Daniel Caux : Le silence, les couleurs du prisme & la mécanique du temps qui passe (Editions de l’éclat, 2009)

Loin des dogmes et des poses, Daniel Caux aura travaillé sa vie durant à un œuvre d’amoureux de musique plutôt que de critique, d’honnête promoteur plutôt que de producteur intéressé. Recueil d’articles et d’interviews publiés (dans L’Art Vivant, Musique en jeu, Diapason, Art Press ou encore Le Monde) ou inédits, Le silence, les couleurs du prisme & la mécanique du temps qui passe atteste de l’immense tâche accomplie.
Celle d’un défricheur de première importance, donc, qui tenait à ce que d’autres aillent entendre – assuré qu’il était que ceux-là pouvaient écouter aussi bien que lui – des « Music of Changes » qui trouvèrent sous sa plume les mots assez justes pour être enfin partagées. Au nombre des sujets abordés dans le livre : John Cage, avant toutes choses, puis Minimalistes qu’il aimait appeler « répétitifs » (LaMonte Young, Terry Riley, Steve Reich, Philip Glass, Charlemagne Palestine) ; compositeurs aux intérêts divers (Cornelius Cardew ou Glenn Branca, Gavin Bryars ou John Adams) : musiciens de jazz épris de libertés (Albert Ayler, Sunny Murray, Sun Ra, Milford Graves) ; trois femmes sinon rien (Meredith Monk, Laurie Anderson, Nina Hagen) ; excentriques éternels (Alkan, Leon Thermin, Moondog) ; enfin, musiciens obnibulés par l'électronique (Luc Ferrari, Eliane Radigue, Iannis Xenakis).
La liste est bien sûr incomplète, et il faudra au lecteur de la chronique, s’il veut la compléter, aller voir dans le livre et le disque qui l’accompagne – émission de l’Atelier de Création Radiophonique tirant le portrait de Daniel Caux sous forme d’abécédaire. Là, entendre celui-ci défendre encore Oum Kalsoum ou Urban Sax et s’interroger en compagnie de Luc Ferrari sur la nature oubliée d’un son enregistré, tous deux laissant entendre ici leur plaisir évident. Indispensable.
Daniel Caux : Le silence, les couleurs du prisme & la mécanique du temps qui passe (Editions de l’éclat / Orkhêstra International)
Guillaume Belhomme © Le son du grisli
Steve Dalachinsky, Jacques Bisceglia : Reaching Into The Unknown (Rogue Art, 2009)

Tirant son nom d’un poème de Steve Dalachinsky, Reaching Into the Unknown est un recueil essentiel et un ouvrage à part, né du rapprochement des textes de Dalachinsky et de photographies prises depuis 1964 par Jacques Bisceglia.
Si les premiers – en anglais, parce que souffrant sans doute difficilement la traduction – font se bousculer souvenirs et extrapolations littéraires, les secondes déposent plus concrètement mais avec non moins d’élégance leurs hommages concentrés. Destinataires de ceux-là : musiciens ayant tous œuvré en faveur d’une musique créative, voire audacieuse. Après les dédicaces à Billie Holiday, Lester Young ou Coleman Hawkins, défilent alors Sunny Murray (Bisceglia au Storyville en 1968, et puis l’année dernière aussi, lorsque le batteur donnait un concert en compagnie de Louie Belogenis et Michael Bisio), William Parker, Booker Ervin, Ted Curson, Archie Shepp, Grachan Moncour III, Don Cherry, Joëlle Léandre, Charles Gayle, Irène Schweizer, Jimmy Lyons, George Lewis, Cecil Taylor, David S. Ware, Muhal Richard Abrams, Frank Wright, Evan Parker, Peter Brötzmann, Charles Mingus, Mats Gustafsson, Jackie McLean, Albert Ayler, Sam Rivers, Moondog ou encore John Coltrane – l’aura imprégnée sur le noir captivant.
Cette liste, loin d’être complète, déposée ici pour révéler l’étourdissant transport déjà promis par l'épaisseur du livre : expériences différentes, lecture multiple, et une question partout : « How can I express these sounds with letters ? » Au lieu d'une réponse, des textes et des photos qui sont autant de développements d’expériences musicales singulières : sans bande-son aucune, à la fois documents et sur-créations.
Steve Dalachinsky, Jacques Bisceglia : Reaching Into The Unknown (Rogue Art)
Edition : 2009.
Guillaume Belhomme © Le son du grisli
Robert Wyatt, Jean-Michel Marchetti : Anthologie du projet MW (Æncrages & Co, 2009)

