Greg Davis : Mutually Arising (Kranky, 2009)

Si Greg Davis n’a pas toujours réussi à mettre en boîte ses idées musicales avec autant de tact qu’elles le méritaient, Mutually Arising prouve que, même seul, le musicien peut arriver à convaincre sur le fond et la forme.
Derrière un synthétiseur analogique, il développe d’abord sur Cosmic Mudra quelques bourdons qu’il oppose ensuite à des oscillations discontinues, faisant état d’un minimalisme polyphonique capable de gagner en consistance dans le même temps qu’il révèle de quoi sa substance sonore est faite.
Derrière : Hall of Pure Bliss. Là, des boucles vont crescendo, dont les entrelacs structurent d’autres drones encore et d’autres chants oscillant. Au creux des volutes sorties de Mutually Arising, on croit déceler deux visages féminins : celui d’Eliane Radigue, pour l’endurance de l’expérience, et celui de Pauline Oliveros, pour la sonorité d’accordéon transcendé qui court sur les deux pièces. Greg Davis aura évoqué par le passé des figures de moindre envergure…
Greg Davis : Mutually Arising (Kranky)
Edition : 2009
CD : 01/ Cosmic Mudra 02/ Hall of Pure Bliss
Guillaume Belhomme © Le son du grisli
Daniel Caux : Le silence, les couleurs du prisme & la mécanique du temps qui passe (Editions de l’éclat, 2009)

Loin des dogmes et des poses, Daniel Caux aura travaillé sa vie durant à un œuvre d’amoureux de musique plutôt que de critique, d’honnête promoteur plutôt que de producteur intéressé. Recueil d’articles et d’interviews publiés (dans L’Art Vivant, Musique en jeu, Diapason, Art Press ou encore Le Monde) ou inédits, Le silence, les couleurs du prisme & la mécanique du temps qui passe atteste de l’immense tâche accomplie.
Celle d’un défricheur de première importance, donc, qui tenait à ce que d’autres aillent entendre – assuré qu’il était que ceux-là pouvaient écouter aussi bien que lui – des « Music of Changes » qui trouvèrent sous sa plume les mots assez justes pour être enfin partagées. Au nombre des sujets abordés dans le livre : John Cage, avant toutes choses, puis Minimalistes qu’il aimait appeler « répétitifs » (LaMonte Young, Terry Riley, Steve Reich, Philip Glass, Charlemagne Palestine) ; compositeurs aux intérêts divers (Cornelius Cardew ou Glenn Branca, Gavin Bryars ou John Adams) : musiciens de jazz épris de libertés (Albert Ayler, Sunny Murray, Sun Ra, Milford Graves) ; trois femmes sinon rien (Meredith Monk, Laurie Anderson, Nina Hagen) ; excentriques éternels (Alkan, Leon Thermin, Moondog) ; enfin, musiciens obnibulés par l'électronique (Luc Ferrari, Eliane Radigue, Iannis Xenakis).
La liste est bien sûr incomplète, et il faudra au lecteur de la chronique, s’il veut la compléter, aller voir dans le livre et le disque qui l’accompagne – émission de l’Atelier de Création Radiophonique tirant le portrait de Daniel Caux sous forme d’abécédaire. Là, entendre celui-ci défendre encore Oum Kalsoum ou Urban Sax et s’interroger en compagnie de Luc Ferrari sur la nature oubliée d’un son enregistré, tous deux laissant entendre ici leur plaisir évident. Indispensable.
Daniel Caux : Le silence, les couleurs du prisme & la mécanique du temps qui passe (Editions de l’éclat / Orkhêstra International)
Guillaume Belhomme © Le son du grisli
David Crowell : Spectrum (Innova, 2009)

