Le son du grisli

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Archives des interviews du son du grisli

Ochibonoame : Ochibonoame (Homosacer, 2021)

ochibonoame

Makoto Kawashima fait partie de cette nouvelle génération de saxophonistes free japonais, apparue spontanément sur les scènes d’improvisation tokyoïtes, entre beauté convulsive et violence inflammable, explique Michel Henritzi dans son livre Micro Japon

Le titre du disque reprend celui du trio que forment le saxophoniste Makoto Kawashima, le bassiste Luis Inage et le batteur Naoto Yamagishi. Ce sont là trois-quarts d’heure d’une improvisation que l’on dirait inspirée par quelques anciens (AMM, Spontaneous Music Ensemble…) mais qui, à mesure que défilent les minutes, se détache de toute influence.

La mise en place est résolument lente et puis survient un balancement de graves et de percussions mêlées que les trois musiciens auront bientôt à cœur d’abandonner. Du bout des lèvres, le saxophoniste dépose ses notes éparses ; le batteur, lui, ose encore à peine remuer. Forcément, chacun des trois éléments se lève : les rauques du saxophone en démontrent aux soubresauts des percussions quand la basse électrique tente d’envelopper l’ensemble de graves profonds.

Alors c’est le déferlement attendu. La vingtième minute passée, le trio s’exprime avec une ferveur qu’il communique… Dans la stupéfaction, il suffira d’applaudir à la naissance d’Ochibonoame.

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Ochibonoame : Ochibonoame
Edition : 2021.
Homo Sacer / An'archives
Guillaume Belhomme © Le son du grisli



Masaaki Takano, Valentin Clastrier et Fushitsusha par Reizen, Tomo et Yonju Miyaoka.

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A la demande de Michel Henritzi, plusieurs musiciens japonais ont accepté de nous parler brièvement d'un disque qui les a profondément marqués… Les trois premiers conseils sont signés Reizen, Tomo et Yonju Miyaoka.

 

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Masaaki Takano : Shizukutachi (Miyanaga, 1978)
Ce disque est l'enregistrement du bruit que font des gouttes d'eau dans un suikinkutsu (littéralement : caverne du koto d'eau, ornement décoratif et musical du jardin japonais). Je connais très peu de choses de Masaaki Takano, mais je suis convaincu qu'il est resté à écouter attentivement ces gouttes d'eau tomber. Sa musique repose sur un « art qui met en relation les choses » contrairement à la plupart des œuvres constituées de field recordings que j'ai entendues plus tôt. Le design du disque est très réussi, un vinyle parfaitement transparent évoquant l'eau.

REIZEN, guitariste expérimental fasciné par le drone et une approche minimaliste du son, a enregistré pour les labels PSF, Omega Point.

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Valentin Clastrier : La vielle à roue de l'imaginaire (Auvidis,1984)
C'est son premier vinyle, sorti en 1984. Cet album m'a montré à quel point la vielle a de nombreuses possibilités musicales. J'ai été profondément inspiré dans mon approche de la vielle par Valentin Castrier, qui fût un innovateur de la vielle contemporaine. De nombreux joueurs en jouent de façon traditionnelle et nostalgique, à la différence d'eux, Castrier a sa propre vision. Il a créé, avec ses propres techniques, des compositions et des improvisations extraordinaires avec la vielle, créant son propre style, donnant à cet instrument ancien une forte puissance d'expression.

TOMO, multi-instrumentiste passionné de musiques anciennes et expérimentales, a choisi pour instrument la vielle à roue. Il a joué avec Junzo Suzuki, A Qui Avec Gabriel, Shizuo Uchida

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Fushitsusha : Eien no hou ga saki ni te wo dashita nosa (PSF, 1978)
La raison pour laquelle je suis si jaloux de ce disque est dû au fait que Haino, en 1978, avait le même âge que moi aujourd'hui. Ce disque est pour moi le sommet de l'œuvre de Fushitsusha.

