John Coltrane : Je pars d’un point et je vais le plus loin possible (Editions de l’éclat, 2011)

Ce sont là publiés trois entretiens de John Coltrane avec Michel Delorme et une lettre qu’il adressa à Don DeMichael en 1962. A une époque où l’évolution de Coltrane interroge, Delorme et Jean Cluzet (pour Les cahiers du jazz), Delorme seul (interview publiée dans Jazz Hot ici augmentée) puis Delorme et Claude Lenissois pour Jazz Hot encore, l’interrogent avec justesse.
Coltrane est ainsi soumis à la question à une époque où, précise Cluzet, il « ne nous a pas encore livré tous ses secrets. » Faisant preuve de tempérance et d’un intérêt nourri par un réel désir d’apprendre, Delorme et ses comparses recueillent la parole du saxophoniste : ses relations avec le « nouveau jazz » (ici, Coltrane confie ne pas avoir dépassé encore les recherches menées par Coleman, Mingus ou Dolphy), son évolution de créateur (durée de ses solos, nouvelles combinaisons de formations), ses interrogations quant à l’avenir de ses capacités d’instrumentiste (« Physiquement, je ne peux pas aller au-delà de ce que je fais actuellement dans la forme que je pratique. Cela m’effraie un peu de penser que je vais encore devoir changer »).
Honnête écartant toute pose, Delorme ne cache pas être dubitatif devant quelques choix faits par le saxophoniste. En conséquence, Je pars d’un point et je vais le plus loin possible pose plus de questions (celles du musicien et celles de son auditeur) qu’il n’enfile les affirmartions satisfaites. Le doute est partout dans ces pages et, ici inscrit dans l’œuvre immense de John Coltrane, rend la lecture de ce petit recueil indispensable à tout amateur de John Coltrane. Dont Michel Delorme se souvient aujourd’hui : « Il se dégageait de lui une impression de grande force tranquille, il répondait aux questions de façon extrêmement sérieuse mais ne se prenait jamais au sérieux. Je n’ai jamais rencontré un artiste aussi humble. De mon côté, j’étais comme un gosse à qui on offre la lune, limite groupie ! Je passais le plus de temps possible avec lui et le conduisais là où il avait besoin d’ aller, j’allais faire des emplettes pour lui. J’aurais dû faire dédicacer ma bagnole ! »
John Coltrane : Je pars d’un point et je vais le plus loin possible. Entretiens avec Michel Delorme (Editions de l’éclat)
Edition : 2011
Livre
Guillaume Belhomme © Le son du grisli

David Antin : John Cage sans Cage (Les presses du réel, 2011)

David Antin est un homme de parole et un poète qui improvise depuis plus de quarante ans. John Cage sans Cage rassemble deux de ses talk poems : variations (souvenirs / inspiration) sur un même thème (le compositeur en question).
En introduction à la retranscription de ses performances, Antin explique sa démarche, sa relation à celui qui l’écoute, dont il a besoin même s’il avoue parler davantage pour lui-même. En public, son imagination et sa science littéraire s’entendent sur un flot de paroles qui ensorcellent ; sur le papier, l’absence de ponctuation, de majuscules, et une forme étrange, donnent au texte le statut d'œuvre aboutie. Pour ne plus parler de poésie, noter ce qu’on trouve-là de John Cage.
alors pourquoi serais-je la bonne personne pour
venir parler de john cage puisque dès la
préface de son livre silence que j'ai trouvé si plein
de sens silence un livre que j'ai découvert
au début des années soixante et qui était porteur
de tellement de sens pour moi je trouvais
aussi certaines des attitudes exprimées dans la
préface extrêmement peu prometteuses
mais plus loin dans cette même préface
john fait preuve d'une grande perversité je
partage cette perversité et je l'admire je
suppose donc que c'est cela qui a pu le rendre
séduisant à mes yeux
Cage, alors : en anecdotes dont les toiles de fond sont celles des expressionnistes abstraits puis en évocation-prétexte au récit de la lente déchéance de la mère du poète. Derrière la figure du compositeur, ce sont deux chroniques saisissantes qui se succèdent.
David Antin : John Cage sans Cage (Les presses du réel)
Edition : 2011.
Livre
Guillaume Belhomme © Le son du grisli

