Le son du grisli

Bruits qui changent de l'ordinaire

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Interview de Quentin RolletAlan Silva à ParisA paraître : le son du grisli #5
Archives des interviews du son du grisli

Luc Ferrari : Ferrari 2 (Mode, 2011)

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Le label new-yorkais Mode Records s’attache depuis bientôt 30 ans à diffuser les formes de musique contemporaine les plus hétérodoxes, qu’elles émanent de compositeurs prestigieux (John Cage, Iannis Xenakis, les deux Morton, Feldman et Subotnick…) ou encore peu connus du grand public (Jason Eckardt, Frances White, Lydia Kavina…). Après Ferrari 1 : Chansons pour le corps édité en 2002, Mode a récemment ajouté une nouvelle pierre à l’imposant édifice discographique de Luc Ferrari,  infatigable chercheur d’or sonore décédé en 2005, en laissant derrière lui un corpus pléthorique.

Ce Volume 2 réunit trois pièces datant de trois périodes différentes : Visage 2 (1955-56), Après presque rien (2004) et Madame de Shanghai (1996). Visage 2 mobilise cuivres et percussions afin de faire jaillir dans l’esprit de l’auditeur l’image d’une « confrontation physique de deux corps sexués », selon les propres mots de Ferrari. Ici interprétée par l’ensemble Musiques Nouvelles, sous la direction de Jean-Paul Dessy, cette partition de jeunesse, rarement jouée, s’avère tout à fait saisissante. Beaucoup plus proche, dans l’esprit et la texture, de la musique concrète, Après presque rien découle de la rencontre assez peu fortuite mais très fertile entre quatorze instruments et deux samplers – Art Zoyd et l’ensemble Musiques Nouvelles se partageant ici l’interprétation. Sens de la précision et goût de la dérision impulsent cette pièce d’une extrême alacrité – elle dure 31 minutes mais file à toute vitesse –, semblable à une mini symphonie légèrement siphonnée, tout du long parsemée de trouvailles et de détails (écoute au casque vivement recommandée). Faisant clairement référence à La Dame de Shanghai (1947) d’Orson Welles, et plus particulièrement à la fameuse scène finale dans la galerie des glaces, Madame de Shanghai prend la forme d’un miroitant dédale, dans lequel viennent s’entrechoquer des sons divers (flûtes du Scottish Flute Trio, voix de Li Ping Ting, bribes du film de Welles et autres bruits échantillonnés), orchestrés par Luc Ferrari aussi minutieusement que malicieusement.
 
Luc Ferrari : Ferrari 2 (Mode Records)
Edition : 2011.
CD : Visage 2 (1955-56) / Après presque rien (2004) Madame de Shanghai (1996)
Jérôme Provençal © Le son du grisli



John Wiese : Seven of Wands (PAN, 2011)

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Pour présenter ce CD de John Wiese, le label PAN use d’un terme étrange : « listenable ». D’aucuns en déduiront qu’il y a des disques de Wiese qui ne sont pas « écoutables » ; d’autres, bien mal informés, que Seven of Wands serait le seul à l’être ?

Ce qui est sûr c’est que, en effet, son parti pris est moins radical que ceux dont Wiese a l’habitude. Moins brut de décoffrage, l’homme y apparaît appliqué à soigner le fond plus encore que la difformité. D’abord ce sont des larsens et des clics qui font leurs affaires pendant de grands glissements de terrain. C’est un John Wiese inspiré par Solaris qui se penche ici sur le son, le rend artificiel et artificieux. Seven of Wands est une œuvre de no-noise ou de noise à sourdine et/ou une musique concrète signée Tristan Tzara et/ou un collage de sons de batterie (celle de Julian Gross de Liars) et de field recordings (collection Angus Andrew) et encore un CD aussi farfelu qu’ingénieux et, pour couronner le tout… écoutable. Bien plus qu’écoutable !

EN ECOUTE >>> Scorpio Immobilization Sleeve

John Wiese : Seven of Wands (PAN / Metamkine)
Edition : 2011.
CD : 01/ The New Dark Ages 02/ Scorpion Immobilization Sleeve 03/ Alligator Born in Slow Motion 04/ Burn Out 05/ Corpse Solo 06/ Don’t Move Your Finger 07/ Don’t Stop Now You’re Killing Me
Pierre Cécile © Le son du grisli


Rinus van Alebeek : Luc Ferrari (Mathka, 2011)

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Je supporte mal les bruits des voisins. J’habite donc une petite maison isolée. Dans cette maison, Rinus van Alebeek est entré l’autre jour. Pas en personne, mais par Luc Ferrari interposé. En fait, c’est un disque qu’il a enregistré dans la maison de Brunhild et Luc Ferrari à Montreuil l’an passé.

