Cédric Dupire, Gaspard Kuentz : We Don’t Care About Music Anyway (Studio Shaiprod, 2009)

Les premières minutes du film de Cédric Dupire et Gaspard Kuentz font craindre la mise en scène exagérée : Sakamoto Hirochimi s’adonne au violoncelle dans un bâtiment désaffecté après en avoir arpenté les couloirs, titubant en illuminé. Arrachant de son instrument les premières notes de We Don’t Care About Music Anyway*, il rassure pourtant.
S’ils ne cachent pas leurs intentions de donner à entendre, à voir et même à fantasmer, le Japon autrement, Dupire et Kuentz soignent dans l’ensemble avec plus de subtilité leurs partis pris musical et graphique. Réunis en société secrète, les sujets, musiciens reconnus voire installés, bavardent sous noirs et blancs : Hirochimi, donc, et puis Otomo Yoshihide, L?K?O, Numb et Saidrum, Takehisa Ken, Yamakawa Fuyuki, Shimazaki Tomoko. Entre les discussions, trouver des extraits de représentations : d’éclats de voix en micro-contacts, de guitares électriques en platines, les musiciens défendent chacun à leurs façons une musique protéiforme, de l’avertissement tardif et du chaos inspiré.
Désenchantés – ou feignant de l’être –, les acteurs convainquent toujours davantage en musiques, replaçant leurs mouvements sur enjeu esthétique quand les images et les discours effleurent quelques fois l’opposition simplissime à une société de consommation frénétique à en perdre toutes ses réalités. Parce que ce genre d’expériences sonores ne peut rien, véritablement, contre cette société-là, We Don’t Care About Music Anyway trouve son importance ailleurs : dans les stériles mais beaux assauts d’artistes aussi fragiles que belliqueux, pour qui la meilleure des défenses sera toujours l’attaque.
* Au programme des Ecrans documentaires d'Arcueil, le 30 octobre à 22 heures.
Cédric Dupire, Gaspard Kuentz : We Don’t Care About Music Anyway (Studio Shaiprod)
Edition : 2009.
Guillaume Belhomme © Le son du grisli
Werner Dafeldecker : Long Dead Machines I-IX (Presto!?, 2009)

Ce sont neuf carcasses abandonnées, neuf respirations, calmes blocs régulièrement striés, à la contrebasse seule, posés dans la temporalité qu’ils créent.
Un geste par pièce, un geste, un son ou plutôt un bref complexe sonore, répété, réexécuté sans variation mais dans ses subtiles différences ; oreille tendue, cela peut devenir haletant ; oreille élargie, envoûtant. Avec Zénon (et en une trentaine de minutes – bien que le chronomètre, dans pareil cas…), danse statique qui invite à reconsidérer les notions de rythme, de mouvement, de succession ; chorégraphie assurée et modeste, d’un dépouillement sans austérité et d’une autre nature que celui ou ceux qu’illustre Werner Dafeldecker avec Polwechsel, Klaus Lang, Hegenbart ou Brandlmayr.
Simple autorité élégante du geste, encore, matérialité, itérations, mèche, bois, rebonds ; un disque d’importance (qui mérite un bon système audio pour une pleine écoute), posé, pensé, pesé, adapté au support phonographique – et qui ferait basculer des rayonnages entiers d’enregistrements de contrebasse solo dans le bac des faiseurs chichiteux et des hystéro-narratifs musculeux. Neuf carcasses, neuf respirations.
Werner Dafeldecker : Long Dead Machines I-IX (Presto!?)
Enregistrement : 2008. Edition : 2009.
CD : 01/ ldm I 02/ ldm II 03/ ldm III 04/ ldm IV 05/ ldm V 06/ ldm VI 07/ ldm VII 08/ ldm VIII 09/ ldm IX
Guillaume Tarche © Le son du grisli
Antoine Prum : Sunny’s Time Now (Paul Thiltges, 2008)

