Le son du grisli

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Archives des interviews du son du grisli

John Corbett : Vinyl Freak. Love Letters to a Dying Medium (Duke University Press, 2017)

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Avant d’être le galeriste qui, depuis Chicago et associé à Jim Dempsey, réédite d’indispensables disques de jazz et d’improvisation (Joe McPhee, Peter Brötzmann, Staffan Harde, Tom Prehn…), John Corbett signa de nombreux textes sur d’indispensables disques d’improvisation et de jazz. Pour DownBeat, notamment, dans une colonne dont le titre est repris (rien n’est jamais dû au hasard) par celui de ce livre : Vinyl Freak.  

Ancien collectionneur de papillons, Corbett revient en introduction sur ses premières émotions d’auditeur et, surtout, de palpeur de vinyle – Sun Ra, déjà, employé dans les Sensational Guitars Of Dan & Dale ‎jouant les thèmes de Batman And Robin (disque Tifton). Après quoi, rassemble-t-il un lot de confessions obligées par les vinyles, tous de son choix (mais pas tous 33 tours, ni tous « anciens », puisqu’on y trouve par exemple Irregular, 45 tours de Martin Küchen / Martin Klapper estampillé Fylkingen).

Puisqu’il travaille alors pour DownBeat, Corbett fait avec un lectorat (ce peut être une simple supposition) peu ouvert d’esprit : ses premiers papiers évoquent en conséquence Philly Joe Jones, Paul Gonsalves, Chris McGregor ou Tom Stewart – cornettiste dont le Sextette/Quintette cache quand même Steve Lacy (Young Lacy, Early Days…).Alors, voilà que le propos « déraille », car Steve Lacy est, avec Sun Ra – Corbett a consacré au pianiste et chef de crew plusieurs ouvrages, dont Sun Ra + Ayéaton : Space, Interiors & Exteriors 1972 –, le musicien qui parle sans doute le plus au mélomane qu’il est. Une fois en / dans la place, le Stewart de Troie, de cinq ou de six, peut ainsi décharger Mauricio Kagel, Anthony Braxton, Diamanda Galas, Franz Koglmann, Morton Feldman, François Tusques, The Residents, Bill Dixon ou David Toop

Bien sûr, l’occasion (et la quête de l’occasion) est pour Corbett celle de parler de lui : dire la différence à faire entre un Diskaholic Anonymous – faut-il revenir sur l’association Mats Gustafsson / Thurston Moore / Jim O’Rourke ? – et un simple snob, son avis sur la compétition (avec le même Gustafsson, notamment, avec qui il échange depuis longtemps, comme le disait cet article d’un one-shot jazz Stop Smiling), la place qu’il réserve à l’esthétique dans un panier de crabo-collectionneurs ou l’espoir qu’il a de voir rééditées des perles sorties jadis à quelques centaines d’exemplaires – ainsi établit-il, comme en complément à ses papiers DownBeat, une liste de 131 tirages limités (certes, pas que) à aller « retrouver » d’urgence.

Premier de tous, ce Weavers du trio Günter Christmann / Paul Lovens / Maarten Altena que publia Po Torch en 1980. Dans la liste, aussi : deux Lacy, mais elle aurait pu en contenir davantage – Corbett & Dempsey ont récemment racheté un lot de bandes à Hat Hut, ce qui augure de rééditions. Autant de conseils intéressés qui ajoutent aux curiosités – A.K. Salim (dans le groupe duquel on trouvera la saturnien Pat Patrick en plus de Yusef Lateef), Orchestre Régional de Mopti, The Korean Black Eyes (là se situe peut-être la frontière entre freak et snobisme dont nous parlions tout à l’heure) – que renferme le livre en plus de celle, orange, qui prend la forme d’un flexi : interprétation d’It’s A Good Day par Sun Ra au clavier. Quelques secondes – une minute ou deux, vraiment ? – qui ajoutent au « curieux » de la chose et la rendent anecdotique, et la rendent indispensable.

