Le son du grisli

Bruits qui changent de l'ordinaire

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Joe Giardullo: Red Morocco (Rogue Art - 2007)

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A la tête d’un ensemble de 14 musiciens (parmi lesquels on trouve Daniel Levin, Joe McPhee, Lori Freedman, ou Dom Minasi), Joe Giardullo donnait en 2005 de belles couleurs au Third Stream de George Russell.

Ajoutant à son étude de la théorie une pratique en compagnie de partenaires compétents, Giardullo convoque ainsi quelques fantômes entre quelques phases improvisées : Gershwin autant que Schönberg sur les soupçons de cordes appliquées à OPB. Ailleurs, une musique impressionniste disparaît peu à peu sous l’insistance des cuivres (Memory Root), une progression contemporaine dispose des notes soudaines de piano sur d’autres mouvements de cordes. Et puis, en guise de conclusion, Giardullo peint sur Red Morocco un univers ouaté, subtil et décisif. Qui confirme la réussite d’une expérience dans laquelle beaucoup se sont perdus.

CD : 01/ OPB 02/ OPG 03/ 2T(m) 04/ Memory Root 05/ OPD 06/ Q-2G(e) 08/ Calabar 09/ Hikori 10/ Red Morocco

Joe Giardullo Open Ensemble - Red Morocco - 2007 - Rogue Art.



Spiritworld: Live at the CUE Art Foundation (Witnissimo - 2006)

SpiritworldDepuis plus de trente ans, le peintre américain Jeff Schlanger nourrit un projet personnel appelé musicWitness, qui le porte à rendre sur papier et sur l'instant des impressions glanées lors des concerts de musique créative auxquels il assiste. Le 8 avril 2005, lors d'une exposition de ses travaux au CUE Art Foundation de New York, il investissait l'exercice devant caméras, le temps d'un concert donné par William Parker, Oluyemi Thomas (Positive Knowledge), Joe McPhee et Lisa Sokolov.

En lente procession, les musiciens prennent place parmi les peintures et les sculptures. Soprano sous le bras, McPhee attend son heure, qui suivra de peu celle de la vocaliste Lisa Sokolov. Impressionnante, elle tisse avec le saxophoniste des entrelacs étourdissants quand Parker et Thomas se chargent de percussions diverses (cymbales, gongs, cloches et bols). L'ensemble divague ainsi sur les rives d'une Asie intérieure transportée dans la 25e rue.

La seconde improvisation voit Parker retrouver son instrument de prédilection, la contrebasse. Plus perturbés, la voix et les vents se chargent de mettre au jour une musique urbaine dont les référents se trouvent moins capables d'apaiser les tourments exposés. Sous le coup des heurts improvisés, les gestes de Schlanger -  Ralph Steadman coloré - traduisent le propos des musiciens ou illustrent leur pratique, pour atteindre, au final, la révélation fidèle d'un moment exceptionnel.

DVD: 01/ Spiritworld: Live Concert at CUE 02/ musicWitness: Genesis & Testimony 03/ musicWitness: Vision Gallery

Spiritworld - Live at The CUE Art Foundation - 2006 - Witnissimo.


Music and the Creative Spirit. Innovators in Jazz, Improvisation, and the Avant Garde (Scarecrow Press - 2006)

petergrisliCollaborateur régulier du magazine américain Downbeat, Lloyd Peterson rassemble dans Music and the Creative Spirit 42 témoignages que lui ont accordés des musiciens (*) qu’il qualifie (à raison pour presque tous) de novateurs, évoluant dans le champ d’un jazz en évolution perpétuelle au contact d’un répertoire d’influences éclaté plutôt que confortablement installés dans une tradition qu’il faudrait absolument entretenir.

Sans mentionner la date à laquelle se sont déroulés les interviews – seul défaut majeur de l’ouvrage -, Peterson fait défiler une galerie judicieuse de personnages ayant à dire sur un style qui, comme le note le trompettiste Dave Douglas dans la préface, n’a jamais autant évolué que ces quarante dernières années.