YONJU MIYAOKA, jeune artiste de la scène d'Osaka, guitariste, multi-instrumentiste, est apparu récemment à travers plusieurs projets excitants comme les groupes Bunsuirei et Shoku No Omit. Il joue régulièrement avec Chie Mukai.

 

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Kawashima Makoto : Homo Sacer (PSF, 2015)

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Makoto Kawashima fait partie de cette nouvelle génération de saxophonistes free japonais, apparue spontanément sur les scènes d’improvisation tokyoïtes, entre beauté convulsive et violence inflammable, explique Michel Henritzi dans son livre Micro Japon

Les silences sont parfois longs, déstabilisants même, à l’écoute d’un disque. Encore faut-il que le disque en question estime le silence. Sur celui-ci, le silence se fait entendre comme en opposition, non comme un des éléments d’une quelconque esthétique.

Un silence aspiré. Un silence expiré. Jamais de silence entre deux expressions. Bien après Kaoru Abe (Makoto Kawashima est né en 1981, qui en conserve cependant le bec), le saxophoniste baguenaude entre ligne pure et virevolte. Le blues est là, bel et bien là, mais lui n’en dira rien. N’en soufflera rien, ni ne sifflera.

Le petit (grand, pourquoi pas : à trop rêver, on prend des centimètres) occidental rêvera encore, malgré les kilomètres, du jeune saxophoniste improvisant fort aux abords de quel minuscule cours d’eau. C’est beaucoup de silence, et aussi beaucoup de bruit, de sifflements, pour un seul cours d’eau. C’est peut-être aussi trop de musique, pour le monde entier.

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Kawashima Makoto : Homo Sacer
Editions : 2015.
PSF / An’archives
Guillaume Belhomme © Le son du grisli


Keiko Higuchi, Shizuo Uchida, Tomo : Archeus (Haang Niap, 2021)

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Archeus réunit ces trois figures essentielles de l'underground tokyoïte actuel : Shizuo Uchida fut ce bassiste inspiré dans Nijiumu, Hasegawa-Shizuo, UH et tant d'autres projets. Il rejoint ici Keiko Higuchi, pianiste et chanteuse évoquant Diamanda Galás, et Tomo, vielliste tirant son instrument loin des folklores.

Disque d'improvisation sourd aux genres, aux règles, aux écoles, libre de dessiner des mélodies mélancoliques pour mieux les déconstruire et les brûler. Ce disque pourrait aussi évoquer Nijiumu ou Toho Sara, ces expériences psychédéliques sombres.

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Keiko Higuchi, Shizuo Uchida, Tomo : Archeus
Haang Niap / An'archives
Michel Henritzi © Le son du grisli

 

 

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Kaze & Ikue Mori : Sand Storm (Circum-Disc, 2020)

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Le 12 février 2020, Kaze (Christian Pruvost + Natsuki Tamura + Satoko Fujii + Peter Orins) a rencontré Ikue Mori à New York. C’est déjà un événement. Je dirai même plus…

De taille, l’événement, tant il fructifie et n’arrête pas de surprendre. Toujours aussi iconoclaste, l’électronique d’Ikue Mori chamboule l’ADN du combo Kaze et l’emmène vers des terres troubles qui lui vont au teint. Les trompettes de Pruvost et Namura par exemple, qui se heurtent et percutent et percutantes heurtent à leur tour.

Une mélodie remet tout le monde OK (ou KO, pourquoi pas). Mais le piano de Satoko Fujii mène la barque vers d’autres marécages où l’Américaine découvrira de nouveaux oiseaux. Un solo de cuivre et c’est encore autre chose qui commence, et autre chose de nouveau. Un free du bout des doigts, une abstract parenthèse, une électro climatique… Bref, de quoi vous faire apprécier les tempêtes de sable…

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Kaze & Ikue Mori : Sand Storm
Edition : 2020.
Circum-Disc
Pierre Cécile © Le son du grisli

 

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Akira Sakata : First Thirst / Horyu-Ji / Jikan / New Japanese Noise (Not two, El Negocito, PNL, 2018-2019)

akira sakata salve 2018 2019

L'iconoclaste Akira Sakata est de la quarantaine d'interviewés de Micro Japon, livre de Michel Henritzi à paraître samedi aux éditions Lenka lente...  

