Le son du grisli

Bruits qui changent de l'ordinaire

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Archives des interviews du son du grisli

Seijaku : You Should Prepare To Survive... (Doubt, 2010)

seijaku

Dans Micro Japon, Michel Henritzi interroge forcément Keiji Hano. Occasion pour Frédéric Vieilleville de revenir sur l'une des références de la discographie du maître... 

Principalement dédié au blues, la modernité du trio Keiji Haino / Mitsuru Nasuno / Yoshimitsu Ichiraku s'oblige ici à traiter le thème avec arrogance et impertinence pour en piller l'essence et l'appliquer à un tournoiement fistulaire avant-gardiste.

Musicalement impressionnant, la divine rythmique saura onduler entre les travers habités du maitre de cérémonie KH, et alimenter ce nouvel arsenic capable de catapulter avec aisance un univers tortueux au sein des dieux, ivres de nouveautés. La forme, comme souvent, va déstabiliser les profanes mais l'esprit, lui, saura accueillir les autres, aventureux d'une recherche atypique musicale et spirituelle.

C'est cinglant, occulte, puissant, désabusé et maîtrisé ; ça grouille vers un autre chose, une fresque énigmatique criant de rage céleste pour en faire oublier celle de la réalité. Une présence quasi surnaturelle pour obliger à concevoir subtilement le fabuleux.

Réalité étant, suivre ce trio dans ses péripéties nécessite une implication certaine mais pas rédhibitoire… Accepter l'autre n'étant pas facile, en faire une référence serait osée mais tout aussi salutaire. Ouvrir les yeux sur le monde c'est aussi ouvrir les yeux sur la vie.

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Seijaku :You Should Prepare To Survive Through Even Anything Happens
Edition : 2010.
Doubtmusic
Frédéric Vieilleville © Le son du grisli

 



Ochibonoame : Ochibonoame (Homo Sacer, 2021)

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Ici chroniqué il y a quelques jours, Ochibonoame a sa place dans la sélection de 10 disques japonais récents à écouter d'urgence qu'a établie Michel Henritzi à l'occasion de la parution de son livre, Micro Japon... 

Nouveau projet de Makoto Kawashima qui regarde vers la free music, qui ne se veut pas une répétition scolaire, mais son prolongement, peut-être son dépassement. Louis Inage (Majutsu No Niwa) y tient la basse, Naoto Yamagishi les drums. On ne peut s'empêcher de penser à Kaoru Abe, sa façon de creuser dans le son des squelettes de mélodies fissurées, là où Yamagishi et Inage installent des ambiances polyrythmiques désarticulées.

Il ne faudrait pourtant pas réduire leur musique à celle de leurs aînés, à celle des Masahiko Togashi, Motoharu Yoshizawa… même si on peut y entendre une mélancolie de cette free music, il joue bien aujourd'hui en 2021, à Tokyo, dans ce réel angoissant, dans l'urgence et le cri. Les mains plongées dans la matière sonore, à tordre, assembler, désassembler, fracturer, lisser, caresser, aimer. Un geste d'amour.

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Ochibonoame : Ochibonoame
Edition : 2021.
Homo Sacer / An'archives
Michel Henritzi © Le son du grisli


Ryuichi Sakamoto : Hidari Ude No Yume (We Want Sounds, 2020)

sakamoto Hidari Ude No Yume

La toute première réédition d’Hidari Ude No Yume nous replonge en 1981 : Ryuichi Sakamoto fait encore le naughty boy dans Yellow Magic Orchestra, mais ça ne l’empêche pas de s’adonner aux plaisirs solitaires – je ne dis pas ça parce que le disque est sorti aux Pays-Bas sous le nom de Left Handed Dream.

Dix morceaux, qui ont l’âge qu’ils ont, et qui sentent donc bon les câbles rouge, bleu et noir, et le plastique des touches de synthé. Comme toujours avec le Sakamoto de ces années-là, on oscille entre la pop kawai et l’expérimentation électro… Pas loin de Bowie non plus (Living In The Dark), Sakamoto fait son cosmopolite et nous parle l’esperanto sur fond de refrains entêtants (The Garden Of Poppies) ou d’étranges vibes (Tell’Em To Me). Pas si kitsch, donc !

