Le son du grisli

Bruits qui changent de l'ordinaire

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Jazz en MarsA paraître : le son du grisli #5En librairie : Bucket of Blood de Steve Potts

If, Bwana: Rex Xhu Ping (Pogus - 2005)

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Animé par Al Margolis - musicien hétérodoxe qui n’a pas attendu l’ère du compact disque pour utiliser avec fougue les possibilités sonores du support cassette -, If, Bwana enchaîne les productions comme d’autres enfilent des perles. Avec Rex Xhu Ping, on le retrouve à nouveau penché sur ses bandes, encouragé par les voix de Laura Biagi et Dan Andreana.

Si ces deux là posent des chants vertueux qu’on prendra soin d’éloigner (Natraj), ou récitent comme on leur a demandé quelques passages qui, selon la langue, transportent Tattoed Love Muffins et Quaderni loin de l’endroit où ils ont été confectionnés, les compositions de Margolis sont faites, avant tout, de programmations électroniques ciselées avec soin.

A force de nappes longues, d’inserts acoustiques (piano et cordes sur Tattoed Love Muffins, percussions minimales sur Cicada #5) et de larsens récalcitrants, une ambient s’installe, qui ne peut pas cacher longtemps être en mal de nature. L’atmosphère devenue faune et flore, donne à entendre les grouillements d’animaux nocturnes rares (Natraj) ou la rage d’un bestiaire contenu dans une pièce de quelques minutes (Oy vey, Angie).

Ailleurs encore, Al Margolis et Detta Andreana glissent dans la texture des parasites métalliques (Quaderni) ou des samples recherchés, autant pour découper encore une ou deux pièces déjà irrégulières que pour étoffer une œuvre jamais tout à fait terminée. Mais dont ils sortent tout de même, laissant derrière eux l’étrange forêt de sons qu’ils ont pris peine à baliser.

CD: 01/ Natraj 02/ Frog Field 03/ Tattoed Love Muffins 04/ Oy vey, Angie 05/ Cicada #5 : Version Bohman 06/ Quaderni

If, Bwana - Rex Xhu Ping - 2005 - Pogus. Distribution Metamkine.



Hanna Hartman : Longitude / Cratere (Komplott, 2005)

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Artiste suédoise expatriée en Allemagne, Hanna Hartman voyage. Bien obligée. Le sac alourdi par un matériel d’enregistrement, elle a tiré de trajets quelques réflexions qui ont su profiter des changements d’ambiance pour devenir enfin matériau musical peu commun, mais envisageable. Deux épisodes d’une possible série.

D’abord, Hanna va et vient le long d’une longitude filant au dessus de Berlin et d’une ligne de Mer Baltique. Elle assiège des bateaux qui l’emportent jusqu’au Kap Arkona, et enregistre tout. Une fois récupérés et collés, les souvenirs mis en boîte pratiquent une ambient sophistiquée, faite de grincements divers, de sirènes étouffées par la brume, et des phrases timides d’une contrebasse qui prend l’eau.

Un peu plus loin, Hannah s’est aussi promenée un jour près de l’Etna. L’obsession lui fait tendre une perche, au bout de laquelle un micro attrape le bruit des pierres qui chutent, du vol d’un insecte et, surtout, de la trajectoire des vents. L’air a remplacé l’eau, et transmet plus facilement les interventions légères d’un clavier.

Si le contexte n’avait été rapporté, on aurait facilement pu fantasmer le rythme languissant d’une promenade en barque – selon les habitudes - aux côtés de Virgile. Quitté pour interroger deux ou trois espoirs perdus dans un coin insondable d’un labyrinthe de volutes résistantes. Or, il ne s’agit que de voyages terrestres. Ceux d’Hanna Hartman, artiste là pour défendre des illusions faites œuvres.

CD: 01/ Longitude 013° 26’ E 02/ Cratere

Hanna Hartman - Longitude / Cratere - 2005 - Komplott. Import.


Klaus Filip, Radu Malfatti, Mattin, Dean Roberts : Building Excess (GROB, 2004)

klaus filip radu malfatti mattin dean roberts building excess

Vienne, 4 juillet 2003. En studio, Klaus Filip, Radu Malfatti, Mattin et Dean Roberts s’essayent à une expérience électroacoustique qui pourrait bien changer les habitudes de l’audition commune. La guitare électrique de Roberts pèsera ses notes claires avant de les distribuer, les ordinateurs de Filip et Mattin dérouleront leur lot d’oscillations et de craquements, perturbations dont se nourrira le trombone – en filigrane plus qu’en sourdine – de Malfatti.

