Le son du grisli

Bruits qui changent de l'ordinaire

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le son du grisli #3Peter Brötzmann Graphic WorksConversation de John Coltrane & Frank Kofsky
A la question : interviewsAu rapport : impressions de concertsEn théorie : l'improvisation par l'écrit : John Butcher & Evan Parker

Festival Exhibitronic : Strasbourg, du 25 au 29 octobre 2016

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Exhibitronic, émanation de deux associations, UT et Larkipass, est organisé depuis plusieurs années et s’investit principalement, mais non exclusivement comme nous allions l’entendre, dans les musiques acousmatiques. En son sein : Open Call, un appel à des pièces sonores international, vise à donner de la visibilité et de la reconnaissance aux jeunes créateurs des arts sonores, par une diffusion internationale. Si le temps fort se situait la semaine dernière, entre le 25 et le 29 octobre, l’activité d’Exhibitronic a débuté dès la fin du mois de septembre, en proposant des « after » après certains concerts de Musica, et il faut aussi noter la carte blanche assumée pendant ce récent festival des musiques d’aujourd’hui.

Un autre événement a marqué la présence d'Exhibitronic en ce mois : le samedi 8 octobre la remise des prix Open Call 2016 à trois récipiendaires, avec la présentation de leur réalisation avec à la clé, pour chacun d’entre eux, des journées offertes dans divers studios associés (tel celui du collectif Empreintes Digitales de Montréal, Césaré de Reims, Eole de Toulouse, Musiques et Recherches de Bruxelles…). L’édition Open Call 2015 s’était, elle, conclue par la réalisation d’un LP avec neuf pièces émanant de lauréats des Etats-Unis (3), de Royaume-Uni, d’Allemagne (2), de Pologne, du Mexique et d’Australie.

La pièce de la jeune française, Estelle Schorpp, intitulée Bagdad IXe siècle et inspirée d’un plan de la ville ronde conçu par le calife Al-Mansur m’apparut la plus intéressante à la fois discursive et propre à générer des images dans l’imaginaire de l’auditeur : une entrée quelque peu linéaire, rapidement remise en cause par des sons de cloches, de gong, parsemée de sons d’oiseaux ou d’autres animaux, puis se densifiant, comme pour évoquer le brouhaha des souks… Celle du canadien Alexis Langevin-Tétrault, Dialectique I, répondait parfaitement à son intitulé par sa forme thèse / antithèse / synthèse à travers la matière sonore. Un peu trop « étude » à mon goût. Celle de l’argentin Mario Mary, Gusano  (ver de terre), avait aussi un parfum d’étude, mais son idée de base était moins technique, plus inspirée, qui faisait référence à certains aspects de la culture mexicaine (le ver peut se transformer en serpent, les champignons hallucinogènes…)

Les autres activités furent surtout la mise en place d’ateliers, dont celui animé par Jaap Blonk et Jörg Piringer, pour une restitution lors d’une des cinq soirées  publiques de la semaine dernière. La première, celle du mardi 25, était dévolue à la poésie sonore associée aux traitements numériques et diverses distorsions électroniques, avec la prestation de JJJJ. J comme les prénoms des quatre intervenants : Jaap Blonk, Jörg Piringer, Joachim Montessuis (photo), Julien Ottavi. Quatre propositions solistes successives, et une collective pour terminer étaient soumises à un public un peu restreint. Extase à tous les étages, ou rien, de Montessuis, fut sans doute la pièce la plus consensuelle, par son entrée assez linéaire, permettant au public d’immerger progressivement dans une accumulation de voix se désaccordant peu à peu. La pièce sans titre de Piringer, plus bruitiste, était parcourue de pulsations presque mécaniques, avec une accumulation de sonorités plus ou moins denses selon les passages. Julien Ottavi réalisa avec Série Voix – Ordinateur / La trilogie des fantômes la pièce la plus décapante, tout en déambulant devant la scène, usant de divers bruits de bouches, de cris passant de la miniature aux sons les plus agressifs et déchirants. La prestation de Jaap Blonk fut un triptyque : Roll Dice Roll, basé sur des extraits de textes de Mallarmé associant voix audible et sons électroniques chaotiques, First Class Nightmares ne mit en œuvre que des voix retraitées et bien sûr cauchemardesques, tandis que Cheek-a-synth travaillait surtout sur les bruits de bouches, effets de voix spatialisés mais sans traitement numérique. La prestation collective et en totale improvisation, d’aspect plutôt chaotique bien que la part de chacun des quatre musiciens était clairement identifiable, termina une soirée, jubilatoire pour les uns, crispantes pour les autres.