978-0-8223-6366-8_prJohn Corbett : Vinyl Freak. Love Letters to a Dying Medium
Duke University Press
Edition : 2017
Guillaume Belhomme © Le son du grisli



Alan Silva Celestrial Communication Orchestra : Seasons (BYG, 1970)

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Ce texte est extrait du troisième volume de Free Fight, This Is Our (New) Thing. Retrouvez les quatre premiers tomes de Free Fight dans le livre Free Fight. This Is Our (New) Thing publié par Camion Blanc. 

Les musiciens ont besoin d’espace, qui avouent avoir un faible pour la peinture. C’est le cas d’Alan Silva – qui prit des leçons de composition de Bill Dixon, autre amateur d’images. A la fin des années cinquante, il abandonne la trompette pour la contrebasse, instrument qui dira son appétit de sonorités neuves : en quartette aux côtés de Burton Greene ou dans l’Arkestra de Sun Ra lors de l’October Revolution in Jazz, organisé par la Jazz Composers Guild de Dixon ; ensuite sous la houlette de Cecil Taylor (avec lequel il enregistre Conquistador! et Unit Structures, deux des plus audacieuses références du catalogue Blue Note), celle d’Albert Ayler (Love Cry) ou encore celle d’Archie Shepp (Poem for Malcom).

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En 1968, Silva enregistre pour la première fois en meneur : Skillfullness, sur ESP ; l’année suivante, il s’installe à Paris où, en invitant à le rejoindre expatriés et musiciens de l’endroit, il fomentera le Celestrial Communication Orchestra. Pour BYG, la formation enregistre en 1969 Luna Surface : Anthony Braxton, Archie Shepp, Grachan Moncur III, Leroy Jenkins, Kenneth Terroade, Dave Burrell, Malachi Favors, Bernard Vitet, Claude Delcloo ou encore Beb Guérin y interviennent en rangs serrés, jouant chacun des coudes pour que l’orchestre joue de ses singularités.

Le 29 décembre 1970, jour de l’enregistrement de Seasons à la Maison de l’O.R.T.F., la formation n’est plus la même, mais impressionne autant si ce n’est plus encore : les autres membres de l’Art Ensemble y ayant rejoint Malachi Favors tandis que s’y sont fait une place Steve Lacy, Alan Shorter, Ronnie Beer, Michel Portal, Robin Kenyatta, Jouk Minor, Joachim KühnKent Carter ou encore Jerome Cooper. Eloquente, la liste des musiciens ne dit toutefois pas de quoi retourne Seasons. Les musiciens ont besoin d’espace, qui avouent avoir un faible pour la peinture : c’est ce que démontre Seasons, « Stereophonic Picture » pensée par Silva que BYG transformera en triple trente-trois tours.

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L’idée est celle d’une partition-ruban pour orchestre séditieux. Une composition mise à plat, aussi, que transformeraient les mouvements, improvisés ou non, des saisons. L’ouverture de la pochette révèle quelques positionnements (celle des intervenants, selon un timing donné) ; en miroir, des simplifications couchées sur le papier signalent des assemblages et des solos distribués.  

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A l’écoute, le projet gagne encore en grandiloquence : d’un morceau d’atmosphère qu’il fait tourner à l’archet, Silva sort des motifs engageant les interventions isolées (elles, trajectoires affranchies ou répétitions incitatives). En bande organisée, c’est l’avenir du free jazz qui est ici pensé : davantage d’écarts et de vacarme ou sinon plus de discrétions et de mesure – quelle que soit l’option choisie, Silva travaille les textures sonores : lorsqu’il n’intervient pas à la contrebasse, il passe de sarangi en violon électriques ou s’empare de deux « french electroacoustic instruments » ; des années plus tard, les synthétiseurs lui permettront d’assouvir son goût pour les sons artificiels. Sans cesse, la balance orchestrale penche d’un côté ou de l’autre. Sans cesse, jusqu’à l’ouverture de la cinquième face. Là, Silva commande à Don Moye et Jerome Cooper de battre  le tambour pendant qu’il convoque ses troupes et leur détaille les plans sous l’effet desquels finiront les saisons : la charge est héroïque, l’opération a pour nom « The Thrills ».  La déflagration est terrible, elle est l’effet d’un cataclysme – qui en enfantera d’autres, dont les pères-porteurs auront pour nom Merzbow, Keiji Haino ou encore Otomo Yoshihide (sur Core Anode, celui-ci dirige d’ailleurs un autre orchestre d’importance).