 

Si l’on ne présente plus Akira Sakata, il faudra rappeler que Nicolas Field, son partenaire du jour – certes, le duo a été enregistré à Genève en 2008 –, fait partie de ce Buttercup Metal Polish qui intéressa il y a quelques années (aussi) auprès de Jacques Demierre. Avec le Japonais, le batteur doit faire avec d’autres notes qui tombent en cascade : lui semble aller d’abord à contre-courant, avant de régler son pas sur celui de Sakata. Avec une énergie débordante – celle qu’on lui connaît, dont il a fait sa marque –, le souffleur invente en fantaisiste éclairé : son free jazz profite des coups de Field, tandis qu’il pâtissait plus récemment des brillances du pianiste Simon Nabatov sur Not Seeing Is A Flower, disque Leo publié l’année dernière.

Avec un autre pianiste de ses habitués, Giovanni Di Domenico, Sakata enregistrait aussi récemment cet Hōryū-Ji : deux improvisations remontées mais inégales nous permettent surtout de faire connaissance avec la tranchante conception que se font Christos Yermenoglou de la batterie et (plus encore) Giotis Damianidis de la guitare électrique. Malgré l’invention toujours d’équerre de Sakata, la compagnie a donc son importance. C’est ce que démontre son association avec un autre batteur, Paal Nilssen-Love, au son, d’abord, du quatrième disque d’Arashi – trio qu’ils forment depuis 2013 avec le contrebassiste Johan Berthling. Des tintements de clochettes ouvrent ce concert enregistré le 11 septembre 2017 au Pit Inn de Tokyo. C’est ensuite un archet grave et Sakata qui, à la voix, donne dans un théâtre d’ombres : si la signification des paroles nous échappe, l’essentiel est encore dans le mystère et l’énergie déployée. Comme le langage de Sakata n’est pas vernaculaire, le voici s’adaptant aux gestes de ses partenaires : c’est un folklore imaginaire qui glisse alors entre deux saillies expiatoires. Sur le morceau-titre, les musiciens vont par exemple au rythme lent des caravanes, serpentent avant d’embraser le désert même. La compagnie est « harassante » mais elle ne manque pas de panache et, si ce n’est quand Sakata se fait impressionniste – c’est le cas, souvent, quand il abandonne l’alto pour la clarinette –, elle brille aux éclats.

L’entente est telle que Nilssen-Love ne pouvait, au moment de fomenter ce New Japanese Noise dont c’est ici le premier disque, imaginer ne pas y retrouver Sakata. La formation est plus iconoclaste, les deux hommes évoluant en concert à Roskilde le 4 juillet 2018 aux côtés de Kiko Dinucci (guitare électrique), Kohei Gomi et Toshiji Hijokaidan Mikawa (électronique). Nilssen-Love n’attend pas et bat fort, c’est sans doute qu’il faut être à la hauteur de l’enjeu – on sait la concurrence du « bruit » nippon. L’électronique, elle, est tremblante et la guitare pressée : quand l’alto se retire, l’allure ralentit. Les musiciens s’essayent alors à d’autres nuisances : redite d’un court motif arpégé, marche qu’emmènent la clarinette et l’électronique, râles sur ponctuation fiévreuse, progression d’accords soudain sacrifié à un free incandescent. En cinq temps, l’épreuve tonne et même surprend – attendait-on de Nilssen-Love qu’il offre autant d’espace à ses partenaires de bruit ? 

