Le son du grisli

Bruits qui changent de l'ordinaire

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Peter Brötzmann Graphic WorksAu rapport : Rock In Opposition XParution : Premier bruit Trente-six échos
A la question : interviewsAu rapport : impressions de concertsEn théorie : l'improvisation par l'écrit : John Butcher & Evan Parker

Festival Météo [2016] : Mulhouse, du 23 au 27 août 2016

festival météo 2016 mulhouse le son du grisli

Mardi 23

En ouverture, un ciel variable et contrasté aux belles couleurs, entre brumes sombres, étirements des sons, parfois orageux. La conjonction des deux cordes, l’alto de Franz Loriot (un brin trop prononcé par rapport à ses deux comparses !), le violoncelle d’Anil Eraslan et les percussions, souvent frottées, de Yuko Oshima, alternaient la montée vers un maelstrom sonique dans lequel tous les instruments avaient tendance à se confondre, avant l’apaisement créant une forme d’évanescence avec le travail sur la résonance. Parfois cependant les trois éléments s’individualisent, deviennent plus conflictuels voire convulsifs, tout en recherchant, et trouvant, un paysage plus vaporeux empreint d’effets planants.
L’éclaircie fut au rendez-vous dans la soirée avec le Supersonic de Thomas de Pourquery puis le duo Archie Shepp / Joachim Kühn. Dans la présentation des œuvres de Sun Ra, telle Love In Outer Space, l’atmosphère était ludique, conviviale, les souffleurs (De Pourquery au saxophone, Fabrice Martinez à la trompette et Daniel Zimmermann au trombone) assuraient aussi les vocaux, et une approche un peu ludique. Les sonorités d’ensemble étaient brillantes, éclatantes, la basse électrique de Frederick Galiay sortait parfois des sonorités décapantes. Toutefois, il était difficile de reproduire la folie (ici donc édulcorée) d’un spectacle de Sun Ra en personne.
Brillance et virtuosité : ces deux termes qualifient totalement la prestation du duo Shepp / Kühn qui alternait les compositions de chacun des protagonistes dans des dialogues lyriques et très colorés. Encore que le saxophoniste se mettait assez souvent en retrait, laissant le pianiste déverser la science de son jeu lumineux. 

gustafsson météo 2016

Mercredi 24

La matinée commence à la bibliothèque municipale dans le cadre des concerts pour enfants (une petite demi-heure). Edward Perraud y propose une prestation que l’on pourrait qualifiée d’alizée, qui débute sur un souffle mesuré, peu à peu traversé par quelques forces éoliennes plus agitées, parcourues d’embruns exotiques, peut-être symbolisées par l’utilisation d’effets électroniques
On retrouve ce souffle à la Chapelle St Jean un peu plus tard avec Luft, duo saxophone (Mats Gustafsson) / cornemuse (Erwan Keravec), mais un souffle plus chargé de menaces et avis de tempête. Le côté lancinant de la cornemuse est perturbé par les éclats parfois déchirants, parfois plus minimalistes, du saxophoniste qui crée toutefois un climat serein avec son slide sax (la hauteur des notes y est déterminée par une tige coulissante !). La prestation se termina avec Christer Bothén, d’abord avec un guembru mais surtout à la clarinette basse en effectuant un travail sur le son combiné à un souffle lent.
La fin d’après-midi, à l’entrepôt, aurait pu être électroacoustique par les effets distillés par les musiciens. D’abord à la harpe acoustique, Zeena Parkins explora les sonorités de l’instrument, en donnant l’impression d’abord d’un zéphyr qui peu à peu se transforme en une grêle de sons (travail sur le cadre de l’instrument), puis des impressions de sons glissants, comme des dérapages sur un sol détrempée. L’utilisation de sa harpe électrique, tantôt frottée par une brosse, révéla des cieux plus chargés de ténèbres. Lesquels se dissipèrent avec la prestation du duo violoncelle (Anthea Caddy) / contrebasse (Clayton Thomas), aux sonorités vrombissantes sous forme de drone, avec un travail sur les harmoniques et peut-être l’utilisation discrète d’électronique.
La soirée au Noumatrouff fut, elle, marquée par un climat plus contrasté, souvent orageux, avec quelques accalmies. La musique distillée par les trois formations (Louis Minus XVI, le trio Sophie Agnel / Joke Lanz / Michael Vatcher et The Thing, le trio de Mats Gustafsson, renforcé par Joe McPhee) fut en effet plus défricheur, marqué par une attitude free/hardcore des Lillois soufflant le chaud et le froid, les convulsions épileptiques et nerveuses du trio et enfin les gros nuages, les brumes, les éclats, tantôt débridés, tantôt canalisés de The Thing...