Teal Triggs : Fanzines (Pyramid, 2010)

Rares sont les fanzines de la taille du livre de Teal Triggs, Fanzines, la révolution du Do It Yourself. Si elle a été traduite en français, cette grande étude porte essentiellement sur les publications américaines et anglaises. En amatrice de punk et en spécialiste de la culture queer, Triggs donne sans compter dans le no future et la riot girl.
Ce qui ne gâte pas la lecture de son livre. Le sujet est orienté, il suffit de le savoir. Car comment ne pas trouver passionnante cette histoire de l’auto-édition confidentielle (Triggs part des pamphlets de Thomas Paine et des poèmes de William Blake) et cette tentative de définition qui pourrait convenir à toutes les époques ? Alternatifs, résistants, intimes ou narcissiques, idolâtre, multiformes (les exemples donnés peuvent ressembler à un magazine professionnel, d’autres à un agenda de collégienne)…
Après cela, Triggs insiste : c’est la musique (plus que la science-fiction, la BD, le sport…) qui offrira à l’univers du fanzine ses plus belles créations. Elle passe en revue des titres qui le prouvent : Suburban Press, Sniffin Glue, Chainsaw, Sub Pop, etc. Elle regrette ensuite la dérive du fanzine vers les rives de la culture dominante (même si, bizarrement, le fait qu’un livre tel que le sien existe atteste que la « culture dominante » peut trouver un intérêt au fanzine). Enfin Triggs applaudit à la réaction qui s’ensuivit : un retour à l’intime avant l’arrivée des e-zines. Elle trouvera là peut-être matière à une autre étude : d’autres espaces de libertés, de protestations, de cultures parallèles ou de sous-cultures revendiquées.
Teal Triggs : Fanzines. La révolution du DIY (Pyramyd / Amazon)
Edition : 2010.
Livre
Pierre Cécile © Le son du grisli