Etourdi sans doute, Silva quittera la maison ronde pour retrouver Sun Ra ou animer Center of the World en compagnie de Frank Wright. Il lui faudra attendre 1977 pour reprendre la tête du Celestrial Communication, et enregistrer avec lui The Shout/Portait from a Small Woman puis Desert Mirage. Les dernières nouvelles de l’orchestre datent d’un concert donné en 2001 à l’Uncool Festival. Dans ses rangs, on remarquait Marshall Allen, Joseph Bowie, Karen Borca, Roy Campbell, Bobby Few, Baikida Carroll, Kidd Jordan, Sabir Mateen, William Parker, Itaru Oki, Steve Swell, Oluyemi Thomas… Le label Eremite fera de l’enregistrement du concert une Treasure Box enfermant quatre disques – les musiciens ont besoin d’espace, qui avouent avoir un faible pour la peinture.

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Steve Lacy : The Sun (Emanem, 2012)

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Sous le nom de The Sun, Emanem réédite des disques Roaratorio (LP01) et Quark (LP 9998) puis Emanem (CD 4004) augmentés d’inédits datant de 1967 et 1968. Ce faisant, le label élabore un recueil d’importance, qui consigne de charismatiques engagements mis en musique par Steve Lacy sur des « paroles » de Buckminster Fuller, Lao Tseu ou Guillevic. Pour cible de cette salve d’autres shots : la guerre du Vietnam, les massacres faits éléments de civilisation.

Puisqu’il faut nuancer à l’aune des grands textes les définitions simplistes de notions qui en imposent, comme celle, surpassant toutes autres, de « civilisation », reprendre Les transformations de l’homme de Lewis Mumford : « Le comble de l’irrationalité de la civilisation fut d’inventer l’art de la guerre, de le perfectionner et d’en faire une composante structurelle de la vie civilisée (…) La guerre a été l’invention spécifique de la civilisation : son drame fondamental. L’ultime négation de la vie, qui justifiait tragiquement toutes celles qui avaient précédé. » Qui se passionnera pour le sujet pourra aller lire aussi Requiem des innocents, de Louis Calaferte.

Retour au disque. Pour donner d’autres couleurs au monde tel qu’il va, The Sun, première des pièces inédites datées de février 1968, se lève en optimiste sur une exhortation à l’humanité signée Fuller : Irène Aebi en récitante accompagnée de Lacy, Karl Berger (omniprésent au vibraphone), Enrico Rava (trompette) et Aldo Romano (batterie), y défend un théâtre de l’absurde que The Gap changera en morceaux de clameurs retentissants. Enregistrée l’année précédente, Chinese Food (Cantata Polemica) est une protest song qui dirige les mots de Lao Tseu contre la guerre du Vietnam : Lacy, Aebi et Richard Teitelbaum, qui improvise ici pour la première fois aux synthétiseurs, y évoluent en personnages d’un virulent cabaret électroacoustique. Son chant contraste avec deux prises de The Way et deux improvisations enregistrées à Rome quelques mois plus tard par le même trio, inspiré par le même penseur. Cette fois, l’allure est lente : la voie est celle d’un morceau d’atmosphère énigmatique : les longs rubans et galons perturbés d’un Teitelbaum obnubilé par le son du theremin enveloppent les adjurations d’un soprano-ciselet et les conseils lus par Aebi : « The way to do is to be ».