La chose est assez rare pour qu’on la remarque : deux films – l’un consacré au saxophoniste, l’autre au batteur – montrent Sonny Simmons et Sunny Murray se croisant. Le premier : disponible sur DVD malgré ses nombreux défauts. Le second : en attente d’être diffusé autant que le méritent toutes ses qualités.
Sunny’s Time Now, donc : titre repris par le réalisateur Antoine Prum pour adresser son hommage à Sunny Murray. En ouverture, le noir et blanc souligne l’intensité d’un solo du batteur : toms, cymbales et grosse caisse, et puis le murmure du musicien, qui n’est autre qu’un chant d’extraction rare jouant les fils conducteurs pour gestes affranchis en mouvement perpétuel. Ensuite, le batteur parle, attestant qu’il ne sert à rien de mettre à mal le swing si l’on n’est pas capable, avant cela, de bien le servir.
La suite du film retrace autant le parcours de Murray qu’elle l’approche et le révèle par touches délicates. Glanant les témoignages de musiciens de choix (Cecil Taylor, William Parker, Grachan Moncour III, Tony Oxley, François Tusques, Robert Wyatt…) et d’amateurs éclairés aux souvenirs de taille (Val Wilmer, Delfeil de Ton, Daniel Caux, Ekkehard Jost…), le portrait s’en tient ailleurs à une approche plus discrète mais tout aussi parlante : prises de répétitions ou de concerts (là, trouver le sujet en compagnie de Simmons, Bobby Few, Tony Bevan ou John Edwards) sur lesquels Sunny Murray apparaît en camarade trublion ou en créateur ensorcelé. L’ensemble, organisé avec esprit et intelligence par Antoine Prum, véritable auteur qui vaudrait d’être diffusé.
Antoine Prum : Sunny’s Time Now (Paul Thiltges / La Bascule)
Réalisation : 2008.
Guillaume Belhomme © Le son du grisli
Lee Ranaldo, Leah Singer : iloveyouihateyou (Libraryman Co, 2009)

Catalogue de l’exposition iloveyouihateyou récemment présentée à Stockholm (Magasin 3), ce livre tire d’abord quelques images d’anciens films d’un expérimental obnubilé par le quotidien réalisés par Nancy Holt et Robert Smithson, Terry Fox et Gordon Matta-Clark, diffusés au même endroit en parallèle, avant de laisser la parole au couple Lee Ranaldo et Leah Singer.
Qui reviennent ici sur leurs parcours individuels puis commun avant de préciser la transformation d’une ancienne de leurs pièces, Drift, en iloveyouihateyou, plus simple dans sa forme, disent-ils, pour avoir vu Singer faire appel, faute de temps, au numérique. Non pas l’état des lieux d’une évolution, mais quelques images extraites de l’installation : morceaux d’art américain extirpés de l’œuvre qui disent à qui ne fut pas visiteur qu’extirpée de son contexte toute image trouve encore à dire. Ranaldo de conclure, à propos de sa longue collaboration avec Singer : « It led us to where it should go ». Comme il « chantait » plus tôt We’ll Know Where When We Get There.
Lee Ranaldo, Leah Singer : iloveyouihateyou (Libraryman Co)
Edition : 2009
Guillaume Belhomme © Le son du grisli
Eric Dolphy : Strenght with Unity (1964)

One of the least known of Dolphy's many works is Strength with Unity. Never issued commercially, this recording from the 1964 Once Festival in Ann Arbor is performed by Dolphy on alto, with the Bob James Trio (James on piano, Ron Brooks on bass, and Bob Pozar on drums) and a brass ensemble rehearsed by University of Michigan professor Louis Stout. Dolphy may have arranged it for 8 french horns, echoing his brass-heavy arranging for Africa Brass and the concert with the University of Illinois band.
This is a 10 minute long performance featuring a loping A theme in 5/4 and a beautiful bridge in 3/4, with swooping horn fills like those in Africa. Graham Connah noted that the tune is reminiscent of In the Blues from Copenhagen in September 1961, over an Eb diminished with a major 7th chord here as opposed to F# minor in In the Blues. A few weeks before this performance, Dolphy played some similar phrases with the New York Philharmonic in a very brief solo.
The introduction uses smeared harmonies by the brass followed by Dolphy, ending in the lower register to set the somewhat ominous tone. One interpretation of the composition, in terms of the title, is that the A theme represents Strength and the bridge Unity. Dolphy's solo is accompanied by the brass heavily during the first chorus. He then plays passionately, racing headlong, with mainly Pozar's insistent backing. On the final chorus he uses a lengthy series of rapid short phrases, before the brass return with an interesting inversion of the theme, and James solos.
Dolphy's second solo is remarkable, a classic example of what he could do in terms of maintaining conventional technique while extending it greatly. He ends it at the bottom of his horn again, his time splitting tones slightly. The ending of this performance is weak, perhaps because it wasn't rehearsed.
I know of two other performances of this composition: at a concert organized by Marcello Piras and Stefano Zenni, featuring Gianluigi Trovesi on alto, with arrangements by Gunther Schuller, in 2000 in Pescara Italy ; and by Graham Connah and friends at a Dolphy tribute concert at Yoshi's in Oakland California in 2003. There may or may not have been a performance in 2008 at Merkin Hall by a band led by Russ Johnson, with Roy Nathanson, Myra Melford, George Schuller, and Brad Jones. I look forward to hearing this wonderful piece played many more times.
Eric Dolphy : Strenght with Unity
Enregistrement : 1964.
Alan Saul © Le son du grisli

