Dennis Gonzalez : Songs of Early Autumn (NoBusiness, 2009)

Lorsque, sur l’invitation de son ami Joe Morris, Dennis Gonzalez se rend dans le Connecticut, l’automne imprime aux paysages de la Nouvelle Angleterre ses couleurs et sa lumière particulières. Arrivé à Guilford, au domicile de Joe, la neige se met à tomber et la température a sérieusement baissé. Dennis Gonzalez et Joe Morris avaient déjà joué ensemble quelques mois plus tôt, au cœur de l’été, pour la session No Photograph Avaible, éditée par Clean Feed, et c’est naturellement qu’ils se retrouvent alors pour prolonger leur collaboration musicale. Aux côtés de Joe Morris, guitariste mais jouant ici de la contrebasse : Timo Shanko, contrebassiste mais soufflant ici dans un saxophone et Luther Gray, batteur… jouant de la batterie !
Le nez froid, les doigts gourds, les hommes attaquent alors la session et tout se suite la musique déployée se pare de chaudes couleurs, d’une joie partagée de défier les intempéries. Si l’on devait lui offrir une filiation, on évoquerait le Old and New Dreams. Parce que le groove y est véloce et heureux (Loft). Mais aussi pour les mélodies enfantines déployées par Dennis Gonzalez qui se faufilent entre les fantômes d’une rythmique troublante (Acceleration). Enfin, pour la contrebasse élastique, sautillante, comme dansant sur une batterie qui fait la part belle aux toms et se connecte ainsi au pouls des percussions africaines (Bush Medicine). On pense aussi beaucoup à Albert Ayler, pour la pratique d’un free jazz tantôt emporté (In Tallation), tantôt méditatif (Lamentation).
On pense, finalement, au cycle des saisons, à cet éternel retour mais aux couleurs changeantes, à ce continuum qu’est la musique inventée par les africains américains au 20ème siècle, qu’on appelle jazz, et dont nous est livré ici un exemple incroyablement vivant.
Dennis Gonzalez, Lamentation (extrait). Courtesy of NoBusiness Records.
Dennis Gonzalez Connecticut Quartet : Songs of Early Autumn (NoBusiness Records / Instant Jazz)
Edition: 2009.
CD : 01/ Loft 02/ Acceleration 03/ Bush Medicine 04/ Idolo 05/ In Tallation 06/ Lamentation 07/ Those Who Came Before 08/ Loyalty
Pierre Lemarchand © Le son du grisli
Eliane Radigue : Vice Versa, etc… / Triptych (Important, 2009)

Ces deux volumes de travaux d’Eliane Radigue reviennent sur l’avant et l’après découverte par la prêtresse des drones du synthétiseur ARP 2500…
Avant, c'est-à-dire en 1970 lorsqu’elle enregistre Vice Versa, etc… A partir de magnétophones et en jouant de feedbacks, Eliane Radigue investit un champ hypnotique déjà très personnel, vibrant et minimaliste mais d’un minimalisme qui ne met par toutes ses cartes sur le martèlement. A la place, l’auditeur trouve un drone qu’il peut (si l’envie le prend ou la concentration lui vient) effeuiller à loisir jusqu’à ce que l'objet de son étude disparaisse derrière un épais rideau sonore qui ondule à son tour.
Eliane Radigue, Onward 38 (extrait).
Eliane Radigue, Backward 38 (extrait).
Après, c'est-à-dire en 1978. Cette fois, Eliane Radigue use d’un ARP 500 et tient sur Triptych (une commande de Robert Ashley apprend-on dans les notes de livret) à insuffler à sa musique un peu de spiritualité orientale. Résultat : trois autres grands mouvements se succèdent, aux souffles et vagues graves, aux modulations de plus en plus subversives et enfin aux lignes courbes et soniques. Tout cela est au-delà du méditatif et évidemment… Important !
Eliane Radigue, Triptych [2] (extrait).
Eliane Radigue, Triptych [3] (extrait). Courtesy of Important Records.
Eliane Radigue : Vice Versa, etc… (Important Records / Metamkine)
Enregistrement : 1970. Edition : 2009.
CD1 : 01/ Onward 9,5 02/ Onward 19 03/ Onward 38 04/ Onward 76 – CD2 : 01/ Backward 9,5 02/ Backward 19 03/ Backward 38 04/ Backward 76
Eliane Radigue : Triptych (Important Records / Metamkine)
Enregistrement : 1978. Edition : 2009.
CD : 01-03/ Triptych
Pierre Cécile ©Le son du grisli
Jakob Ullmann : A Catalogue of Sounds (Edition RZ, 2005)

