Le son du grisli

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Archives des interviews du son du grisli

Albert Ayler: Hilversum Session (ESP - 2007)

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Auprès de Don Cherry, Gary Peacock et Sunny Murray, Albert Ayler enregistrait en 1964, dans les locaux de la radio d’Hilversum (Pays-Bas), cinq de ses compositions et une autre de Cherry.

La singularité du saxophoniste est telle que parler de cette séance revient à redire ses manières de faire distribuées partout ailleurs : qui développent un hymne minuscule (Angels) avant d’exposer leur angoisse sous les ors d’un lyrisme écorché vif (No Name, ou l’entente idéale aux côtés de Murray), puis d’aller voir du côté d’un blues à noircir encore (Ghosts).

Dans le même temps, le quartette donne l’impression d’hurler ici moins fort que d’habitude, déposant plus sagement – même si l'on a appris que tout est relatif – toutes les valeurs qui font le jazz d’Ayler : plaintes arrachées aux vents, dissonances motivantes et indépendance allouée à la section rythmique. Bienvenue, la variation s’avère d’autant plus percutante.

CD: 01/ Angels 02/ C.A.C. 03/ Ghosts 04/ Infant Happiness 05/ Spirits 06/ No Name

Albert Ayler Quartet - Hilversum Session - 2007 (réédition) - ESP. Distribution Orkhêstra International.



WildFlowers: Loft Jazz New York 1976 (Douglas - 2006)

wildgrisliMai 1976, New York. 10 nuits durant, se tient le Wildfowers Festival, marathon organisé dans le loft du saxophoniste Sam Rivers, auquel participent une soixantaine de musiciens parmi les plus emblématiques de ceux issus des deux premières générations du free jazz. Wildflowers, aujourd’hui réédité, rend compte de cette décade précise, au son d’une sélection de 22 titres établie par le producteur Alan Douglas.

Alors s’y glissent forcément quelques perles. Parmi elles, l’intervention de l’hôte en personne (Rainbows) et d’un fidèle qui ne manque jamais d’investir un endroit qu'il connaît par coeur, Jimmy Lyons
(Push Pull). Plus ramassé, le solo du saxophoniste Marion Brown qui conduit son trio sur And Then They Danced, pièce impeccable.

Sacrifiant tout, parfois, à l’image que le public s’est fait d’une musique de la revendication, les musiciens donnent dans la rage exacerbée, tels Henry Threadgill (Uso Dance), Leo Smith
et Oliver Lake (Locomotif N°6), Andrew Cyrille et David S. Ware (Short Short), Sunny Murray (Something’s Cookin’) ou Don Moye accompagnant Roscoe Mitchell (Chant).

Mais la New Thing ne peut se contenter de redire ad vitam sa vindicte, aussi convaincante soit-elle. Elle prend alors d’autres tournures, tisse des parallèles avec la soul (Maurice McIntyre sur Jays), le blues (Hamiet Bluiett
fantasque sur Tranquil Beauty), ou même l’Afro beat (Byard Lancaster et Olu Dara sur The Need To Smile), avant qu'Anthony Braxton, Charles Brackeen et Ahmed Abdullah, ou Julius Hemphill, ne fomentent un free plus réflexif (73°-S Kelvin, Blue Phase, Pensive).

Intelligente, la sélection proposée par Wildflowers tient de l’anthologie, quand elle témoigne aussi des possibilités d’une seule et unique salve de concerts donnés par quelques musiciens de choix. Qui évoquent, voire résument, ici, l’époque des Lofts Sessions.