the thing 24 août

Jeudi 25

Avis de fort vent avec le tuba de Per Åke Holmlander dans le patio de la bibliothèque municipale ? plutôt une série de petits souffles, de risées plaisantes et rafraichissant ce début de journée caniculaire… Pas spécialement défricheur, mais adapté à un public d’enfants.
Quoique son patronyme incite à aborder la métaphore de la construction (la Tour), plutôt que celle de la météorologie, le batteur Alexandre Babel tendit son jeu non pas vers les cieux mais vers une construction délicate d’une trame sonore se densifiant, tout juste perturbée par quelques frappes plus sèches et aigües, en instaurant un climat serein sans provoquer, comme la tour du même nom, une dispersion de son public.
La fin d’après-midi avait des affinités avec celle de la veille, dans la friche industrielle DMC, avec son recours à l’électroacoustique. D’abord dans le partenariat d’Hélène Breschand et son acolyte Kerwin Rolland : traçage d’un paysage sonore onirique, d’abord avec la voix et un léger bourdonnement synthétique, plus prononcé avec l’archet dans les cordes de la harpe, également (mais plus parcimonieusement) pincées, pour finalement réaliser une sculpture sonore quelque peu psychédélique et surréaliste. Ensuite dans la prestation soliste de Mathias Delplanque : ses traitements électroniques, avec effets percussifs, frottage de cordes de guitare, dans un set relativement court (un peu moins de trente minutes), assez minimaliste malgré les perturbations dues à l’emploi d’objets divers.
La soirée au Noumatrouff proposa des ambiances plus diverses que la veille dans la mesure où chaque formation apportait des trames volontairement contrastées. Le duo Agustí Fernández (piano) / Kjell Nordeson (percussions) résuma en une trentaine de minute tous les états d’un ciel dégagé (les moments de silence, avec des sons parcimonieux de type pointilliste), l’orage et ses éclats, les brusques ondées voire le déferlement des flots créant un torrent d’abord impétueux pour finalement se canaliser. Même construction hybride entre sons agressifs, accalmies, sonorités plus consensuelles, proposée par dieb13. Une construction peut-être plus passionnante que celle de Delplanque quelques heures auparavant. On retrouve cette construction multiforme dans le NU Ensemble « Hydro 6 – knockin’ » de Mats Gustafsson : alternance de passages minimalistes avec un chant simplement soutenu par l’un ou l’autre instrumentiste, parties en unisson entre les douze musiciens, des duos, trios comme autant de microclimats, sans oublier bien sûr le déferlement sonique d’une machine infernale libérant les antres d’Eole !
Le final avec Ventil, formation autrichienne, fut plus rock, mêlant réminiscence d’un krautrock planant, l’apport de la techno, entre ambiances minimaliste et prestation tribale et percussive. Sans grand intérêt.