Célébrant une dizaine d’années de traduction et d’illustration par l’artiste Jean-Michel Marchetti de textes signés Robert Wyatt et Alfreda Benge, Anthologie du projet MW (qui assemble les cinq volumes de la série) évoque le parcours de Wyatt en 80 chansons et quelques noirs dessins. Et puis d’un disque, sur lequel souligner la présence de Pascal Comelade et la trace d’une interview donnée par Wyatt en français.
Sincère, la collaboration éclaire d’une autre manière un art musical rempli de contes miniatures – scènes d’une vie quotidienne réinventée, chroniques animales –, d’ironie, de spiritualité velléitaire et quelques fois de naïveté, auquel Marchetti oppose sa typographie épaisse et quelques silhouettes jouant – par quelle astuce – de détails. Le beau fruit d’une longue rencontre artistique obnubilée par deux initiales : sous couvert d’option pataphysique prise, voici par exemple dévoilé au lecteur l’alphabet britannique : le nôtre, mais à l’envers, et auquel deux lettres manquent : M et W.
Robert Wyatt, Jean-Michel Marchetti : Anthologie du projet MW (Æncrages & Co)
Elaboration : 1997-2008. Edition : 2009.
Guillaume Belhomme © Le son du grisli
Franck Médioni: Le goût du jazz (Mercure de France - 2009)

Dans l’introduction à son Goût du Jazz, Franck Médioni avoue sans vraiment l’écrire que la place que lui réserve la petite collection du Mercure de France (anthologies littéraires d’abord consacrées à des villes avant de s’intéresser aujourd’hui à des domaines plus éclatés : le goût du jazz, rangé entre le goût du sexe et le goût des chiens) ne suffira pas à faire le tour de la question. Pourtant, la liste de noms qu’il intègre à son introduction révèle qu’il connaît ses classiques aussi bien que ses exceptions : Boris Vian, Michel Leiris, Jack Kerouak, Henry Miller, Philippe Soupault, Marc-Edouard Nabe, Josef Skvorecky…
Alors, Médioni organise selon trois sections (Jazz sur livres, Portraits en jazz et Poésie en jazz) son cabinet d’objets littéraires. Bien sûr – la couverture du livre l’avait promis autant que l’exercice –, le lecteur devra faire avec quelques incontournables loin d’être tous transportant (Françoise Sagan, Alain Gerber, Jean-Paul Sartre ou Jean Cocteau), mais d’autres choix seront là pour le convaincre de l’utilité de la démarche : poésie de Butor et de Steve Dalachinsky ou curiosité d’Emmanuel Dongola pour exemples. En ménageant la chèvre avertie et le chou obligatoire, Franck Médioni aura donc composé un digne Goût du jazz.
Livre: Collectif, Franck Médioni - Le goût du jazz - 2009 - Mercure de France.
Franck Médioni déjà sur grisli
A voix basse (Musica Falsa - 2008)
Jean-Pierre Moussaron: L’amour du Jazz, 1. Portées (Galilée - 2009)