Brunhild Ferrari a donc accueilli Alebeek chez elle et lui a permis d’écouter une composition de son défunt mari, Cycle du souvenir, tout en enregistrant les bruits du quotidien (de la maison et de la rue) et en l’enregistrant, elle, en train de lire des extraits du journal écrit de la main de Ferrari. Le reste est l’affaire d'Alebeek, un « voleur de musique », comme il le dit lui-même dans cette interview ; un compositeur qui ne compose pas mais emprunte par simple paresse.

C’est avec Cycle du souvenir qu’Alebeek a découvert le travail de Ferrari. Sa nouvelle écoute, faite sur deux enceintes au domicile du compositeur, et sa promenade silencieuse font de cette œuvre tout autre chose, presque une chanson dont le refrain tourne de temps en temps entre les bruits de tous les jours. C’est comme ça que j’ai redécouvert les bruits de voisinage. Et malgré cela ce disque est magnifique. Merci à Rinus van Alebeek de m’avoir choisi de tels voisins.

Rinus van Alebeek : Luc Ferrari (Mathka)
Enregistrement : 28 octobre 2010. Edition : 2011.
CD-R : 01/ Tape 1, Side A 02/ Tape 1, Side B 03/ Tape 2, Side A
Héctor Cabrero © Le son du grisli


Lionel Marchetti : Une saison (Monotype, 2011)

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Il me faut bien avouer, penaud, que de Lionel Marchetti je ne connaissais jusqu’alors que le duo qu’il forme avec Jérôme Noetinger (on les retrouve, au disque, tant avec Voice Crack qu’avec Sophie Agnel), et que je n’avais écouté le musicien live qu’à une occasion – circonstance en laquelle il sculptait des larsens avec deux talkies-walkies.

La publication par la maison Monotype de ce double volume qui regroupe quatre pièces composées entre 1993 et 2000 (et précédemment éditées, sur différents labels) arrive donc à point nommé pour le néophyte ; plus encore qu’une initiation – éclairée par un texte de Michel Chion intitulé Ponts suspendus – à cette fine musique concrète, elle offre les conditions d’une véritable conversion.

Voix, sourds ébranlements, lacérations ou froissements, l’auditeur est conduit (et parfois laissé à la contemplation) non pas dans un « paysage sonore » mais dans un univers hautement musical et dramatique, hanté, cinétique, feuilleté, comme marqueté, tout simplement passionnant dans ce qu’il dévoile de cet autre versant du monde où l’existence intime se déroule. Le clin d’œil à Kenneth White, dans la dédicace de La Grande Vallée, advient alors comme une évidence géopoétique. Plus loin, c’est une vraie brèche (comme une crevasse dans Le Champ de glace du roman de Thomas Wharton) que ménage le Portrait d’un glacier, ouverte dans le temps.

Lionel Marchetti : Une saison (Monotype / Metamkine)
Enregistrement : 1993-2000. Edition : 2011.
CD1 : 01/ La Grande Vallée 02/ Portrait d’un glacier (Alpes, 2173m) - CD2 : 01/ Dans la montagne (Ki Ken Taï) 02/ L’œil retourné
Guillaume Tarche © Le son du grisli


Jean-Michel Rivet : A fleur de quai (Sonoris, 2009)

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Dans la lignée des premiers « concrets » (l’univers ferroviaire convoqué sur la première piste rappelle immanquablement la fameuse Etude aux chemins de fer de Pierre Schaeffer), Jean-Michel Rivet utilise des bruits de la vie quotidienne comme matériau de base de ses constructions cinématiques. A la différence de ses prédécesseurs, surtout théoriciens à la recherche d’une nouvelle grammaire sonore, le compositeur assemble et transforme ses sons dans une optique résolument poétique. L’aspect narratif est accentué par les titres et par l’intégration de voix et autres éléments suggérant à l’auditeur des embryons d’histoire qu’il peut développer à sa guise : quelques phrases d’une femme en partance sur le quai d’une gare, le monologue essoufflé et tendu d’un fugitif poursuivi par des chiens…

Les manipulations électroacoustiques sont toujours subtiles et discrètes. Ainsi, elles s’intègrent et se juxtaposent au « réel », pivot des différentes pièces qui évoquent souvent certains des enregistrements de Luc Ferrari. Mystère et délicatesse se dégagent de morceaux comme le très beau Dalila I, une « chanson traditionnelle kabyle chuchotée dans le creux du micro ». L’enregistrement de base, simple et touchant, est ici sublimé en une ritournelle obsédante par les subtiles manipulations du musicien. Les moyens techniques mis en œuvre ne sont jamais démonstratifs, ils servent à évoquer, à raconter.