D'Augusta, Georgie, l'ophtalmologue Alan Saul anime Outward Bound!, incontournable site internet pour qui s'intéresse à l'œuvre d'Eric Dolphy.
Hiasham Mayet : Palace of The Winds (Sublime Frequencies, 2009)

Avec ses collègues du label Sublime Frequencies, Hisham Mayet contribue à la reconnaissance de genres musicaux mésestimés comme le raï primitif, le rock cambodgien ou la transe touareg à guitares. Depuis des années, il arpente les régions les plus reculées et les plus inattendues afin d’y filmer des performances musicales, des rites et des scènes du quotidien en usant d’une forme qui a été définie de « folk cinema ». N’ayant pas suivi de formation professionnelle, le cinéaste se laisse avant tout guider par une passion : découvrir et tenter de montrer quelques facettes des peuples rencontrés. A l’aide d’une caméra DV, il filme avec une grande liberté de mouvement et, souvent, des fulgurances de cadrage et de travellings, en témoignent, parmi d’autres, les étranges et beaux Niger : Magic and Ecstasy in the Sahel et Jemaa El Fna : Morocco's Rendez-Vous of the Dead. Le montage alterne les scènes dans un ordre subjectif, faisant de ces productions des propositions poétiques plus que des documentaires au sens strict.
Pour Palace of The Winds, Hisham Mayet s’est baladé entre 2006 et 2008 dans le Sahara occidental et la Mauritanie. Dans son film, on peut voir des paysages lunaires, des étals de marchands ressemblant à des cabinets de curiosités et des groupes (Group Doueh ou Sadoum Oueld Aida par exemple) à l’expression hantée et obsédante. Accompagnant toute la pellicule et participant pleinement à l’atmosphère onirique, cette musique associe rythmes extatiques, guitares électriques et chants habités. Une image dont on se souviendra longtemps est celle du guitariste de Group Doueh posant dans la lumière bleutée de son magasin de K7, tel le modèle d’un Edward Hooper africain.
Hisham Mayet : Palace of The Winds (Sublime Frequencies / Orkhêstra International)
Enregistrement : 2006-2008. Edition : 2009.
Jean Dezert © Le son du grisli
Grails : Acid Rain (Temporary Residence, 2009)

Regroupant vidéos, concert intégral à New York et images diverses de tournées, Acid Rain documente l’esthétique de Grails depuis son tournant psychédélique, qui fit succéder à l’abstraction instrumentale post-rock de Redlight (Neurot Recordings, 2004) la recherche d’une origine proprement hallucinogène dans la musique des années 1960-70 (Interpretations of Three Psychedelic Rock Songs from Around The World, Latitude, 2005). Ne variant plus, le groupe creuse depuis lors le même sillon de l’interprétation comme réinvention du passé.
Imagerie et références d'un kitsch assumé (mais dont on ne saurait dire au juste s’il est ou non ironique) que mettent d’abord en évidence les vidéos. Montages d’extraits de films de série B, images d’archives, cauchemars érotiques, superpositions apocalyptiques de plans, messes noires et autres exotismes. Et dont le sens, dans le meilleur des cas, échappe parfaitement.
Sans aucune commune mesure avec la musique. Elle est sans apprêts inutiles, sombre et forte. Comme ce soir de novembre 2007 à la Knitting Factory de New York, dont la captation constitue la partie la plus intéressante (et indispensable) du DVD. Proche du bootleg dans sa façon, il fait entendre le son sale mais pur d'un groupe sans attitude. Ce qui ne signifie pas sans présence. Au contraire : dépouillé, Grails est tout entier dans la musique, concentré en elle. Et délivre un enchaînement de pièces qui touchent à ce qu’on pourra appeler, à l'intention des amateurs de jargon pseudo-technique, une forme de shoegaze psychédélique.
Ainsi de ce son lourd, saturé de profundis que les douze cordes de la guitare acoustique (transposition intelligente du mythique sitar) mettent en avant par contraste plutôt qu'elles ne les tempèrent. Mélodies qui semblent n’avoir d'autre but que la recherche d'une certaine forme de transe à laquelle parvient vite Emil Amos. Batteur ici investi d'une mission plus que rythmique, déroulant sa virtuosité en un toucher trop rare dans le rock. Qui s’impose comme le véritable premier moteur de Grails.
Grails : Acid Rain (Temporary Residence)
Edition : 2009.
DVD : 01/ Acid Rain 02/ X-Contaminations 03/ Predestination Blues 04/ The Natural Man 05/ More Extinction 06/ Take Refuge - Live in NYC : 07/ Reincarnation Blues 08/ SIlk rd 09/ Take Refuge (abbr.) 10/ Immdiate Mate 11/ Predestination Blues 12/ Burning Off Impurities 13/ Origin-ing - Earlier Days : 14/ 2004 European Tour 15/ ‘Latitudes’ Recording Session 16/ Live in Philadelphia ’08 & NYC/CMJ ‘06
Jérôme Orsoni © Le son du grisli
Han Bennink & Terrie Ex: Zeng ! (Terp - 2007)