David Crowell est compositeur, saxophoniste et membre du Philip Glass Ensemble. A l’écoute de Point Reyes où il fait se superposer quatre pistes de saxophone, la filiation Reich/Glass est évidente.
Excepté deux improvisations aux souffleries souterraines et inachevées (Long Goodbye, Looking Deeply), la répétition hante joyeusement ce très court Spectrum (30 minutes seulement). Ces répétitions ne sont jamais oppressantes ou stériles et les quatre minutes introductives de Great Wide Open ne tournent jamais à vide. Ici, fluidité et clarté sont de mise et jamais rien ne s’embourbe dans l’obscur et l’abscons. Quant à l’alto du leader, il évacue d’emblée toute tentation de virtuosité au profit d’un phrasé sec et sinueux, fureteur et…joyeusement obsessionnel. Chassez le naturel…
David Crowell Ensemble : Spectrum (Innova / Orkhêstra International)
Edition : 2009
CD : 01/ Happy Nightmare 02/ Point Reyes 03/ Long Goodbye 04/ Great Wide Open 05/ Nectar of Life Part 1 06/ Nectar of Life Part 2 07/ Looking Deeply
Luc Bouquet © Le son du grisli
Teho Teardo : Voyage au bout de la nuit (Japanapart, 2009)

Par le passé, Teho Teardo a collaboré avec Nurse With Wound ou a animé le groupe Moderator. Sur le 45 tours Voyage au bout de la nuit, il révèle des penchants artistiques plus sages.
A en croire les deux courtes faces du disque, où une petite section de cordes est mise en orbite et en boucles, se chevauchent avant de tirer profit d’apparitions en décalage (Plans). De l’autre côté, c'est à dire sur Prix de Rome, la mélodie est plus sérieuse et les présences sont démultipliées : les archets sont d’abord convulsifs mais iront s’apaisant pour finir par tricoter un air minimaliste. Soucieux du moindre détail dans la composition, Teho Teardo montre qu’il sait soumettre sa musique aux humeurs des musiciens (Erik Friedlander à l'un des trois violoncelles) qui s’y collent pour la rendre encore plus acceptable.
Teho Teardo : Voyage au bout de la nuit (Japanapart)
Edition : 2009.
7" : A/ Plans B/ Prix de Rome
Pierre Cécile © Le son du grisli
David Lang : The Little Match Girl Passion (Harmonia Mundi USA, 2009)

Le label Naxos avait ajouté l'an passé à sa collection American Classics un compendium de l'œuvre de David Lang avec Pierced, contenant notamment Cheating, Lying, Stealing (salué par Steve Reich lui-même) et une version d'une beauté épurée de Heroin de Lou Reed pour violoncelle et voix. Harmonia Mundi publie cette année le premier enregistrement sur disque de The Little Match Girl Passion, lauréat du Prix Pulitzer 2008.
David Lang semble donc franchir un nouveau pallier dans la reconnaissance qu'il mérite amplement, plus de vingt ans après la fondation avec ses comparses Michael Gordon et Julia Wolfe du Bang On A Can (un festival marathon et un ensemble instrumental). Adaptation croisée de la Passion selon Saint Matthieu de Bach et du conte La Petite fille aux allumettes d'Andersen, The Little Match Girl Passion utilise les voix, et presque uniquement les voix, seulement accompagnées de quelques percussions. Si l'on note bien la présence de certaines formes ayant cours dans la musique dite « minimaliste répétitive », David Lang dépasse largement ses modèles en se plongeant plus en amont dans la tradition musicale. Ainsi, alors même que la répétition est utilisée avec parcimonie, en évoquant alors autant les passacailles de Moondog que les canons grégoriens, David Lang s'attache essentiellement à créer une expression vocale ascétique en jouant sur la beauté cristalline des voix du Theatre of Voices dirigé Paul Hillier. Chastes et retenues, elles procurent une intense émotion, appréciable grâce à une prise de son à couper le souffle de l'auditeur même s'il n'est pas équipé du 5.1 permettant la parfaite restitution d'un Super Audio CD, support sur lequel est éditée cette pièce de maître.
David Lang : The Little Match Girl Passion (Harmonia Mundi USA / Amazon)
SACD : 01-15/ The Little Match Girl Passion 16/ For Love Is Strong 17/ I Lie 18/ Evening Morning Day 19/ Again (After Ecclesiastes)
Enregistrement 2008. Edition 2009.
Eric Deshayes © Le son du grisli
Peter Vogel : Partitions de réactions (Les presses du réel, 2009)