 

Image of A paraître : Micro Japon de Michel Henritzi


Hijokaidan : No Paris/No Harm (Alchemy, 1988)

Hijokaidan No Paris No Harm

Michel Henritzi revient ici sur sa première rencontre avec la musique bruitiste japonaise : l'écoute de No Paris / No Harm d'Hijokaidan. En préambule, il nous livre la chronique du disque, publiée en 1989 dans le huitième numéro du fanzine Hello Happy Taxpayers. Les origines, en somme, du Micro Japon qu'il publie ces jours-ci...   

 

« Je crois que les générations actuelles sont si habituées à l'idée du pouvoir, qu'elles croient qu'il en est de ça comme du reste, que ça fait partie d'un état des choses qui va de pair avec l'histoire de l'homme » Si habitués à subir et, par-là même, à aimer les musiques policées que leur fabriquent les radios commerciales, sans critiques possibles, cela remplacé par les classements des disquaires et les indices de vente, confort des écoutes tamisées, musiques publicitaires supportant les messages idéologiques de Coca-Cola. Alors, dans ce monde fait de pelouses synthétiques, de corps démangés par des puces au silicium, T. Mikawa a de grandes chances de laisser sa voix, à force de hurler qu'elle veut « vivre sa vie ». Pas un exercice de simulation, une véritable pluie saturée de parcelles soniques irradiées, loin du surf électrique des Bloody Valentine, guitares jouées comme générateur de bruits blancs, insupportable boucan d'une Lydia Lunch made in Japan qui jammerait avec le point de non-retour de tout le courant industriel : Whitehouse. Poupée de porcelaine entraînée dans une danse frénétique de marteau-pilon, forcément ça casse, ça pleure. Face B, un enregistrement live, petite sœur d’Ikue Mori (DNA) jouant avec le feedback d'Hiroshima, fascinée par l'extrémisme technologique, de la pratique savante de la guitare comme instrument de torture auditif. Dites, si vous voyez les killers de Napalm Death, dites leurs de s'essayer à ce disque, c'est un peu comme la roulette russe, mais là avec six balles dans le chargeur. Bang ! Bang !

trois junko

Ce devait être à l'automne 1988, je suis tombé sur ce disque par hasard dans une boutique de Nancy, en écoute sur la platine du magasin, le vendeur avait laissé tomber ces mots définitifs pour parler de ce disque : du bruit, aucun intérêt. C'était ma première rencontre avec la musique underground du Japon, un truc que je n'avais jamais entendu avant, un saut qualitatif et quantitatif dans l'extrême bruitiste, une sidération qui dépassait tout ce que j'avais pu entendre avant. Quand on s'intéresse à la contre-culture, aux marges, ce disque ne pouvait qu'intriguer et ravir. A cette époque je m'intéressais particulièrement à la musique industrielle, à son contenu politique, j'essayais de relier ce que je pouvais écouter à mes lectures : Burroughs, Benjamin, Attali, Debord… Soudainement, je me retrouvais avec ce disque en main No Paris/No Harm, sans grille de lecture, sans pouvoir lier ce disque à autre chose de connu. Imaginez tenir ce vinyle dans sa pochette mauve où s'affichait le visage doux d'une jeune femme, au verso des indications en kanji, et une poignée de mots en romaji : T.Mikawa, « Vivre sa vie », Marseille, rien d'autre pour en comprendre l'objet, une date peut-être. Hijokaidan y apparaissait en kanji, je ne savais le déchiffrer.