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Vendredi 26

« Joyeux kangourou ». William Parker, face aux enfants. Joue vraiment le jeu de cette rencontre ludique. Petites intros avec une trompette bouchée et le shakuhashi, puis il s’adresse directement aux enfants, par ses gestes, en passant devant chacun d’entre eux, les incitant à s’exprimer, enfin, à sauter comme des kangourous pendant qu’il psalmodie « happy kangaroo » en s’appuyant sur les rythmes de la contrebasse. Dont il jouera plus conventionnellement, en usant de son archet, les cinq dernières minutes.
Joachim Badenhorst à la Chapelle se servit alternativement (et un court moment simultanément !) de sa clarinette (connectée) et de sa clarinette basse, travaillant dans un premier temps une forme de discours linéaire s’assombrissant tout en se densifiant et en jouant sur les harmoniques. Après un court discours au saxophone ténor, il aborda ensuite un registre plus perturbé, jouant de la voix et de borborygmes insufflés dans son instrument pour finir avec un jeu plus répétitif.
Climat très serein, au beau fixe en fin d’après-midi en l’église Ste Geneviève avec l’organiste irlandaise Aine O’Dwyer, une fresque onirique parfois sous forme d’un long drone, tout juste perturbée par quelques stratus s’effilochant, puis une mise en abime répétitif de la contrebasse de Mike Majkowski le vrombissement des cordes jouant avec la résonance d’une église. Un instant propice au recueillement, dans un endroit frais (en cette journée de canicule), nonobstant l’inconfort des bancs.
Les deux premiers concerts du soir, au Noumatrouff m’apparurent comme des concerts à côté de la plaque. Sur le papier, rien de plus enthousiasmant que de voir la section rythmique idéale composée de William Parker et Hamid Drake, aux côtés du pianiste Pat Thomas. Et le batteur fut effectivement des plus subtils. Comme le matin devant les enfants, William Parker laissa aussi un moment sa contrebasse au profit du shakuhashi et du guembri. Mais l’ensemble manquait singulièrement d’esprit créatif, plus proche d’une virtuosité gratuite que d’un discours argumenté. On pourra faire la même réflexion au Green Dome, le trio de la harpiste Zeena Parkins avec Ryan Ross Smith au piano et Ryan Sawyer à la batterie. La musique distillée fut bien nerveuse, les sonorités parfois inouïes, mais l’ensemble apparaissait là aussi trop décousu, en manque d’âme pour susciter la passion.
Seul le Zeitkratzer de Reinhold Friedl tira son épingle du jeu, avec son interprétation du Metal Machine Musique de Lou Reed  et sa plongée dans un univers sombre, angoissant, obsédant et parfois terrifiant, avec une subtilité qui rendit la composition lumineuse, et même emphatique.

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Samedi 27

Ce fut un Erwan Keravec didactique, pas seulement en direction des enfants, qui se présenta dans le patio de la bibliothèque municipale de Mulhouse. En commençant par montrer la différence entre l’usage traditionnelle de la cornemuse et celui d’un musicien lié aux musiques improvisées et contemporaines. En n’hésitant pas, pour terminer, à démonter tuyaux ( les bourdons et le hautbois) de l’instrument pour faire découvrir entre autres les doubles anches…
Clayton Thomas fut impressionnant à la chapelle par l’intériorisation de son jeu, assez minimaliste et envoûtant, et toutefois totalement différent de l’aspect drone qu’avait développé la veille Majkowski au même instrument. Un jeu qui faisait appel aussi à l’utilisation percussive de la contrebasse, aux cordes frappées, rendant son discours plus profond, plus spirituel sans doute.
Un des moments les plus intéressants fut le concert de la résidence (initié par l'altiste Frantz Loriot) de Der Verboten (ses partenaires furent Christian Wolfarth (percussions), Antoine Chessex (saxosphone), Cédric Piromalli (piano) donné en cette fin d’après-midi du samedi : des instruments frappés, frottés, effleurés, une accumulation de sons, d’apparence disparates au départ, qui peu à peu se trouvent, se combinent, se tendent, jusqu’à la déchirure (opérée par le sax). Un discours d’une certaine linéarité, aspect qui fut une des images sonores de cette édition de Météo (cf. par exemple Breschand, Majkowski, Delpanque… ) mais distillé chaque fois différemment avec plus (ce fut le cas ici) ou moins (Delpanque) d’émotion.
La dernière soirée au Noumatrouff débuta avec un duo d’électroniciennes, Native Instrument réunissant une norvégienne (Stine Janvin Motland) et une australienne (Felicity Mangan) : un bidouillage parfois grinçant, plus pointilliste, qu’un spectateur qualifia de « coin coin ». Il est vrai que l’on aurait souhaité barboter dans une mare !
Les deux derniers concerts, que je n’ai pu entendre que de l’extérieur de la salle furent diversement appréciés : spectateurs très partagés sur Sonic Communion qui proposa une pièce délicate, parfois instable (une atmosphère qui annonçait l’orage sans que celui-ci ne se déclenche !) et jouant sur la fragilité ponctuée par les éclats, notamment de la voix de Joëlle Léandre et la trompette de Jean-Luc Cappozzo. Davantage d’unanimité pour la prestation du trio Roscoe Mitchell / John Edwards / Mark Sanders qui sut insuffler une âme à cette rencontre entre la section rythmique britannique et le saxophoniste américain.