Artiste passé par le tachisme et l’action painting, Peter Vogel trouva sa voie dans l’élaboration d’objets sonores, dits « cybernétiques », sculptures faites de résistances, transistors, condensateurs, moteurs, aimants, lampes ou haut-parleurs.
Mécanismes réagissant aux faits et gestes – voire, à la présence – de qui les approche, fomentés en atelier par un artiste obnubilée par l’œuvre des minimalistes – Steve Reich, en premier lieu. La musique, de s’en trouver quand même aléatoire : comme Panamarenko (autre référence de Vogel) élevant ses « objets volant incapables de voler », l'artiste travaille à ses objets musicaux incapables de musique arrêtée.
Dans Partitions de réactions, trouver retranscrits le parcours de l’artiste et quelques explications (première de toutes : l’esthétique des ses objets serait, pour Vogel même, secondaire). Et puis, assemblés sur un disque, le résultat des expériences sonores : constructions profitant de carillons irréguliers, de mécanismes rares ou d’instruments à cordes, soumises toutes à un irrépressible instinct de jeu que se partagent aussi celui qui les a conçues et ceux qui les visite.
Peter Vogel : Partitions de réactions (Les presses du réel).
Edition : 2009.
Guillaume Belhomme © Le son du grisli
Nestor Figueras, David Toop, Paul Burwell : Cholagogues (Schoolmap, 2009)

En remontant le temps du côté de 1977, on trouve dans la discographie une rareté étonnante, prise lors d’une unique performance (la seule de ses auteurs ?) donnée le premier avril – et ce n’était pas un poisson – à l’Action Space de Londres. Editée à l’époque sur le label Bead de ses trois auteurs, le concert était capté – avis aux fétichistes – sur un enregistreur à cassettes Sony TC-164A, avec svp m’sieur dames, David Toop (chroniqueur du Wire et membre de The Flying Lizards) aux manettes.
Aujourd’hui remasterisé et reprise sur la maison Schoolmap Records du magnifique Giuseppe Ielasi, Cholalogues fut décrit en son temps par le critique Peter Riley comme un exemple fondateur de slow music, tant chaque protagoniste prend le temps de faire voguer son inspiration au gré épistolaire de son inspiration de la seconde. Munis d’une incroyable quincaillerie (flûtes, flûtes de Pan, trompettes, sifflets, percussions, cymbales, fiddle, sifflet pour chien, eau, sons produits par la respiration, la bouche et le corps…), Figueras, Toop et Burwell explorent – à temps plein et sans faillir à la tâche déconstruite – une philosophie de l’aléa qui, plus que ne tolère, encourage l’accident, viscéralement. L’intensité de la performance est, c’est évitable au vu de l’unicité de la performance, variable.
Tantôt d’un minimalisme adolescent, notamment dans les premières minutes où une flûte se gausse de son propre souffle, tantôt plus mature, voire animalier (notamment lorsque des sons idoines nous transposent au sein d’une volière anarchiste), la musique du trio – est-ce bien le terme ? – ne cesse d’évoluer, ôtant de l’esprit toute idée de monotonie casse-tympans. Par instants, on se prend même à imaginer une troupe de grands bambins impertinents dans un atelier métallurgique, trop heureux d’oublier les limites étriquées du format musical, sourires aux lèvres et œil goguenard. Il ne nous manquait plus que la vision et c’eût été parfait.
Nestor Figueras, David Toop, Paul Burwell : Cholagogues (Schoolmap Records / Metamkine)
Enregistrement : 1977. Edition : 2009.
CD : 01/ Cholalogues
Fabrice Vanoverberg © Le son du grisli
Soundtrack for an Exhibition (Forma Arts and Media, 2009)

Livre-disque et souvenir d’une exposition organisée au Musée d'Art Contemporain de Lyon en 2006, Soundtrack for an Exhibition s’attache à recréer un projet qui alliait peinture, cinéma et musique, en assemblant photographies de toiles (John Armleder, Steven Parrino), extraits des rushs du film The King is Alive (Kristian Levring), et pièce sonore (revue pour tenir ici sur l’espace d’un DVD mais courant à l’origine le long de 96 jours, durée de l’exposition) écrite par Susan Stenger (Band of Susans, Brood).
S’il ne donne qu’un aperçu de l’univers musical déployé pour l’occasion, le disque donne à entendre une longue progression découpée dans l’optique de rendre hommage à des styles musicaux différents, et qui fait, sur son ensemble, référence aux travaux de drones de Phill Niblock. En guise d'intervenants : Kim Gordon, Alan Vega, Jim White ou Spider Stacy, finissent de diversifier le propos, qui va de ritournelles répétitives en mélodies de pop précieuse, de nappes monochromes en constructions rythmiques lasses. Partout, le transport est lent, engage l’auditeur sur terrains différents – certains accueillants, d’autres moins.
Pas toujours heureux, donc, le voyage touche pourtant à sa fin en donnant l’impression d’avoir traversé une œuvre conceptuelle d’un minimalisme magistral et souvent obnubilant. Pour revenir aux origines du projet, se plonger enfin dans l’entretien de Mathieu Copeland avec Susan Stenger et Tony Conrad, le second ne cachant pas ses inquiétudes face à l’ampleur d’un exercice encore en projet. Désormais évanoui mais consigné en objet rare.
Mathieu Copeland (édition) : Soundtrack for an Exhibition (Forma Arts and Media / Les presses du réel)
Exposition : 2006. Edition : 2009.
Guillaume Belhomme © Le son du grisli
James Ferraro : Clear / Discovery (Holy Mountain, 2009)