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Ryuichi Sakamoto : Hidari Ude No Tume
Réédition : 2020.
We Want Sounds / Souffle Continu
Pierre Cécile © Le son du grisli

 

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Tetuzi Akiyama : Thaumaturgy (Besom Press, 2020)

tetuzi akiyama bosom

C'est au son du guitariste Tetuzi Akiyama qu'ouvre la seconde partie de la sélection de 10 disques japonais récents à écouter d'urgence qu'a établie Michel Henritzi à l'occasion de la parution de son livre, Micro Japon, dans lequel est évidemment interviewé... Tetuzi Akiyama.

Akiyama est sans doute le plus américain des guitaristes japonais, celui qui s'est le plus immergé dans leur folklore, celui des John Fahey, Jack Rose, Skip James

Ce disque ne se réduit pas à une succession de jolies notes mais ouvre sur une attention profonde au réel, à sa respiration, au silence. Chaque corde griffée par l'ongle est comme une légère césure ouvrant sur une mélancolie du présent, rappelant l'impermanence de nos vies. Arpègiades cycliques et lentes dessinant de courts instrumentaux : on pourrait évoquer le zen si ce n'était un lieu commun à l'usage des musiciens japonais.

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Tetuzi Akiyama : Thaumaturgy
Edition : 2020.
Besom Press
Michel Henritzi © Le son du grisli

 

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Satoko Fujii : Kisaragi, + Entity (Libra, 2017-2020)

satoko fujii 2020

« Kisaragi est notre tout premier essai de jouer, d’un bout à l’autre, sans utiliser le moindre son normal. », explique Natsuki Tamura dans les notes du disque qu’il a enregistré, à l’hiver 2015 à New York, avec sa compagne Satoko Fujii. Voici donc piano et trompette soumis à détournements : de l’association des graves que le premier instrument fait claquer et des notes étouffées du second naîtront des paysages que l’improvisation – lente floraison, maillage accidentel, glissement soudain… – se chargera de sculpter.

Le piano grince quand une de ses notes n’est pas, par quel usage électronique, suspendue ; la trompette (que Tamura peut, fantasque, délaisser pour un jouet qui couine) débite des bruits qui en imposent quand elle ne met en place un fabuleux bestiaire (miaulement, bêlement…) que le piano augmente bientôt d’une brassée d’oiseaux. Derrière l’expérience (recherche de nouvelles textures sonores), le duo perd en lyrisme ce qu’il gagne en expression.

A la tête de l’orchestre new yorkais (et changeant) qu’elle emmène depuis plus de vingt ans, Fujii renoue avec le lyrisme qu’on lui connaît. Avec les saxophonistes Ellery Eskelin, Tony Malaby, Briggan Krauss, Oscar Noriega et Andy Laster, les trompettistes Herb Robertson et Dave Ballou (en plus de Natsuki Tamura), les trombonistes Joe Fiedler et Curtis Hasselbring, le guitariste Nels Cline, le bassiste Stomu Takeishi et le batteur Ches Smith, elle fait donc œuvre de franchise.

L’écriture est ciselée, qui frappe de grands coups avant de laisser le champ libre à tel soliste puis à tel autre, arrange des plages où l’unisson est interrogé sans cesse par les dissonances, et d’autres où les dissonances reviennent sagement à l’unisson. Sur matériau composé, Entity renoue avec un free orchestral que tire vers le haut l’inventivité des intervenants.

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Kazuo Imai : Far And Wee (Black Editions, 2020)

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Le guitariste Kazuo Imai est de la quarantaine d'interviewés de Micro Japon, livre de Michel Henritzi qui vient tout juste (!) de paraître aux éditions Lenka lente...  