Pour finir, entendre, enregistré à Zurich en 1973, ce Steve Lacy Quintet dans lequel on trouva longtemps, aux côtés de Lacy et Aebi (au violoncelle aussi), Steve Potts (saxophone alto), Kent Carter (contrebasse) et Oliver Johnson (batterie). En quatre temps (inspirés par Anthony Braxton, Buster Bailey, Alban Berg et Lawrence Brown), The Woe rend hommage à Hô Chi Minh au son d’un exercice de poésie et de musique mêlées : un jazz qui clopine lorsqu’il n’est pas anéanti par les combats que les instruments et la mitraille saisissent à même les sons. Une dernière fois, Aebi scande : des mots d’Eugène Guillevic, tirés de Massacres, qui racontent, épaulés par le soprano et sur le tambour de Johnson, ce qu’on gagne à jouer avec les inventions de la civilisation au point de la changer, pour citer Mumford encore, en « long affront à la dignité humaine. »

On a pris ceux-là
Qui se trouvaient là.

On les a mis là
Pour en faire un tas.

On les a mis là
Et maintenant voir

Comme ils font le cri,
Comme ils font la gueule.

Massacres, Eugène Guillevic.

Steve Lacy : The Sun (Emanem / Orkhêstra International)
Enregistrement : 1967-1973. Edition : 2012.
CD : 01/ The Sun 02/ The Gap 03/ The Way (introduction) 04/ The Way (Take 5?) 05/ Improvisation (Numero Uno) 06/ The Way (Take 6) 07/ Improvisation (Numero Due) 08/ Chinese Food (Cantata Polemica) 09-12/ The Woe : The Wax (09) The Wage (10) The Wane (11) The Wake (12)
Guillaume Belhomme © le son du grisli


Interview d'Ab Baars

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Hier, Ab Baars interrogeait sa pratique instrumentale en solitaire sur l’indispensable Time to do My Lions. Aujourd’hui, il fête le vingtième anniversaire du trio qu’il compose avec Wilbert de Joode et Martin van Duynhoven et poursuit sa collaboration avec la violoniste Ig Henneman sur Cut a Paper. Assez d’occasions pour faire le point sur l’évolution de ce que Misha Mengelberg appelle l’ « Ab Music »…

Lorsque j’étais enfant, nous avions un petit orgue à pompe à la maison car ma mère jouait de l’harmonium à l’église. Nous avions un livre de partitions qui contenait des chansons folkloriques hollandaises, des chants religieux, des hymnes. C’était un très vieux recueil, très connu dans les vieilles familles hollandaises. Ma mère jouait les partitions qu’elle y trouvait. Ce doit être mon tout premier souvenir de musique… 

De vraies origines de jazzman américain ! Oui, en effet ! L’orgue, l’église…

Quel a été votre premier instrument ? Le piano… Lorsque j’ai eu sept ans, ma mère m’a demandé de choisir un instrument. D’abord, je suis allé à l’école de musique où j’ai appris un peu la théorie et puis, à la fin de l’année, nous pouvions choisir un instrument. Et j’ai choisi le piano. J’ai alors suivi des cours pendant deux ou trois ans avant d’arrêter tout à fait. A 15 ans, je me suis mis au ténor… J’ai été éduqué à la musique classique.

Qu’est-ce qui a motivé votre choix du saxophone ? En fait, mon oncle jouait du saxophone ténor dans une fanfare et à l’occasion de bals. Il vivait dans un tout petit village à la frontière belge et avait un second saxophone, très vieux, qu’il prêtait à des gens qui voulaient apprendre l’instrument. A 12 ou 13 ans, j’ai commencé à écouter des groupes qui se servaient de saxophones Colosseum, Chicago, Blood, Sweat and Tears, et je suis devenu fou de cet instrument. Quand j’ai appris que mon oncle en avait un, alors je me suis jeté dessus… A cette époque, j’écoutais déjà du jazz mais mes premières influences sont d’abord venues de groupes tels que ceux-là. Malgré tout, le premier disque que j’ai acheté à été Sun Ship de Coltrane. Je ne savais alors pas grand-chose de l’improvisation mais je me suis découvert un goût pour la musique sauvage, très libre, et forte. 