Jakob Ullmann's A Catalogue of Sounds is a strong contender for my all-time favorite album. This richly detailed 73 minutes piece (performed by violin, viola, cello and ensemble)showcases the impact of absolute subtlety, resetting the ear of the listener to be attuned to the most minuscule gradations and shifts.
While remaining infinitesimally quiet throughout, there is no feeling of limitation ; the variation in texture is so great that nothing ever seems missing or reduced. I've heard several people say that they had forgotten by the end just how quiet overall the piece really is – their perception had recentered itself over the course of listening. The playing is dry and delicate and the recording is exceptional. No detail is lost. Every sound is placed with utmost precision to achieve the total effect which, for me, can only be described as monumentality in tininess.
Jakob Ullmann, A Catalogue of Sounds (extrait). Courtesy of Edition RZ.
CD : Jakob Ullmann : A Catalogue of Sounds 1995-1997 (Edition RZ)
Edition : 2005.
CD : 01/ A Catalogue of Sounds
Vanessa Rossetto © Le son du grisli

Vanessa Rossetto est peintre et musicienne. Dogs in English Porcelain est son dernier disque produit à ce jour.
Colin McLean, Andy Moor : Everything But The Beginning (Unsounds, 2009)

Anciens partenaires au sein de Dog Faced Hermans, Andy Moor (guitare) et Colin McLean (électronique) improvisaient récemment et régulièrement à Amsterdam auprès de danseurs. Expériences de trois années aujourd’hui résumée sur Everything But The Beginning.
De pièces d’un rock bruitiste en illustrations sonores déconstruites, le duo passe ici – c'est-à-dire sur un objet qui ne rend de la chose que le résultat musical – avec plus ou moins d’à-propos. Radicaux dès l’ouverture, Moor et McLean installent une pièce aux velléités magnifiques : le premier travaillant par accumulations de phrases revêches sur le décorum sombre élevé par le second.
Par la suite, le propos se fait saillant d’autres fois (Everything But The Beginning sur répétitions et parasites, The Flower of Fixed Ideas, Waiting for the Angels) quand il ne perd pas en signification : lorsque McLean impose des rythmiques écrasantes à Boats Float on Water et My Electric Dreams – histoire, peut-être, de rassurer les danseurs en présence – ou que le duo se contente de filer une musique expérimentale d’une naïveté stérile (hymne sous brouillage radio et voix minuscules mises en boucle de Cokakeekakaacokakakeeka). Heureusement, reviennent à distance les distorsions : sur le balancement de Rapid Ear Movement, qui emportent presque tout espoir de nouvelles danses possibles.
Colin McLean, Andy Moor, Rapid Ear Movement . Courtesy of Unsounds.
Colin McLean, Andy Moor : Everything But The Beginning (Unsounds / Metamkine)
Edition : 2009.
CD : 01/ Delta Block 02/ Everything But The Beginning 03/ Boats Float on Water 04/ Cokakeekakaacokakakeeka 05/ Rapid Ear Movement 06/ My Electric Dreams 07/ Overdose of Everyday 08/ The Flower of Fixed Ideas 09/ Mingiede 10/ Waiting for the Angels
Guillaume Belhomme © Le son du grisli
Dennis Gonzalez Yells at Eels : The Great Bydgoszcz Concert (Ayler, 2009)