Alors, on trouve Derek Bailey avancer que les deux grands principes qui animent sa pratique musicale sont l’indifférence et la non familiarité avant de se dire musicien conventionnel ; plus loin, William Parker lâche que la compréhension n’est pas du domaine de la beauté ; Steve Lacy, dans le fac-similé d’une lettre adressée à l’auteur, conseille, lui, de laisser la musique parler d’elle-même plutôt que de la contraindre à l’exercice de la théorisation.

Plus prolixes, d’autres expliquent le rapport qu’ils entretiennent avec leur art – Hamid Drake révélant, à la suite d’Albert Ayler, le lien étroit entre la portée musicale de l’univers et la portée universelle de la musique, quand David S. Ware confie que la spiritualité l’a amené à ne plus jouer pour sa notoriété – ou tentent de mettre au clair les affinités de leurs pratiques - Ikue Mori parlant de la scène bruitiste japonaise, Otomo Yoshihide de son rapport au courant Onkyo.

Ailleurs encore, Barry Guy revient sur son expérience au sein du London Jazz Composers Orchestra, George Lewis et Wadada Leo Smith évoquent la grande époque de l’A.A.C.M., tandis qu’autour de Peter Brötzmann, Ken Vandermark, Mats Gustafsson, Joe McPhee et Paal Nilssen-Love discutent, le temps d’un tour de table intelligent, d’improvisation autant que de société, de leur rapport au public autant que de politique.

(*) Fred Anderson, Derek Bailey, Joey Baron, Tim Berne, Peter Brotzmann, Regina Carter, Chicago Roundtable, Marilyn Crispell, Jack DeJohnette, Dave Douglas, Hamid Drake, Bill Frisell, Fred Frith, Annie Gosfield, Mats Gustafsson, Barry Guy, Dave Holland, Susie Ibarra, Eyvind Kang, Steve Lacy, George Lewis, Pat Martino, Christian McBride, Brad Mehldau, Myra Melford, Pat Metheny, Jason Moran, Ikue Mori, David Murray, Paal Nilssen-Love, Greg Osby, Evan Parker, William Parker, Joshua Redman, Maria Schneider, Wadada Leo Smith, Ken Vandermark, Cuong Vu, David S. Ware, Otomo Yoshihide, John Zorn.

Lloyd Peterson, Music and the Creative Spirit. Innovators in Jazz, Improvisation, and the Avant Garde, Scarecrow Press, 2006.


The C.T. String Quartet: Reqiphoenix Nexus (Cadence Jazz Records - 2006)

ctStringsliFormé par Dominic Duval (contrebasse), Thomas Ulrich (violoncelle), Jason Kao Hwang (violon) et Ron Lawrence (alto), le C.T. String Quartet profite d’un concert donné en 1999 à la Knitting Factory pour exposer Reqiphoenix Nexus, précis d’harmonie discordante expliqué en trois points.

Si quatre archets devisent d’abord au son d’entrelacs subtils, le résultat ne satisfait pas longtemps les musiciens, qui s’empressent de faire éclater, entre quelques pauses décidées, les aigus de pizzicatos précipités, sacrifiant toute logique à un Part 1 enfin déconstruit en distribuant les charges dissonantes, tant qu’ils peuvent investir sans compromission le premier plan.

Liberté que Part 2 ne peut leur permettre d’obtenir. Accueillant Joe McPhee, le quartette s’y inquiète davantage de confectionner des nappes sur lesquelles le soprano de l’invité trouvera l’assurance qui le laissera aller à quelques postures relevant d’un free jazz emporté. McPhee accompagné comme il faut, forcément irréprochable.

Avec son départ, Part 3 peut débuter : progression lasse soumise à plusieurs accès de fièvre. Sur le grand et grave archet de Duval, les violons grincent et se répètent, arrachent quelques notes inattendues, pour se laisser terrasser enfin par le gimmick qu’impose la contrebasse. Rassurant, et conseillant d’en finir ici avec l’exposé sensible qu’est Reqiphoenix Nexus.