Kazuo Imai est le seul élève à être sorti diplômé de l’école de Masayuki Takayanagi, dans l’Unit duquel il a aussi joué. Dans  Micro Japon, il explique : « Durant les performances auxquelles j’ai participé à leurs côtés, j’ai pu penser et expérimenter directement leur musique et à travers elle leurs idées, approcher intimement leurs sons. Mais tout ce que j’ai appris d’eux est aussi lié à ma façon de penser ma propre musique. » Sans doute est-ce cet esprit d’indépendance qu’Hideo Ikeezumi a voulu encourager quand, en 2004, il a offert au guitariste la possibilité d’enregistrer pour PSF Records ce Far And Wee que réédite aujourd’hui Black Editions.

Ikeezumi envisageait un enregistrement en studio mais Kazuo Imai lui préféra une captation de concert – donné au plan-B à Nakano, Tokyo, le 24 avril 2004 –, l’un de ces « soloworks » qu’il travaillait depuis 2001. A la guitare classique, il avance d’abord à notes comptées, nourries de silences et de réflexion ; et puis, comme le ferait quel autre élément naturel que son jeu ressenti, la musique pleut : les notes à distance font place à des chapelets nerveux de sons qui tiennent autant de la note sûrement posée d’entre deux frettes que de cordes claquées qui nous rappellent que tout instrument peut revendiquer appartenir à la grande famille des percussions.

La guitare classique fait grand bruit, évoque ici Otomo Yoshihide ou Derek Bailey malgré une expression ancrée davantage dans la mélodie, l’air qu’il faut saisir. C’est un Ornette tirant sur six cordes qu’évoque ainsi davantage Kazuo Imai et, en fin de course, à l’archet, renverse tout à fait : une autre déferlante, un autre engouement : le jeu et l’improvisation à venir, qui n’ont déjà plus rien à voir, rien à faire, des méthodes d’entendement, ni même de celles de l'impérieux Far And Wee.

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Kazuo Imai : Far And Wee
Edition : 2004. Réédition : 2020.
Black Editions
Guillaume Belhomme © Le son du grisli

 

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Bunsuirei : Dreamy 2018-2020 (Tall Grass, 2021)

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Certes, Pierre Cécile a écrit ici tout le bien qu'il a pensé de Dreamy 2018-2020. Mais allait-on pour autant empêcher Michel Henritzi de faire une place à ce même groupe dans sa sélection de 10 disques japonais récents à écouter d'urgence ? 

Un album sensible et beau, il n'y aurait rien d'autre à écrire, juste écouter Yonju Miyaoki, Haruki Sakurai et Morio Tagami jouer, se laisser immerger dans cette petite musique de nuit, aux ballades vénéneuses. De toute évidence, un disque qui aurait trouvé place dans le catalogue PSF, aux côtés de ceux de Go Hirano, Reiko Kudo, Keiji Haino, Chie Mukai, avec qui Yonju Miyaoki joue régulièrement. Disque très japonais dans cette façon désinvolte, presque dilettante, de travailler une chanson, de préférer son corps ébréché, la trace d'un désordre existentiel, à une perfection académique.

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Bunsuirei : Dreamy 2018-2020
Tall Grass
Edition : 2021.
Michel Henritzi © Le son du grisli

 

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Lauroshilau : Live at Padova (El Negocito, 2021)

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Avec Audrey Lauro (saxophone alto et préparations) et Pak Yan Lau (piano-jouets, synthétiseurs et électronique), Yuko Oshima forme Lauroshilau, formation-valise, de ces valises qui auraient ému Petiot : imaginez, trois corps à l’intérieur. C’est ainsi un trio qui fut enregistré le 30 novembre 2018 au Centre d’Arte de Padoue.

C’est ici la seconde référence de la discographie du trio. Les toiles que tendent l’électronique et les éléments de batterie invitent à prendre dès le début de l’improvisation un peu de distance avec l’écoute même. Les sons prendront place autour d’elle : fonte, approche, fuite, toutes en équilibre, et qui tournent. Ici et là, les trois musiciennes se permettent une incartade : c’est d’abord le saxophone qui invective, puis un tambour qui gronde, enfin l’électronique qui avale l’entière composition. Si les cartes n’en sont pas brouillées, elles s’envolent. Nous les regardons retomber, disparaître.