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La soirée Dadarama du lendemain, dédiée au centenaire de la naissance de DADA (et qui se tenait à l’Aubette dans une salle voisine de celles qui avaient été décorées entre 1926 et 1928 par Théo Van Doesburg, Hans Arp et Sophie Taueber-Arp), donnait champ libre (chant libre ?) aux stagiaires de Jaap Blonk et Jörg Piringer : douze propositions ont été soumises à un public plus nombreux que la veille (mais surtout estudiantin). Avec un travail sur la voix assez hétéroclite : voix seule sur un poème anglais transcrit phonétiquement, voix accompagnée par des instruments de musiques « conventionnels » (la guitare surtout avec divers effets), la voix intégrée dans un travail acousmatiques, parfois proche d'It’s gonna rain de Reich (DJVH de Rigal), offrant des pièces tantôt ludiques (Sans Titre de Bryan Luce), empreintes de psalmodies tibétaines ou plus bruitistes... Une diversité qui emprunta aussi une traduction audiovisuelle et deux performances, dont Copié/Collé qui avait une connotation dadaïste. 

Jeudi soir, devant une audience plutôt clairsemée (où sont passés les étudiants de la veille ?!), ce fut une double plongée dans l’univers de Phill Niblock. Visuelle à travers un film vidéo, extrait de sa série Movement of People Working, présentant les travailleurs marins (pêcherie et aquaculture). Sonore (et surtout plus intense) à travers cinq de ses compositions, dans lesquelles il met en œuvre ses textures sonores denses générées par l’accumulation de couches issues, pour chacune d’un instrument. La première Hurdy Hurry, jouée en direct par Yvan Etienne à la vielle à roue, et qui date de 1999, fut suivie par quatre pièces enregistrées plus récentes (et inédites) usant successivement  de la viole d’amour (servie par Elisabeth Smalt), du saxophone ténor (Neil Leonard), de la cornemuse (David Watson), et de la voix associée à la guitare lap steel (Lore Lixenberg et Guy de Bièvre). Reste une double interrogation : la musique convient-elle à ces images de travailleurs, la musique ne suggère-t-elle pas d’autres images ?

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Le lendemain soir, ce fut la 1ère soirée avec l’acousmonium Motus, dans la même salle que la veille. Acousmonium mis en œuvre par Jonathan Prager, Olivier Lamarche (partenaires réguliers du festival Futura de Crest) et Yérri-Gaspar Hummel, directeur d’Exhibitronic. Au programme figuraient une quinzaine d’œuvres, dont les trois œuvres distinguées d’Open Call (voir plus haut) avec, bien sûr, une meilleure mise en espace de leur diffusion. Parmi les autres la palme semble revenir à Petite symphonie intuitive pour un paysage de printemps de Luc Ferrari, je dirais bien évidemment, encore que Creux-du-Van, de Sophie Delafontaine pourrait la lui disputer avec sa belle évocation de ce cirque rocheux du Jura (pièce qui pourrait être complémentaire du dernier CD d’eRikm Doubse Hystery consacré justement à l’arc jurassien). La pièce de Pete Stollery évoquant Three Cities nordiques (Aberdeen, Bergen, St. Petersburg) s’inscrivait dans la continuité des propositions de Ferrari, Delafontaine et Estelle Schorpp, la mise en sons de paysages plus ou moins oniriques. Ivo Malec fut flamboyant avec  ses Luminétudes, quoique difficile à suivre avec ses silences, ses contrastes. Emilie Mousset, avec ses Passagers, proposa une pièce intéressante et riche avec ses matériaux sonores récupérés même s’il y manquait, à mon goût, un peu d’empathie pour s’y laisser plonger totalement. On notera aussi Hentaï de Denis Defour, inspiré par l’accident nucléaire de Fukushima, très évocatrice. Les autres propositions me parurent plus anecdotiques du point de vue de la création sonore. Il est vrai qu’un accent y a aussi été mis sur l’aspect vidéo, d’où l’on retiendra plus particulièrement les images de torses et de corps humains de David Coste sur la musique de Pierre Jodlowski (Respire).

