Paul Rutherford : Tetralogy (Emanem, 2009)

D’anciennes cassettes et d’autres enregistrements de concerts : prises multiples (acoustiques et électroacoustiques) de Paul Rutherford assemblées sur Tetralogy.
En solo à Londres en 1981, d’abord, Rutherford confronte une musique électronique minuscule aux clameurs d’un euphonium et à celles d’une voix passée en machines. Là, il confectionne un art expressionniste autant que ludique, dans lequel l’importance du son rivalise avec celle du geste. L’état d’esprit, ré-invoqué deux jours plus tard auprès de George Lewis (trombone), Martin Mayes (cor) et Melvyn Poore (tuba) : cette fois, les cuivres se mêlent avec une ferveur telle qu’il devient impossible de démêler leurs voix, graves réfléchissants qui vont d’impromptus en accords sur phrases longues jusqu’à mettre la main sur des trouvailles essentielles.
La première moitié du second disque présente d’autres solos : Rutherford au trombone ou à l’euphonium en 1978, précipite son discours, se laisse plaisamment gagner par la fatigue, et puis repart, revigoré. A l’intérieur de l’instrument, fait entrer des morceaux de voix prises de tremblement et de phrases instrumentales en chutes libres, écho interne au tumulte entendu dehors. Enfin, en compagnie de Paul Rogers (contrebasse) et de Nigel Morris (percussions), Paul Rutherford improvise en studio en 1982 : sortent de la rencontre saillies et répétitions amalgamées sur une pièce que l’on croit d'abord écrite (One First 1) ou un archet radical offrant au trombone la possibilité d’autres stratagèmes. En conséquence, Tetralogy s’avère être une anthologie à la fois inattendue et nécessaire.
Paul Rutherford : Tetralogy (Emanem / Orkhêstra International)
Enregistrement : 1978-1982. Edition : 2009
CD1 : 01/ Elesol A 02/ Elesol B 03/ Elesol C 04/ Braqua 1A 05/ Braqua 1B 06/ Braqua 2 – CD2 : 01/ The Great Leaning 1A 02/ The Great Leaning 1B 03/ The Great Leaning 2 04/ One First 1 05/ One First 2 06/ One First 3
Guillaume Belhomme © Le son du grisli
Christine Wodrascka, Ramon Lopez : Momentos (Leo Records, 2009)

Aux portes du matin (Leo Records LR 318) le disait déjà et Momentos le confirme : cette musique-là est de celles, grandes et profondes, qui marquent autant les musiciens que l’auditeur. « Un son est lancé, un autre suit » nous confie la pianiste dans les linear notes du CD. La porte d’entrée de leur duo se situe donc là ; dans cette liberté qu’ils s’offrent, et cela, sans la moindre réserve.
Christine Wodrascka est cette pianiste qui aime débouler en un continu frénétique mais qui pense aussi à retenir l’espace, à éloigner son jeu des clusters d’usage. Frappées, grattées, pincées, les cordes de son piano ne renâclent jamais à répondre aux éclats de cymbales de son compère percussionniste Ramon Lopez. Celui-ci affectionne tout autant le déluge que le chuchotis. Aimant à associer-additionner sa batterie à des percussions diverses et variées (tablas, cajon, steel drums), il ne surjoue jamais, et, tous deux, s’engagent sans retenue aucune. Tendue ou lumineuse, solide et intègre, leur musique ne s’oublie pas de sitôt.
Christine Wodrascka, Ramon Lopez : Momentos (Leo Records / Orkhêstra International)
Enregistrement : 2007. Edition : 2009
CD : 01/ Au début du chemin 02/ Ikkyu 03/ Es verdad 04/ Les enfants 05/ Delante del fuego 06/ Ensemble, la joie 07/ Recuerdos de la luna 08/ Entourés d’abeilles 09/ Con la lluvia 10/ Là-bas 11/ Pelea 12/ Resistiendo
Luc Bouquet © son du grisli
Thollem McDonas, Nicola Guazzaloca : Noble Art (Amirani, 2009)

