérimental grégorien ? Et pourquoi pas ? d’autant que le pari est réussi.
La voix d’Haino (qui joue aussi de la flûte en plus de la guitare qu’on lui connaît) et la (quasi) neutralité d’O’Rourke (à la basse) et Ambarchi (à la batterie, qu’il privilégie toujours sur Black Truffle), pour le moins inattendues, surprennent en effet. La poésie d’Haino, aussi sombre soit-elle, nous intrigue, nous caresse, avant de nous rompre quand il reprend la guitare et qu'Ambarchi frappe fort. C’est dire que ce à quoi on s’attendait dès le départ (une improv’rock musclée) finit bien par arriver : mais ce n’est pas non plus tout dire encore.
Parce que la seconde partie du CD (ou LP) arrive et avec elle un genre de post no-wave forcenée, follement nipponisée, chantante et dansante, à deux accords, puis un noise foutraque et foudroyant… Quelques semaines après la parution d’Imikuzushi (pas encore chroniqué ici, c’est qu’on ne peut pas tout faire), le trio Haino / O’Rourke / Ambarchi signe avec ce disque au titre long comme un manche de guitare une de ses plus belles réussites.
Keiji Haino, Jim O’Rourke, Oren Ambarchi : Now While It’s Still Warm Let Us Pour In All the Mystery (Black Truffle / Kompakt)
Enregistrement : 30 janvier 2012. Edition : 2013.
CD / LP : 01/ Once Again I Hear the Beautiful Vertigo… Luring Us to ‘’Do Somethingn Somehow” 02/ Who Would Have Thought This Callous History Would Become My Skin 03/ Only the Winding ‘’Why’’ Expressess Anything Clearly 04/ A New Radiance Springing Forth From Inside the Light…
Pierre Cécile © Le son du grisli
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De la pop chantée (Salt) à l’instrumental poppy (Fractured Mirror) mais aussi du minimalisme vaporeux (Passages), Audience of One déçoit par trois fois. Pourtant épaulé par d’excellents musiciens (comme James Rushford, Elizabeth Welsh, Eyvind Kang, Jessika Kenney), Ambarchi va jusqu’à commettre des fautes de goût (le son d’un rythme en boîte ou des arpèges soporifiques). Pour les rattraper, il faut compter sur la plus longue pièce, Knots : une demi-heure d’électricités ravivées par la batterie de Joe Talia dans l’esprit de Sagitarrian Domain. Ouf, Ambarchi sauvé des eaux (de mars, d’avril…) !
Oren Ambarchi : Audience of One (Touch)
Edition : 2012.
CD : 01/ Salt 02/ Knots 03/ Passage 04/ Fractured Mirror
Pierre Cécile © Le son du grisli

Abdul Moimême : Mekhaanu (Insubordinations, 2012)

Avec un catalogue rassemblant une quarantaine de sorties (en mp3), le net-label suisse Insurbodinations, création de Laurent Peter (alias D’incise) ne compte pas s’arrêter en si bon chemin free impro expérimental. Huitième sortie en CD de l’officine genevoise, Mekhaanu. La forêt des mécanismes sauvages d’Abdul Moimême (ah, ah, ce nom) n’est pas exactement à ranger du côté easy listening.
Proche d’un Z’ev en mode radical total, le musicien portugais explore une approche quasiment jazz indus où grincements et bruitages insèrent leurs membranes vénéneuses largement au-delà des clichés étroits des étiquettes. Par moments, on songe à une vision ultra-grinçante des Sonic Youth 1981 en mode noise unplugged, ailleurs on laisse s’exprimer les échos tardifs d’un Chris Corsano déguisé en libérateur d’un outillage sidérurgique prisonnier d’une friche désaffectée entre Florange et Seraing. Qu’en penserait Lakshmi Mittal ?
EN ECOUTE >>> Mécanisme Pi >>> Atmosphères mécaniques
Abdul Moimême : Mekhaanu. La forêt des mécanismes sauvages (Insubordinations)
Edition : 2012
CD / Téléchargement libre: 01/ Mécanismes Gamma 02/ Mécanismes Delta 03/ Mécanismes Theta 04/ Mécanismes Pi 05/ Mécanismes Sigma 06/ Qu'ils appellent Saturne 07/ Atmosphères Mécaniques
Fabrice Vanoverberg © Le son du grisli

Vincent Posty : Le Hakarl (Ritte Ritte Ross, 2012)

Un mastering dû à « Total Cochon » ne pouvait que m’engager à me précipiter sur ce disque : Le Hakarl de Vincent Posty (du Zakarya de Tzadik).
Vincent Posty est contrebassiste, mais pas du genre « enième improvisateur » – à part sur la fin de la seconde face où se cache un solo réverbéré plutôt anecdotique. Vincent Posty donne dans l’expérimentation électroacoustique, mais n’est pas du genre bidouilleur béat. Vincent Posty est soliste, mais pas du genre à être seul tout le temps puisqu’il peut inviter le batteur Pascal Gully à jouer avec lui.
Il fallait que cela soit souligné, pour pouvoir dire tout le bien de ce que ce vinyle hétéroclite (enregistré « en direct ») contient : une ambient haletante, des drones volants, des aigus qui vibrent, des emprunts au noise ou au metal ! Comme d’autres raclent sur l’os des bouts de viande tenaces, Vincent Posty extirpe à sa contrebasse des refrains tordus et peu communs. Longue vie au Hakarl !
Vincent Posty : Le Hakarl (Ritte Ritte Ross)
Edition : 2012.
LP : A-AA/ Le Hakarl
Pierre Cécile © Le son du grisli