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La seconde soirée de l’acousmonium Motus, et dernière soirée d’Exhibitronic, offrit des pièces assez récentes, voire en création, telle Fort, fin, sec… de François Dumeaux, en général plus longues que la veille (entre  quinez et vingt-et-une minutes), en dehors d’une courte séquence d’Aphex Twin très récréative et emphatique (Jynweythek Ylow) et de celle de Javier Alvarez, Temazcal (eau brûlante), une des premières pièces électroacoustiques associant un instrument acoustique (1984), ici les maracas joués par François Papirer des Percussions de Strasbourg, autour de motifs rythmiques tirés de la musique latino-américaine. Si Paramnesia d’Aki Pasoulas, et Anthropos de Livia Giovaninetti suscitent une certaine perplexité entre leur présentation théorique (la paramnésie pour la première, l’être humain sous ses diverses formes pour la seconde) et le rendu sonore au-delà de la perception qu’en a chaque auditeur, ce-dernier ne pouvait être que séduit (voire rassuré, car il retrouvait ses marques) par la polyrythmie proposée avec Fort, fin, sec… réalisée à partir de l’enregistrement des pas de danseurs d’une bourrée. Un peu discrète par son faible signal sonore, mais délicate et apaisante, Syneson de Philippe Lepeut reprenait quelques moments emblématiques d’une installation sonore réalisée il y a trois ans dans un quartier de Strasbourg, inscrivant la pièce dans un registre proche de l’esthétique de Ferrari, tandis qu’Elisabeth Anderson, avec Solar Winds… & beyond, offrit une sorte de musique des sphères enivrante. Datant du milieu des années 2000, Glasharfe de Ludger Brümmer et 0.95652173913 de Benjamin Thigpen étaient denses, impressionnants : les sonorités chatoyantes de la première (qui pouvaient rappeler l’ice harp dans les œuvres Terje Isungset) faisaient oublier le côté « étude » de la pièce, et, sans adopter la forme d’un récit, la seconde véhicula un cheminement chaotique vers le cataclysme annoncé.

Reste le problème de l’audience : alors que la soirée Exhibitronic intégrée au festival Musica au début du mois d’octobre fut suivie par un public assez large (il est vrai que Musica est installé fortement dans la cité depuis sa création en 1983 et a son public !), ces cinq soirées n’eurent que peu d’échos, et ne surent guère mobiliser. Problème de communication ?

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Pierre Durr, texte et photos © le son du grisli

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Festival Musica [2016] : Strasbourg, du 21 septembre au 8 octobre 2016

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Le Festival Musica de Strasbourg, qui en est à sa 34e édition, est en général très largement dévolu aux musiques contemporaines plutôt académiques, voire institutionnelles, nonobstant quelques ouvertures à l'occasion de certaines éditions à des esthétiques plus proches des musiques improvisées (surtout lors de ses quinze premières éditions (Un Drame Musical Instantané, Anthony Braxton, Cecil Taylor, Trio Traband a Roma, Cassiber, Phil Minton, David Moss…). Les musiques électroacoustiques, plus précisément acousmatiques, y furent longtemps les parents pauvres : absentes de certaines éditions, tout au plus une rencontre parmi la trentaine de rendez-vous proposée chaque année, elles ont l'honneur de cette présente édition. Est-ce dû à la création d’un département consacré à ces esthétiques au Conservatoire de Strasbourg, appuyé par le partenariat avec l’Université de Strasbourg / HEAR (Haute école des arts du Rhin) ? Toujours est-il que le programme de l’édition 2016 de Musica alignait près d’une dizaine d’événements en rapport avec ces courants des musiques contemporaines.