CD1: 01/ Kalaparusha : Jays 02/ Ken McIntyre : New Times 03/ Sunny Murray : Over The Rainbow 04/ Sam Rivers : Rainbows 05/ Henry Threadgill : USO Dance 06/ Harold Smith : The Need To Smile 07/ Ken McIntyre : Naomi 08/ Anthony Braxton : 73°-S Kelvin 09/ Marion Brown : And Then They Danced - CD2: 01/ Leo Smith : Locomotif N°6 02/ Randy Weston : Portrait of Frank Edward Weston 03/ Michael Jackson : Clarity 2 04/ Dave Burrell : Black Robert 05/ Charles Brackeen : Blue Phase 06/ Andrew Cyrille : Short Short 07/ Hamiet Bluiett : Tranquil Beauty 08/ Julius Hemphill : Pensive - CD3: 01/ Jimmy Lyons : Push Pull 02/ Oliver Lake : Zaki 03/ David Murray / Shout Song 04/ Sunny Murray : Something’s Cookin’ 05/ Roscoe Mitchell : Chant

Wildflowers: Loft Jazz New York 1976 - 2006 (réédition) - Douglas Records. Distribution DG Diffusion.


Albert Ayler : Holy Ghost (Revenant, 2004)

albert ayler holy ghost

Elever un monument sonore à Albert Ayler, telle était l’idée du label Revenant. Concrétisée, sous la forme de 9 disques, d’un livre de 200 pages et de quelques fac-similés, réunis dans un coffret. Une boîte noire, retrouvée coincée entre le cœur et le cerveau d’un corps repêché dans l’East River, dans laquelle est inscrite un parcours peu commun.

En un coup porté, l’objet répertorie bon nombre des mille éclats d’Ayler, de la toute première session, enregistrée auprès d’Herbert Katz en 1962 (au Summertime prêt à en découdre avec qui voudrait encore mettre en doute la maîtrise technique du saxophoniste), à la captation de sa dernière prestation, au sein du sextet de son frère Donald, en 1969.

Entre ces deux moments, Ayler aura su trouver une forme musicale adéquate à une vérité qu’on a plutôt coutume d’infliger sous forme de claques retentissantes. Rouges, les oreilles auront eu de quoi siffler : Ayler, Murray et Peacock, au Cellar Café de New York, en 1964, instaurant l’ère des free spirituals (Ghosts) ; en quintette, deux ans plus tard à Berlin, transformant une marche folklorique en hymne à la vérité, perspicace et bancal, se souciant aussi peu de justesse que le monde de justice (Truth Is Marching In) ; crachant ailleurs un rythm’n’blues insatiable, genèse d’un free jazz pour lequel Ayler œuvre, s’en souciant pourtant moins que d’établir le contact avec n’importe quel esprit.

D’esprit, justement : les vivants d’en manquer souvent, c’est auprès d’une armée de fantôme qu’Ayler trouvera le réconfort nécessaire et transitoire. Dans une interview donnée au Danemark, il dit être sûr qu’un jour on comprendra sa musique. Aurait-il pu croire que l’intérêt irait jusqu’à la récolte proposée l’année dernière par Revenant ?

Albert Ayler : Holy Ghost, Rare and Unissued Recordings (1962-1970) (Revenant)
Edition : 2004.
9 CD : Holy Ghost
Guillaume Belhomme © Le son du grisli


Albert Ayler : Bells / Prophecy (ESP, 2005)

albert ayler bells prophecy

Réunis aujourd’hui sur un seul et même disque, les deux enregistrements de concerts qu’Albert Ayler concéda au label ESP dans les années 1960 reviennent sur la manière – en trio ou en quintet – qu’avait de mener la danse la figure emblématique du free jazz. Près d’un an d’intervalle, entre Prophecy et Bells.

1964, pour le premier. En compagnie de Sunny Murray et de Gary Peacock, Ayler répète des thèmes, qu’il fait ensuite fondre pour mieux les déformer (Spirits). Passant d’aigus arrachés en vol aux rauques qu’il impose, il oscille sans cesse d’un fortissimo non négociable à une discrétion programmée (Wizard), distribuant toujours autrement un vibrato fait signature. Sur Prophecy figurent deux versions de Ghosts, morceau étendard dans lequel le compositeur voyait un refrain, populaire et personnel, écrit expressément pour subir toutes les perversions. Débordants d’allégresse avant que le trio décide d’aller explorer les caves, Ghosts, first variation profite des élans indomptables de Murray, quand Ghosts, second variation se range du côté de Peacock, dont les impulsions et les résistances règlent rapidement leur compte aux tensions.