Way Ahead, Jazz en 100 autres figures

Suite et fin d'une anthologie de jazz dont Giant Steps est le premier volume, Way Ahead [Order it !] paraît ces jours-ci aux éditions le Mot et le reste. Ce sont 440 pages – dont les quatre premières (préface signée Ken Vandermark) sont retranscrites ci-dessous – célébrant 100 figures d'une musique aux formes changeantes : PEE WEE RUSSELL, BENNY CARTER, CHU BERRY, DON BYAS, TEDDY WILSON, KENNY CLARKE, PAUL QUINICHETTE, HERBIE NICHOLS, PAUL GONSALVES, CLARK TERRY, WARDELL GRAY, EDDIE “LOCKJAW” DAVIS, JAKI BYARD, OSCAR PETTIFORD, THAD JONES, RED GARLAND, ELMO HOPE, SAM RIVERS, SONNY STITT, LUCKY THOMPSON, GENE AMMONS, BILL DIXON, ZOOT SIMS, DODO MARMAROSA, TEDDY CHARLES, ANTHONY ORTEGA, ART FARMER, HAROLD LAND, FRED ANDERSON, JOHN CARTER, BOB BROOKMEYER, MUHAL RICHARD ABRAMS, PEPPER ADAMS, BOOKER ERVIN, DEWEY REDMAN, SONNY CLARK, KENNY BURRELL, KRZYSZTOF KOMEDA, MARION BROWN, JIMMY LYONS, LOL COXHILL, SONNY SIMMONS, TUBBY HAYES, RAN BLAKE, FRANK WRIGHT, ROSWELL RUDD, JOHN TCHICAI, CARLA BLEY, CHRIS MCGREGOR, GRACHAN MONCUR III, ALICE COLTRANE, GUNTER HAMPEL, JULIUS HEMPHILL, BOOKER LITTLE, ALEXANDER VON SCHLIPPENBACH, JOHN STEVENS, ROSCOE MITCHELL, BOBBY HUTCHERSON, IRENE SCHWEIZER, CHARLES TYLER, MILFORD GRAVES, WADADA LEO SMITH, HAN BENNINK, EDDIE PRÉVOST, OLIVER LAKE, NOAH HOWARD, FRANK LOWE, RADU MALFATTI, EVAN PARKER, PETER KOWALD, DAUNI K LAZRO, VINNY GOLIA, BUTCH MORRIS, MARILYN CRISPELL, BARRY GUY, FRANZ KOGLMANN, VLADIMIR TARASOV, FRODE GJERSTAD, LARRY OCHS, FRITZ HAUS ER, PAU L DUNMALL , JOHN BUTCHER , MICHEL DONEDA, STEVE SWELL, JOE MORRIS, AB BAARS, MARCO ENEIDI, OTOMO YOSHIHIDE, ELLERY ESKELIN, SEBI TRAMONTANA, IVO PERELMAN, ROB BROWN, AXEL DÖRNER, MATS GUSTAFSSON, JEAN-LUC GUIONNET, MARTIN KÜCHEN, ASSIF TSAHAR, MARTIN BRANDLMAYR, DAVE REMPIS, MATT BAUDER.
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Q'est-ce qui motive les histoires du jazz ? Tentent-elles de consigner une forme d'art qui, par essence, se joue « sur le moment », qui est donc éphémère et en perpétuelle mutation ? La performance terminée, l'auditeur pourra parfois la retrouver sur un disque ; mais n'y a-t-il pas une certaine contradiction, voire une incohérence, à documenter de cette façon une musique supposée être, par sa nature même, née d’actions créatives et spontanées ? Le jazz tout entier aurait-il été construit sur un lot de contradictions telles que celle-ci ? Est-il un ensemble de structures d'idées changeantes mises en mouvement sous les effets de différentes formes d'échanges ? La composition (le matériau prédéterminé) et l'improvisation (la composition spontanée) ; une musique noire américaine innovante et des langages sonores venus du monde entier qui parlent de leur époque ; l'Histoire et le Moment ; la diaspora d'une pensée créative et l'esprit d'un temps enfin ouvert à de nouvelles méthodes d'expression ; la connaissance et la surprise...
Si l'histoire du jazz est celle d'une musique, elle est également celle de ceux qui l'ont faite. Dans certains cas, il s'agit de Novateurs qui ont révolutionné le genre (parmi les musiciens que l'on trouve dans Giant Steps, le premier des deux volumes de l'anthologie de Guillaume Belhomme, prenons comme exemples Louis Armstrong, Duke Ellington, Cecil Taylor, Lester Young, Miles Davis, Charlie Parker ou Ornette Coleman). Dans d'autres cas, on trouve des représentants d'une Seconde Vague de musiciens qui ont élargi le champ des possibilités offertes par les changements que les Novateurs occasionnèrent (citons Lucky Thompson, Art Farmer, Elmo Hope, Kenny Burrell, Oliver Lake, Booker Little ou encore Pepper Adams, tous évoqués dans Way Ahead). Enfin, il y a les Radicaux : ces musiciens qui donnent l'impression de se tenir à distance de toute continuité apparente du jazz – « apparente » parce que, comme toutes les autres formes d'art, le jazz ne s'est pas développé dans la ligne droite ; et « continuité » parce que cette notion n'implique pas l'idée de progrès – en effet qui peut dire avoir contribué à améliorer le genre depuis Louis Armstrong ? Parmi ces Radicaux, Thelonious Monk, Pee Wee Russell et Albert Ayler, sont des musiciens dont les débuts ont été marqués par une atmosphère musicale particulière – le bebop dans le cas de Monk, l'Ecole de Chicago des années 1920 pour Russell, et le hard bop pour Ayler – mais qui ont su s'en détacher pour trouver une façon plus personnelle d'agencer leurs idées. En conséquence, ils ont souvent été réprouvés par des auditeurs et une presse grand public qui avaient du mal à considérer leurs choix comme valables et à reconnaître leur qualité d'expression. Souvent accusés de manquer de « bonne technique », ils furent rarement reconnus pour avoir développé le « certifié conforme » vocabulaire du jazz. Prenons un exemple : de son vivant, Charlie Parker fut à juste titre salué comme un génie ; aujourd’hui pourtant, il reste encore quelques imbéciles qui vous diront que Thelonious Monk ne savait pas jouer de piano. Heureusement, à l'orée du XXIe siècle, ces inventions sonores (les clusters de Monk, les murmures de Russell et les rugissements d'Ayler) font partie du vocabulaire de la plupart des penseurs les plus en pointe dans le domaine de la musique.