La première semaine (du 21 au 24 septembre) à laquelle on peut rattacher la soirée du mercredi 28 septembre avec le concert de Thierry Balasse (Messe pour le temps présent) tournait principalement autour du GRM, dont le directeur actuel, Daniel Teruggi, présenta en prologue l’acousmonium, avant d’animer une discussion avec Thierry Balasse et eRikm. Cette installation permit tout d’abord d’entendre des créations de certains étudiants de la classe du département d’électroacoustique de l’académie supérieure de musique de Strasbourg, ainsi qu’une de l’enseignant coordinateur, Tom Mays dont le Presque rien pour Karlax usait d’archives de Luc Ferrari fournies par Brunhild Ferrari. Parmi celles des trois étudiants, Dreaming Expanses d’Antonio Tules apparaissait la plus évocatrice d’un cinéma sonore, les deux autres, quoique ambitieuses, affichaient encore un côté « étude » moins propice à l’imaginaire de l’auditeur : très techniques et pleines de heurts pour Les cheveux ondulés me rappellent la mer de mon pays, du Chilien Sergio Nunez Meneses, une utilisation plus intense des ressources de l’ensemble de l’acousmonium, avec Registres de Loïc Le Roux.

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Le lendemain, ce fut la présentation de la dernière œuvre de Pierre Henry (absent pour raison de santé), Chroniques terriennes. Celle-ci n’a pas la densité sonore d’autres œuvres du maître, et pourrait presque s’apparenter à une sorte d’écologie sonore, proche de l’acceptation canadienne de ce vocable, avec ses stridences de cigales, ces ululements ou roucoulements s’ils n’étaient perturbés par des sonorités plus mécaniques, plus anthropiques. Assurée par Thierry Balasse, la diffusion spatialisée de cette création fut suivie par celle de Dracula, créée il y a une quinzaine d’années.
Les auditeurs de Musica retrouvèrent le lendemain l’acousmonium du GRM pour deux sets de présentation d’œuvres réalisées en son sein. D’abord quelques œuvres historiques (deux études de Pierre Schaeffer, forcément, trois œuvres de la fin des années 1960, début 1970 à travers Luc Ferrari, Bernard Parmegiani et François Bayle, dont L’expérience acoustique use de sons empruntés à Soft Machine !, et plus récente, Anamorphées de Gilles Racot). Histoire de montrer les diverses approches. Le second set proposait des œuvres plus récentes. Celle de Vincent-Raphaël Carinola, Cielo Vivo, basée sur quelques vers de Garcia Lorca et offrait une spatialisation intéressante à une trame mouvante et fortement rythmée, plutôt emphatique. Draugalimur, membre fantôme d’eRikm devait suivre : « C’est une pièce que j’ai faite à la suite d’un voyage en Islande en 2013 er ça tourne autour d’un conte islandais sur l’infanticide des familles pauvres, un conte dont j’avais entendu parlé par une amie qui a beaucoup vécu en Islande. J’ai rencontré différentes personnes, je suis entré dans différents paysages, et avec Natacha Muslera nous avons fait des prises de sons... J’ai puisé dans ces enregistrements pour réaliser cette pièce en octophonie… »*. Peut-être la pièce la plus riche en sonorités des quatre présentées durant ce set. Celle de Guiseppe Ielasi, Untitled, January 2014, semble débuter comme une étude mais se meut peu à peu en un récit, parfois linéaire, tantôt plus animé. Springtime de Daniel Teruggi proposa un environnement sonore plutôt onirique, plaisant et prenant, assez rythmé, nourri toutefois d’une voix mutante tantôt proche de la diction d’un Donald Duck, tantôt plus cérémoniale, voire presque sépulcrale.

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Deux rendez-vous marquèrent la deuxième semaine. La soirée du mercredi 28 septembre, Thierry Balasse proposa sa re-création, plus instrumentale, et jouée par sa formation Inouie, de la Messe pour le temps présent de Pierre Henry, précédée de deux autres pièces, une récente création de Pierre Henry encore, Fanfare et arc-en-ciel, pièce plutôt ludique diffusée sur des haut-parleurs mixant orchestre et sons purement acousmatiques et Fusion A.A.N. de son propre cru, présenté par les musiciens d’Inouie (Thierry Balasse lui-même au cadre de piano, bagues-larsen, theremin, cymbale, cloches tubulaires, synthés…, Benoit Meurot aux guitare et synthé, Cécile Maisonhaute aux piano préparé, flûte, guitare, voix, Eric Groleau aux hang, cadre de piano et batterie, Eric Löhrer à la guitare, Elise Blanchard à la basse, Antonin Rayon aux synthé et orgue, enfin Julien Reboux au trombone).
ElectroA, ou la prestation soliste d’eRikm fut le second rendez-vous de la semaine. Dans un halo de lumière rougeâtre, le musicien improvisa pendant près d’une heure avec ses deux platines CDs, divers ustensiles et effets, mixant les sons, mettant d’autres en boucles, créant une fresque sonore mouvante, parcourue de pulsations avant d’évoluer vers des sections plus linéaires, presque minimales mais régulièrement perturbées par divers couinements, triturations, maintenant l’auditoire dans un qui-vive permanent.