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Lauroshilau : Live at Padova
Edition : 2021.
El Negocito
Guillaume Belhomme © Le son du grisli

 

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Lethe-Voice Festival 2003

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C'est une belle archive, que nous livre là Michel Henritzi : compte-rendu perdu de l'édition 2003 du Lethe-Voice Festival (et non Festivak, mais il est déjà tard et refaire une image demande tant de secondes). La traduction est de Pascal Rivoire, les photos de Kiyoharu Kuwayama... 

NAGOYA
Nagoya, j’y suis passé, une journée de mars 2002. J’ai le souvenir d’une journée pluvieuse, je n’y ai vu que ce que l’on voit pris dans le mouvement qui nous mène d’une ville à l’autre, dans l’attente d’un autre départ, plus au sud, vers Osaka, venant de Tokyo. Nagoya m’a semblé une de ces villes administratives de province, sans créativité, uniforme et industrielle. Je n’y ai vu que des employés de bureaux et des écoliers pressés de se mettre à l’abri d’une pluie froide, de s’absenter de ce jour ordinaire et gris. Je n’ai rien vu de Nagoya. Soirée passée au club rock local, le Tokuzo, une vingtaine de personnes, étudiants et salarymen pour la plupart, attendant patiemment les concerts prévus ce soir là : MSBR, Dexter, Dustbreeders & This Location (a.k.a. Toyohiro Okazaki). Expérience étrange pour un occidental que de se retrouver face à un public aussi hétéroclite à un groupe social, ni même à une génération, plus surprenant encore était leur calme, imperturbables face à la violence sonore qui se déversait là, leur attitude passive. Le public semblait concentré, absorbé par le son, on aurait pu croire à de l’indifférence pour ce qui se jouait là. L’étudiante en socquettes blanches semblait tout autant détachée et pourtant soumise aux assauts des vagues soniques effrayantes que produisaient les différents groupes noise que l’employé de bureau d’une cinquantaine d’années qui buvait méthodiquement son verre ou que le jeune homme en t-shirt imprimé. Ce qui était impensable en Europe. Finalement la musique noise prenait place dans l’espace social japonais, comme élément d’un puzzle culturel, au même titre que la J-pop. Je rejoignais ma chambre d’hôtel pour la nuit et repris le Shinkansen au matin pour Osaka. Je n’ai rien vu de Nagoya.

Ma déception venait d’une connaissance tout intellectuelle et compulsive des réseaux du net du festival Lethe-Voice et de n’avoir rien vu, dans ce court passage de temps passé à Nagoya, qui me rappelle la formidable synergie qui agite ce festival. Et puis aussi cette attente déçue d’une culture japonaise débordante et exotique, faussée par mes lectures de fanzines rock et de magazines culturels consacrant des articles aux sous cultures japonaises, laissant croire à un mouvement contre culturel d’ampleur. Nagoya est une ville ordinaire, semblable à la plupart des grandes villes d’Europe, à celle où je vis. La contre culture s’y fait dans les marges. Après cinq éditions, le Lethe-Voice festival s’arrête. La mairie de Nagoya ayant décidé de détruire le bâtiment portuaire où se tenait chaque année cette manifestation artistique unique au Japon, fil tendu entre le corps et l’objet sonore. Ce vaste hall bétonné aux abords du port n’était pas un simple espace vacant où il était possible d’organiser des concerts et des performances dans une relative liberté tant économique qu’artistique, mais un lieu vivant, un espace avec une acoustique étonnante, prolongeant les dimensions de l’architecture par le jeu d’une réverbération sans fin. Cette dimension acoustique en faisait un partenaire incontournable du festival. Véritable cathédrale de béton investie par les acteurs du festival et un maigre public. Je n’aurais plus l’occasion d’y assister. Je n’ai rien vu de Nagoya. Ma seule relation à cet événement ce sera faite aux travers des enregistrements de l’intégralité des performances qui eurent lieux lors de sa dernière édition, à l’automne 2003, que me fit parvenir Kiyoharu Kuwayama.