Retour sur la deuxième confrontation improvisée entre Han Bennink et Terrie Ex, Zeng ! fait figure d’exposé tiède parce que pas toujours inspiré.
Déconstruite, l’expérience donne à entendre un dialogue sans arrêt sur le fil, avantage autant qu’inconvénient pour la bonne tenue de l’ensemble. Qui oscille entre moments convaincants – Ex trouvant un soutien de taille dans la répétition (Radder) ou usant avec intelligence d’un bootle-neck (Shelly), maîtrise de Bennink – et dialogues approximatifs entre une batterie sur laquelle on n’en finit pas de porter des coups secs et une guitare électrique à l’audace mesurée. L’intérêt de Zeng !, d’en tirer les conséquences.
Han Bennink, Terrie Ex - Zeng ! - 2007 - Terp Records.
CD: 01/ Spikkel 02/ Zegnie 03/ Hortsik 04/ Haraf ! 05/ Snerk 06/ Radder 07/ Two Bruised Ribs 08/ Shelly 09/ Pekele
Ari Brown: Live at The Green Mill (Delmark - 2007)

Membre discret de l’AACM, le saxophoniste Ari Brown, souvent entendu aux côtés de Kahil El’Zabar, emmenait en juin 2007 à Chicago un quartette âgé d’une dizaine d’années, qui donne à entendre aussi : Kirk Brown au piano, Yosef Ben Israel à la contrebasse, et Avreeayl Ra à la batterie.
Sur ses propres compositions, Brown défendait là un jazz sobre et élégant, inspectant les possibilités de la modalité (Richard’s Tune) ou servant une ballade travaillée longtemps (One for Skip). Ailleurs, le trompettiste Pharez Whitted est invité à venir, lyrique, soutenir le ténor (Waltz of The Prophets) ou la flûte (Kylie’s Lullaby).
Le film, quant à lui, se satisfait de peu : captation de concert sobre aussi, voire brute, voire rudimentaire, selon les jugements. Instable, en tout cas, mais qui donne à entendre (et donc à voir) un titre de plus que la version cd de cet enregistrement : Evod, marche éléphantesque et enivrante qui vaut qu’on lui pardonne.
DVD: 01/ Richard’s Tune 02/ One For Skip 03/ Waltz of The Prophets 04/ Shorter’s Vibes 05/ Two Gun 06/ Kylie’s Lullaby 07/ Evod
Ari Brown - Live at The Green Mill - 2007 - Delmark. Distribution Socadisc.
Peter Kowald: Off The Road (Rogue Art - 2007)

Deux ans avant sa mort, en 2000, le contrebassiste Peter Kowald sillona les Etats-Unis en compagnie de Laurence Petit-Jouvet, caméra au poing. Dans une Chevrolet achetée sur place, le couple relie les endroits où le contrebassiste est attendu, pour donner concerts auprès d’autres personnages de la Creative Music.
Sur le premier film, les à-côtés d’un périple marqué par les collaborations musicales : avec Kidd Jordan, William Parker, George Lewis, mais aussi Eddie Gale, Marco Eneidi ou Anna Homler. A chaque fois, la simplicité et l’humilité de Kowald densifient les échanges, tous tranquilles, presque tous précis. Au hasard d’autres rencontres, le contrebassiste en apprend sur la vie des déclassés, la politique d’éducation des Etats-Unis ou les discriminations toujours bien présentes.
Plus axé sur la musique, le second film donne à voir Kowald à Chicago : en studio auprès de Ken Vandermark, ou sur scène aux côtés de Günter Baby Sommer et Floris Floridis, ou de Fred Anderson et Hamid Drake. Tous musiciens s’entendant sur les origines du jazz et sur l’importance qu’aura eu sur sa forme actuelle une musique improvisée ayant profité des pratiques différentes, notamment européenne et américaine. En guise de conclusion, un disque reprend les thèmes que le contrebassiste aura abordés durant son voyage, bande-son originale d’un road movie unique et passionnant, complément indispensable de l’hommage élégant.
DVD 1: Off The Road - DVD 2: Chicago Improvisations - CD: 01/ Introduction 02/ New York March 17 2000 03/ New Orleans April 6 2000 04/ Houston April 9 2000 05/ San Diego April 14 2000 06/ Los Angeles April 15 2000 07/ Berkeley May 3 2000 08/ Chicago May 10 2000
Peter Kowald, Laurence Petit-Jouvet - Off The Road - 2007 - Rogue Art.
