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Pierre Durr (textes et photos) © Le son du grisli

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Fred Frith, Darren Johnston : Everybody's Somebody's Nobody (Clean Feed, 2016)

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Deux inclinaisons pour décrypter ce disque au mieux ? L’une mélodique, l’autre bruitiste ? Le chroniqueur saurait quoi écrire et le futur acheteur quoi acheter (ou télécharger). Tout irait pour le mieux dans ce vieux monde essoufflé. Oui mais voilà : Fred Frith et Darren Johnston ont décidé d’enrayer quelque peu la machine. Ils en sont capables et l’ont déjà prouvé à maintes reprises. Mais avant d’être les radicaux que l’on connaît, ils pratiquent aussi l’alphabet des sensibilités profondes. Alors, ce disque, c’est du sirop ? parce que ça aussi, ils en sont capables, et l’ont déjà prouvé à maintes reprises...

Non, ce disque ce n’est pas du sirop, mais de l’intimité partagée. Voilà tout. Le guitariste ne gonfle jamais les atmosphères, il désosse l’accord et n’en garde que le strict nécessaire. Mais il sait aussi être strangulations, galops et resserrements. Le trompettiste délimite un territoire sans jamais le cadenasser. Il peut glorifier la mélodie ou choisir d’enlacer de vifs remous salivaires. Comme savait si bien faire Lester Bowie à qui l’on pense plus d’une fois ici. Frith et Johnston naviguent entre tessitures et timbres et ne quittent jamais vraiment les grands espaces contemplatifs. On les suit et qu’importent alors les multiples facettes qu’ils se plaisent à parcourir ici.

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Fred Frith, Darren Johnston : Everybody’s Somebody’s Nobody
Clean Feed / Orkhêstra International
Enregistrement : 2013. Edition : 2016.
CD : 01/ Barn Dance 02/ Scribble 03/ Luminescence 04/ Everybody’s Somebody’s Nobody 05/ Bounce 06/ Morning and the Shadow 07/ Down Time 08/ Rising Time 09/ Scratch 10/ Ants 11/ Standard Candles
Luc Bouquet © Le son du grisli

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Peter Brötzmann, Fred Van Hove, Han Bennink : 1971 (Corbett vs. Dempsey, 2015)

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Pour nous faire réentendre le trio que formèrent Peter Brötzmann, Fred Van Hove et Han Bennink, aux rééditions Atavistic (Balls, Brötzmann/Van Hove/Bennink) et Cien Fuegos (deux mêmes références et aussi Tschüss ou Einheitsfrontlied), le label Corbett vs. Dempsey ajoute aujourd’hui celle d’une pièce publiée jadis sur une double compilation d’extraits de concerts enregistrés au New Jazz Meeting de Burg Altena de 1971 (2. Internationales New Jazz Meeting Auf Burg Altena) augmentée de deux inédits.

Faut-il revenir sur l’autorité de l’expression alors chère au trio ? Vive, écorchée peut-être, Brötzmann hurlant en conséquence et invectivant – sans le chercher – la foule présente ce 26 juin. Certes, le son ne rend pas hommage aux claques que Bennink administre aux cymbales, mais une course-poursuite opposant saxophone et piano commande bientôt au batteur un accompagnement autrement musical : défait mais exalté, mutin mais aussi féroce.
 
A cette épreuve succèdent deux pièces jusque-là inédites, enregistrées quelques semaines plus tôt dans les studios de Radio Bremen. L’occasion pour le trio d’improviser différemment, d’envisager d’autres combinaisons (une autre prise de son permettant par exemple à Van Hove d’aller caresser à la cuillère l’intérieur de son piano), c’est-à-dire de jouer de contrastes qui n’en seront pas moins balayés sous les effets d’une ferveur qu’il faut croire irrésistible. Pour Brötzmann, en premier lieu, qui changera, pour finir, les interventions de ses partenaires en murmures profonds.



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Peter Brötzmann, Fred Van Hove, Han Bennink : 1971
Corbett vs Dempsey / Orkhêstra International
Enregistrement : 20-22 février & 26 juin 1971. Edition : 2015.
CD : 01/ Just for Altena 02/ Filet Americain 03/ I.C.P. No. 17
Guillaume Belhomme © Le son du grisli

 

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Didier Lasserre, Raymond Boni : Soft Eyes (Improvising Beings, 2016)

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Raymond Boni aime bien les batteurs (Didier Lasserre donc mais aussi Gilles Dalbis, Eric Echampard, Hamid Drake...). Et ils le lui rendent bien. Ici, invités : trajets, stations, respirations. Ici, rien ne se brusque, tout se lie dans l’épure. On ne brusque pas la matière mais on réfléchit à son centre. On la pénètre et on se laisse guider par l’aventure. Car aventure, ici, il y a. C’est l’aventure de ceux qui ont depuis longtemps balayé la norme. Depuis toujours, devrais-je écrire.