1965, cette fois. Devant l’assistance du Town Hall, Albert Ayler mène Bells, longue pièce faites de mouvements changeant au gré des velléités d’un quintet prédisposé à en découdre. Se passant le relais, les musiciens brossent à contresens les refrains entendus. Sur le battement incisif de Murray, on assène un chaos magistral avant d’imposer à l’unisson des rengaines expiatrices. Si la contrebasse de Lewis Worrell souffre de la comparaison avec celle de Peacock, on trouve un réconfort dans le phrasé de Donald Ayler. En parallèle à l’alto de Charles Tyler, ou en évolution indépendante, les figures libres du trompettiste surprennent et rassurent tout à la fois. Une ballade suintant l’angoisse – qui a, plus tôt, étouffé un jazz folk martial – se fait soudain torrent. Et Ayler de partir, comme souvent, à la recherche de la source, qui apaisera les découvreurs exténués.

Albert Ayler : Bells / Prophecy (ESP-Disk / Orkhêstra International)
Enregistrement : 1965-1966. Réédition : 2005.
CD : 01/ Spirits 02/ Wizard 03/ Ghosts, first variation 04/ Prophecy 05/ Ghosts, second variation 06/ Bells
Guillaume Belhomme © Le son du grisli


The Contemporary Jazz Quintet: Actions 1966-67 (Atavistic - 2005)

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Dans les années 1960, Ornette Coleman et Albert Ayler ont laissé leurs empreintes dans des étendues neigeuses de Scandinavie. Ces traces, quelques musiciens locaux se sont empressés de les suivre, y ayant vu une fraîcheur inédite, un chemin non balisé à prendre en compte dans la minute. C’est le cas, au Danemark, du Contemporary Jazz Quintet, auquel la collection « Unheard Music » lancée par le label Atavistic rend aujourd’hui hommage.

Collectif européen dévoué à la New Thing de manière radicale et efficace, le quintette développe des improvisations sereines en se donnant l’air de ne pas y toucher. Habitées par les interventions de Niels Harrit à la scie musicale, les Actions tirent d’abord leur substance des découpes rythmiques de Bo Thrige Andersen, disciple de Sunny Murray. Soutenu par le brillant contrebassiste Stefan Andersen, il installe sur Action #II une atmosphère déliquescente, qui, en passe d’être découverte, se saborde elle-même.

A l’écoute, les musiciens s’engagent à servir au mieux un colloque d’harmoniques (Action #III), ou tiennent conseil, avançant chacun leurs meilleurs arguments, pour pouvoir espérer, le plus naturellement du monde, persuader leurs acolytes (Action #V). Une musique inédite de conciliabule, qui sait aussi lancer les mouvements… Ceux d’Action #IV, par exemple, où le saxophone éraillé de Franz Beckerlee tente de trouver des réponses aux imprécations désabusées du trompettiste Hugh Steinmetz. Virulent dans ses intentions, le quintette n’en perd pas moins la délicatesse avec laquelle il a, jusqu’ici, mené la danse. Et c’est plus déluré que jamais qu’il investit Action #VI, à grands coups d’hésitations rythmiques et de (petites) sirènes multipliées.

En suivant quelques traces, le Contemporary Jazz Quintet est tombé sur une piste vierge : investie, celle-ci leur a permis d’égaler, sur d’autres territoires, les plus belles découvertes de défricheurs dignes de reconnaissance ; du New York Eye And Ear Control d’Ayler, au Sonny’s Time Now de Murray.

The Contemporary Jazz Quintet : Actions 1966-67 (Atavistic / Orkhêstra International)
Enregistrement : 1966-1967. Edition : 2005.