Un père, deux fils, un ami. Tous musiciens et en tournée en Pologne. Le père c’est Dennis Gonzalez, trompettiste qui après quelques années de doute(s) a ressorti la trompette de son étui. Les fils ce sont Aaron et Stefan Gonzalez, respectivement contrebassiste et batteur, et qui ne sont pas pour rien dans le retour du père. L’ami c’est le saxophoniste portugais Rodrigo Amado que l’on croise souvent dans les productions Clean Feed.
Leur musique a passé le cap du free jazz mais y retourne régulièrement comme pour nous dire que le cri sera toujours une nécessité (Document for William Parker). C’est une musique qui ressuscite le Happy House d’Ornette Coleman avec malice et vivacité (Rodrigo Amado s’approche alors très près de Dewey Redman). C’est une musique qui – Pologne oblige – honore l’immense Krzysztof Komeda (Litania). C’est une musique qui aime le mouvement, le groove, la mélodie, les espaces et la liberté de s’y abandonner puis de les lâcher pour mieux y retourner. C’est au final une musique qui existe fort et intensément. Tout simplement.
Yells at Eels, Crow Soul (extrait). Courtesy of Ayler.
Dennis Gonzalez Yells at Eels : The Great Bydgoszcz Concert (Ayler Records / Orkhêstra International)
Enregistrement : 2008. Edition : 2009.
CD : 01/ Crow Soul 02/ Happy House 03/ Joining Pleasure with Useful 04/ Document for William Parker 05/ Dialeto da Desordem 06/ Litania 07/ Elegy for a Slaughtered Democracy 08/ Oszkosz Bydgoszcz
Luc Bouquet © Le son du grisli
Gauguet, Lehn, Hautzinger : Close Up (Monotype, 2009)

Entendu aux côtés de Michel Doneda ou parmi de nombreux autres invités sur Compendium Malificarum, le saxophoniste (alto et soprano) Bertrand Gauguet profite de deux concerts donnés avec Franz Hautzinger (trompette, électronique) et Thomas Lehn (synthétiseur analogique) pour composer Close Up.
Dans l’air du temps, remarquer ici d’autres paquets de souffles perturbés, filtrant de l’instrument parfois à peine, parfois à grands coups de projections qui opposeront leur virulence à celle des assauts d’aigus et de larsens programmés par Hautzinger. Toujours démonstrative, l’improvisation peut se satisfaire aussi bien de mouvements séparés, imperceptibles presque, que de grondements soudains, qui s’entendront pour défendre une esthétique convulsive : après une mise en place entendue, Close Up 03 pour exemple le plus frappant.
Gauguet, Lehn, Hautzinger, Close Up 02 (extrait). Courtesy of Monotype.
Bertrand Gauguet, Franz Hautzinger, Thomas Lehn : Close Up (Monotype Records)
Enregistrement : 2007-2008. Edition : 2009.
CD : 01/ Close Up 01 02/ Close Up 02 03/ Close Up 03
Guillaume Belhomme © Le son du grisli
Lucky 7s : Pluto Junkyard (Clean Feed, 2009)

De la rencontre entre des musiciens de Chicago et de la Nouvelle Orléans résulte la musique jouée par le groupe Lucky 7s. Les chicagoans (Josh Berman au cornet, Keefe Jackson au sax ténor, Jeb Bishop au trombone) empruntent les sentiers défrichés par le saxophoniste Ken Vandermark quand les orléanais (Jeff Albert au trombone, Quin Kirchner à la batterie, Matthew Golombisky à la contrebasse) prolongent l’art du batteur Ed Blackwell.
Les mélodies sont ici amplement développées, tout en sinuosité et sophistication, et les compositions, empruntes d’une certaine abstraction, se détournent des schémas classiques (thème – improvisation – thème) pour proposer des suites de mouvements distincts, aux ambiances changeantes (Afterwards). Et les changements sont tels que l’on peut vite se retrouver sur les terres du rock indépendant (The Dan Hang). Mais cette approche contemporaine et toute chicagoane se mêle joyeusement au swing pulsé par la rythmique de nos orléanais, encore ébouriffés par le vent mauvais de Katrina.
La conciliation de ces deux univers semble être incarnée par le vibraphone de Jason Adasiewicz (remarquable comme toujours), dont les notes assurent tantôt l’harmonie et le rythme, tantôt les échappées belles en des terrains plus incertains. On pourrait dire que la musique des Lucky 7s est cinématographique, dans le sens où elle développe d’amples mouvements, comme l’on cadre de grands espaces, et resserre parfois sa focale pour faire surgir des personnalités en des soli effrénés, perturbant l’apparent calme offert par des musiciens quelques secondes auparavant à l’unisson. Mais, au final, le collectif prime finalement sur les individus (ici, la notion de leader est rejetée) et la joie de jouer ensemble déborde du début à la fin de ce disque.
Lucky 7s, Ash (Live at The Hungry Brain, Chicago). Courtesy of Lucky 7s.
Lucky 7s : Pluto Junkyard (Clean Feed / Orkhêstra International)
Enregistrement : 2007. Edition : 2009.
CD : 1/ #6 2/ Pluto Junkyard 3/ Ash 4/ Cultural Baggage 5/ Future Dog 6/ Jaki’s Walk 7/ Afterwards 8/ The Dan Hang 9/ Sunny’s Bounce
Pierre Lemarchand © Le son du grisli
Omni : Omni (Presqu'île, 2009)