Avec L’amour du jazz, Jean-Pierre Moussaron, qui publia jadis Feu le free ?, réinvestit le domaine musical et poursuit avec passion ses travaux d’esthétique. Ses goûts personnels, portés là par un langage singulier : qui lui permet de changer en objet littéraire surprenant ce qui aurait pu être un ouvrage satisfait de plus. Malgré un désir évident de respecter une classification personnelle (organisée autour de grands thèmes : rythme, rencontre, improvisation…), l’auteur devra s’en remettre bientôt au désordre charmant d’un cabinet de curiosités dépassé par l’envergure de sa collection.
Là, trouver alors évoqués souvenirs personnels et références discographiques incontournables ; suivre le cheminement de rapprochements philosophiques ou littéraires (Adorno, Heidegger, Hegel et Derrida, forcément, et puis l’empreint fait à Nietzsche des figures de Dionysos et d’Apollon bientôt rejointes par celle d’Hermès, personnifié ici par Cannonball Adderley ou Eric Dolphy) ; tomber soudain sur une constellation d’anecdotes et de raccourcis poétiques puis sur des listes de références jetées sur le papier, usurpant un peu de l’espace du livre dans le même temps qu’elles permettent de distinguer, parmi les noms incontournables du domaine, ceux de plus discrets ou de plus jeunes.
Qu’importe l’à-propos relatif de tel ou tel passage, l’évocation étrange ou l’appel lancé à un ancien texte philosophique capable de justifier tout et son contraire, l’essentiel, ici, est à trouver ailleurs : dans le fourre-tout halluciné né d’un débat d’idées mené à sens unique, dans la scansion euphorisante composée aussi bien de verbe que de repères imposés, enfin, dans l’élégie d’un amour démesuré soudain transformé en ivresse de lecture.
Livre: Jean-Pierre Moussaron - L’amour du jazz, 1. Portées - 2009 - Editions Galilée.
Morton Feldman, Hildegard Kleeb: For Bunita Marcus (Hat Hut - 2009)

Pour y avoir consacré un petit livre, impossible de tenter une autre chronique de l'indispensable For Bunita Marcus, version de la pianiste Hildegard Kleeb, aujourd'hui réédité par Hat Hut. Alors, placer ici l'un des cinquante chapitres, le trentième, pris au hasard, pour réaffirmer l'importance de la composition et celle de cette interprétation.
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Dépassant l'entendement – celui qualifié d'humain quand le terme « commun » serait plus adéquat –, For Bunita Marcus plonge l'auditeur dans un état qu'il ne tient donc qu'à lui de faire changer. Du sentiment étrange éprouvé par celui que l'on force momentanément à refuser la vitesse, faire un prétexte valable au refus de plus grandes contraintes. Morton Feldman avance « j'aime ce genre de musique qui ne pousse pas » et transcrit sur le papier ses mouvements légers de mélodies balbutiantes. Pondéré, le discours du compositeur se veut une « métaphore de l'extinction des valeurs de ce monde » allant au son des notes et de leurs résonances, appelées, les unes comme les autres, à disparaître. Par la force des choses. La revendication, pour cela, peut paraître minuscule, et voici qu'on la soupçonne de verser dans la mélancolie – Saturne, encore. La stagnation existe bien malgré les déplacements, la fatalité encore à prouver n'empêchant pas les sursauts individuels et contrariants. Au final, si tout s'évanouit, une forme aura quand même été amorcée, qui change de la ligne droite. La musique indéterminée que Feldman a longtemps servie en guise de premier indice. Modifier un peu le cours des choses simplement pour interdire la répétition à un temps que l'on dit cyclique. De celui-ci, For Bunita Marcus fait à chaque fois sa chose, le défait pour mieux y revenir. Même si soixante-et-onze minutes ne défont pas une vie. En tout cas, jamais tout à fait. Extrait de Morton Feldman / For Bunita Marcus, Editions Le Mot et le Reste, 2008.
Hildegard Kleeb, For Bunita Marcus (extrait). Courtesy of Hat Hut.
CD: 01/ For Bunita Marcus >>> Morton Feldman, Hildegard Kleeb - For Bunita Marcus - 2009 (réédition) - Hat Hut. Distribution Harmonia Mundi.
Morton Feldman déjà sur grisli
For Philip Guston (Wergo - 2008)
Triadic Memories (MDG - 2008)
Three Voices (Col Legno - 2006)
Morton Feldman Says (Hyphen Press - 2006)
Hildegard Kleeb déjà sur grisli
am(vr)ee (Everest - 2007)
Guillaume Belhomme : Giant Steps, Jazz en 100 figures (Le mot et le reste, 2009)
Même pas Django ! Philippe Vincent, Jazz magazine.
Il est heureux de posséder Giant Steps. Guy Darol, Le Magazine des Livres.
Une Anthologie de grande qualité. Franck Médioni, Jazzistiques (France Musique).
Essential book for the ones who want to approach to this culture, necessary compendium for those who can't do without it. Spiritual Archives.
Une anthologie du jazz à la subjectivité revendiquée. Vibrations, Hors-série Jazz.
Une véritable encyclopédie. Joe Farmer, Epopée des musiques noires (RFI).
Profondément original. Pierre Lemarchand, Jazz à part.
Charles Hiroshi Garrett: Struggling to Define a Nation (University of California Press - 2008)