Oren Ambarchi, Crys Cole, Keith Rowe : Black Plume (Bocian, 2012)

Si sa discographie arbore de belles références enregistrées dans l’intimité (Flypaper, Squire, Treatise), la paire Keith Rowe / Oren Ambarchi sait aussi improviser augmentée – ce que prouvent déjà Thumb et Afternoon Tea, disques sur lesquels entendre respectivement et notamment Otomo Yoshihide et Sachiko M, Fennesz et Peter Rehberg.
Extraits de concerts donnés en 2010 par le duo en compagnie de Crys Cole (électronique), Black Plume se souvient d’une tournée nord-américaine aux coordonnées de trois endroits : Winnipeg, Toronto et Montréal. Ici et là – s’il faut croire les extraits découpés par Ambarchi lui-même –, la même machinerie ébranla l’espace. Dévalant une pente qui le conduira jusqu’au ventre de guitares et d’autres appareillages sous tension, le trio prit ses grands airs d’industrie pour changer l’instant en réunion d’aigus crachant, d’échos en suspension et d’explorations sonores qui, à force d’altérations, tournent au réquisitoire. Mais la grisaille s’explique et retourne l’exercice en sa faveur : des poussières qu’elle a amassées, elle a composé d’imposants moutons de matière grise.
Oren Ambarchi, Keith Rowe, Crys Cole : Black Plume (Bocian / Metamkine)
Enregistrement : 2010. Edition : 2012.
LP : A-B/ Black Plume I, Black Plume II, Black Plume III
Guillaume Belhomme © Le son du grisli

Antifun Arkestra : Nineleveneleven (Kollaps, 2012)

L’Antifun Arkestra est, je cite, un « free noise ensemble » formé à Munich en 2010 dont les membres ont pour noms (ou pseudos) Azz, Anton Kaun, Martin Krejci, Rohprokk et TV Shit. Mystérieux, tout ça, mais qui va plutôt bien avec le genre de musique qu’ils défendent (dans le noir, si l’on en croit les photos inclues dans ce double LP).
Evidemment électroacoustique, la musique de l'Antifun distribue des claques à qui s’en approche. Solidifiée par une basse qu’on définira de « bonne », elle est faite de sons qui ne font pas dans la demi-mesure et souffle des déferlantes impressionnantes de larsens, saxophones infiltrés, couinements ou bruits de moteur… On en serait bouleversé à moins puisque la mixture nécessiterait l’infusion de Diskaholics (vraiment) Anonymous, de Sissy Spacek plus free ou de Throbbing Gristle plus brut de décoffrage… Il faut attendre la quatrième face pour obtenir un peu du silence que notre oreille quémandait avant de reprendre encore un peu non pas de 6.8 mais de 9-11... Tant mieux !
Antifun Arkestra : Nineeleveneleven (Kollaps)
Edition : 2012.
2 LP : Nineeleveneleven
Pierre Cécile © Le son du grisli

Klaus Filip, Toshimaru Nakamura, Andrea Neumann, Ivan Palacký : Messier Objects (Ftarri, 2012)

Le duo d’Aluk (Klaus Filip / Toshimaru Nakamura) et celui de Pappeltalks (Andrea Neumann / Ivan Palacký) mettent en commun sur Messier Objects leurs instruments rares – à savoir : logiciel ppooll (Filip), no-input mixing board (Nakamura), ventre de piano et mixing board (Neumann), machine à coudre amplifiée et… panneaux solaires (Palacký). Voilà deux rencontres (concert enregistré à Prague le 4 octobre 2011 et pièce enregistrée en studio à Vienne le lendemain) qui donnent à leur fantaisie futuriste les moyens de ses ambitions.
Au Babel Festival, quarante minutes furent données : strates de sons continus ou oscillants sur lesquels les musiciens se cherchent avant que le piano de Neumann ne creuse, à force d’arpèges délicats mais tenaces, un lit profond. Là, viendront se ficher à la verticale : lignes d’aigus, tessons cristallins, parasites, larsens, bourdonnements et puis déflagrations, avant que les rafales sourdes de la Dopleta ne retournent la pièce. Alors, les bruissements graves des tables de mixage agissent en poudreuses : mille grisailles pousseront après leur passage.
A Vienne, derrière les micros de Christof Amann, seize minutes seulement. Des râles d’origine forcément inconnue s’y disputent d’autres aigus superposés, des crépitements remontent jusqu’au sommet de cordes défaites… Plus aérée, l’expérimentation revêt les atours d’une ronde qui, à force de tourner, fait quitter le sol à Filip, Nakamura, Neumann et Palacký. Avec eux, lentement, la fantaisie futuriste gagne les hautes sphères.
EN ECOUTE >>> M1 Crab Nebula (extrait) >>> M20 Trifid Nebula (extrait)
Klaus Filip, Toshimaru Nakamura, Andrea Neumann, Ivan Palacký : Messier Objects (Ftarri / Souffle Continu)
Enregistrement : 4 et 5 octobre 2011. Edition : 2012.
CD : 01/ M1 Crab Nebula 02/ M20 Trifid Nebula
Guillaume Belhomme © Le son du grisli























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