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Wolfgang Dauner : Free Action (MPS, 1967)

Wolfgang Dauner Free Action

Ce texte est extrait du dernier des quatre fanzines Free Fight. Retrouvez l'intégrale Free Fight dans le livre Free Fight. This Is Our (New) Thing publié par Camion Blanc.

Wolfgang Dauner, on l’ignore souvent, fait partie des musiciens ayant participé à l’élaboration du concept de conduction, bien avant que Lawrence "Butch" Morris ne s’y soit collé. Sur Free Action, l’un des morceaux, en l’occurrence « Collage », est décrit par Dauner lui-même comme dirigé par un chef d’orchestre, qui, dit-il encore, le compose dans l’instant, en guidant les improvisations des uns et des autres. Pour les notes de pochette, le pianiste allemand argumente auprès du producteur Joachim-Ernst Berendt : « J’ai inventé un langage spécial de signes pour ce morceau. Si l’on avait à disposition exactement le genre de personnes qui convenait, on pourrait, par cette méthode, faire composer spontanément un orchestre de vingt musiciens. »

Comme de nombreux musiciens de jazz moderne (citons Bill Dixon, Oliver Lake ou Daniel Humair), Wolfgang Dauner s’est toujours adonné à la peinture, parallèlement à la musique. D’ailleurs, Free Action montre une de ses toiles sur la pochette, celle-ci se référant explicitement à l’action painting, d’où le titre du disque. Au point qu'à propos de ceux qu’il a réalisés dans les années 1960, le critique Nat Hentoff a parlé d’action music. Dauner : « Nous pensons qu’avec ce septette, nous faisons partie de ceux qui n’interprètent plus le jazz sous sa forme traditionnelle. A notre avis, la seule chose que notre musique possède en commun avec le jazz classique consiste dans le fait qu’elle en soit indéniablement issue, et que jusqu’à présent, seuls des musiciens dits de « jazz » ont pu la jouer, les autres ne contrôlant pas leur instrument avec suffisamment de liberté, et manquant  aussi d’intensité dans le jeu. »

Wolfgang Dauner 1

Effectivement, exception faite du premier morceau que son auteur considère comme un tour de chauffe pour l’auditeur, au cours de l’enregistrement de Free Action, tout le monde paraît avoir été animé par la même urgence, que ce soit les solistes Gerd Dudek et Jean-Luc Ponty, ou bien la « rythmique », faite d’une contrebasse, d’un violoncelle (Jürgen Karg, Eberhard Weber) et de deux batteries, en certains endroits augmentées de tablas (Fred Braceful, Mani Neumeier, futur membre du combo krautrock Guru Guru).

A propos des musiciens : le trio qu’incarnent Wolfgang Dauner, Eberhard Weber et Fred Braceful s’entend sur Dream Talk et Output, deux des neuf disques les plus intéressants de Dauner sous son nom, avec celui-ci, The Oimels, Rischkas Soul, Klavier Feuer, Jazz-Studio, Music Zounds et Knirsch. Jean-Luc Ponty, quant à lui, sera, pendant un temps, de multiples expériences, que ce soit en compagnie de Frank Zappa, ou bien encore d’Alan Sorrenti, dans le cadre d’un étrange Aria digne des premiers opus de Peter Hammill. Gerd Dudek a lui aussi participé à des réalisations singulières, dont celles du groupe de krautrock Drum Circus, dirigé par le batteur Peter Giger que l’on remarque aussi, sur un créneau voisin, au sein de Dzian. Wolfgang Dauner (qui a – pour MPS toujours – partagé une face d’un disque co-réalisé avec Fred Van Hove) apportera sa contribution au krautrock avec le groupe Et Cetera, dans lequel influences du monde et free jazz se mélangeront de manière cohérente. Rappelons qu’à la même époque, Mal Waldron fut le pianiste d’Embryo, le temps de deux albums de haute volée. Rappelons aussi que tous ces musiciens, pour un projet ou un autre, ont eu une influence sur Nurse With Wound, formation d’avant-garde initiée en 1979.