Adolescent, vous avez joué dans des groupes de rock ? Oui. A 15 ans, je jouais dans des groupes du coin et j’improvisais déjà. Et puis, bien après, en 1989, j’ai rencontré The Ex… J’écoute encore toutes sortes de musique. 

Puisque nous fêtons les 20 ans de l’Ab Baars Trio, racontez-moi comment vous avez rencontré Wilbert et Martin… Eh bien, je connaissais Martin depuis longtemps. Enfant, je vivais à Eindhoven où il y avait un club de jazz. Le tout premier groupe de jazz que j’y ai entendu, au début des années 1970, était mené par Dexter Gordon. Il était acocmpagné par une section rythmique hollandaise composée de Martin à la batterie et de Marten van Regteren Altena à la contrebasse et Cees Slinger au piano. C’est comme ça que j’ai découvert Martin van Duynhoven. Ensuite, quand j’ai eu 20/21 ans, j’ai été invité à jouer dans le groupe de Theo Loevendie, un compositeur et improvisateur hollandais qui travaillait avec Martin depuis longtemps déjà. Loevendie était intéressé par la musique turque, il en savait beaucoup à propos des rythmiques turques, et Martin était le batteur qui était capable de jouer ces rythmes étranges ; c’est comme ça que j’ai commencé à jouer avec Martin. Quant à Wilbert, je l’ai rencontré grâce à Ig Henneman : elle montait un nouveau groupe et avait sollicité Wilbert pour l’avoir entendu jouer. Lorsque j’ai monté mon trio, comme je trouvais moi aussi qu’il était un excellent contrebassiste, je le lui ai volé !

Quels souvenirs gardez-vous des premiers temps de ce trio ? Je me souviens avoir été très heureux de jouer en petit groupe parce qu’à cette époque, je jouais surtout en grandes formations. Pour la première fois, j’ai pu jouer en petit comité. La première chose que j’ai appréciée, ça a été la clarté des voix : j’ai tout de suite réalisé que ce trio était constitué de trois voix libres, trois voix qui pouvaient être vraiment indépendantes les unes des autres. Quand nous avons commencé à jouer ensemble, j’ai réalisé que nous formions un groupe de voix indépendantes mais capables de défendre une idée musicale commune. Même si nous ne sommes que trois, nous pouvons parfois sonner comme si nous étions davantage. C’est ce que j’aime dans ce trio. C’était intéressant d’écrire pour lui, de composer de nouvelles choses : d’abord, j’ai écrit de longues pièces avec de longs thèmes avant de réaliser que le trio avait  besoin de très peu de matériau car mes partenaires sont d’excellents musiciens, ils n’ont pas besoin de tant de musique, ils peuvent improviser et développer leur propre musique. Cela a changé ma manière de composer et m’a beaucoup enrichi.

Que vous ont apporté de leur côté les collaborations du trio avec les invités qu’on été Roswell Rudd, Ken Vandermark… ? Je pense que ces collaborations ont changé le son du groupe. Quand tu travailles depuis tellement de temps avec un groupe et qu’une nouvelle personne, une nouvelle voix, avec des idées différentes sur la manière d’improviser, arrive, alors le groupe s’en trouve modifié, stimulé même. C’est arrivé avec Roswell Rudd, Steve Lacy, Ken Vandermark… Ils ont tous ajouté quelque chose au trio. Par exemple, Ken a amené ses compositions, qui sont assez longues alors que moi j’écris souvent des petites choses pour qu’ensuite improviser dessus. Envisager la composition à travers des formes plus longues a tout changé : notre façon d’improviser comme notre façon de penser, c’est très stimulant.

Comment percevez-vous l’évolution du trio ? Je pense que nous avons développé un langage tout au long de ces 20 ans. Et je crois que nous arrivons à le parler de mieux en mieux à chaque fois que nous nous retrouvons. Chaque membre du trio joue de plus en plus librement, je pense, de façon plus ouverte. Nous sommes devenus des personnalités plus fortes : trois personnes différentes qui racontent leur propre histoire sous l’égide du trio. Mais, comme nous nous connaissons depuis longtemps et que chacun de nous connaît les pensées musicales des deux autres et enfin que nous nous faisons confiance, on sait que lorsque l’un de nous tente quoi que ce soit, l’autre va réagir de façon positive. Se faire confiance est essentiel, on peut toujours s’appuyer sur les autres, on sait qu’ils nous soutiendront. C’est simple, improviser est presque devenu une affaire de famille.