CD: 01/ Part 1 02/ Part 2 03/ Part 3

The C.T. String Quartet - Reqiphoenix Nexus - 2006 - Cadence Jazz Records. 


Trio-X: Roulette at Location One (Cadence Jazz - 2006)

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Enregistré le 4 Mars 2005 à New York, Roulette at Location One du Trio-X ne peut décevoir qui attend toujours autre chose de Joe McPhee, Dominic Duval et Jay Rosen. Huitième enregistrement, et autant de réussite.

Au soprano, McPhee hésite entre quelques assauts de free et la citation plus calme de My Funny Valentine, quand Rosen plaque un brin de funk sur le jeu de Duval. Accrochant les cordes de son archet, le contrebassiste amène souvent le trio sur le chemin de l’improvisation tempétueuse (David Danced, Improvs and Melodies od Themes).

Plus lâche, la section rythmique fait naître quelques impressions : blues apaisé qui devra faire avec de soudaines postures latines décidées par Rosen (Going Home), ou évocation orientale en chemin vers la déconstruction, qui finira par prendre les atours d’un free jazz soutenu (Sunflower Musings).

Polymorphe, le décorum institué par Rosen et Duval permet aux trouvailles de Joe McPhee de trouver toujours un refuge adéquat. Mises en valeur, elles redistribuent leur confiance à l’entier trio, qui n’a plus qu’à sceller dans l’allégresse un long et brillant set.

CD: 01/ Funny Valentines of War 02/ Improvs and Melodies of Themes 03/ David Danced : Variations on Ellington 04/ Sunflower Musings 05/ Going Home

Trio-X - Roulette at Location One - 2006 - Cadence Jazz.



Eric Dolphy, Tender Warrior, L’eredita Musicale di Eric Dolphy (Sardegna e Jazz - 2005)

dolphyeregrisliEn 2004, le festival « Ai confini tra Sardegna e Jazz » s’intéressait particulièrement à l’œuvre d’Eric Dolphy (disparu 40 ans plus tôt). Pour l’occasion, colloques et concerts étaient organisés, qui revenaient sur l’homme, son œuvre, son influence. Publié en 2005, Tender Warrior rassemble un livre et un disque, pose les scellés et fait figure de résumé.

Quand le livre revient sur les effets de la carrière du clarinettiste, saxophoniste et flûtiste, sur le jazz et les musiques improvisées, interroge à son propos une pléiade de musiciens (tels que Joe McPhee, Jef Sicard, Ken Vandermark, Otomo Yoshihide), donne à lire sa dernière interview et retranscrit la discographie du maître élaborée par ses biographes Vladimir Simosko et Barry Tepperman, le disque offre une sélection des concerts donnés cette année là à Santa’Anna Arresi.

Pêchant ici dans le répertoire de Dolphy, improvisant là, les musiciens rendent des hommages différents. Des polyphonies étranges du launedda accompagnées par les tablas et darboukas (pour le résultat approximatif de Red Planet de Coltrane on Launeddas, enchaînant leurs solos plus que naïvement) à l’interprétation par l’Eric Dolphy’s Memorial Barbecue d’Out to Lunch et Out There sur le mode brouillon, en passant par le duo Tim Berne (saxophone) / Umberto Petrin (piano) au contemporain pompier, l’auditeur avait de quoi craindre le pire.


Heureusement, Nexus, formation locale plutôt en verve, enchaîne une composition personnelle et la Jitterbug Waltz, passant d’un free radical à une impression atmosphérique, pour rendre ensuite avec les honneurs 245 et Lotsa Potsa. Le duo Matthew Shipp / David S. Ware, ensuite, improvisant Two for Eric, combinant leurs improvisations individuelles, toutes à l’écoute de l’inspiration. Courte, l’improvisation ramasse assez d’évidences pour excuser les faux pas pratiqués ailleurs sur le disque.