D'apparence simple, ce triumvirat (Novateurs / Seconde Vague / Radicaux) n'en propose pas moins une manière de porter un regard sur l'histoire du jazz – et même sur l’entière histoire de l’art – qui ne se satisfait pas d'une succession chronologique de mouvements esthétiques ou d'écoles artistiques – ce genre de choses qui donne en peinture la suite « Impressionnisme > Cubisme > Dada > Surréalisme > Expressionnisme Abstrait > Pop Art > Art Conceptuel > Minimalisme » donnerait pour le jazz « Dixieland > Swing > Bebop > Hard Bop > Free Jazz > Improvisation libre ». L'histoire d'un art est faite de la somme des interventions des individualités qui le modèlent. A mon sens, les portraits des artistes du présent ouvrage mettent en lumière la complexité, la variété et l'interaction d'idées, bien plus nettement que tout exposé basé sur cette succession de simples catégories esthétiques. Quel est le plus parlant des deux : le terme « hard bop » ou la musique du quintette de Clifford Brown et Max Roach ?
J'apprécie les livres de Guillaume parce qu'ils peignent ce genre d'histoires, qu'ils s’extirpent de la ligne chronologique et vont voir au-delà des classifications esthétiques. Ainsi, il est possible que Giant Steps et Way Ahead permettent aux auditeurs d'approcher le jazz d'aujourd'hui, le travail auquel s'attèlent des artistes d'aujourd'hui. Ne gagnerions-nous pas, par exemple, à arrêter de ranger tel musicien – qu'il ait été actif dans les années 1960 ou le soit en ce moment même – qui joue des thèmes n'étant pas construits sur des changements d'accords sous le terme de « musicien de free jazz » ? Pourquoi ne pas chercher plutôt à établir les corrélations existant entre chacune de ces individualités, de quelque époque qu'elles soient ? La raison présida à la formation par Miles Davis d’un quintette dans lequel on trouvait John Coltrane, Paul Chambers, Red Garland et Philly Joe Jones ; et puis sa logique le décida à former une autre quintette avec cette fois Wayne Shorter, Ron Carter, Herbie Hancock et Tony Williams ; le nez que Davis avait pour déceler chez un individu sa propension à inventer et son expérience de l'expression collégiale continuèrent d'ailleurs à faire leur preuves dans les années 1970, lorsqu’il fit ces choix remarquables lors de la composition de ses groupes électriques.
Les temps ont changés, nous voici au XXIe siècle. Parce qu'il est une forme d'art comme les autres, le jazz a lui aussi changé – les musiciens qui le servent le font sous l'influence de différentes politiques, de différentes cultures et même de différentes musiques, que les artistes des générations antérieures. Et si les auditeurs parviennent à saisir la logique esthétique qui a prévalu aux choix de Miles Davis, ils seront alors en mesure de comprendre pourquoi Atomic sonne, pourquoi l'Ab Baars Trio sonne, pourquoi le Chicago Tentet de Peter Brötzmann sonne, pourquoi Anthea Caddy et Magda Mayas sonnent, pourquoi le Vox Arcana de Tim Daisy sonne et pourquoi les membres de Die Enttäuschung, du Bindu d'Hamid Drake, de The Engines, du New Orchestra de Barry Guy, d'Hairy Bones, de l'ICP Orchestra, de l'Exploding Star Orchestra de Rob Mazurek, des Bandwagon de Jason Moran, du Joe Morris Trio, du Black Earth Ensemble de Nicole Mitchell, du Trio-X de Joe McPhee, d'OffOnOff, du Raining On The Moon de William Parker, de l'Evan Parker Trio, de Polwechsel, du Dave Rempis Percussion Quartet, du Slammin' the Infinite de Steve Swell, de The Thing, etc., etc., etc., ont choisi de jouer ensemble. Nous devons tous faire avec une Histoire qui, sans arrêt, continue de s’écrire. Il suffit de considérer le grand nombre de fois où, lorsqu’un mouvement artistique ou une école esthétique s’est trouvé discuté, la « règle » a dû faire exception. Ces histoires du jazz que Guillaume Belhomme a écrites sont euphorisantes parce qu’elles montrent que, dans cette musique – qu’elle soit l’œuvre des Novateurs, de la Seconde Vague ou de Radicaux –, ce sont les exceptions qui font la règle.