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Les musiques électroacoustiques se déclinèrent en trois prestations lors de la troisième semaine de Musica. Les festivaliers eurent d’abord droit à un troisième acousmonium (après celui du GRM et celui de Pierre Henry) : c’est le studio Musiques et Recherches, de la musicienne belge Annette Vande Gorne, invité par Exhibitronic (Festival international des Arts Sonores, né à Strasbourg en 2011 auquel Musica a proposé une carte blanche !) qui en assura la maintenance pour diffuser quatre pièces, quelque peu inégales. La première, Avant les tigres, due à un jeune élève de Musiques et Recherches, Laurent Delforge était plutôt narrative, colorée, proposant une sorte de paysage mouvant sans agressivité. Annette Vande Gorne diffusa une de ses dernières créations, Déluges et laissés par les actions humaines, avec forces références (Claude Lévi-Strauss, Anatole France, Pasolini) et un questionnement. Pourquoi ? Cette pièce ne fit pas l’unanimité dans l’audience, contrairement à espace-escape, pièce de 1989 que Francis Dhomont présenta au public strasbourgeois après la courte séquence dévolue à Yérri-Gaspar Hummel (directeur artistique d’Exibitronic) et son point de contrôle C, qui évoquait, de manière plus emphatique (malgré les sons d’orage) la condition humaine, la liberté, les frontières.
Deux concerts mixtes (instruments et acousmatique conjoints) constituèrent le plat de la pénultième journée du festival, dont le concert de clôture officiel. Tout d’abord le décoiffant KLANG4, avec Armand Angster (saxophone, clarinettes), Françoise Kubler (voix, harmonica, percussion) entourés d’un platiniste / sampleur, Pablo Valentino, et du compositeur électroacousticien Yérri-Gaspar Hummel. Cette prestation fut aussi mixte dans sa conception, entre trame apparente écrite et pratique improvisée. Tout en nuances, les deux acousticiens surent créer un environnement sonore raffiné et renouvelé aux interventions d’Armand Angster qui, ainsi, dérogeait à l’attitude souvent convenu  inhérente à ses interprétations de la musique contemporaine, en se lâchant. De même, malicieuse, Françoise Kubler, vocalisant, minaudant, susurrant, chantant en diverses langues conquit son public. Un concert réjouissant.

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Drum-Machines. Cela fait un peu plus d’un an que l’on attendait cette création associant eRikm (interprète et concepteur) et Les Percussions de Strasbourg (à travers quatre de ses membres). Elle débuta en septembre 2015 par une première séance de travail, se met progressivement en place au cours de l’année pour être enfin présentée à cette édition de Musica. Le résultat, ce fut d’abord l’esthétique musicale d’eRikm démultiplié, densifié, qui, pendant près d’une heure, apparut comme une machine infernale dans laquelle les instruments acoustiques (frottés, triturés…) se confondaient tantôt avec les sons distillés par le compositeur, tantôt s’individualisaient délicatement tout en en proposant des  usages iconoclastes (qu’un jeu de caméras et d’écran permettait de visualiser) : vielle à roue, brindilles sur peau de tambour vibrant à la caresse d’une bille, plaque de métal, polystyrène… Un concert final étonnant et dynamique qui apparemment sut aussi ravir les aficionados des interprétations de musiques plus institutionnelles par les Percussions de Strasbourg.

P.S. Quoique ces quelques lignes se limitent volontairement à un aspect de la programmation, je ne peux m’empêcher de citer, parmi la trentaine d’autres rendez-vous concernant de l’édition 2016 de MUSICA, le compositeur espagnol Arturo Posadas, dont les œuvres « noires » (La lumière du noir, Anamorfosis, Oscuro abismo de llanto y de ternura), proposées par l’ensemble Linéa,Sombras (par le Quatuor Diotima, une soprano et un clarinettiste) et même Kerguelen (par l’orchestra national des Pays de la Loire) révélèrent une esthétique particulière. Il régnait dans ces prestations un esprit presque zeuhlien, en tout cas proche des ambiances distillées par Univers Zéro ou Présent. Et le même quatuor Diotima, avec Visual Exformation composée par le suédois Jesper Nordin** fit penser à l'Art Zoyd des années 1970. Voire à Sandglasses de la compositrice lituanienne Justė Janulytė (Musica 2011). Ou encore à Hildur Guðnadottir, violoncelliste islandaise (que Musica ferait bien d’inviter !)