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Jazz & krautrock… Julian Cope justement, auteur de la Bible consacrée au rock allemand des seventies, dans son Japrocksampler, sous-titré L’Incroyable explosion de la scène rock japonaise, insiste sur l’importance de Free Action. « Les compositeurs et musiciens étrangers écrit-il, lorsqu’ils venaient jouer au Japon, déclenchaient parfois de véritables remue-ménage culturels, marquant par là-même les esprits des artistes japonais, non parce qu’ils étaient célèbres, mais parce qu’ils arrivaient au bon moment, avec des idées neuves surtout, en tout cas pour certains. C’est ce que découvrit Wolfgang Dauner lors de sa tournée japonaise de mars 1971, au sein du piètrement nommé German All Stars Band. Durant les quatre années précédentes, en Allemagne, Dauner avait poussé ses expérimentations en jazz jusque sur le terrain de Stockhausen, alors que son batteur Mani Neumeier avait récemment quitté le groupe pour former son power trio déjanté Guru Guru. Au cours de cette tournée, des copies des LP’s expérimentaux de Dauner inspirés de Stockhausen, les Free Action et Output notamment, commencèrent à circuler dans le milieu du jazz à Tokyo. Ces enregistrements, sur lesquels le son du piano de Dauner est transformé par des modulateurs en anneau et d’autres moyens électroniques, firent sensation à Tokyo et occasionnèrent une collaboration avec le compositeur Masahiko Satoh pour une série de duos au piano. Et, bien que le LP Pianology qui en résulta soit monotone par rapport aux standards allemands, c’est en réutilisant avec succès les techniques de Dauner que Masahiko Satoh créa ses grands classiques iconoclastes d’avant-garde « kosmische » dont Amalgamation. Le succès artistique de cet enregistrement fut tel qu’il déclencha au sein de la communauté jazz japonaise, soi-disant conservatrice, une avalanche de réalisations tout aussi déchaînées. » De passage au Japon, Wolfgang Dauner avait donc convaincu quelques musiciens de mêler des sons issus de la sphère contemporaine (sur Free Action le piano s’avère tout du long préparé) à de fulgurantes saillies de guitare électrique héritées d’Hendrix.

Wolfgang Dauner 3

Pour revenir à l’idée de composition spontanée chère à Wolfgang Dauner, celui-ci, toujours questionné par Joachim-Ernst Berendt : « J’aimerais l’appeler « contemporary contact », en partie à cause des « contacts » qu’elle génère : c'est-à-dire sa proximité avec la musique contemporaine d’une part, et les rapports de contact / friction que doivent établir les musiciens entre eux. Jusqu’à présent, dans le jazz, de tels contacts étaient souvent limités, voire inhibés par des clichés et des thèmes constamment sollicités et répétés. Dans le contexte traditionnel, chaque musicien ne faisait rien d’autre que de remplir une fonction particulière, comme une machine – interchangeable. Cela n’était que routine, au sein de groupes globalement standardisés, et à l’ordre d’enchaînement des solos toujours identique. Mais cela n’est plus nécessaire. Nous devons nous en écarter. » Des préoccupations partagées avec moult jazzmen au même moment, qu’ils aient ou non écouté ce disque-ci en particulier… Après tout, Free Jazz d’Ornette Coleman s’interrogeait déjà à ce sujet, et ceci, dès 1960…

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Fred Van Hove : Requiem for Che Guevara (MPS, 1968)

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Ce texte est extrait du premier volume de Free Fight, This Is Our (New) Thing. Retrouvez les quatre premiers tomes de Free Fight dans le livre Free Fight. This Is Our (New) Thing publié par Camion Blanc.

Nous sommes le 10 novembre 1968, au Berlin Jazz Festival, après que Don Cherry, au même endroit, ait couché sur disque et en public Eternal Rhythm. La programmation est engagée, politiquement notamment, au travers d’hommages rendus à Martin Luther King, John F. & Robert Kennedy, Malcolm X et Che Guevara. Dans Matériaux de la révolution, le Che écrit : « J’ose prétendre que la vrai révolutionnaire est guidé par un grand sentiment de l’amour. Il est impossible d’imaginer un vrai révolutionnaire sans ces qualités. » A l’époque, A Love Supreme de Coltrane et Karma de Pharaoh Sanders ont déjà été enregistrés, deux œuvres effectivement habités par l’amour et révolutionnaires. MPS, label allemand dont beaucoup des références témoignent de ce qui s’est passé au Berlin Jazz Festival, a parfois rendu compte de cet engagement, et même de son passage par l’église : on se souvient par exemple de Black Christ Of The Ands de Mary Lou Williams, sorti par SABA, étiquette directement liée à MPS.