J'écrivais dans un fanzine de Bordeaux, Hello Happy Taxpayers, qui était une revue militante impliquée dans toutes les formes contre-culturelles : musique, poésie, dessin, littérature, graphisme. Ecrire sur ce disque pour moi s'imposait, envie de partager cette rencontre avec une musique qui ressemblait à nulle autre, mais comment en rendre compte ? Le seul nom apparaissant étant Mikawa, j'imaginais qu'il devait être celui de la jeune femme de la pochette, et qu’en conséquence, ça devait être son groupe. J'y voyais une version japonaise de la No Wave. J'apprendrais un peu trop tard que le groupe s'appelait Hijokaidan, que cette femme était Junko, et que Mikawa était un des deux autres membres avec Jojo Hiroshige. Je n'ai entendu dans ce disque que ce que je voulais y entendre : une insurrection, un acte de terreur sonore, la critique du grand spectacle du rock n'roll, parce que la musique gravée dans ses sillons portait la distorsion et la saturation à son paroxysme, semblait être un cri de colère et de douleur, ni rythme, ni mélodie, ni textes scandés, tous les éléments habituellement liés au rock étaient fondus dans une masse sonore indistincte, d'où émergeait le seul cri de Junko.

Aucun moyen à cette époque de trouver des informations sur un disque importé du Japon, internet n'existait pas, et sans doute très peu de personnes connaissaient l'existence de ce « bruit » sauvage, de cette scène underground japonaise. Je me suis foutrement vautré dans ma critique, je n'ai pas su entendre la dimension dionysiaque du groupe, cette dépense psychédélique, cette quête de l'extase, et non un groupe politique qui nous aurait donné une leçon de dialectique sonique, cherchant à infliger à un public consumériste une souffrance auditive, non pas un acte de terrorisme sonore, non, rien de tout ça. La pure jouissance dans le son, par le son. J'aurai pu évoquer Artaud sans doute, certainement pas Attali ou Baader Meinhof. Hijokaidan n'est pas un groupe nihiliste, ou l'est si nous voulons qu'il le soit. A chacun de nous de choisir son rapport à ce bruit extatique. De la difficulté de la critique, notre façon d'entendre une musique est subjective, il faut l'assumer.

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Michel Henritzi © Le son du grisli


FUJI-YUKI : Orient (Bam Balam, 2017)

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Sixième publication de cette quinzaine japonaise organisée au son du grisli à l'occasion de la sortie, ce mois-ci, du livre Micro Japon de Michel Henritzi, cette chronique est celle du troisième album d'un top 10 donc Henritzi explique, en préambule, la raison d'être...  

 

Orient évoque les déserts de Perse, les jardins de Kyoto, les routes d’Asie prises par le Taj Mahal Travellers dans les années 1970, d'antiques folklores… La voix de Yuki Fuji (membre du duo Sarry) est aérienne, pourtant liée à la terre, ondulation entre ces deux éléments, tremblement entre deux cosmogonies aimantées l’une à l’autre. Le disque est construit sur sa voix, éthérée, aérienne, qui serpente, flotte, s’enroule dans un tissu de sons électroniques délétères, parfois acoustiques, un bourdon kaléidoscopique, des chœurs grégoriens, une polyrythmie de voix. On songe parfois aux motets de Bach, aux chœurs folkloriques de l’Europe de l’Est, au mystère des voix bulgares. Un voyage rêvé.

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Yuko Fuji : Orient
Bam Balam
Edition : 2018
Michel Henritzi © Le son du grisli

 

 

Image of A paraître : Micro Japon de Michel Henritzi

 

 


Katsumasa Kusunose : Gateway To Jazz Kissa / Tohoku (Jazz City, 2020)

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Que sont devenus les jazz kissa, ces lieux de vie où, au Japon, il est possible de boire (de tout) et d’entendre (du jazz, principalement) ? Combien le livre de Michel Henritzi, Micro Japon, en compte-t-il ? Quelle importance ont-ils eu sur les musiciens japonais que nous écoutons aujourd’hui ? La question d’un jazz imposé au pays, après-guerre, n’est plus d’actualité. Il est d’autres urgences, d’autres catastrophes, un autre quotidien même.