Ecoutez le son de l’eau sous la terre. 
Yoko Ono, partition verbale in Grapefruit.

Cinquième édition du festival le plus atypique des musiques japonaises actuelles : le Lethe-Voice Festival. Atypique parce que, d’une part, l’outil électronique ne constitue pas l’alibi exotico-futuriste qui masque le manque de créativité patent de la plupart des festivals consacrés aux musiques japonaises actuelles et, d’autre part, parce qu’il se veut un festival mixed média continuant dans la tradition d’ouverture et de mixage des disciplines des avant-gardes des années 60/70. Musique, performance, danse, action, médiums enchevêtrés, juxtaposés les uns aux autres, le son reste cependant la dimension essentielle du festival. 

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Le saxophoniste Masayoshi Urabe est un danseur sauvage, Mamoru Narita un shaman invoquant l’âme des sons ; les identités sont incertaines. Le Lethe-Voice (à l’instar du festival Perspective Emotion à Tokyo) assure une continuité historique avec Gutai et Fluxus, un pont reliant ces deux moments historiques au présent, en propose un prolongement à travers un art sonore dégagé de toute machine à logos, art aveugle dansé sur un fil.

Gutai et Fluxus auront ouvert de nouveaux espaces dans la musique, remettant en cause de façon radicale l’approche académique et ethnocentriste de la musique occidentale. Ils libèrent des énergies spontanées et individuelles, violentent les codes et déplacent les techniques ; affirmation de la primauté du geste contre toute inscription. Ainsi des Neo Dada Organizers et du High Red Center qui pousseront encore plus loin la remise en cause de la musique en tant qu’art séparé du politique, son matériau et son théâtre. Qu’on songe à Saburo Murakami traversant 21 châssis en bois tendus de papier couvert de poudre d’or, aux sculptures actions de Ushio Shinohara ou au théâtre bruitiste de Masunobu Yoshimura "des cygnes de briques voltigeant au-dessus des forêts de matraques" : chaises brisées, musiques de jazz, cris et râles de corps s’accouplant dans une cacophonie libertaire et subversive. Le sonore commençait à se répandre dans le monde de l’Art, à le subvertir, substituant au logos, la fête et son mystère. Dionysos dansait. Il y avait aussi les performances et les improvisations de Hiroshi Kawani (plusieurs participants du Lethe-Voice auront été ses élèves), évoquant les ultra-lettristes français ou le groupe Sonic Art de Robert Ashley & Gordon Mumma. Qu’on songe aussi au Group Ongaku (premier groupe au Japon mixant improvisation et électroacoustique avec Takehisa Kosugi, Yasunao Tone, Chieko Shiomi...) et au Taj Mahal Travellers, appropriation du psychédélisme débarrassé du mimétisme spectaculaire et de sa dépendance à l’industrie culturelle. Moins une culture générationnelle qu’une expérience ontologique. On y entend les prémices de ce que donnera le Lethe-voice festival, l’ouverture aux extrêmes sonores et à l’improvisation, où se mêlent instruments classiques, électronique et déchets urbains. 