Dans Struggling to Define a Nation, le musicologue Charles Hiroshi Garrett interroge les origines d’une identité musicale américaine construite sur d’autres, dont certaines inattendues.
Parti de l’évocation d’un Charles Ives travaillant à quelques ragtimes dans le même temps qu’il réfute l’idée que le genre est l’unique invention du domaine musical dont serait capable son pays, Garrett s’intéresse ensuite aux prétentions, influences et fantasmes, d’une poignée de compositeurs emblématiques : Jelly Roll Morton – qui livra les ingrédients de son New Orleans Blues : blues, ragtime et soupçon d’influence espagnole –, Louis Armrstrong, Irving Berlin et autres auteurs de spectacles musicaux ayant par exemple pour sujet les façons de vivre des immigrés chinois ou pour inspiration la musique venue d’Hawaï.
Musique classique se cherchant encore, jazz à naître et variétés inquiètes de coexistence entre populations différentes – quitte à présenter les dernières arrivées sous l’angle d’un exotisme archaïque –, Struggling to Define a Nation éclaire l'élaboration, par une accumulation d’étrangers forcés de vivre ensemble, d’une identité commune sur un langage musical apte à les satisfaire tous.
Charles Hiroshi Garrett - Struggling to Define a Nation, American Music and the Twentieth Century - 2008 - University of California Press.
Alan Rich: American Pioneers, Ives to Cage and Beyond (Phaïdon - 2008)

Aujourd’hui réédité, American Pioneers, ouvrage d’Alan Rich, retourne aux origines de la musique classique américaine à coups de portraits longs et illustrés.
Elaborant des formules musicales qu’un Nouveau Monde obligeait à être différentes, voire nouvelles : Charles Ives, d’abord, que Leonard Bernstein fera connaître à un plus large public, puis Edgar Varese, ancien habitué de l’avant-garde pensée à Paris élu plus tard à l’American National Academy of Arts and Letters, se voient consacrer deux biographies subtiles, allant à l’essentiel et en appelant de plus courtes : celles d’Henry Cowell, « inventeur » des clusters, et de John Cage – dont le portrait ornait la première de couverture de l’édition originale, auquel on aura préféré ce détail de Sempé, même si l’on sait les orchestres du dessinateur peu porté sur la chose contemporaine.
Pour ne pas s’arrêter là, le livre fait la lumière sur d’autres compositeurs encore, sans se soucier toutefois d’autant de détails : parcours retracés de Lou Harrison et Colin Mc Phee, LaMonte Young et Harry Partch, avant que de simples notules finissent de compléter, à coups de miniatures, la galerie de portraits. En fin de volume, Rich conseille au lecteur d’aller écouter une sélection de disques qu’il a lui-même composée et classée par compositeur.
Alan Rich - American Pioneers, Ives to Cage and Beyond - 2008 (réédition) - Phaïdon.
Richard Cook, Brian Morton: Penguin Guide to Jazz Recordings (Penguin Book - 2008)

Louis Armstrong et couleurs, en couverture : la neuvième édition de The Penguine Guide to Jazz Recordings passe en revue de nouveaux disques et en abandonne d’anciens, refuse l’entrée à quelques musiciens ou groupes accueillis jadis dans ses double-colonnes au profit d’autres : revenus (le saxophoniste Daunik Lazro) ou apparus enfin (le tromboniste Roland Dahinden). Seuls éléments à ne pas bouger : la méthode employée et la verve de ses auteurs, Richard Cook (disparu l’année dernière) et Brian Morton.
Morton, qui adresse un hommage à son collaborateur avec l’élégance que l’on connaît à un duo ayant été capable de changer un guide ambitieux en ouvrage indispensable, de ceux dont on s’inquiète quelques semaines avant d’apprendre leur parution prochaine.
Richard Cook, Brian Morton - The Penguin Guide to Jazz Recordings, Ninth Edition - 2008 - Penguin Book.



