En guise de conclusion, un extrait d’un des derniers concerts de Dolphy. En compagnie du Bob James Trio, le 1er mars 1964, Dolphy passe d’un instrument à l’autre sur la partition déposée par ses accompagnateurs. Dissonant, stimulant et dense, Strenght And Unity dévoile sans doute ce qu’aurait pu être sa musique par la suite : plus étrange, forcément ; plus inédite encore.

CD: 01/ Coltrane on launeddas: Red Planet 02/ Tim Berne e Umberto Petrin: Serene 03/ Nexus: Vertical Invaders #1, Jitterbug Waltz, 245, Lotsa Potsa 04/ Eric Dolphy’s Memorial Barbecue: Out to Lunch, Out There 05/ Eric Dolphy: Strenght and Unity

Eric Dolphy, Tender Warrior, L’eredita Musicale di Eric Dolphy, Sardegna e jazz, 2005.


Joe McPhee: N.Y.N.Y. 1971 (HatOLOGY - 2006)

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Captation d’un concert donné en 1971 par le Survival Unit de Joe McPhee, N.Y.N.Y. 1971 est l’enregistrement qui décida Werner Uehlinger à fonder Hat Hut, label fêtant aujourd’hui ses 30 ans au son d’une réédition prenant les allures intactes d’un savant retour aux sources.

Auprès de Clifford Thornton, son mentor, McPhee passe du saxophone ténor à la trompette, conduisant d’abord un free hurlant à l’intensité portée par les coups de grosse caisse d’Harold E. Smith (Black Magic Man), pour déconstruire ensuite son Nation Time. Moins vif que dans sa version originelle (publiée jadis par CJRecords, rééditée aujourd’hui par Atavistic), le morceau profite de l’apport du piano de Mike Kull pour afficher des intentions plus lascives, parmi lesquelles celle de Thornton, déposant au cor un lyrisme charmeur.

Ainsi, un parallèle évident avec le quartette historique de Coltrane court ici ou là : sur Song For Lauren, progression distinguée que l’on bouscule parfois, ou Harriet, rappelant tous deux Alabama. Ailleurs, un free expiatoire prend le dessus, qu’il soit mené par les intersections sans nombre des instruments à vent (Message from Denmark), ou par les répétitions lancinantes de McPhee et Thornton, les interventions compulsives de l’alto de Byron Morris (The Looking Glass I).

Les attaques virulentes toujours contrebalancées par quelques résolutions délicates, N.Y.N.Y. 1971 s’impose aujourd’hui encore comme un enregistrement de premier ordre. Qui, un des premiers, aura porté au jour l’éclat déroutant des contrastes.

CD: 01/ Annoucement 1 02/ Black Magic Man 03/ Annoucement 2 04/ Nation Time 05/ Song For Lauren 06/ Annoucement 3 07/ Message from Denmark 08/ The Looking Glass I 09/ Harriet

Joe McPhee Survival Unit - N.Y.N.Y. 1971 - 2006 (réédition) - HatOLOGY. Distribution Harmonia Mundi.


McPhee, Boni, Lazro, Tchamitchian: Next to You (Emouvance - 2006)

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Fomenté depuis plus d’une dizaine d’années par Joe McPhee, Raymond Boni, Daunik Lazro et Claude Tchamitchian, Next to You a profité d’un récent passage en studio du quartette pour paraître enfin sur disque. Fruit d’accointances régulières, l’enregistrement traîne son improvisation sur une grille à respecter, dont les musiciens n’ont même plus à s’entretenir au préalable.

Ouvert au rythme des impulsions fracassantes, le disque prône avant toute chose la conduite batailleuse, succession rapide des accords de guitare de Boni, contrebasse menée par l’archet insatiable de Tchamitchian, et spirales avalant l’alto de Lazro. Sorte de compromis entre un free jazz sans bornes et le post-punk new-yorkais des années 1980 (Folie dure). Provoquant la rupture, la contrebasse instigue un passage en brumes apaisant, dissipé bientôt par les interventions extatiques du guitariste et les emportements hautains du saxophone de Lazro (The Last Border). McPhee, lui, se démarque véritablement sur Next to You, y fabriquant au son de sa trompette de poche des électrons rythmiquement indépendants, quand Boni tisse des redondances liant les propositions de l’entier quartette.