Pierre Durr (textes & photos) © Le son du grisli

* extrait de l’interview réalisé pour le compte de Radio Bienvenue Strasbourg
** lequel a justement proposé sa pièce Pendants à l’ensemble L’itinéraire sur le CD Experiences de vol #8 édité par Art Zoyd Studio en 2010

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Carole Rieussec : L'étonnement Sonore. Objet de pensée sonore en mouvement (Césaré, 2014)

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L’auditeur aura-t-il la volonté de suivre toutes les indications-étapes proposées par Carole Rieussec (Kristoff K. Roll) concernant ce voyage en étonnement sonore* ? Je ne sais. Mais je sais qu’aujourd’hui le chroniqueur s’y est refusé. Comme avec Godard, le chroniqueur demande à y retourner. Et peut-être même d’y replonger, ici-même. A vrai dire, le travail de Carole Rieussec m’évoque les dernières propositions filmiques de l’ermite de Rolle. Est-ce un hasard ? Les œuvres nous questionnent, nous découvrent. Toujours y revenir…

Les signes sont parmi nous et ces signes sont silences, hésitations, profusions et expériences, vibrations, rythmes et mouvements, sensations, témoignages. A travers des voix uniquement féminines, Carole Rieussec interroge, guide, imagine, rend palpable l’impalpable. Puissance de la parole (Lui encore) pour nous dire d’où viennent les sons. Mais où vont-ils ? Promis, j’y reviendrai. Ici, même.

Carole Rieussec : L’étonnement sonore / Objet de pensée sonore en mouvement (Césaré / Metamkine)
Edition : 2014.
2 CD : CD1 : 01/ La mise en abîme 02/ De la parole 03/ C’est la joie ! 04/ Objet de pensée sonore – CD2 : 01/ Séquence 1 02/ Séquence 2 03/ Séquence 3 04/ Séquence 4 05/ Séquence 5 06/ Séquence 6 07/ Séquence 7 08/ Séquence 8
Luc Bouquet © Le son du grisli

* La vidéo ci-dessous correspond à la partition vidéographique de L'étonnement sonore. Le chronomètre symbolise le haut-parleur. Cette partition de la diffusion du son dans l'espace a été réalisée par Carole Rieussec, Johann Maheut et Guillaume Robert en collaboration avec la chorégraphe Clara Cornil. S'il veut en apprendre davantage encore sur le vaste projet qu'est L'étonnement sonore, le son du grisli renverra son lecteur au site qui lui est consacré.

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Erik Nyström : Morphogenèse (Empreintes DIGITALes, 2014)

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Au premier abord, l’acousmatique d'Erik Nyström ne sort guère de l’ordinaire, pour autant que ce terme puisse être appliqué à une sortie du merveilleux label canadien Empreintes DIGITALes. Chemin faisant, et passées les premières minutes, Morphogenèse subjugue par ses innombrables variations, complètement à l’opposé d’une vision où les drones se noient dans la monotonie.

Tel un Markus Schmickler qui extirperait l’ombre de Fennesz sous le manteau de Robert Normandeau, l’œuvre du compositeur basé à Londres exploite à merveille une foule de registres des musiques électroniques abstraites, et sa force de conviction est telle qu’on se laisse emporter sans le moindre détour. Leçon numéro deux : aux trente premières secondes d’un disque, tu ne t’arrêteras pas.

Erik Nyström : Morphogenèse (Empreintes DIGITALes)
Edition : 2014
CD : 01/ Catabolisms (2011-12) 02/ Latitudes (2011) 03/ Lucent Voids (2012) 04/ Cataract (2010) 05/ Far-from-equilibrium (2008)
Fabrice Vanoverberg © Le son du grisli

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Akos Ròzmann : Images of the Dream and Death (Ideologic Organ, 2013)

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Cette réédition bienvenue – en 3 LP vinyles, mais c'est là plus une question de mode, le vinyle ayant le vent en poupe en ce moment, et surtout, intéressant un public « autre » (plus jeune) qui n'achèterait jamais ces mêmes musiques en CD – donne à entendre un compositeur passionnant, peu (ou pas ?) connu en France, auteur d'une musique des plus singulières : Akos Ròzmann (1939 - 2005) est né en Roumanie mais a passé la majeure partie de sa vie adulte en Suède où, entre autres, il était l'organiste attitré de la Cathédrale de Stockholm en même temps que l’hôte fréquent d'EMS, le studio de musique électronique de cette ville.