C’est un harmonica se rapprochant de Don Ayler, le brother incompris. C’est une guitare saisissant Eden Ahbez et son Nature Boy. C’est un archet creusant la cymbale et l’aléatoire de ses reflets. C’est une procession oubliant son trajet. Et c’est ainsi que se défient les conventions, que s’ouvre l’inconnu et que l’on se sent un peu plus vivant à chaque écoute de ce déchirant-déchiré Soft Eyes.



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Didier Lasserre, Raymond Boni : Soft Eyes
Improvising Beings / Orkhêstra International
Enregistrement : 2015. Edition : 2016.
CD : 01/ Soft Eyes 02/ And Mysteries 03/ To Sweeten Our Souls 04/ No wonder If You Think 05/ Tard dans la vie 06/ I Am Singing One of These Songs 07/ Soubresauts 08/ Nature Boy 09/ Caduta
Luc Bouquet © Le son du grisli

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Lotte Anker, Fred Lonberg-Holm / Dave Jackson, Dirk Serries : Two Duos / Black Spirituals : Black Tape (Astral Spirits, 2016)

lotte anker fred lonberg-holm dave jackson dirk serries two duos

Au nombre des (maigres) avantages du support cassette, accorder la possibilité de consigner deux projets différents – c’est-à-dire un par face. Assez denses, les concerts donnés par Lotte Anker et Fred Lonberg-Holm d’un côté et par Dave Jackson et Dirk Serries de l’autre, s’y prêtaient en plus.

A Chicago (Corbett vs. Dempsey), le premier duo improvisa quatre pièces le 24 février 2015. Remués puis remuants, les vents bataillent contre un archet qui lui travaille ses principes de déviation : saturant légèrement, il répète ainsi un motif en introverti ou va chercher dans l’ampli les morceaux de bois et de cordes qui s’y sont agglomérés. Interdisant presque au duo d’envisager toute concorde, les élucubrations de Lonberg-Holm n’en poussent pas moins Anker à réagir avec à-propos : dans les graves, son alto va jusqu’à impressionner.

A Londres (Cafe Oto), le second duo improvisa le 14 juillet 2015. C’est là un autre alto dans d’autres cordes – celles de la guitare électrique de Serries dont l’art « shoegaze bliss free jazz fuzz » nous a, de Microphonics en Streams of Consciousness, presque échappé. Risque-tout, le duo fait preuve d’une implication peu propice aux nuances, certes, mais capable ici ou là d’invention : quand, par exemple, les glissandi de l’un tapissent les phrases volatiles de l’autre. Plus affecté que celui d’Anker, le jeu de Jackson souffre en conséquence la comparaison. C’est cette fois un des risques de la cassette qu’on partage.

two duos

Lotte Anker, Fred Lonberg-Holm / Dave Jackson, Dirk Serries : Two Duos
Astral Spirits / Monofus Press
Enregistrement : 24 février 2015 et 14 juillet 2015. Edition : 2016.
K7 : A1/ Ice King A2/ Melt A3/ The Frigid Air 04/ Cold Only Hurts Those Who Feel – B1/ Café Oto Live Improvisation
Guillaume Belhomme © Le son du grisli

 

black spirituals black tape

Défendu par la même maison, c’est là un autre duo, établi cette fois : Black Spirituals, que composent Zachary James Watkins (électronique) et Marshall Trammell (batterie). Entre une cassette Tapeworm (High Vibration Resonance Vol.1 - Live At Disjecta, enregistrée par Daniel Menche) et une autre SIGE (Black Treatment), les musiciens en placent donc une noire : sur sa première face, se servant d’enregistrements de guitares électriques, Watkins électrise – et même : oriente – une improvisation qui pourra rappeler certains Pinhas ; sur la seconde face, c’est l’improvisation (défaite, toujours) de Trammell qui impose à son camarade de le suivre : un paquet de notes synthétiques tentent alors d’intensifier la chose, mais en vain.