Yannick Séité : Le jazz, à la lettre (PUF, 2010)

Derrière la couverture du livre – photo d’une rencontre Armstrong / Cocteau qui peut faire craindre à l’asthmatique être tombé dans un nid à poussières d’un nouveau genre –, des pages racontent les rapports (souvent fantasmés) entre jazz et littérature (souvent française, elle).
L’ouvrage est de Yannick Seité et raconte d’abord l’arrivée du jazz en Europe, événement ayant permis aux écrivains du continent d’envisager l’homme noir autrement que par le biais de la lourde figure du boxeur. Dès lors, l’auteur peut passer les écrivains en revue : Cocteau et les clichés qu’il fallait bien que quelqu’un invente, Céline, Morand, Kessel, Breton, Crevel, Soupault, Leiris... – ce dernier, empruntant par exemple au vocabulaire du jazz des termes pour décrire un tableau de Bacon, semble obnubiler Séité.
En connaisseur de musique et de littérature, mais aussi en remarquable agenceur d’idées, celui-ci regrette quelques fantasmes – ces notions de rythme, d’improvisation, voire de liberté, que certains écrivains empruntèrent à des « jazzmen » devenus modèles pour les « transposer » ensuite sur le papier. Ailleurs, Séité dit (pour faire vite) avec Franz Koglmann que les arts sont différents bien sûr mais liés les uns aux autres et qu’il est illusoire de chercher à les assimiler. Reste que, si les textes rassemblés par Séité ne peuvent dire avec les mêmes armes que la musique, ils disent souvent d'autres belles façons et constituent en plus un lot de témoignages forts pour la compréhension de l’histoire du jazz envisagé outre-Atlantique. En objet inspirant, le genre transforma en quelque sorte des figures du monde des lettres en irrésistibles attachés de presse : Yannick Séité le prouve là avec passion.
Yannick Séité : Le jazz, à la lettre (PUF / Amazon)
Edition : 2010.
Guillaume Belhomme © Le son du grisli

Silent Solos Improvisers Speak (Buddy’s Knife, 2010)

Après avoir consacré des ouvrages entiers aux textes de William Parker, Henry Grimes et Roy Nathanson, les éditions Buddy’s Knife, publient le premier volume d’une anthologie de textes signés de musiciens à qui – croit-on comprendre – il ne manquait plus que la parole.
Lorsqu’elles ne réfutent pas toutes attaches (hautes écritures de Cooper-Moore ou de Leena Conquest), les lignes parlent évidemment d’un art et de ses à-côtés (Gunter Hampel décrivant ses sensations de concerts, David Budbill faisant tendrement état de son retour à domicile après avoir participé au Vision Festival ou Joëlle Léandre remuant l’archet dans ses plaies de solitudes), établissent un rapport au monde (Charles Gayle, Peter Kowald, Yusef Lateef ou Joseph Jarman) ou à la société (Oliver Lake, William Parker). Quelle que soit la forme des textes – témoignages, poèmes, impressions ou relevés de pratiques instrumentales –, les usages différents qu’y fait de l’écrit la remarquable sélection d’improvisateurs attestent d’une même pratique accaparante et d’un même choix d’existence. Les premières preuves de celles-ci restent toutefois celles déjà consignées sur disques.
Renate Da Rin : Silent Solos. Improvisers Speak (Buddy’s Knife)
Edition : 2010.
Livre : David Amram, Harrison Bankhead, Lewis Barnes, David Budbill, Katie Bull, Chris Chalfant, Jay Clayton, Leena Conquest, Cooper-Moore, Jayne Cortez, Connie Crothers, Marc Edwards, Bruce Eisenbeil, Avram Fefer, Floros Floridis, Joel Futterman, Charles Gayle, Alan Bernard Glover, Doug Hammond, Gunter Hampel, Jason Kao Hwang, Joseph Jarman, Terry Jenoure, Lee Konitz, Peter Kowald, Oliver Lake, Yusef Lateef, Joёlle Léandre, Elliott Levin, David Liebman, Joe Maneri, Sabir Mateen, Nicole Mitchell, Ras Moshe, Roy Nathanson, Bern Nix, William Parker, Matana Roberts, Larry Roland, Matthew Shipp, Catherine Sikora, Warren Smith, Lisa Sokolov, Steve Swell, John Tchicai, Ijeoma Thomas, Oluyemi Thomas, Assif Tsahar, David S. Ware, Henry P. Warner.
Guillaume Belhomme © Le son du grisli

