Le son du grisli

Jazz, musiques expérimentales et autres










Grails : Acid Rain (Temporary Residence, 2009)

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Regroupant vidéos, concert intégral à New York et images diverses de tournées, Acid Rain documente l’esthétique de Grails depuis son tournant psychédélique, qui fit succéder à l’abstraction instrumentale post-rock de Redlight (Neurot Recordings, 2004) la recherche d’une origine proprement hallucinogène dans la musique des années 1960-70 (Interpretations of Three Psychedelic Rock Songs from Around The World, Latitude, 2005). Ne variant plus, le groupe creuse depuis lors le même sillon de l’interprétation comme réinvention du passé.

Imagerie et références d'un kitsch assumé (mais dont on ne saurait dire au juste s’il est ou non ironique) que mettent d’abord en évidence les vidéos. Montages d’extraits de films de série B, images d’archives, cauchemars érotiques, superpositions apocalyptiques de plans, messes noires et autres exotismes. Et dont le sens, dans le meilleur des cas, échappe parfaitement.

Sans aucune commune mesure avec la musique. Elle est sans apprêts inutiles, sombre et forte. Comme ce soir de novembre 2007 à la Knitting Factory de New York, dont la captation constitue la partie la plus intéressante (et indispensable) du DVD. Proche du bootleg dans sa façon, il fait entendre le son sale mais pur d'un groupe sans attitude. Ce qui ne signifie pas sans présence. Au contraire : dépouillé, Grails est tout entier dans la musique, concentré en elle. Et délivre un enchaînement de pièces qui touchent à ce qu’on pourra appeler, à l'intention des amateurs de jargon pseudo-technique, une forme de shoegaze psychédélique.

Ainsi de ce son lourd, saturé de profundis que les douze cordes de la guitare acoustique (transposition intelligente du mythique sitar) mettent en avant par contraste plutôt qu'elles ne les tempèrent. Mélodies qui semblent n’avoir d'autre but que la recherche d'une certaine forme de transe à laquelle parvient vite Emil Amos. Batteur ici investi d'une mission plus que rythmique, déroulant sa virtuosité en un toucher trop rare dans le rock. Qui s’impose comme le véritable premier moteur de Grails.


 
Grails : Acid Rain (Temporary Residence)
Edition : 2009.
DVD : 01/ Acid Rain 02/ X-Contaminations 03/ Predestination Blues 04/ The Natural Man 05/ More Extinction 06/ Take Refuge - Live in NYC : 07/ Reincarnation Blues 08/ SIlk rd 09/ Take Refuge (abbr.) 10/ Immdiate Mate 11/ Predestination Blues 12/ Burning Off Impurities 13/ Origin-ing - Earlier Days : 14/ 2004 European Tour 15/ ‘Latitudes’ Recording Session 16/ Live in Philadelphia ’08 & NYC/CMJ ‘06
Jérôme Orsoni © Le son du grisli

Joëlle Léandre: Basse continue (Hors Œil - 2008)

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L’expérience est assez rare, de suivre Joëlle Léandre en images, en plus de l’entendre jouer et parler. Dire face caméra, de façons toujours différentes, n’avoir aucun message à porter : Basse continue, film de Christine Baudillon, n’a plus qu’à recueillir le témoignage.

Dans le cadre, Léandre feint d’abord de se défiler avant de se laisser aller, en personnage qui ne peut faire autrement que d’en imposer, à quelques soliloques angoissés en attente de partage au point de se voir changés en fulminantes diatribes. Quelques sentences viennent alors s’ajouter à celles retenues dans un livre déjà conseillé, qui ponctuent les extraits de concerts auxquels assista la réalisatrice : donnés par la contrebassiste seule ou en compagnie de Barre Phillips, Anthony Braxton, Daunik Lazro, Fred Frith, George Lewis, Lauren Newton, Jean-Luc Capozzo ou encore Jean-Claude Jones.