Jusqu’à présent, les nombreux disques de James Ferraro (alias Lamborghini Crystal, alias 90210…, mieux connu pour sa participation au défunt groupe culte The Skaters) sont sortis uniquement en édition (très) limitée sur des petits labels comme New Age Tapes. Privilégiant des supports alternatifs tels que la K7 ou le CD-R, le musicien fait partie de ces artistes dont l’œuvre est caractérisé avant tout par sa spontanéité, aussi bien au niveau du processus de création que de la diffusion. Comme on l’a déjà entendu sur les albums Marble Surf ou Multitopia, l’esthétique d’inachèvement privilégiée (son parasité et sale, distorsions) ne donne jamais une impression de bâclage, tant son mélange de noise, de minimalisme et de psychédélisme fascine d’un bout à l’autre.
Les albums jumeaux Clear et Discovery, sortis initialement sur CD-R, sont réédités par le label Holy Moutain. Une fois encore, les nappes de synthé cosmique et le groove lancinant évoquent aussi bien les envolées métronomiques d’expérimentateurs allemands des années 1970 et 1980 comme Klaus Schulze que les dérives extatiques d’un Terry Riley. Cet aspect mystique et nécessairement répétitif peut également rappeler les dernières productions des Japonais Boredoms. L’intérêt amusé du musicien pour une certaine culture télévisuelle (révélée notamment par les différents pseudonymes de Ferraro ou l’aspect de ses albums) apparaît plus loin sous la forme de riffs de guitare qui ne dépareraient pas aux génériques des séries policières de notre enfance. Post-modernisme, nostalgie et transe, fusionnent ainsi pour former une musique pop racée, intelligente et idéale pour compter les étoiles filantes un soir d’été dans le jardin de sa grand-mère.
James Ferraro : Clear / Discovery (Holy Mountain)
Enregistrement : 2008. Edition : 2009.
LP : 01-03 (Clear) / 01-02 (Discovery)
Jean Dezert © Le son du grisli
Yoshi Wada: Earth Horns with Electronic Drone (EM - 2009)

Poursuivant son œuvre de réédition des travaux de Yoshi Wada, EM records publie aujourd'hui sur CD Earth Horns with Electronic Drone : une heure dix d'une performance longue de deux quarante (version intégrale sur LP épuisé).
A l'Everson Museum of Art de Syracuse (état de New York) en 1974, Wada imposait en compagnie de Barbara Stewart, Garret List et Jim Burton un drone agissant au son de quatre pipehorns de son invention et des trouvailles électroniques de Liz Phillips. Cornes endurantes et amatrices d'oscillations comptent sur leurs entrelacs, voire leurs interférences, pour installer leur expérience avant de s'octroyer ici ou là des plages d'interventions plus personnelles : l'assurance de l'une contre l'effacement de l'autre, accordées soudain par le bourdon d'un orgue. Le transport minimaliste valant l'heure dix que l'auditeur lui aura consacrée, celui-ci regrettant maintenant l'heure et demi d'enregistrement qui lui manque.
CD: 01/ Earth Horns with Electronic Drone >>> Yoshi Wada - Earth Horns with Electronic Drone - 2009 (réédition) - EM Records. Distribution Metamkine.
Yoshi Wada déjà sur grisli
Off The Wall (EM - 2008)
The Appointeed Cloud (EM - 2008)




