Albert Ayler, Témoignages sur un Holy Ghost (Le mot et le reste, 2010)

Ascension d'Albert Ayler ou l'Annonce faite au lecteur. Après avoir collecté et publié des témoignages concernant John Coltrane ou Miles Davis, Frank Médioni en rassemblait d’autres traitant du cas Albert Ayler. Ci-après, quelques noms choisis partialement parmi ceux d'une centaine d’intervenants : Amira Baraka, Jacques Bisceglia, Peter Brötzmann, Roy Campbell, Daniel Caux, Alain Corneau, Paul Dunmall, Mats Gustafsson, Steve Lacy, Daunik Lazro, Joëlle Léandre, Joe McPhee, Thurston Moore, Sunny Murray, Evan Parker, William Parker, Ivo Perelman, Barre Phillips, Sam Rivers, Philippe Robert, Cecil Taylor, John Tchicai, Ken Vandermark, Val Wilmer, Carlos Zingaro. Ci-après, un conseil : la lecture de 200 pages essentielles à retrouver en boîte Holy Ghost. Ci-dessous, l'apparition grisli-ghost ou contribution-maison (grisli-grotte) à trouver dans le livre en question :
Albert « No Name » Ayler. La présence d’Albert Ayler, résumée en un cri et dans l’absence à suivre : le manque, bientôt, puis l’impression du fantôme tapi derrière ; la perte, ensuite, que l’on imagine irréversible : celle de « Ghosts » et d’« Angels », bataillon de figures troubles rangées sous une même bannière : « No Name » ; le vide, enfin, qu’il est inévitable de combler avant la prochaine plainte haute à dire sa vérité. En guise de subterfuge, la mélodie rassurante ne tient jamais longtemps : « What a Wonderful World » capable de faire croire à qui voudrait l’entendre que l’évidence est sous ses yeux quand il n’est rien de moins accessible, justement, que l’évidence. La mélodie légère, toujours ça de gâchée : George Russell et Don Cherry interprétant « You Are My Sunshine » à Coblence avec pertes et fracas, parce qu’il n’est pas possible de mentir plus longtemps en chanson. L’heure, d’être à la vérité, aussi noire soit-elle ? Des cris, encore, mais de plus en plus timides, avant d’en revenir aux illusions de coutume ; simplement parce qu’il sera toujours possible de faire croire en chanson. Rassurant comme les précédents et comme devront l’être les prochains, un autre jour se lève : non pas sur le cri attendu – « No Name » affranchi qui faisait déjà redouter l’absence à suivre –, mais au son de facilités capables de rassembler, faisant le tronc commun d’une association vertueuse qui, paissant et paressant, préférera toujours la célébration du gouffre à d’accablantes preuves de vérité. Or, en douce, la prochaine plainte approche déjà, qui saura se souvenir.
Franck Médioni (sous la direction de), Albert Ayler, Témoignages sur un Holy Ghost (Le mot et le reste)
Edition : Mai 2010.
Guillaume Belhomme © Le son du grisli

William Parker, Marcello Lorrai : Conversazioni sul jazz (Auditorium, 2010)

Il faudra d’abord dire que l’Italien de ce livre n’est pas celui, pour ne prendre qu’un exemple, des romans de Bontempelli, soit : est accessible à qui ne pratique pas la langue mais est doué quand même d’un minimum d’entendement. Ensuite, noter qu’il s’agit là d’un long entretien donné par William Parker à Marcello Lorrai, journaliste à qui aucune revue ne peut offrir autant de pages pour un même sujet et scribe qui regretterait sans doute qu’un tel témoignage ne soit pas consigné sur papier.
C’est qu’ici, William Parker revient sur son parcours – passage par le Jazzmobile, formation de l’Aumic Orchestra, interventions au sein de Muntu, de l’Unit de Cecil Taylor ou d’un orchestre emmené par Bill Dixon – et se plaît aussi à raconter dans le détail la journée type d’un lofter new-yorkais dans les années 1970, à évoquer quelques partenaires charismatiques, notamment percussionnistes (Milford Graves, Hamid Drake, Han Bennink) et contrebassistes (Charles Mingus, Peter Kowald, Henry Grimes), ou encore à répondre aux questions touchant à son rapport à la religion (école italienne de journalisme). En une centaine de pages qu’augmente un cahier d’une quarantaine de photos signées Luciano Rossetti, Conversazioni sul jazz peint un William Parker aussi lucide et humble qu’il est imposant.
William Parker, Marcello Lorrai : Conversazioni sul jazz (Auditorium Edizioni)
Edition : 2010.
Guillaume Belhomme © Le son du grisli