Augmentant les charmes de l’objet, un carnet imprimé de poèmes et d’encres signés de la contrebassiste accompagne le disque. Révélée aujourd’hui comme jamais, Joëlle Léandre, à force d’approches diverses et répétées.

DVD >>> Christine Baudillon - Joëlle Léandre, Basse continue - 2008 - Editions Hors Œil.

Joëlle Léandre déjà sur grisli
Out of Nowhere (Ambiances magnétiques - 2008)
Kor (Leo Records - 2008)
The Stone Quartet (DMG - 2008)
A voix basse (Musica Falsa - 2008)
Winter in New York (Leo Records - 2007)
9 Moments (Red Toucan - 2007)
At the Le Mans Jazz Festival (Leo Records - 2006)
Face It! (Leo Records - 2005)
Fire Dance (Red Toucan - 2005)

Cannonball Adderley: Live in ’63 (Naxos - 2008)

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Poursuivant son œuvre d’archivage de films donnant à voir de grands noms du jazz donner concerts en Europe, la série Jazz Icons publiait en fin d’année dernière sept nouveaux titres, dont un consacré à Cannonball Adderley.

En 1963, le saxophoniste se produit notamment à Lugano et Baden-Baden : en quintette, dans lequel rivalisent de présence Nat Adderley, Joe Zawinul et Yusef Lateef. Ce-dernier, de se voir confier quand même l’attention privilégiée du leader : rendant presque à lui seul la mélodie d’Angel Eyes ou tempêtant sur Jessica’s Day. Ailleurs, le hard bop ciselé du groupe (Jive Samba, Work Song) et un grand hommage adressé par Adderley à Coltrane : Brother John, sur lequel Lateef intervient à la musette en qualité d’idéal intermédiaire de circonstance.

DVD: 01/ Jessica’s Birthday 02/ Angel Eyes 03/ Jive Samba 04/ Bohemia After Dark 05/ Dizzy’s Business 06/ Trouble in Mind 07/ Work Song 08/ Unit Seven 09/ Jessica’s Birthday  10/ Brother John 11/ Jive Samba >>> Cannonball Adderley - Live in ’63 - 2008 - Jazz Icon. Distribution Abeille Musique. 

Yoshi Wada: The Appointed Cloud (EM Records - 2008)

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Après avoir s’être occupé de Lament For The Rise and Fall of The Elephantine Crocodile, EM Records réédite le troisième disque de Yoshi Wada – musicien ayant fait quelques voyages afin d’étudier avec LaMonte Young ou Pandit Pran Nath et intervenant depuis au moyen d’instruments qu’il invente.

The Appointed Cloud, de donner ainsi à entendre un exemplaire unique d’orgue imposant aux côtés de percussions et de trois cornemuses, dont celle de Wada. Quatre musiciens, donc, en charge des réponses à apporter aux caprices de la machine : d’une musique de gamelan désossée seyant à une atmosphère de fin de monde, s’extirpe un bourdon, puis plusieurs. Pièce improvisée de psychédélisme expérimental bientôt mise à mal par le grondement des tambours, qui inviteront – après avoir cédé à un minimalisme d’avant tempête – les musiciens à tout ensevelir sous un pandémonium d’exception.

CD: 01/ The Appointed Cloud >>> Yoshi Wada - The Appointed Cloud - 2008 (réédition) - EM Records. Distribution Metamkine.

The Ex: Building a Broken Mousetrap (Ex Records - 2007)

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Des images capturées sur un chantier en construction ouvrent Building a Broken Mousetrap, film que Jem Cohen consacre à un concert donné par The Ex à la Knitting Factory de New York en septembre 2004.

Deux parties – noir et blanc, puis couleur – racontent alors un soir comme un autre dans la vie du groupe hollandais, l’assurance constante de chacun de ses membres étant évidemment au rendez-vous. Sur scène, on donne un rock teinté de punk, qui agence sur l’instant ses plages bruitistes, ses accès de fièvre répétitive et ses rugueux automatismes. Entre – et quelques fois pendant – les morceaux, Cohen glisse des vues nocturnes de New York, où se disputent inquiétude et frénésie, illustration adéquate aux efforts magistraux de The Ex, au chaos magnétique qu’ils martèlent.