Dans une machine volante, le groupe progresse et prend possession de l’espace qui l'environne. C’est son transport que l’on entend et aussi les territoires qui concèdent et chantent, l’un après l’autre, avoir été découverts. Le silence suit, puis ce sont quelques souffles qui disent leur blancheur. Autant que de minces larsens ils font maintenant la bande-son de l’architecture élevée en quelques minutes, différente de celle qui sera déposée sur la couverture du digipack – éternel fantasme de modernité sortie de la cassure et colporteuse de froid, que tord l’association à bras le son.

Klaus Filip, Radu Malfatti, Mattin, Dean Roberts : Building Excess (GROB / Metamkine)
Enregistrement : 4 juillet 2003. Edition : 2004.
CD : 01/ Building Excess
Guillaume Belhomme © Le son du grisli


Michael Thieke: Leuchten (Creative Sources - 2004)

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Membre appliqué du Clarinet Trio, Michael Thieke peut envisager son instrument de façon encore plus radicale. En solo, par exemple, venant grossir le nombre des musiciens pratiquant un instrument pour en sortir le moins de notes possibles. Souvent frelaté, ce genre d'expérience trouve une exception dans Leuchten.

Enregistrant en direct sur DAT, Thieke accepte un duel brut et déconcertant avec son instrument. Entre les silences de rigueur, s'y bousculent les chocs, les rythmes à soupçonner, et les luttes intestines que se livrent salive et souffle dans un endroit non identifié du conduit (Nicht Existent). Toujours plus agressifs, les souffles ; jusqu'à se montrer exclusifs (Jene Randfiguren).

Ailleurs, d'autres contrastes encore. Celui de parasites aléatoires profitant d'une clarinette sous crise d'asthme pour mieux se faire valoir (Quellend). Celui qu'imposent les natures différentes de deux morceaux opposés : Digamma, seul à permettre l'évasion de quelques notes - raclées, toutefois, se bousculant, forcément impatientes, au pavillon -, et Diffusion, morceau sans grand intérêt, qui se contente de nappes oscillatoires formées par des souffles en transit.

Comme Michel Doneda, Michael Thieke arrive à faire d'une intention bravache et de postures provocantes une interrogation subtile sur l'utilisation de son instrument. Vision personnelle d'une possible évolution des pratiques, l'exposé qu'est Leuchten est assez bien ficelé pour ne pas lasser l'auditoire.

CD: 01/ Nicht Existent 02/ Diffusion 03/ Jene Randfiguren 04/ Digamma 05/ Quellend

Michael Thieke - Leuchten - 2004 - Creative Sources.


Michel Doneda : Solo las planques (Sillon, 2005)

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Impalpables, les preuves données par Michel Doneda d’une musique qui se refuse. Contribuant encore à assombrir un propos, voici le saxophoniste français inaugurant le catalogue d’un nouveau label, Sillón, qui ne s’occupera que de tirages limités à 500 exemplaires. C’est que la conception expérimentale des choses est ici jusqu’au-boutiste, définitive ; autoritaire, voire.

Il faut connaître bien les rouages du saxophone soprano pour repérer qu’il s’agit de cela sur Solo Las Planques. Distribuant les décharges de souffles différemment selon l’intensité, la trajectoire choisie ou une entière confiance en l’imprévu, Doneda s’en tient à des estimations de vitesse (DZ-DZZ), à une contemplation de vents en fuite (DZ). Obtenant enfin une note en mal de s’imposer, il envisage plutôt le grain des résidus (Endémique #1).

Jusqu’à ce que l’opiniâtreté trouve satisfaction dans des harmoniques appuyées par l’écho ; dans des sirènes demandant des comptes sur un espace sonore qu’il faudrait envahir entièrement (Veilles). Alors, une ronde de courants d’air peut mettre un terme aux velléités (La planche), et Doneda d’étoffer son discours au gré de quelques plaintes parties vite en fumées (DND).

Solo Las Planques est un disque abstrait comme un objet rare. Le reportage photographique d’un colloque de spectres tenu en plein désert. Les preuves apportées sont faibles, certes, mais promettent si bien. Et puis, en tendant un peu l’oreille, on soupçonne sans faiblesse une présence en rafales, allée et venue selon le flux et les soupirs. Impalpable, mais bel et bien passée. 

Michel Doneda : Solo las planques (Sillon)
Edition : 2005.
CD : 01/ DZ 02/ DZ-DZZ 03/ Endémique #1 04/ Endémique #2 05/ Veille 06/ La planche 07/ DND
Guillaume Belhomme © Le son du grisli


Toot : One (Sofa, 2005)

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Trio frondeur sévissant depuis la fin des années 1990, Toot réunit le Britannique Phil Minton et les Allemands Thomas Lehn et Axel Dörner autour de l’élaboration de collages musicaux hystériques. Refusant toute logique, One présente quatre extraits de trois récentes performances en public.