Depuis trois ans, Kato Hideki (basse, synthétiseur), Tetuzi Akiyama (guitare électrique préparée) et Toshimaru Nakamura (guitare électrique préparée, mixer), confectionnent au sein du projet Omni une musique expérimentale qui leur échappe simplement parce qu’ils refusent de s’accorder sur ses intentions – même pas sur celle d’interagir, précise Hideki sur son site internet.
Omni (le disque) est l’enregistrement d’une récente prestation du trio et permet de mettre enfin l’oreille sur un projet musical jusque-là somme toute confidentiel. Au commencement, les guitares ont du mal à sortir d’une tirade d’effets étouffants et il semble que chacune de leurs cordes fourbit des assauts esthétiques qui sont autant d’échappatoires : les coups pleuvent et, en conséquence, l’emballement collectif vacille. Irrémédiablement, puisque la musique née de cette collaboration est une construction qui est aussi la cible de nihilistes contraints de s’en prendre aux propres fruits de leur expression, l'ensemble se désagrège. Brutal, bruitiste et bruyant, il n’en reste pas moins qu’Omni (le disque, toujours) touchera au cœur les amateurs d’eastern sounds ultramodernes.
Omni, 40:10 (extrait). Courtesy of Presqu'île.
Omni, 40:10 (extrait). Courtesy of Presqu'île.
Omni (Kato Hideki, Tetuzi Akiyama, Toshimaru Nakamura) : Omni (Presqu’île Records)
Enregistrement : 2008. Edition : 2009.
CD : 01. 40:10 02/ 05:02
Pierre Cécile © Le son du grisli
Jim Haynes : Sever (Intransitive, 2009)

Sur Sever, son troisième disque, Jim Haynes – aussi responsable du label Helen Scarsdale – donne les preuves de sa minutie d’expérimentateur transporté.
Pour changer de simples collages sonores en agressions dont il fait des colliers : quatre, ici, qui tirent leur éclat de drones, field recordings (oiseaux, mouvements, souffles), lignes électroniques ou plaintes d’instruments mis en pièces. Sur Sever, si la vie et la mort rôdent au son de bruits en réductions, partout l’invention de Jim Haynes grouille et se maintient avec panache.
Jim Haynes, Sever (extrait). Courtesy of Intransitive.
Jim Haynes : Sever (Intransitive Recordings / Metamkine)
Edition : 2009.
CD : 01/ 02/ 03/ 04/
Guillaume Belhomme © Le son du grisli
Stefano Pastor : Chants (Slam, 2009)

Le propre de l’artiste étant d’être là où on ne l’attend pas ou plus, Stefano Pastor ne se gène pas de nous surprendre ici. Partenaire régulier de Borah Bergman, George Haslam ou Paul Hession, le voici poussant la chansonnette de sa voix medium-grave. Surprise et étonnement d’abord, questionnement ensuite. Quelle mouche a donc piqué le violoniste ? Mais la voix n’est pas le tout d’une musique mettant en éclairage standards et compositions personnelles.
Il y a Naima naviguant entre beauté, chute et déséquilibre. Une Naima qui s’invente de nouvelles distances, de nouveaux ports sans houle ou fracas. Une Naima finalement si proche de la version originale de Coltrane. Il y a le violon de Pastor, toujours aussi crissant ; un violon-souffle à l’archet épais, inventeur de lignes fortes, persistantes et entêtantes. Il y a ici ce qui est sans doute un disque récréation, un désir de puiser au plus profond des mélodies. On l’aimera ou on le détestera mais il ne laissera personne indifférent.
Stefano Pastor, Fortytude. Courtesy of Slam Records.
Stefano Pastor : Chants (Slam Records)
Enregistrement : 2008. Edition : 2009
CD : 01/ Naima 02/ I’ll Remember April 03/ Chi mi Ho Insegnato 04/ Caravan 05/ Easy Living 06/ The Song Is You 07/ La chambre 08/ Fortytude 09/ There Is No Greater Love 10/ Dança da solidao
Luc Bouquet © Le son du grisli

