Un autre aspect marquant de ce festival est la place qu’occupe dans la programmation son directeur, Kiyoharu Kuwayama, curateur du festival et son principal acteur. Kuwayama participe à la plupart des performances se déroulant sur ces cinq journées, collaborant le plus souvent à la suite d’une performance solo de ses invités à une seconde performance en duo. Cette cinquième édition regroupait sur quelques jours ce que le Japon compte comme musiciens et artistes sonores les plus irréductibles aux formes de la culture marchande (l’envers de l’art) : Akio Suzuki, Masayoshi Urabe, Chie Mukaï, Kakera, Kiyoshi Mizutani, Yoshinori Yanagawa, Kunihiko Ohno, Tetuzi Akiyama, Nobuo Yamada, Tetsu Fujii, Mamoru Narita, Shin Ando, Yukiko Ito, Hiroshi Hasegawa, Ikuro Takahashi, Furuta Mars, Hitoshi Murakami, Hideaki Shimada, Rina Kijima, Paul Hood (seul musicien étranger invité cette année), Kiyoharu Kuwayama... Artistes singuliers qui ne sont réunis ici que par leurs différences et leurs manières de se tenir en dehors des limites policées du spectacle culturel, de son cadre et de la règle. Scènes rassemblant les irréguliers de la chose musicale, ceux qui ne sont pas dans la simple restitution technique instrumentale, la reproduction des idiomes, mais là où le corps et le lieu parlent. Plongée dans le fleuve de l’oubli.

10 disques compacts, près de 10 heures de sons et de feedback.
La question qui se pose à moi est de savoir comment rendre compte d’un festival où l’espace est un élément fondamental notamment dans son incidence directe sur le son et les gestes des intervenants, ce uniquement à travers l’écoute d’un enregistrement audio ? Rendre compte aussi de la dimension physique des performances. Ne vais-je pas manquer une dimension essentielle, celle du corps ? Corps du performeur et de celui qui écoute dans le lieu même où se déroulèrent les performances. L’écoute est une affaire d’arrangement, de réécriture, de falsification et de fantasmes. Nous portons notre mémoire musicale, nous arrangeons les sons qui nous arrivent, nous leurs prêtons notre propre histoire, peut-être les trahissons nous. Je ferais une écoute chronologique des enregistrements, reconstituant l’espace et le déroulement du festival en me soumettant aux vitesses et aux lenteurs des performances, dans le temps plié de l’enregistrement. Je n’aurai que les sons dans leurs complexités auxquels m’attacher et suivre mon imagination auditive. L’écoute sera aveugle. L’écriture qui suivra se fera sur un fil, balancé sur le clavier, gestes rapides quand la pensée sera hésitante, l’écriture à son tour improvisée, jetée, façon d’être en accord avec les acteurs du Lethe-voice. Partager çà. Le bruit de leurs performances emportant mon imaginaire et le texte. Non pas écrit par moi, mais par eux.

[à suivre !!!]


Leila Bordreuil, Bill Nace, Tamio Shiraishi : Live At Pageant Soloveev (Open Mouth, 2020)

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Le saxophoniste Tamio Shiraishi  est de la quarantaine d'interviewés de Micro Japon, livre de Michel Henritzi à paraître samedi aux éditions Lenka lente...  

C’est le septième concert que publie Bill Nace sur Open Mouth, label dont c’est ici la 66e référence : Live at Pageant Soloveev, donné le 24 août 2019 à Philadelphie, en compagnie de la violoncelliste Leila Bordreuil et du saxophoniste Tamio Shiraishi.

Enregistré par Kevin Reilly – qui publia il y a quelques années sur son label Relative Pitch le duo Leila Bordreuil / Michael Foster –, le trio compose au gré de longues notes tenues de violoncelle, de guitare « environnante » et de sifflements de saxophones. Voilà pour les sonorités. Mais ce qui se joue aussi, ici, est un équilibre qui s’arrange des bruits autant que des silences, des bruits moins que des silences, à mesure que court l’improvisation.

Car l’improvisation en question court bel et bien, elle passe même à une allure folle. Jusqu’à ce que Bordreuil étouffe le moindre de ses gestes, les saturations de la guitare et les aigus du saxophone avec. Pourtant tout tient, fait corps et même cohérence : Live at Pageant Soloveev est une rencontre internationale (France / USA / Japon) qui a bien fini. A même très bien commencé et a très bien fini.

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Leila Bordreuil, Bill Nace, Tamio Shiraishi : Live at Pageant Soloveev
Edition : 2020.
Open Mouth
Guillaume Belhomme © Le son du grisli

 

Image of A paraître : Micro Japon de Michel Henritzi

 



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