Le son du grisli

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Interview d'Herbert Distel

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Dans ses œuvres sonores comme dans ses sculptures (voir notamment son célèbre Musée en Tiroirs), l’artiste Herbert Distel trahit un goût pour la miniature – plus précisément : pour l’accumulation de miniatures. Changé en procédé, cet intérêt accouche souvent d’œuvres imposantes et, sur disques, de paysages fournis : après ceux de Die Riese, La Stazione et Railnotes, c’était celui de Travelogue qui, récemment, impressionnait.

le son du grisli

hatOLOGY, un label qui vous est fidèle, a récemment publié Travelogue. Comment présenteriez-vous cette nouvelle œuvre sonore ? Travelogue, c’est à la fois la continuation et le rapprochement de mes précédents disques, Die Reise et La Stazione – c’est donc bien un « récit de voyage », Reisebericht, en Allemand.

Quel a été, en tant qu'artiste, votre premier projet musical ? C’était en 1971, un LP qui s’appelait We Have a Problem… C’était un mix des voix de l’équipage d’Apollo 13 et de la Rhapsody in Blue de Gershwin.

Quels étaient les musiciens que vous écoutiez à cette époque ? Terry Riley, La Monte Young, Steve Reich, John Cage, Maurizio Kagel, Gavin Bryars… Et puis, aussi, beaucoup, Morton Feldman.

Vos travaux sonores évoquent aussi, et avant tout, Walter Ruttmann et R. Murray Schafer : ces deux personnages sont-ils pour vous des influences ? En ce qui concerne Ruttmann, il ne m’a pas influencé d’un point de vue sonore mais son film de 1927, Berlin, die Sinfonie der Grosstadt, m’a bien sûr encouragé à utiliser quelques parties de mes pièces audiophoniques – comme autant de soundtracks ou comme des quasi-partitions pour images – et m’a motivé à réaliser mes vidéos intitulés Music Pictures, ainsi que Die angst die macht die bilder des zauberlehrlings (1993), Milano Centrale (2014) ou ROTATION (2015).Quant à Murray Schafer, je ne le connais pas bien.



Le train tient une place prépondérante dans votre démarche sonore. Avez-vous d'autres « obsessions » que celle-ci ? Ce n’est pas du tout une obsession ! Le train est une sorte d’instrument, très souvent à percussion, qui est donc en charge du rythme. C’est comme les cigales qu’on entend à un moment dans Die Reise…. Ce sont des « étant donnés ».

Vous avez composé Die Reise pour la radio, n’est-ce pas ? Oui, c’est une sorte de commande ; La Stazione aussi, qui a été jouée plusieurs fois sur France Culture (ou France Musique…)

A l’écoute de ces (maintenant) disques, on a l’impression que leurs trains roulent pour toujours, comme un train miniature. Etait-ce votre intention ? Non.

Oublions donc les trains miniature pour évoquer d’autres de ces engins que l’on peut entendre sur disques, comme ceux de Pierre Schaeffer ou, plus récemment, ceux de Chris Watson. Schaeffer est-il une influence ? Connaissez-vous les disques de Watson ? Ecoutez-vous d’ailleurs des disques de musique que l’on pourrait comparer à la vôtre ? Bien sûr, je connais un peu l’œuvre de Pierre Schaeffer, par contre je ne connais pas celui de Chris Watson. Mais ce qui m’a certainement influencé le plus est le film de Ruttmann, Berlin, die Sinfonie der Grossstadt. Pour ce qui est de la musique que j’écoute, elle ne ressemble pas vraiment à la mienne. Le côté répétitif de mon travail sonore est, si l’on peut dire, fondamental : je dois avouer que les deux concerts (Los Angeles 1971 et Paris 1972) de Terry Riley sortis sous le nom de Persian Surgery Dervishes m’ont fortement influencé…



Vous vous servez de field recordings pour composer, finalement, des œuvres sonores assez abstraites. Faites-vous un lien entre votre production d’artiste plastique et vos travaux d’artiste sonore ? Mes œuvres plastiques étaient de la sculpture, et ça remonte à mes premières années d’artiste plastique, j’étais encore très jeune. J’ai terminé ce chapitre de ma vie en 1970, avec une sculpture flottante (Projekt Canaris) : cet œuf en polyester, de trois mètres de long, qui a relié l’Afrique de l’Ouest à Trinidad. La même année, j’ai présenté Denkmal (Monument), un œuf aux dimensions identiques mais cette fois en granit, qui pesait 22 tonnes. Cette pièce se trouve au Giardino di Daniel Spoerri, en Toscane, où j’ai pu réaliser une vidéo de cette sculpture avec une bande-son à la field recording. Denkmal est le titre de la vidéo, sortie en 2012 : elle dure 27 minutes. La boucle a été bouclée.

Le Musée en tiroirs est votre œuvre emblématique : celui-ci renferme environ 500 minuscules œuvres d’artistes autres que vous. Il est fait en quelque sorte de « récupérations ». Cette démarche est-elle similaire à celle qui vous permet de créer sur disque… en empruntant ? Les 500 œuvres originales du Musée en tiroirs composent un cliché de l’aire du temps (Zeitgest) des années 1960 et 1970. Les œuvres y apparaissent comme les pierres d’une mosaïque. On peut donc en effet parler de création de l’emprunt… En 1993, est sortie la vidéo Die angst die macht die bilder des zauberlehrlings, construite de la même façon, qui montre une image qui raconte l’entier XXe siècle.

Pour l’un de vos récents projets, Rotation, vous avez collaboré avec les violonistes Maya Homburger et Charlotte Hug et le contrebassiste Barry Guy. C’est encore une fois une pièce assez répétitive, inspirée de la danse des derviches… Oui, en fait, avec Rotation se ferme le cercle inspiré par les derviches de Terry Riley. J’ai écrit cette musique en 2009 : la danseuse, Petra Otahal, tourne au rythme de la musique qu’elle entend grâce à des écouteurs tandis qu’une caméra est accrochée à sa poitrine.

Est-ce, entre autres, la musique d’Homberger, Hug et Guy que vous écoutez aujourd’hui ? Quels sont les derniers musiciens qui ont réussi à retenir votre intérêt ? Je dois avouer que la musique de la violoniste chinoise Weiping Lin m’a beaucoup impressionné sur The Violin Works de Giacinton Scelsi. J’ai d’ailleurs eu la chance de l’entendre à l’occasion d’un concert solo à Vienne.



Herbert Distel, propos (en français) recueillis entre décembre 2015 et janvier 2016.
Guillaume Belhomme © Le son du grisli

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