Jouant des delays, il prescrit aussi des résonances métalliques sur des pièces de cordes percussives (One More Step) ou travaille un zen poli tant et si bien qu’il finit par grincer (Softitude). Ailleurs, c’est au duo des vents de tout rafler, le soprano de McPhee accompagnant l’alto furieux de Lazro (Straight Knife), avant de laisser place nette aux parties instaurées et défendues à 4.

Other Warriors, d’abord, impressionnante de densité. Le règne du calamar géant, surtout, que les musiciens appellent depuis le début, où saxophone et contrebasse évoluent sur les constructions métalliques élevées par la guitare. De l’amalgame obtenu s’échappent des ondes sombres et pénétrantes, d’une intensité enveloppant les domaines de l’improvisation, du free savant et des musiques nouvelles. Comme partout sur le disque, mais sous une forme exacerbée. Voilà pourquoi Le règne du calamar géant sonne avec emphase l’heure de la conclusion.

CD: 01/ Folie dure 02/ The Last Border 03/ Next to You 04/ Shorty 05/ One More Step 06/ Other Warriors 07/ Softitude 08/ Straight Knife 09/ Le règne du calamar géant

Joe McPhee, Raymond Boni, Daunik Lazro, Claude Tchamitchian - Next to You - 2006 - Emouvance.


Raymond Boni, Joe McPhee: Voices & Dreams (Emouvance - 2001)

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Si Voices fut composé par Joe McPhee pour être interprété en duo avec John Snyder, c’est en compagnie de Raymond Boni qu’il l’enregistra en 2000. Saxophones et trompette de poche firent donc face à une guitare électrique plutôt qu’à un synthétiseur, le temps de 4 interprétations du thème et de 3 improvisations tirant parti de la relation profonde qu’entretiennent les deux musiciens.

Ouvert par les slides réverbérés de Boni, Voices I trouve là le décor adéquat à une progression suave, oscillant entre ballade feutrée et blues perdu dans les brumes. Présentation du thème, aussi. Qui gagne en densité, ici déjà, selon le lyrisme servi graduellement par le saxophone, et par les instincts percussifs de Boni, de moins en moins retenus au fil des versions. Jusqu’à faire hésiter le guitariste entre le relâchement évanescent conseillé par la méthode (accompagnement à sa charge et phrase mélodique revenant à McPhee) et les touches bruitistes plus instinctives (Voices IV).

Forcément plus permissives, les improvisations multiplient les directions : surnombre des effets de guitare brouillant le propos pendant la tenue duquel la trompette de poche s’essaye aux plus fins volumes (Dream I), expérimentations de McPhee sur son alto avant la montée en puissance d’un free battu par les notes étouffées dévalant de la guitare en cascade (Dream II), ou interventions moins perturbées d’un couple qui manie les effets délicats (Dream III).

Rappelant dans l’idée Beyond the Missouri Sky de Charlie Haden et Pat gling gling Metheny, Voices & Dreams offre un dialogue bien plus particulier, qui ne s’interdit pas le recours à l’introspection quand il pourrait toujours réclamer l’échange. Le charme en plus, pour l’auditeur, d’être invité à s’immiscer dans la sphère privée d’une relation véritable, pour beaucoup dans l’élaboration d’un monde étrange et singulier.

CD: 01/ Voices I 02/ Dream I 03/ Voices II 04/ Dream II 05/ Voices III 06/ Dream III 07/ Voices IV

Raymond Boni, Joe McPhee - Voices & Dreams - 2001 - Emouvance. Distribution Abeille Musique.


Interview de Joe McPhee

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Figure incontournable du free jazz et symbole de la scène new-yorkaise des années 1970, le multi instrumentiste Joe McPhee distribue aujourd’hui encore ses enregistrements éclatants, preuve supplémentaire que le meilleur arrive souvent de musiciens inassouvis. Court entretien pour marquer la sortie, à quelques semaines d’intervalle, de deux disques soignés, Remembrance (CJR) et Next to You (Emouvance).