Deux pianistes : l’un natif de San Francisco (Thollem McDonas), l’autre de Bologne (Nicola Guazzaloca), prennent alibi sur la boxe (une passion commune ?) pour dualiser leur duo. Ce qui peut lier le noble art et l’improvisation (le défi, le duel, l’observation, l’attente, l’attaque) n’est pas fortuit et vise assez juste.
Ainsi, après une courte période d’observation et d’adaptation, surgira une désagréable séance de zapping pianistique où l’un collera à l’autre (et inversement !) sans que rien ne se dégage, sinon une virtuosité excessive. Puis viendra le combat. Celui-ci sera sanglant, titanesque, ébouriffant, guerrier. Et nos oreilles y trouveront quelques belles réjouissances soniques. Mais qui dit combat dit vainqueur et vaincu, et, l’improvisation a-t-elle vraiment besoin de vainqueurs et de vaincus ?
Thollem McDonas, Nicola Guazzaloca : Noble Art (Amirani Records)
Enregistrement : 2007. Edition : 2009
CD : 01/ Alike to Me 02/ Down Twice 03/ On the Other Hand 04/ What a Morning 05/ Winnings for Backing
Luc Bouquet © Le son du grisli
Paul Dunmall : Deep (FMR, 2009)

L’étrange couverture de Deep faisait craindre le pire pour la forme de ce reportage consacré à Paul Dunmall. La suite confirma la crainte. Heureusement, reste Paul Dunmall.
Sur la forme, le film multiplie en effet maladresses et lourdeurs : inventivité quasi nulle, montage fait à la hache et illustrations sonores enfilées sans le moindre rythme et avec encore moins d’à-propos. C’est donc le sujet qui l’emporte ici : Paul Dunmall revenant face caméra sur son parcours : enfance auprès d’un père batteur, premières leçons de clarinette et premier voyage aux Etats-Unis (Alice Coltrane, Johnny Guitar Watson), retour à Londres et nouvelles expériences musicales (entendre Louis Moholo, jouer aussi bien auprès de Tim Richard que de Danny Thompson).
Parfois, on oublie un peu le parcours chronologique pour donner quelques preuves de réel : extraits de concerts (avec le Profound Sound Trio, notamment), vision de Dunmall passant en revue ses instruments-fétiches ou témoignages de quelques-uns des partenaires du saxophoniste (Paul Rogers, Hamid Drake). Ces preuves redisent ainsi la complexité et l’importance du personnage, qui méritait mieux qu’un reportage de décrochage régional mais dont l’humilité saura sans doute s'en satisfaire.
Paul Dunmall : Deep (FMR)
Edition : 2009.
Guillaume Belhomme © Le son du grisli
Ivo Perelman, Dominic Duval : New Beginnings (CJR, 2009)

S’ils affichaient leurs intentions et prônaient ici un nouveau départ, Ivo Perelman et Dominic Duval profitaient aussi – en concert à Philadelphia en 2007 – d’une expérience et d’une intimité qui aide.
En conséquence, New Beginnings rappelle les anciens échanges du duo comme il offre en effet un peu d’inédit : hésitant d’abord, le saxophoniste reprend à son compte la démarche passablement assurée des pizzicatos de Duval, s’en sert pour avancer avant que le contrebassiste agisse plus vigoureusement. A contre-courant, Ivo Perelman doit maintenant tout faire pour éloigner le spectre de la déroute, et se montre dans cet exercice plus fascinant encore.
Plus loin, et seul, il extrait de l’intérieur de son ténor une mélodie inattendue : quelques accrocs et quelques emportements, la dissolution ensuite lorsqu’il vagabonde dans le même temps qu'il fait croire que c'est à l'élaboration d'une danse subtile qu'il travaille. Après avoir cité Giant Steps, il renonce et commande à Duval une autre altercation : d’autres notes graves auxquelles Perelman feindra de ne pas faire attention, avant la charge ultime, impressionnante : autre fin pour New Beginnings.
Ivo Perelman, Dominic Duval : New Beginnings (Cadence Jazz Records)
Enregistrement : 20 novembre 2007. Edition : 2009.
CD : 01/ New Beginnings Part 1 02/ New Beginnings Part 2 03/ New Begginings Part 3
Guillaume Belhomme © Le son du grisli
Heddy Boubaker : Lack of Conversation (Creative Sources, 2009)