Eléments épars plantés là pourquoi ? Question inabordable dans le cas de Toot. L’intérêt est ailleurs, qui réside dans la manière d’aborder les inspirations, de les taire ou de les imposer. Ainsi, sur les quasi ultrasons du synthétiseur de Lehn, le trompettiste Dörner met en pratique une hydraulique sonore qui emportera tout (01). Les expériences vocales de Minton, soumises à des référents visuels, évoquent, tour à tour, les onomatopées de personnages de Plympton, les bruitages de jeux vidéos inédits, ou les cris d’angoisse d’un homme civilisé qui déchante.

Régissant l’ordre des choses sur 02 et 03, les invocations insolentes et désespérées mettent à mal la fantaisie des simples collages bruitistes. Là, on imbrique des volumes, convulsivement, le rouge aux joues, jusqu’à ce que l’ensemble tienne de lui-même. Les voix organiques et les appels internes cherchent à s’acclimater en milieu hostile, univers de Tron exposé sous cloche.

L’oubli d’un entretien possible et le refus de théories à aborder n’empêchent pas Toot de calquer ses intentions sur d’autres utopies. L’Ursonate de Kurt Schwitters, par exemple, qui accueille bientôt des oiseaux perchés sur un éboulis de matières sonores rugueuses (04). L’audace est belle, qui abandonne les formes et les significations, accepte l’incompréhension inévitable que l’on se verra opposer. L’intention est menée à bien, qui propose une alternative que l’on sait, dès le départ, irrecevable.

Toot : One (Sofa)
Edition : 2005.
CD : 01/ 01 02/ 02 03/ 03 04/ 04
Guillaume Belhomme © Le son du grisli


Günter Müller : Perpectives (List, 2005)

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Difficile d’oser une description des travaux de Günter Müller. Périlleuses, les tentatives de percer au jour les moyens et manières appliqués à l’élaboration d’une oeuvre (presque) toujours énigmatique, voire insaisissable. La musique électronique expérimentale pour toute constante, commencer par chercher des indices du côté des conditions d’enregistrement.

Ainsi, Perspectives présente, retouchées à tour de rôle par Müller et son compatriote Steinbrüchel, des performances publiques menées ensemble dans cinq villes d’Europe. Genève, d’abord, où un développement sage subit des élongations de compulsions étouffées, accueille des parasites, et explore de manière exclusive des parallèles tout justes établies (Geneva, Part I). Genève toujours, ou les ondulations d’une basse atteignent et effritent des aigus suspendus (Geneva, Part II).

A Berlin, on s’empare d’insectes nocturnes réinventés, puis on les dispose sous cloche, où un buzz court déjà. Sagement, les harmoniques créées par un amalgame de nappes raccourcies y rêvent d’une tonalité seulement décorative. A Paris, on écoute la grenouille des origines de Brisset, avant - cela peut arriver - de connaître l’ennui. A Bâle, on abandonne les déplacements aériens pour entamer une plongée en eaux profondes, et en apnée.

Le jeu des résonances conduit ensuite Bologna à concevoir une musique concrète inédite, que Müller et Steinbrüchel envahissent sans peine en trouvant un itinéraire bis aux parcours habituels. Enfin, Paris, une dernière fois, sur les pas du guide Hervé Boghossian : Paris aux_ répète à l’envi des fréquences stridentes jusqu’à extinction naturelle des feux. Là se trouve le charme de Günter Müller : arriver à faire de sa musique un élément particulier de nature, tout autant qu’un complément amène du décor.

CD: 01-02/ Geneva, Part I 03–04/ Geneva, Part II 05–06/ Berlin 07-08 / Paris 09-10/ Basel 11-12/ Bologna 13/ Paris aux_

Günter Müller - Perspectives - 2005 - List. Distribution Metamkine.


Fred Lonberg-Holm: Dialogs (Emanem - 2004)

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Usant du même stratagème que Nigel Kennedy – celui d’électriser un instrument le plus souvent dévolu au classique –, mais animé, semblerait-il, par une démarche inverse – vendre le moins de disques possible -, Fred Lonberg-Holm nous renseigne, avec Dialogs, sur les mille et une façons de torturer un violoncelle en huit improvisations choisies.

