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Patrick Farmer : Wild Horses Think of Nothing Else the Sea – Tape Readings (Winds Measure, 2016)

patrick farmer wild horses

Hier, de longues promenades au pays de Galles inspiraient à Patrick Farmer un livre : Wild Horses Think of Nothing Else the Sea. Ce sont des extraits de ce petit ouvrage que six de ses amis lisent aujourd’hui, et même « interprètent », sur deux cassettes Winds Measure – deux éditions existant de cette référence : la première usuelle, la seconde livrée avec un morceau des notes ayant servi à l’écriture du livre.

Quel que soit le lecteur – dans l’ordre alphabétique : Antoine Beuger, Daniela Cascella, Bruno Guastalla, Jeph Jerman, Sally Ann McIntyre, Holly Pester et Michael Pisaro –, c’est là d’une face à l’autre le récit découpé des souvenirs d’un voyage que l’auditeur de ces cassettes pourra entendre entre les lignes. Et interpréter à sa convenance : brisées puis réagencées, les phrases choisies parlent de solitude et d’oiseaux-poètes, évoquent la correspondance de Lou Andreas-Salomé et de Rainer Maria Rilke ou tâchent de rendre un paysage désert encombré de bruits…  

« Nothing is ever heard one way only », dit la voix de Guastalla. D’un ton égal, celle de Beuger prononcera d’autres phrases en prenant soin d’y glisser des silences – avec le compositeur, même la page que l’on tourne est une partition envisageable – finit par s’entendre. Et cette autre idée qui court d’un lecteur à l’autre : « Nothing but in ideas ». Alors, à la sobriété de Beuger, Jerman préfère une lecture perturbée par les parasites sonores, Pisaro (un autre art de la mesure, du moment, du silence) dénombre des poissons venus grossir le trafic urbain, Cascella susurre puis précipite sa lecture de peur peut-être d’être entendue… 

L’exercice n’empêchant pas la mise en scène, et même de profiter de quelque artifice, McIntyre entame, elle, une marche au terme de laquelle elle se dédoublera, Guastalla arrange des tableaux qui opposent des nuées d’oiseaux et de drôles de machines – la menace de l’extinction des espèces pourrait faire écho à l’évocation, par Farmer, de Cuvier – quand Pester adapte sa voix frêle au rythme d’un « incident technique » (une autre sorte de souffle) qui aurait certainement pu, dans d’autres circonstances, empêcher sa lecture. Sans doute est-ce d’ailleurs elle qui révèle le mieux à quel point un texte est tributaire de son lecteur, ce lecteur des aléas de son métier et son éventuelle audience de la qualité de son loisir. 

écoute le son du grisliHolly Pester Wild
Horses Think of Nothing Else the Sea

patrick farmer

Patrick Farmer : Wild Horses Think of Nothing Else the Sea – Tape Readings
Winds Measure
Edition : 2016.
2 K7 : Wild Horses Think of Nothing Else the Sea – Tape Readings
Guillaume Belhomme © Le son du grisli

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Vanessa Place : Last Words (Dis Voir, 2015)

vanessa place last words

Il serait mal venu d’entendre dans cette lecture une quelconque musique et même une sombre poésie sonore. Il faudrait demander à Vanessa Place, poète américaine et aussi avocate, ce qu’elle est venue chercher dans ces derniers aveux de condamnés à mort par la justice texane depuis la reprise des exécutions capitales, en décembre 1982 – un usage poétique du témoignage, comme le fit Charles Reznikoff avant elle, peut-être ; une inspiration qui fouille au plus noir de l’humain – que l’humain en question soit juge, assassin ou même (qui sait ?) innocent – peut-être aussi, à la manière de Kathy Acker, Peter Sotos ou Dennis Cooper (dont Dis Voir publia le saisissant Jerk dans la même collection ZagZig que dirigent Philippe Langlois et Frank Smith.)  

Ces « endormis » que l’on trouve photographiés dans le livre – images et mots proviennent des archives du site internet de la Justice Criminelle du Texas – se pressent les uns contre les autres: six portraits par page, et Last Words en compte soixante. Pour ne pouvoir citer chacun de ces trois-cent-soixante condamnés-là, Place nous interdit à sa manière de lier, comme dans un jeu d’enfant, tel visage aux mots qu’il aura pu prononcer tout comme elle s’est gardé d’attacher à telle parole le crime qui l’aura fait taire.

D’une voix monotone, voire rentrée, elle égrène alors un chapelet – il est ici souvent question de dieu et de ses ambassadeurs – d’excuses, de regrets et de mots d’amour, de détails oubliés et d’espoirs qui y sont peut-être accrochés (de rentrer « à la maison », de se voir accueillir « au ciel », de croire que la mort que l’on va vous injecter est une sorte de renaissance...), d’hommages et de dédicaces, de remerciements (plus seul qu’il serait possible de l’être en plein désert, la religion parviendrait encore à vous guider), d’adieux enfin – le plus terrible étant peut-être ce « No last statement, no. »

Poignant, évidemment. Rendue sous un ciel de plomb, la chose administrative attrape les derniers mots de ses condamnés et les rend publics : Vanessa Place, elle, récite et illustre aujourd’hui ce qu’écrivit Michel Foucault jadis : « Au cœur de la folie, le délire prend un sens nouveau. » Or, peut-être n’est-ce pas ce « sens nouveau » qui frappe ici le plus.

Vanessa Place : Last Words (Dis Voir / Les Presses du Réel)
Enregistrement : 2014. Edition : 2051.
Livre et CD : Last Words
Guillaume Belhomme © Le son du grisli

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