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Black Spirituals : Black Tape
Astral Spirits / Monofus Press
Enregistrement : 2015. Edition : 2016.
K7 : A/ Entrances – B/ Exits
Guillaume Belhomme © Le son du grisli

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Peter Evans, Alfred Vogel : Il Piccolo Incidente (Boomslang, 2016)

peter evans alfred vogel il piccolo incidente

Engagés dans une même spirale, Peter Evans (trompette de poche) et Alfred Vogel (batteur-percussionniste autrichien, fondateur du label Boomslang) n’ont que trente-trois petites minutes pour se présenter à nous.

Le souffleur et le percutant soignent les mêmes issues : flux et phrasés positionnés en rafales, vélocités assumées. Peu de techniques étendues ici (une corne de brume en vient quand même à passer par là) mais le jeu, rien que le jeu. Et à ce petit jeu (je ?), c’est le trompettiste qui emporte la partie, le percussionniste s’engouffrant parfois en des  coloriages superflus. Le batteur, par contre, sait faire jeu égal avec son bavard partenaire : jeu serré, caisse claire acérée, dextérité du geste. Le tout nous rappelant, épisodiquement, les divins duos Cherry / Blackwell.  Pas mal pour une première prise de contact.



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Peter Evans / Alfred Vogel : Il Piccolo Incidente
Boomslang Records
Enregistrement : 2014. Edition : 2015.
CD : 01/ Pe-av1 02/ Pe-av2 03/ Pe-av3 04/ Pe-av4 05/ Pe-av5 06/ Pe-av6 07/ Pe-av7
Luc Bouquet © Le son du grisli

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Dave Rempis, Lasse Marhaug : Naancore (Aerophonic, 2013)

dave rempis lasse marhaug naancore

Moi qui m’étais promis de ne plus jamais faire de jeux de mots (de ma vie, je veux dire), imaginez ma déception au déballage de ce LP du nom de Naancore et imaginez la surtout lorsque le bras de ma platine a remonté après avoir sillonné tout le vinyle… J’en suis (presque) tombé à genoux tel Rahan éreinté de ne jamais parvenir à rejoindre le soleil avant de m'écrier : « Naaannn’core ! »

C’était mon dernier jeu de mot. C’est à dire que je ne pourrais rien faire de Skinning the Poke & Strategikon (ô, fada, la belle évocation de Marseille qu'on m'interdit !), les noms des deux pistes enregistrées à Oslo en 2012 par le saxophoniste Dave Rempis et l’électroniciste Lasse Marhaug qui m’ont mis dans un tel état.

L’alto secoué et l’électro coupante, l’électro déchirée et l’alto galopant (qui semble amplifié en face B) : c’est une improvisation conduite comme on le fait dans les courses de stock-cars. Conducteurs émérites, chacun dans son (ou ses ?) domaine, Rempis & Marhaug s’en donnent à cœur joie, se réservent des abordages-limites et sortent même les mitraillettes… Tout simplement fantastique !



naancore

Dave Rempis, Lasse Marhaug : Naancore
Aerophonic
Enregistrement : 16 août 2012. Edition : 2013.
LP : A1/ Skinning the Poke – B1/ Strategikon
Pierre Cécile © Le son du grisli

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Jean-Jacques Birgé, Francis Gorgé : Avant Toute (Souffle Continu, 2016)

jean-jacques birgé francis gorgé avant toute

Comme de Bernard Vitet (voir La guêpe, récemment réédité par Souffle Continu), on sait de Jean-Jacques Birgé « à peu près » le parcours. C’est que le parcours en question est, lui aussi, dense et hétéroclite, dont Avant Toute, enregistré en 1974-1975 en duo avec Francis Gorgé, sonne en quelque sorte le départ – et le préambule au Drame Musical Instantané que le duo jouera ensuite avec Vitet.

Birgé aux claviers (synthétiseur ARP 2600 et piano électrique) et Gorgé à la guitare, et aussi une époque : celle d’une improvisation (instantanéisation ?) capable encore d’émettre sans trop s’écouter (voire se regarder) faire. Raccord avec son temps, le duo musarde à loisir sur trois quarts d’heure de quartier libre, et ses Bolet Meuble, CXLII, Coup de Groutchmeu ou Corde lisse, en profitent souvent.