Préparé, l’instrument a des allures de prototype : microphones ou mini enceintes viennent grappiller quelques centimètres carrés de bois et, par là même, multiplier les échappatoires possibles au convenu en musique. Car tout comme l’instrument qu’il s’apprête à utiliser, les intentions du violoncelliste n’ont rien d’orthodoxe, proches, par exemple fantaisiste et imaginaire, de la manière qu’aurait The Ex d’envisager un concerto d’Haydn.

Ainsi, Dialogs aborde des expériences sonores et improvisées, à grand renfort de larsens, feedbacks ou effets sonores rugueux et démontés. L’archet décide d’harmoniques tordues et déconcertantes (Dialog 7), opposées parfois aux rendus secs et ronds des pizzicati (Dialog 3). Dissemblables par le traitement sonore qu’on leur impose, ces derniers n’ont en commun que leur origine : la source frénétique, implacable et flirtant parfois avec la rupture (Dialog 5), qui les génère.

Puisqu’il n’est pas dans l’idée de Lonberg-Holm de servir la mélodie, les plaintes qu’il obtient de son instrument, véritables preuves audibles des sévices qu’il lui inflige, gagnent sans arrêt en fantaisie. Jouant avec les mécanismes acoustiques qu’il a mis en place, accueillant favorablement jusqu’aux parasites(Dialog 1), ou estimant l’effet sonore procuré par les rebonds de l’archet sur les cordes (Dialog 8), rien n’empêche non plus le musicien d’évoquer, via citation, un Beethoven égaré en pleine lande irlandaise (Dialog 7).

Tout à la fois exemple réussi d’improvisations en solo et pièces ardues d’élucubrations sonores, Dialogs fait la connexion entre le libre-arbitre décidé pour l’interprète - l’improvisation comme postulat de départ – et une réflexion sérieuse apportée au souci d’aborder sur un ton original l’amplification et l’enregistrement. Une faveur concédée sans qu’en découle pour autant le moindre compromis.

CD: 01/ Dialog 1 02/ Dialog 2 03/ Dialog 3 04/ Dialog 4 05/ Dialog 5 06/ Dialog 6 07/ Dialog 7 08/ Dialog 8

Fred Lonberg-Holm - Dialogs - 2004 - Emanem. Distribution Orkhêstra International.


Kristian Blak : Fuglamál, Aviphonie n°3 (Tutl, 2003)

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Terres distantes et ignorant les forêts, les îles Féroé n’en accueillent pas moins un nombre conséquent d’obstinés oiseaux de passage. Des goélands bruns, troglodytes mignons, pétrels glacials ou mouettes tridactyles croisés un jour et enregistrés par Karsten Larsen, on trouvera la trace sur Fuglamál, Aviphonie n°3 de Kristian Blak, pianiste du coin, qui réarrangea les chants, piaillements et mouvements d’ailes, afin d’en faire une œuvre iconoclaste et surprenante.

Cinq tableaux se succèdent au gré de la boussole, et donnent à entendre un patchwork de plaintes menaçantes (Eystur – Part I-III), d’instants d’envol (Veingir – Part I) ou de traversée de grotte (Sudur – Part III). Ailleurs, plus simplement, des preuves discrètes d’existence (Vestur- Part II). Le son à peine retouché – les dénaturations de Blak se limitant à quelques larsens ou effets de potentiomètres –, c’est l’élaboration de séquences musicales qui fournit son intérêt extra écologique au disque. Echantillons de rythmes fortuits (Vestur – Part II), véritables compositions minimalistes (Veingir – Part III) ou simili pièces électroniques hésitant entre ambient sombre et cold wave étouffée (Sudur – Part I-III), les résultats auxquels aboutit Kristian Blak lorsqu’il s’attache à transformer sa matière première rivalisent d’étrangeté, et se partagent une même réussite.

Fluglamál, Aviphonie n°3 est un passage en terres féroïennes, littéralement « îles de moutons », qu’on n’a pas une seule fois entendu. Les dernières interventions (Nordur – Part I-III), plus brutes dans leur traitement, nous ramènent au matériau originel d’un projet musical curieux autant qu’abouti. Elles nous raccompagnent aussi, et sereinement, au nid.

Kristian Blak :  Fuglamál, Aviphonie n°3 (Tutl)
Edition : 2003.
CD : 01/ Eystur - Part I 02/ Eystur - Part II 03/ Eystur - Part III 04/ Vestur - Part I 05/ Vestur - Part II 06/ Vestur - Part III 07/ Veingir - Part I 08/ Veingir - Part II 09/ Veingir - Part III 10/ Sudur - Part I 11/ Sudur - Part II 12/ Sudur - Part III 13/ Nordur - Part I 14/ Nordur - Part II 15/ Nordur - Part III
Guillaume Belhomme © Le son du grisli



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