Et cette apparente contradiction (entre la musique « classique » et la recherche acousmatique) se retrouve non seulement dans sa production musicale mais dans sa vie toute entière : que ce soit dans la position du fervent catholique persuadé d'être en permanence entre deux portes – ciel et enfer – et ne parvenant à en ouvrir aucune, que dans celle du compositeur de solide formation classique qui la rejette en bloc, persuadé qu'il est qu'elle ne peut plus parler d'aujourd'hui.

Et effectivement ces Images of the Dream and Death donnent à entendre une autre part, qu'on aurait envie de situer entre les mystères et les violences d'un Moyen-Age et une autre électricité, pétrie de crainte, de respect et de terreur.

Akos Ròzmann : Images of the Dream and Death (Ideologic Organ / Editions Mego / Metamkine)
Réédition : 2013.
3 LP : A : Part I & Part II (Attacca) B : Part II 20:53 C : Part II (conclusion) & Part III D : Part III E : Part III F : Part III (Conclusion)
Kasper T. Toeplitz © Le son du grisli

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Manuella Blackburn : Formes audibles (empreintes DIGITALes, 2012)

manuella blackburn formes audibles

Période apparamment propice aux premières parutions discographiques, le début 2013 nous amène sur les traces de Manuella Blackburn et ses Formes Audibles.

Marchant sur un sentier qui mène du bruitisme alla Gert-Jan Prins à l’électroacoustique de Iannis Xenakis, avec un net penchant pour le second, la compositrice de Manchester raye de son vocabulaire les notions de facilité et de colère. Pas foncièrement accessible au néophyte, son œuvre mérite plusieurs écoutes attentives avant de dévoiler ses saveurs, étrangement pernicieuses et sensuelles.

Manuella Blackburn : Formes Audibles (empreintes DIGITALes / Metamkine)
Edition : 2012.
CD : 01/ Vista Points (2009) 02/ Switched on (2011) 03/ Karita oto (2009) 04/ Kitchen Alchemy (2007) 05/ Cajón! 06/ Spectral Spaces (2008)
Fabrice Vanoverberg © Le son du grisli

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François Bayle : 50 ans de musique acousmatique (INA-GRM, 2012)

françois bayle 50 ans d'acousmatique

Combien de temps aurons nous passé à écouter François Bayle ? Toute sa vie à lui, et toute la nôtre avec – et ce n’est pas fini, c’est loin d’être fini, dis, Beatriz ? Cinquante ans de travail dans un coffret qui vient après tous les efforts de Magison, de quinze disques de couleurs différentes (Bayle est un coloriste, l’INA-GRM l’a bien évidemment remarqué)… Notre écoute n’en finira jamais, Beatriz...

... Quand même, il nous est arrivé de nous battre : musique concrète encore ? post-concrète ou plutôt acousmatique ? cinéma pour l’oreille ou théâtre sonore (la pièce Théâtre d’Ombres m’avait aiguillé) ? musique pour bande ou pour objets enregistrés ? pièces électroacoustiques ou mixtes ? psychisme concret ou délire psychédélique ? bref tout et n’importe quoi. On se moque bien des termes quand on peut s’accorder sur une chose : Bayle a fait des sons avec du « matériau » inadapté et exploré/éclairé des instruments de lutherie moderne. Comme Schaeffer il est passé du sonore au musical en allant jusqu’à transformer ses partitions en acousmographies.