C’est un solo de saxophone et ce n’en est pas un. Il y a quatre Solitudes, trois Déglutitions et quelques autres petites choses. Tout sauf anodines.
Il y a le cri des souffles, un intérieur rageur et solitaire. Des lignes de fuite sans rebondissements. Des déchirures, des schizes, des ruptures gisantes après le passage salivaire. Il y a une machine-organe déglutissant ses déchets. Heddy Boubaker ne produit pas de son : il les invite et envisage leurs disparitions. On ne voit rien mais on entend tout de ce corps sans image, ce saxophone démembré, tranché. Questionné.
Ici, à nouveau, le chroniqueur peine à dire ce qui se joue. Il peut dire à la rigueur comment ça s’installe, comment ça s’incruste. Il échoue devant la création puisqu’il n’est pas créateur. Ici, humblement, il demande pardon.
Heddy Boubaker : Lack of Conversation (Creative Sources)
CD : 01/ Solitude #1 02/ Solitude #2 03/ Solitude #3 04/ Solitude #4 05/ Radio Saturn 06/ Déglutitions #1 07/ Déglutitions #2 08/ Déglutitions #3 09/ Lack of Conversation
Luc Bouquet © Le son du grisli
Evan Parker : House Full of Floors (Tzadik, 2009)

Regroupés en juin dernier autour des micros d’Adam Skeaping (qui enregistra le souffleur dès 1980 dans le solo de Six of One ou le duo From Saxophone & Trombone), Evan Parker (saxophones soprano & ténor), John Russell (guitare) et John Edwards (contrebasse) avaient décidé d’élaborer quelques pièces improvisées en duo et en trio…
Leur association n’est pas sans évoquer à l’amateur le quartet que Mark Sanders complétait il y a une douzaine d’années pour London Air Lift, ou les aventures du saxophoniste avec le grand aréopage d’archets et plectres des Strings with Evan Parker : d’évidence, rares ou proliférantes, les cordes semblent apporter à Parker une force de « soulèvement » (Edwards s’y entend !) et une délicate énergie hirsute (tirée de la guitare épépinée de Russell) que le saxophone vient combiner et froisser en somptueuses gerbes, sans les ébarber. Ces jeux de dynamiques et de vitesses superposées (Full of Floors) convergent dans un étonnant swing antigravitationnel.
Assistant aux séances pour graver un peu de cette musique sur cylindres de cire, Aleks Kolkowski (un des archets – violon alto Stroh – des Kryonics & scie) fut invité à rejoindre le trio sur quelques morceaux : le pavillon du Stroh attirant le soprano vers de nouvelles raucités et la scie déformant l’espace, les esquives et séries de crochets forment une belle capoeira !
Evan Parker : House Full of Floors (Tzadik / Orkhêstra International)
Enregistrement : 2009. Edition : 2009.
CD : 01/ Three of a Kind 02/ Donne’s Banjo 03/ Ca-la-ba-son 04/ Figure Dancing 05/ Aka AK 06/ Kabala-sum-sum-sum 07/ Shown jot 08/ House Full of Floors 09/ Wind Up
Guillaume Tarche © Le son du grisli
Colin McLean, Andy Moor : Everything But The Beginning (Unsounds, 2009)