The Ex - Building a Broken Mousetrap - 2007 - Ex Records. Distribution Differ-ant.

Dexter Gordon: Live in ’63 & ’64 (Naxos - 2007)

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Ayant habité Copenhague pendant plus de dix ans, Dexter Gordon en aura profité pour parcourir l’Europe : afin d’enregistrer à Paris pour le compte de Blue Note, ou donner des concerts de la taille de ceux rassemblés sur ce film : datant de 1963 (en Suisse) et 1964 (aux Pays-Bas et en Belgique).

La première année, au Festival de Lugano, le saxophoniste, entouré du pianiste Kenny Drew, du contrebassiste Gilbert Rovère et du batteur Art Taylor, dispense un bop aux charmes limpides, pétri de cool, et adresse un hommage appuyé à Lester Young, en reprenant notamment You’ve Changed de Billie Holiday. L’année suivante, auprès du pianiste George Gruntz, du contrebassiste Guy Pedersen et du batteur Daniel Humair, il donne un concert en Belgique ou enregistre pour la télévision hollandaise : au programme, l’impeccable – à force d’avoir été étudiée par le ténor – Body and Soul, ou une version élégante de What’s New, thème que Coltrane avait investi plus tôt sur l’album Ballads.

A chaque fois, Dexter Gordon sert, révérencieux, une musique distinguée et opérante, qu’il dispense avec un certain détachement, autre preuve d’une maîtrise capable d’influencer quelques uns de ses confrères : Sonny Rollins, John Coltrane.


Dexter Gordon, Live in '63 & '64 (extraits). Courtesy of Naxos.

DVD : 01/ A Night in Tunisia 02/ What’s New 03/ Blues Walk 04/ Second Balcony Jump 05/ You’ve Changed 05/ Lady Bird 06/ Body And Soul

Dexter Gordon - Live in '63 & '64 - 2007 - Naxos. Distribution Abeille Musique.

Marc Ribot: La corde perdue (La Huit - 2007)

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En suivant le guitariste Marc Ribot dans les rues de New York, la réalisatrice Anaïs Prosaïc signe le portrait sobre et efficace d’un guitariste en quête d’expériences différentes.

Pas toujours heureuses, d’ailleurs, tant Ribot semble chercher davantage à multiplier les interrogations qu’à mettre la main sur une solution définitive. L’effet du doute, sûrement, mis en images : archives datant des années 1990 (tentatives inquiètes sur la scène de la Knitting Factory), témoignages d’anciens partenaires (Arto Lindsay), ou extraits de concerts auprès des Cubanos Postizos.

Ailleurs, le guitariste raconte ses origines familiales, donne tous les gages du père anxieux mais attentif, interroge la capacité de la musique à répondre efficacement à la marche du monde, enfin, ballade ses inquiétudes d’un continent à l’autre, sur lesquels il donne en représentations autant de gestes adroits que d’hésitations formelles. Comme en 2003, à Pau, où Prosaïc aura filmé l’interprétation de quatre morceaux en solo, pour n’oublier aucune des nécessités imposées par son sujet, et achever son film saisissant.

Anaïs Prosaïc - Marc Ribot, La corde perdue / The Lost String - 2007 - La Huit.

Eric Dolphy: So Long Eric (Salt Peanuts - 2007) / Charles Mingus: Orange Was the Colour of Her Dress (Salt Peanuts - 2007)

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Les images sont les mêmes. Pourtant, en haut à droite de l’écran, un logo Salt Peanuts. L’année dernière, c’était celui d’Impro-Jazz que l’on trouvait au même endroit sur ces extraits de concerts donnés par Eric Dolphy en compagnie de Charles Mingus ou de la formation qu’il menait en Allemagne pour une émission radiotélévisée.