Au diable les termes, d’accord, mais pas les préférences, Beatriz… Les miennes vont à ses premières œuvres, je te le redis. J’ai même un site que je conseille toujours dans ce paysage de lunes et d’étoiles : son Purgatoire dantesque qui fait pendant à l’Enfer de Bernard Parmegiani. Toi, Beatriz quand même, tu préfères les collages de rires d’homme sur Trois rêves d’oiseaux, les bandes retournées et les symphonies détraquées des Espaces inhabitables, les techniques mixtes des Expériences acoustiques (sur La preuve par les sens, tu as attiré mon attention sur les voix de Kevin Ayers et Robert Wyatt)…

Comme tout est rangé par ordre chronologique, ça a alors été l’heure de « mon » Purgatoire : par le menu, on nomme les « chiffres » qui ordonnent la récitation et c’est l’étrangeté du phénomène sonore qui éclate. Des voix s’approchent, d’autres s’éloignent, des sons de synthèse marquent l’expérience qui est inoubliable. Bayle y développe une expressivité qui n’appartient qu’à lui parce qu’il l’extrait (sons et images) de tout ce qu’il touche, lui. Plus le temps passe et plus il donnera d’ailleurs dans une scénographie de ses dons fabuleux : Les couleurs de la nuit (version 2012) en offre peut-être le meilleur exemple.

Toi, Beatriz encore, tu choisiras le concept emblématique de Son Vitesse-Lumière : c’est le début des années 1980, époque à laquelle je commence à perdre François Bayle d'oreille. J’écoute plus distraitement, les sonorités ne me conviennent plus autant que celles qui avaient le mystère de leur âge. Je me plonge dans le livret de textes, d’entretien et de catalogue commenté. C’est un autre voyage que je fais où l’on applique des mots à l’audiovisuel du compositeur. Au hasard d’un des Morceaux de ciels et autres Univers nerveux, deux des inédits qui terminent la rétrospective, je reviens doucement à la poésie du compositeur du concret et du rêve, à son actualité. Une actualité de laquelle, toi autant que moi, nous attendons d’autres nouvelles. N'est-ce pas, Beatriz ?

François Bayle : 50 ans d’acousmatique (INA-GRM)
Edition : 2012.
CD1 : Trois rêves d’oiseaux / Espaces inhabitables / Jeîta, ou Murmure des eaux CD2 : L’expérience Acoustique I-II : Thèmes sons / L’expérience Acoustique I : L’aventure du cri / L’expérience Acoustique II : le langage des fleurs CD3 : L’expérience acoustique III-IV-V : La preuve par les sens (III)  / L’épreuve par le son (IV) / La philosophie du non (V) CD4 : Purgatoire / Paradis terrestre CD5 : Vibra-tions composées / Grande Polyphonie CD6 : Camera Oscura / Les couleurs de la nuit (version 2012 inédite) CD7 : Erosphère / La fin du bruit  CD8 : Son Vitesse-Lumière I-II CD9 : Son Vitesse-Lumière III-IV-V CD10 : Motion-Emotion / Théâtre d’Ombres CD11 : Fabulae I à IV / Mamaméta CD12 : La maison vide / Morceaux de ciels CD13 : Arc, pour Gérard Grisey (inédit) / La forme du temps est un cercle CD14 : La forme de l’esprit est un papillon / Univers nerveux (inédit) CD15 : L’oreille étonnée (inédit) (In memoriam O. Messiaen) / Rien n’est réel (inédit) / Déplacements (inédit)
Héctor Cabrero © Le son du grisli

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David Berezan : Allusions sonores (Empreintes DIGITALes)

david berezan allusions sonores

David Berezan est un compositeur de musique acousmatique, souvent récompensé. Allusions Sonores est le premier disque que j’entends de lui. Attention, rien à voir avec le Berezan de mon immeuble, qu’on ne me soupçonne pas de conflit d’intérêt !

Sur Empreintes DIGITALes, ce Berezan là remplit tout l’espace du CD d' « allusions sonores » qui font référence à des bruits divers et variés ( bouées de navigation maritime, lamellophone balinais, field recordings de plusieurs continents…). Bien, très bien même… Et là-dessus, il jette des reverses, des tintements et des sons acoustico-moléculaires qui épateraient plus d’un marin revenu sourd de Badlands... Bref, de quoi réjouir le terrien adepte de musique de grand large que je suis !

écoute le son du grisliDavid Berezan
Allusions sonores

David Berezan : Allusions sonores (Empreintes DIGITALes)
Edition : 2014.
CD : 01/ Buoy 02/ Thumbs 03/ Badlands 04/ Galungan 05/ Nijo
Pierre Cécile © Le son du grisli

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