Théo Lessour : Berlin Sampler (Ollendorff & Desseins, 2009)

Il faut se méfier des gens qui savent tout, des spécialistes qui n’en sont pas. Ne connaissant pas Théo Lessour, je l’ai soupçonné (à tord, disons-le tout de suite) d’être de ces faux avertis lorsqu’est arrivé ce livre, Berlin Sampler, qui a pour objectif de traiter en 400 pages (dont on peut télécharger ici les 19 premières) des liens qui unissent Berlin à toutes sortes de musique, que Lessour classe en quatre grandes catégories : E-Musik (musique savante), U-Musik (divertissement / chanson / pop), A-Musik (courants alternatifs) et Techno (techno).
Grâce à cette classification, des allusions qui partent dans tous les sens n’entament pas la solidité de l’ensemble : le livre tient plutôt la route, de son évocation d’Arnold Schönberg à celle de Ricardo Villalobos. Dans le dédale des rues, on croise Alban Berg ou Nina Hagen, Lou Reed ou Blixa Bargeld, Nick Cave (période Birthday Party), des bands de punks et des groupes krautrock et bien sûr Einstürzende Neubauten (le groupe est d'ailleurs privilégié par Lessour). De temps en temps, la ballade est charmante (encore qu’il faut avoir un minimum de culture dans le domaine, la vulgarisation n’étant pas forcément l’affaire de ce livre) mais de temps en temps aussi le promeneur tombe sur des impasses : quasiment rien sur la musique électroacoustique de ces dix dernières années et très peu d’espace réservé au free jazz de Peter Brötzmann, par exemple.
C’est pourquoi (encore qu'il me faut préciser qu''il ne s'agit pas de jeter l'eau du bain avec le bébé : puisque de beaux passages sont consacrés à la musique classique, au rock et à la techno, même si ils peuvent faire figure de simples résumés de travaux plus précis), il arrive souvent que le lecteur / promeneur perde ses repères, et divague parmi une architecture d’où son regard se détache. Le sujet (l’idée est pourtant belle et promise à d'autres volumes) était peut être trop vaste pour être traité par une seule et unique personne, fut-elle vraiment avertie…
Théo Lessour : Berlin Sampler (Ollendorff & Desseins)
Edition : 2009.
Pierre Cécile © Le son du grisli

Nick Cave : Mort de Bunny Munro (Flammarion, 2010)

Alors qu’il vient de signer la BO de l’adaptation cinématographique de l’inadaptable Route de Cormac McCarthy, Nick Cave fait paraître un nouveau livre (ou plutôt un scénario retravaillé) qui reprend le thème de l’errance d’un père et de son fils.
Au début, la traduction commet quelques ratés mais elle s'améliore, et l'on poursuit la lecture. Bunny Munro est un adulte à la dérive, alcoolique et obsédé sexuel notoire, que le suicide de sa femme met au pied du mur ; il doit désormais répondre de ses devoirs de père, et embarque son jeune fils dans une dérive de plus en plus sévère. Mort de Bunny Munro est la chronique d'une mort annoncée dès les premières lignes qui trimballe son lecteur dans des paysages sordides. Heureusement, Cave prend garde d'éloigner tout pathos et réussit à passionner (et même divertir) au gré de l'aventure de son personnage de raté charismatique (à la hauteur des grands déjantés qui ont fait l'histoire de la littérature américaine), dont le salut n'est autre que la progéniture.
Nick Cave : Mort de Bunny Munro (Flammarion)
Edition : 2010.
Pierre Cécile © Le son du grisli























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