Quand et où êtes vous né ? Je suis né à Miami, Floride, le 3 novembre 1939.

Quel est votre premier souvenir en rapport avec la musique ? Mon tout premier souvenir est une expérience assez traumatisante, que j’ai vécue à l’âge de 3 ans. En Floride, pendant un orage, notre maison a été frappée par la foudre et réduite en cendres. Le lendemain, je suis retourné à son emplacement en compagnie de mon grand-père… Je me rappelle alors une chanson qui passait à la radio, dont les paroles étaient: « Daddy I Want a Diamond Ring ». Je me souviens aussi de la mélodie. Mon deuxième souvenir à ce sujet est les cours de trompette que je prenais avec mon père.

Vous avez débuté en tant que professionnel aux côtés du trompettiste Clifford Thornton. Quel est le rôle exact qu’il a joué dans votre carrière ? Clifford Thornton a été l’un des moteurs essentiels de mon parcours musical. Je l’ai rencontré à l’époque où je commençais à essayer de me frotter au jazz, et il m’a fait découvrir une version écrite de Four de Miles Davis. Un peu plus tard, il m’a invité à participer à l’enregistrement de son Freedom And Unity. Ca a été mon premier enregistrement. En compagnie du fantastique Jimmy Garrison, qui plus est…

Quelles sont les images que vous gardez de la scène jazz new-yorkaise des années 1970 ? C’était comme vivre à l’intérieur d’un volcan… Hot, rapide, sans cesse en mouvement, politisé, légèrement dangereux parfois, lorsque vous n’y étiez pas assez préparé, mais aussi ouvert et accueillant. Il était simple de faire la connaissance des musiciens légendaires que nous connaissons aujourd’hui : Ornette Coleman, Jimmy Garrison, Elvin Jones, Jackie McLean, Dewey Redman, Sam Rivers, et tant d’autres.

Pourquoi avez-vous fondé, en compagnie du peintre Craig Johnson, votre propre maison de disque, CJR ? Que vous a-t-elle permi d’obtenir ? En fait, c’est plutôt Craig Johnson qui a monté ce label après m’avoir entendu jouer au sein d’un groupe local. Selon moi, posséder son propre label permet à un musicien d’avoir le contrôle absolu des décisions artistiques à prendre.

Cela vous a aussi permis d’enregistrer malgré la défaillance de votre propre pays à vous destiner l’attention que vous méritiez… Jusqu’à ce que vous trouviez un soutien de choix auprès du label suisse Hat hut. Pouvez-vous me parler de son fondateur, Werner Uehlinger, et de la relation que vous avez nouée ensemble ? Après être tombé sur les premières productions de CJR, Werner Uehlinger a profité d’un voyage d’affaires aux Etats-Unis pour venir nous rencontrer, Craig Johnson et moi, au domicile de Craig. Nous avons dîné ensemble et nous lui avons fait écouter quelques cassettes que nous pensions alors sortir sur CJR. Il a aimé cette musique et a décidé de publier lui-même une de ces cassettes. C’était une idée lancée comme ça, sans même qu’il envisage la création d’un label. Mais finalement, c’est à partir de là qu’est né Hat Hut Records.

A vos yeux, qu’est-ce qui a changé ces 40 dernières années concernant la scène jazz internationale ? Selon moi, le changement le plus important a été l’irruption chez des musiciens de toutes nationalités d’une faculté commune à développer leurs propres concepts de « jazz » et de musique improvisée, et de ne plus dépendre du seul modèle américain. Je pense qu’il est essentiel de reconnaître les origines d’une forme d’art sans pour autant en devenir l’esclave.