Dans les notes de pochette de Requiem For Che Guevara, opus curieusement attribué au seul Fred Van Hove qui pourtant n’a droit qu’à une face (l’autre étant signée Wolfgang Dauner), celui-ci écrit : « Nous sommes convaincus : le jazz, en tant que musique la plus vivante, la plus universelle et la plus vitale et créatrice de notre temps, a une place dans l’église. Mais nous sommes également convaincus qu’elle ne peut prétendre y accéder que si elle est utilisée dans un sens créateur, artistique, et d’une manière égalant les normes fixées par la grande et vénérable tradition de la musique d’église, de Bach en passant par Bruckner jusqu’à Pepping. »

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Forts de ce genre de réflexions, les organisateurs du Berlin Jazz Festival programmèrent une soirée intitulée Jazz In The Church, à l’église Südstern, répartie en deux concerts dus à Wolfgang Dauner puis Fred Van Hove. Si le premier offrit une prestation seulement intéressante (en tous cas loin de l’esprit du fameux Free Action), prestation dont on retiendra surtout l’Amen lancé par un Eagle Eye Cherry âgé d’à peine un an, le second, par contre, délivra une singulière pièce pour orgue et groupe de jazz, propulsée par Peter Kowald et Han Bennink Cel Overberghe, Kris Wanders, Willem Breuker et Ed Kröger constituant un chœur de soufflants dont les unissons évoquent par endroits l’idée qu’Albert Ayler se faisait du sacré.

Fred Van Hove : « Avec des mots, il est très facile de mentir : je peux écrire des mots comme Révolution, Lutte Sociale et Conscience, je peux les employer pour me donner une image, il n’y a jamais de preuve que je crois vraiment aux choses dont je parle. » La musique de Fred Van Hove, quant à elle, ne ment jamais, et sa route mènera régulièrement son interprète dans des églises, comme sur ces trois improvisations en duo avec le saxophoniste Etienne Brunet, données à l’église St Germain à Paris, et à St Pierre / St Paul à Montreuil. L’orgue, que Fred Van Hove, plutôt que la piano, sollicite en de pareilles circonstances, s’accorde bien à la « free music » – en témoignerait d’ailleurs, si besoin était, cet autre duo que forment Veryan Weston et Tony Marsh.

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Albert Mangelsdorff: And His Friends (MPS - 2003)

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Albert Mangesldorff And His (Six) Friends. On a très peu d’amis, sans doute, mais les six duos minimalistes et baroques enregistrés entre 1967 et 1969 privilégient l’entente plutôt que le foisonnement.

En ouverture, une discussion entre Mangelsdorff et Don Cherry sur un thème de Terry Riley, I Dig It, ici rebaptisé I Dig It, You Dig IT, principe en filigrane de l’album entier. La complicité mène à l’amusement et, de répétitions entrelacées en improvisation souriante, les deux musiciens exploitent entièrement leur instrument, autant musicalement que physiquement (sons sortant de l’instrument, puis de l’embouchure seule). La voix de Don Cherry prononce, enfin, le titre du morceau, et clôt le duo le plus emblématique publié ici, l’âme, presque, du projet mené par le tromboniste allemand.

Aux côtés d’Elvin Jones (My Kind of Time), Mangelsdorff écoute d’abord le swing imposé, avant de suivre. Allégeance discrète faite au batteur, le tromboniste se montre plus volubile lorsqu’il enregistre avec Karl Berger (Way Beyond Cave), au vibraphone sage et précis, ou en compagnie d’Attila Zoller (Outox), dont la guitare, pas impressionnante, cherche la réponse adéquate à l’imagination de Mangelsdorff, ne la trouvant qu’à la toute fin du morceau.

Al-Lee, courte improvisation aux influences hongroises, démontre un Lee Konitz capable du meilleur dans le domaine. Braxton policé, le saxophoniste entame une véritable course contre le trombone, jusqu’à le rejoindre, et à faire du duo une démonstration irréprochable de l’entente de deux musiciens jouant, on peut le croire, d’un seul et unique instrument.

Dernier instrument à prendre place auprès du trombone, le piano de Wolfgang Dauner entame, en maltraitant les cordes, une romance là pour soigner. Succession de notes intemporelle et rarement de bon goût confrontée à l’avant-garde de cette fin d’années 1960, My Kind of Beauty, morceau baroque et décalé, est une couverture idéale, étouffant d’accalmie le chaos imposé tout au long du disque par Albert Mangelsdorff et ses amis.

Albert Mangelsdorff : And His Friends (MPS)
Enregistrement : 1967-1969. Réédition : 2003.
CD : 01/ I Dig It, You Dig IT 02/ My Kind of Time 03/ Way Beyond Cave 04/ Outox 05/ Al-Lee 06/ My Kind of Beauty
Guillaume Belhomme © Le son du grisli

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