CD : 01/ Action #II 02/ Action #III 03/ Action #IV 04/ Action #V 05/ Action #VI
Guillaume Belhomme © Le son du grisli


Sunny Murray : We're Not at the Opera (Eremite, 1999)

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A l’heure où l’on cherche à remplacer les multiples interprétations possibles de standards de jazz par un jazz standard, défendu becs rouges et ongles soignés par une poignée de trentenaires précautionneusement disposés derrière de brillants pianos, il faut qu’une carcasse sans allure apprêtée secoue une batterie désossée pour que l’on commence à se souvenir.

Sunny Murray, donc, nous rappelle ce qu’est le vrai jazz, en d’autres termes, le bon, voire, le seul : une insouciance alliée à un refus de starisation, un indéfendable amour de l’improvisation, un certain goût pour le danger en musique, et une écoute de celui que l’on a en face de soi, ou à côté.

We’re Not at the Opera fut enregistré en concert au Amherst Unitarian Meetinghouse, le 27 juin 1998. Les forces en présence : Sunny Murray, figure incontournable de la première époque du free jazz, maître-monstre attachant et musicien radical. A ses côtés, Sabir Mateen, multi instrumentiste, ici à l’alto, au ténor et à la flûte. En face, 125 personnes. La salle est comble.

We’re Not at the Opera, presque une revendication adolescente, débute avec Rejoicing New Dreams. Mateen choisit la flûte pour répondre aux percutantes invocations de Murray et introduit la composition de manière sereine, rappelant autant les instants calmes de Dolphy qu’un matin de Grieg. Murray, lui, décide pour le moment de suggérer seulement, jouant de touches légères sur cymbales et caisse claire. Le dialogue respire l’entente, que Mateen tire des aigus ayleriens à son instrument, ou que le batteur décide d’imposer une rythmique plus équilibrée. L’entente, malgré les changements, jusqu’à son terme.

La caisse claire est sans doute l’élément avec lequel Murray apprécie le plus de poser les fondements de son jeu. C’est en y portant quelques coups distants qu’il introduit Musically Correct. Correct parce que mélodique, cette fois, rien à leur reprocher diront les plus circonspects, avant que Mateen impose les rauques d’un saxophone qui rappelle, cette fois, le son d’un Coltrane angoissé. La rythmique de Murray, plus enlevée, et c’est le break, le vrai : une coupure, une pause presque, avant qu’il ne développe un riff quasi martial, et s’arrête encore. Là, entrecroisés, ne pouvant plus aller l’un sans l’autre, saxophone et batterie, deux forces se soutenant l’une l’autre.

Clandestine, Giant est d’abord une douce progression de saxophone, que Murray ponctue au moyen de coups brefs et intelligents. Jusqu’à ce que le phrasé de Mateen s’emballe, présente d’abrasives attaques auxquelles le batteur répond par des trouvailles de qualité au moins équivalente, pour conclure de façon magistrale le morceau le plus implacable du disque. Ce qui pourrait s’apparenter à une complainte, Too many Drummers, Not Enough Time, se transforme rapidement en prétexte. Les cymbales n’ont pas une seconde à elles, gimmick incontournable du jeu de Murray, auquel Sabir Mateen s’adapte avec grâce et légèreté. Ici, le saxophoniste aura l’occasion de tout donner, comme on offre le plus.

We’re Not at the Opera, Sunny Murray w/Sabir Mateen, quatre duos, tous quatre réussis, chacun renouvelant la formule. Le discours est sensé, l’entente et donc l’écoute entre les deux musiciens respectée, le disque est au final l’un des meilleurs enregistrés à ce jour par Sunny Murray, batteur aux rythmes désaxés qui remet pourtant les pendules à l’heure.

CD: 01/ Rejoicing New Dreams 02/ Musically Correct 03/ Clandestine, Giant 04/ Too many Drummers, Not Enough Time

Sunny Murray - We're Not at the Opera - 1999 - Eremite.



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