Aujourd’hui, tous les jazzmen connaissent assez bien l’histoire de la musique de jazz. Il me semble même qu’ils font de ce savoir un matériau de base à l’élaboration d’un langage qui peut apparaître très individualiste. Pour résumer : ils investissent un style qui a évolué au gré des réflexions collectives de musiciens, pour s’attaquer au domaine en indépendants, leurs collaborations n’étant plus qu’extensions de leur propre personnalité… Êtes-vous d’accord avec ça ? Oui, c'est exact! Et c’est bien regrettable. Il me semble que c’est plus ou moins au moment de la mort de John Coltrane qu’une évolution est apparue, qui s’est mise en tête de trouver le nouveau Messie. C’est une sorte de narcissisme. Et la mentalité vidéo clip d’MTV n’a rien fait pour aider.

Concernant votre propre évolution, comment l’estimez-vous entre la sortie d’un disque comme Nation Time et celle de vos derniers enregistrements ? Et qu’en est-il de l’évolution de votre jeu ? Pour répondre aux deux questions, j’espère m’être développé en tant que musicien aussi bien qu’en tant qu’être humain, et que je continuerai à le faire.

Votre actualité ne connaît presque plus de répit. Pouvez-vous me parler un peu de Remembrance et de Next to You ? Concernant Remembrance, Raymond Boni était à cette époque à Chicago pour un concert. C’était juste après la catastrophe du 11 Septembre, et Charles Gayle ne tenait pas à prendre l’avion jusqu’à Seattle où il devait donner un concert organisé par l’Earshot Jazz Festival. Le contrebassiste Michael Bisio nous a alors invité, Raymond et moi, à le rejoindre pour honorer ce concert. Craig Johnson, qui habite maintenant Seattle, nous a hébergé. J’ai enregistré le concert, et le reste, c’est de l’histoire. Le titre fait référence au 11 Septembre. Quant à Next to You, c’est en quelque sorte le travail d’une dizaine d’années. Notre quartette (Daunik Lazro, Raymond Boni, Claude Tchamitchian et moi) avons enfin au l’opportunité d’entrer en studio après une tournée. Ca a été une formidable expérience et nous espérons donner d’autres concerts ensemble cette année.

Vous paraissez apporter beaucoup d’attention à vos lectures… De temps à autre, vous parlez d’Edward de Bono, dont les théories vous auraient inspiré l’élaboration de la « Po Music ». Pouvez-vous m’expliquer ce concept, et est-il la clef de votre évolution personnelle ? Voici l’explication simplifiée de la Po Music : il s’agit de se servir du concept de provocation pour abandonner une série d’idées établies au profit de nouvelles. Voilà le concept que j’ai emprunté au Dr. De Bono. Po est un symbole, un indicateur de langage qui souligne qu’il faut user de provocations et montre que les choses ne sont pas forcément ce qu’elles ont l’air d’être. Par exemple, j’ai enregistré la composition de Sonny Rollins appelée « Oleo » sans être un joueur de bebop ; et le bebop est en lui-même une vie à part entière. Mon interprétation essaye de conduire la musique à un nouvel endroit. J’ai toujours espéré que mon nom (Joe McPhee) serait aussi un symbole de provocation… Une forme de langage.

Ce concept est-il facile à employer ou nécessite-t-il des conditions particulières ? Les concepts et les théories ne m’intéressent que si elles produisent des résultats. Tout change et tout devient possible.

Des résultats que l’on publie aujourd’hui au rythme insatiable de vos enregistrements… Ceux que vous menez, et ceux auxquels vous participez en tant que sideman. Ne vous arrive-t-il par de vous sentir comme l’un des derniers prophètes vers qui tous accourent pour recevoir la bonne parole ? Non ! J’ai assez de chance pour être encore capable de faire ce qu’il me plaît de faire, et avec les gens que j’apprécie.

Quels sont vos projets pour l’année 2006 ? En février, je jouerai à Anvers aux côtés de Dave Burrell, puis à Rome, à Paris (Sunside, le 25 mars, ndlr), à Amsterdam et Vilnius. En mai au sein du Peter Brötzmann Chicago 10tet, et en septembre, en France, avec Next to You Quartet. J’espère avoir bientôt un peu plus d’informations sur mes prochains enregistrements.

Joe McPhee, janvier 2006. Remerciements à Guillaume Pierrat.
Guillaume Belhomme © Le son du grisli



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