Anciens partenaires au sein de Dog Faced Hermans, Andy Moor (guitare) et Colin McLean (électronique) improvisaient récemment et régulièrement à Amsterdam auprès de danseurs. Expériences de trois années aujourd’hui résumée sur Everything But The Beginning.
De pièces d’un rock bruitiste en illustrations sonores déconstruites, le duo passe ici – c'est-à-dire sur un objet qui ne rend de la chose que le résultat musical – avec plus ou moins d’à-propos. Radicaux dès l’ouverture, Moor et McLean installent une pièce aux velléités magnifiques : le premier travaillant par accumulations de phrases revêches sur le décorum sombre élevé par le second.
Par la suite, le propos se fait saillant d’autres fois (Everything But The Beginning sur répétitions et parasites, The Flower of Fixed Ideas, Waiting for the Angels) quand il ne perd pas en signification : lorsque McLean impose des rythmiques écrasantes à Boats Float on Water et My Electric Dreams – histoire, peut-être, de rassurer les danseurs en présence – ou que le duo se contente de filer une musique expérimentale d’une naïveté stérile (hymne sous brouillage radio et voix minuscules mises en boucle de Cokakeekakaacokakakeeka). Heureusement, reviennent à distance les distorsions : sur le balancement de Rapid Ear Movement, qui emportent presque tout espoir de nouvelles danses possibles.
Colin McLean, Andy Moor, Rapid Ear Movement . Courtesy of Unsounds.
Colin McLean, Andy Moor : Everything But The Beginning (Unsounds / Metamkine)
Edition : 2009.
CD : 01/ Delta Block 02/ Everything But The Beginning 03/ Boats Float on Water 04/ Cokakeekakaacokakakeeka 05/ Rapid Ear Movement 06/ My Electric Dreams 07/ Overdose of Everyday 08/ The Flower of Fixed Ideas 09/ Mingiede 10/ Waiting for the Angels
Guillaume Belhomme © Le son du grisli
Jason Stein : In Exchange for a Process (Leo, 2009)

Au son de sa seule clarinette basse, Jason Stein – entendu auprès de Ken Vandermark, Keefe Jackson et même en leader – extirpe des morceaux épars d’une intimité expressionniste.
Pas tous galvanisant, puisqu’on sait l’exercice de l’enregistrement en solitaire plutôt difficile sur la longueur d’un disque entier, mais révélant parfois une pratique originale : graves enrobés puis tremblants de Murray Flurry, développements mélodiques embarrassés de Hysterical Eric ou vocalisation exténuante de Fiction for C.G. Des ronds de phrases des premières minutes (évocations évidentes de Dolphy seul au même instrument), Stein se sera laissé dériver au gré d’intentions découvertes sur le vif : souvent accrocheuses, quelques fois concentrées.
Jason Stein : In Exchange for a Process (Leo Records / Orkhêstra International)
Edition : 2009.
CD : 01/ For the Sake of Edgar Pollard 02/ For Ishan 03/ History Histrionics 04/ Paint By Number 05/ E.P. and Me 06/ Hysterical Eric 07/ Murray Flurry 08/ Temporary Framing of Dr. J 09/ Handmade Chicago 10/ For Peter 11/ Fiction of C.G.
Guillaume Belhomme © Le son du grisli
Wolter Wierbos : Deining (Dolfijn, 2009)

Sur Deining – qui assemble des extraits de concerts organisés par le tromboniste sur sa propre péniche –, Wolter Wierbos se frotte à Ab Baars, Han Bennink, Wilbert de Joode, Mary Oliver et Franky Douglas.
La fantaisie de Wierbos, d'être entendue ici en duos ou trios, toutes combinaisons multipliant les références : au swing et à l’improvisation la plus délurée, à une musique expérimentale défaite ou encore à une abstraction bruitiste et amusée. Seules tentatives peinant à convaincre, celles issues de la rencontre de Wierbos avec la guitare de Douglas : mélancolie fade de Visions ou mirage latin-jazz d'Innermission.
En face, rien que d’imposant pour faire oublier les écarts : Wilbert de Joode faisant dériver encore autrement le tromboniste sur In Het Want ; Baars donnant avec lui dans un folklore minuscule ou Bennink décidant de mettre en place une musique de fanfare réduite à l’excès ; Oliver se chargeant, elle, d’aller puiser chez son partenaire un chapelet d’élucubrations sorties de souffles nouveaux.
Wolter Wierbos : Deining (Dolfijn Records)
Enregistrement : 2006-2008. Edition : 2009.
CD : 01/ Aan Lager Wat 02/ Op Stoom Raken 03/ Voor de Wind 04/ Loefzijde 05/ In Het Want 06/ Fuik 07/ Visions 08/ Buitengaats 09/ Peer’s Counting Song 10/ Dageraad 11/ Innermission 12/ Op de Werf 13/ De Drie Gebroeders 14/ Geusje 15/ Hoog Aan de Wind 16/ Peer’s Counting Song 17/ Ma 18/ Overstag
Guillaume Belhomme © Le son du grisli




