A Tohoku, dans le nord du Japon, le tremblement de terre de 2011 et le tsunami qui l’a suivi ont failli avoir raison du Johnny, le plus fameux des jazz kissa à s’être relevé des secousses. Aujourd’hui, de son café « temporaire », plutôt qu’ « éphémère », Yukiko Terui témoigne : « Comment étais-je supposée servir le café après la catastrophe ? » Elle raconte l’événement, son lieu et sa collection de disques dévastés, et puis la solidarité des « jazz fans ». Elle se dit aujourd’hui contente avec ce qu’elle reçoit de disques qu’on lui envoie et surtout heureuse d’avoir un endroit où manger et dormir.

Le premier volume de « Gateway to Jazz Kissa » dénombre 600 établissements de la sorte, aujourd'hui, au Japon. Moins qu’hier, certes, mais toujours aussi actifs, à en croire les images du Tohoku imprimées dans cette publication : Vanguard (depuis 1967), Pablo ou Café Koropokur : l’espace est réduit mais combien de nos médiathèques envieraient ces bois et ces vues partagées entre pochettes de disques de Monk, Dolphy ou Garland, et le paysage environnant ?

Pour qui voudra aller se rendre compte par lui-même, la brochure nous donne les adresses des lieux choisis, jusqu’au nom de l’arrêt de bus le plus proche. Et puisque Yukiko Terui explique : « Tenir un jazz kissa, c’est rencontrer beaucoup de monde, et c’est fabuleux. »

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Gateway to Jazz Kissa
Jazz City
Edition : 2020
Guillaume Belhomme © Le son du grisli


Bunsuirei : First Gig / Dreamy 2018-2020 (Tall Grass, 2021)

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D’abord langoureux, donc pas comme je l’attendais, ce trio de Tokyo que discogs nous présente comme un « Japanese psychedelic folk rock band » = Haruki Sakurai au piano et à la voix, Yonju Miyaoka (collaborateur de Chie Mukai, que dit an'archives) à la guitare (électrique ou folk électrisée on dirait) et à la voix itou et Morio Tagami à la basse.

Ils n’ont pas trente ans et se dandinent lentement sur deux trois accords de piano, autant de notes de basse, et ça susurre dans une langue dont j’ignore tout. Encore un truc de sex friends qui aurait dû m’échapper (le concept, je veux dire) or voilà que la guitare renverse la table musicale. Le titre nous le dit, ce qu’on tient entre nos mains, c’est le premier concert donné par le groupe. Alors anachronisme puisqu’on entend là-dedans autant Fushitsusha que Half Japanese (sans mauvais jeu de mots) ou Poussin. C’est à n’y rien comprendre : c’était hier et avant-hier, c’était des ballades folk noise qu’on n’aurait jamais dû entendre mais auxquelles on accroche tout de suite. Enfin il y a cette cinquième plage, que je vous laisserai découvrir, intermède comme jamais je n’en avais entendu.

Bizarre, Bunsuirei. Fabulous surtout ! Alors on pousse jusqu’au CDR : Dreamy 2018-2020. Je ne vous ferai pas l’affront de vous donner les dates d’enregistrement du disque qui nous intéresse. Quelques secondes d’un field recording, et voilà une autre version d’une des chansons qu’on a entendues sur le premier CD – normal : premier enregistrement, et premier concert. En « studio » (ou en chambre, je ne sais pas), Bunsuirei est encore plus mystérieux. Les notes de piano vont à l’essentiel, la guitare électrique trépigne à l’arrière-plan et un peu de programmation peut venir taper à la porte. Alors comme moi j’ouvre la porte quand on me tape, j’accueille Bunsuirei avec un grand sourire. Un grand sourire inquiet. Mais je sais que je ne le regretterai pas.

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Bunsuirei
First Gig / Dreamy 2018-2020
Tall Grass Records
Edition : 2021
Pierre Cécile © Le son du grisli

 

Image of A paraître : Micro Japon de Michel Henritzi



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