Jean-Michel Rivet : A fleur de quai (Sonoris)
Enregistrement : 2005-2009. Edition : 2009.
CD : 01/ A fleur de quai 02/ Vah ma awalo 03/ Frôlement d’elle 04/ Dalila 05/ Naufrage 06/ Pique-nique au bord de la route 07/ Destructiv mecanic commando.
Jean Dezert © Le son du grisli


Jim Haynes : Sever (Intransitive, 2009)

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Sur Sever, son troisième disque, Jim Haynes – aussi responsable du label Helen Scarsdale –  donne les preuves de sa minutie d’expérimentateur transporté.

Pour changer de simples collages sonores en agressions dont il fait des colliers : quatre, ici, qui tirent leur éclat de drones, field recordings (oiseaux, mouvements, souffles), lignes électroniques ou plaintes d’instruments mis en pièces. Sur Sever, si la vie et la mort rôdent au son de bruits en réductions, partout l’invention de Jim Haynes grouille et se maintient avec panache.

Jim Haynes : Sever (Intransitive Recordings / Metamkine)
Edition : 2009.
CD : 01/ 02/ 03/ 04/
Guillaume Belhomme © Le son du grisli


Nicolas Bernier et Jacques Poulin-Denis : Sur Fond Blanc (Ekumen, 2009)

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Collaborateurs depuis 2006, membres du collectif Ekumen éditeur du présent objet, les compositeurs électroacoustiques Nicolas Bernier et Jacques Poulin-Denis en sont à leur second coup d’essai, deux années après le remarqué Etudes No 3 Pour Cordes Et Poulies, déjà sur le même label québécois. Pour ne rien changer de leurs bonnes habitudes, il s’agit également d’une collaboration avec la compagnie de danse O Vertigo, plus précisément pour le spectacle La Chambre Blanche.

Nettement moins radicale et, osons le mot, dérangeante que les travaux de KTL pour Gisèle Vienne, la vision des deux Canadiens n’en est pas moins parfaitement captivante. A l’image des dialogues cinématiques de Olo, ponctuation sensuelle sur fond de paysages sonores d’une magnifique clarté magnétisante, l’univers en pâles – mais pas pâlottes – déclinaisons de Bernier et Poulin-Denis révisent les classiques de la musique ambient, tout en s’en détachant. Entre onirisme pudique et bruitisme familier (des pas de danseurs, notamment, sur Air), Sur Fond Blanc transcende par son simple impact auditif l’habillage sonore qu’il est censé incarner sur la scène chorégraphique. A ce niveau d’altitude, une telle rencontre impromptue entre musique concrète, soundscapes et électroacoustique, n’a guère de rivales et se satisfait complètement à elle-même. Qui aurait pensé que l’espace intérieur, le vide et l’absence (les trois thèmes du projet), pouvaient avoir autant de contenu ?

Nicolas Bernier et Jacques Poulin-Denis : Sur Fond Blanc (Ekumen / Metamkine).
Edition : 2009.
CD : 01/ Pril 02/ Olo 03/ Len 04/ Loa 05/ Air 06/ Sau 07/ Emm 08/ Tro 09/ Mur 10/ Eur 11/ eN
Fabrice Vanoverberg © Le son du grisli


Pierre Langevin, Pierre Tanguay: La boulezaille (Ambiances magnétiques - 2003)

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Respectivement clarinettiste (mais aussi joueur de cornemuse ou de chifonie) et percussionniste (doué quand même pour la boîte à languettes ou l’harmonica), Pierre Langevin et Pierre Tanguay exposent ici un précis de boulezaille, concept musical leur appartenant, défendu à grands coups d’instruments hybrides.

Convoqués pour la mise en pratique, instruments rarement utilisés (doudouk, guimbarde, douçaine…) et ustensiles de la vie domestique, au son desquels se mettent en place des titres relevant d’un nouveau folklore autant que de l’expérimentation ludique. La mélodie légère d’une flûte, que l’on dépose sur le grouillement de percussions sourdes (Le grand bonhomme de chemin) tranche avec le drone fomenté par une guitare électrique sur lequel s’installe le dialogue du tambour et de la clarinette basse (La scie voleuse).

Ailleurs, le bourdon de la chifonie accueille une mélopée intuitive (Mon Ami), la clarinette et la cornemuse fantasment le voyage en Algérie (Ne partez pas sans être heureux), et les percussions minuscules rivalisent d’inventions burlesques (Voilà !). Rarement l’expérimentation aura été aussi radicalement mariée à la musique populaire. Afin de mettre au jour une musique que l’on jugera nouvelle, même si Tanguay et Langevin l’ont exhumé sûrement de traditions enfouies. 

CD: 01/ Ne partez pas sans être heureux 02/ Le chalumeau de la paix 03/ Voilà ! 04/ Le grand bonhomme de chemin 05/ Danse du vent comme dans le temps 06/ La scie voleuse 07/ Mon ami 08/ La boulezaille >>> Pierre Langevin, Pierre Tanguay - La boulezaille - 2003 - Ambiances magnétiques. Distribution Orkhêstra International.



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