Car l’ego trip est, quand il n’est pas vain (deux ou trois « baisses de régime » en concluront les générations suivantes), plutôt bon conseiller : qui va au son de gimmicks tournants, de cordes qui légèrement saturent, d’élucubrations électroniques minutieuses, de programmations sous cloches… Mais, pour résumer encore, il faudra choisir : alors, pop ou kraut, ce folâtre minimalisme ? « Il s’agit avant tout d’expliquer l’action », répondent (presque en chœur) Birgé et Gorgé.



birgé borgé

Jean-Jacques Birgé, Francis Gorgé : Avant Toute
Souffle Continu
Enregistrement : 1974-1975. Réédition : 2016.
LP : A1/ Bolet Meuble A2/ CXLII – B1/ Coup de Groutchmeu B2/ Corde lisse
Guillaume Belhomme © Le son du grisli

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Matthias Müller, Matthias Muche : MM Squared Session (Creative Sources, 2015)

matthias müller matthias muche mm squared session

Dans un espace restreint, deux trombonistes installent leurs souffles. Souffles déclinés en quatre plages aux directives soigneusement respectées. Souffles jamais perdus. Dans un trop plein de glissandi, en duels et en joutes, entre virages et lacets, ils instaurent une symétrie jamais effilochée.

Les unissons sont célébrés, l’horizontalité reste modulante, jamais trouble, jamais troublée. Dans les sas de compression-décompression qu’ils viennent de générer, s’élève la tentation du circulaire. Et de nouveau, l’unisson de se refaire une santé. Ainsi se positionnent en héritiers des Rutheford, Christmann ou Malfatti : Matthias Müller et Matthias Muche, trombonistes au mimétisme avoué.



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Matthias Müller, Matthias Muche : MM Squared Session
Creative Sources / Metamkine
Enregistrement : 2014. Edition : 2015.
CD : 01/ Mü 02/ Mu 03/ Ma 04/ Tti
Luc Bouquet © Le son du grisli

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RED Trio, John Butcher : Summer Skyshift (Clean Feed, 2016)

john butcher red trio summer skyshift

Lorsqu’en août 2015 les Portugais du RED Trio (Rodrigo Pinheiro  au piano, Hernani Faustino  à la contrebasse, Gabriel Ferrandini  à la batterie et aux percussions) invitent, dans le cadre du festival lisboète Jazz em Agosto, le saxophoniste anglais John Butcher, avec lequel ils ont enregistré un album chez NoBusiness (Empire, 2011), on peut s’attendre à ce qu’une telle réunion de musiciens retienne fiévreusement notre attention. A tout le moins sur le papier. Car, sur scène, sans toutefois décevoir, le résultat s’avère contrasté.

Non assignable à résidence, en perpétuel renouvellement, l’esthétique tonale du trio trouve dans ce contexte particulier matière à s’aérer, sinon à être portée davantage qu’à l’accoutumée par un lyrisme patent. Comme une mise à plat des aspérités d’où résulterait une topographie sonore déliée et allégée, sans cesser d’être personnelle. En témoigne le morceau d’ouverture qui voit le trio s’employer à tracer un parterre mouvant d’impressions sonores et redistribuer l’espace, de sorte que Butcher puisse ensuite s’y enraciner avec une minutie vertigineuse.

Néanmoins, volontiers poétisé et par trop balisé, le champ de l’improvisation s’avère parfois apprêté, lesté par par les intentions rythmiques que les interventions soudaines et intenses du saxophoniste viennent régulièrement contrecarrer avec bonheur. De fait, dans les meilleurs moments du set, il s’agit moins pour Butcher de s’intercaler dans le mouvement que de s’en extraire afin d’en déplacer les enjeux. De ce point de vue, son intervention tardive, à mi-parcours, sur la troisième piste, concrétise de manière délectable un art subtil, plus qu’insolite, de la déviation, quelque peu alourdi, toutefois, par l’insistance de Pinheiro à ne pas lâcher l’affaire. Arrivé à la quatrième piste, l’ensemble fait enfin montre d’une plénitude de circonstance : un temps de la conjugaison où le jeu de miroirs autorise recul et profondeur.        



summer skyshift

RED Trio, John Butcher : Summer Skyshift
Clean Feed / Orkhêstra International
Enregistrement : 5 août 2015. Edition : 2016.
CD : 01/ Track 1.1 02/ Track 1.2 03/ Track 1.3 04/ Track 2
Fabrice Fuentes © Le son du grisli

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