Il n’y a donc plus qu’à relire, avant d'ajouter quand même que l'édition Salt Peanuts montre aussi Dolphy à la flûte aux côtés de John Coltrane le temps d’une interprétation de My Favorite Things. Seule grande différence, à côté d’une autre, plus petite et terre à terre : un prix plus raisonnable, justice faite aux amateurs pour des films vraisemblablement libres de droits.


DVD: 01/ GeeWee 02/ God Bless The Child 03/ 245 04/ So Long Eric 05/ My Favorite Things
Eric Dolphy - So Long Eric - 2007 - Salt Peanuts. Distribution Nocturne.

DVD: 01/ Orange Was the Colour of Her Dress, Then Blue Silk 02/ Ow! 03/ Meditations 04/ I’ll Remember April
Charles Mingus - Orange Was the Colour of Her Dress - 2007 - Salt Peanuts. Distribution Nocturne.

Archie Shepp: Je suis jazz, c'est ma vie (Archieball - 2007)

sheppsliEn  moins  d’une  heure, le réalisateur  Frank  Cassenti tire le portrait d’un Archie Shepp francophone rencontré en 1983 à Paris.

Boulevard Barbès ou en répétition sur la scène du New Morning, Shepp donne libre court à une malice bienveillante qui lui permet de réduire la distance qui le sépare de celui qui le regarde (caméra, public) pour imposer plus simplement sa musique, jazz pour lequel il aimerait trouver un autre nom, puisque, lui, chante une histoire qui remonte à l’esclavage.

Archie Shepp a à dire, alors Cassenti suit et s’intéresse à la conversation : propos sur un blues éternel, hommage furtif à John Coltrane ou lecture d’Arthur Rimbaud. Recueillie, la parole peut laisser place à une interprétation magistrale de Things Have Got To Change ou à un solo de saxophone offert sur un trottoir.

En guise de bonus, des extraits d’un concert donné par Shepp lors d’une récente édition du Festival de Porquerolles, sans vraiment grand rapport avec le film principal. Là sans doute pour peaufiner le produit, éviter de faire pingre, au final, dispensable à un film aussi juste qu’il reste proche de son sujet.

Archie Shepp – Je suis jazz, c’est ma vie – 2007 – Archieball. Distribution Abeille Musique.

John Coltrane: Trane Tracks (Efor Films - 2007)

tranedvdgrisliC’est à San Francisco, dans les murs de l’Eglise Saint John Coltrane, que commence et se termine Trane Tracks. Là, depuis 1971, on entretient la flamme de neuvaines allumées en l’honneur de l’esprit saint du saxophoniste, que la spiritualité concernait autant que la musique depuis 1957, année à laquelle il mit un terme à sa consommation d’héroïne. Ayant relaté la parabole, la voix-off peut consacrer tous ses efforts à rentrer dans le vif du sujet.

Biographie scolaire mais efficace, Trane Tracks tire davantage son originalité des interviews qu’elle renferme que des extraits de concert qui l’illustrent - si ce n’est pour une version donnée en plein air et devant un public nombreux de My Favorite Things. Au nombre des interrogés : McCoy Tyner et Elvin Jones, le violoncelliste Ron Carter et le trompettiste Benny Bailey ; enfin, le révérend Bishop King, de la paroisse suscitée, qui se fait un plaisir de tout ramener à dieu.

Sortis dans la précipitation - puisqu’il s’agissait encore, en 2005, de combler un manque autorisant spéculation -, les dvd consacrés au jazz renferment souvent de piteuses réalisations. Celui-ci a cela de différent qu’il allie un exposé clair de la vie de son sujet et quelques idées fantasques, chemins de traverse inattendus et divertissants. Pour, enfin, se voir attribuer la palme de meilleure introduction filmée à l’œuvre de Coltrane disponible à ce jour.

John Coltrane - Trane Tracks - 2007 (réédition) - Efor Films. Distribution Nocturne.

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