Ce qui explique que Gawki Stride fait une plus large place à l’improvisation… Oui, Gawki Stride est assez différent des autres disques, en effet : dans le sens où, surtout au tout début, j’écrivais les compositions et me disais « bon, on joue les compositions et puis on improvise en utilisant ce matériau ». Alors, on allait de la section A à la B, après la B Martin prenait un solo, nous allions ensuite à la partie C, et ainsi de suite. Pour Gawki Stride, je n’ai rien dit du tout : j’ai juste passé les partitions et on s’est mis à jouer. Je n’ai pas dit à Wilbert et Martin qui allait faire quoi et où, ça s’est développé très naturellement. Wilbert et Martin ont profité de cette liberté mais ils avaient aussi une responsabilité dans la forme à donner à l’ensemble et dans l’apport de nouvelles idées. C’est pourquoi on ressent peut-être plus de liberté dans cette musique. En tout cas plus que dans celle de nos tout premiers enregistrements.

Vous partez tout de même à chaque fois d’un thème… Oui, bien sûr, même si Gawki Stride compte une improvisation libre.

Cela pourrait être l’avenir de la musique du trio ? Oui, je pense. Ces deux dernières années, nous avons donné beaucoup de concerts, et nous avons joué beaucoup d’improvisations libres. Aujourd’hui, elles représentent la moitié de nos concerts.

En tant que compositeur, quelle est l’idée que vous vous faîtes aujourd’hui de la pratique de l’improvisation ? J’aime aussi bien interpréter qu’improviser librement. Ceci dit, je pense que pour jouer de la musique totalement libre il faut aussi être compositeur : en effet, il faut penser à un début et à une fin, il faut donner une direction à ton improvisation, et réfléchir à la façon de développer cette pièce libre.

Comment imaginez-vous les 30 ans de l’Ab Baars Trio ? Eh bien, on pourrait organiser un truc avec The Ex, ou inviter une nouvelle fois Roswell Rudd à nous rejoindre. J’ai toujours adoré jouer avec lui, c’est un musicien fantastique et un homme exceptionnel.

Quelle est « la chose » qui vous marque le plus chez Roswell Rudd ? Quand il joue, j’ai pris l’habitude de rire très fort. Parce que ce qu’il fait est tellement fantastique… Je suis toujours enthousiaste lorsque je l’entends jouer, j’ai envie de sauter partout… Sa voix est heureuse et forte à la fois… 

Rendez-vous dans dix ans, alors ? Oui… En attendant, on va seulement se contenter de prendre un peu d’âge…

Ab Baars, propos recueillis le 22 octobre 2011.
Guillaume Belhomme © Le son du grisli 



Steve Lacy : Moon (BYG, 1969)

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Ce texte est extrait du premier volume de Free Fight, This Is Our (New) Thing. Retrouvez les quatre premiers tomes de Free Fight dans le livre Free Fight. This Is Our (New) Thing publié par Camion Blanc.

Ecouter Moon ne donnera qu’un aperçu de la musique de Steve Lacy ; permettra plutôt de se faire une idée de la musique d’une époque, voire même d’un moment. Mais écouter Moon dira assez bien de quelle manière, tout au long de sa vie de musicien, Lacy envisagea le rapprochement de la composition et de l’improvisation : « Ce que je recherche, c’est un certain rapport entre le morceau et le jeu », confia-t-il en 1976 à Alain-René Hardy et Philippe Quinsac (pour feu Jazz Magazine) qui lui proposaient d’investir des formes « délibérément ouvertes, comme dans la musique de Frank Wright par exemple. »

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Lacy, alors : « J’ai beaucoup fait ça autrefois…  jouer sans structure, sans thème… pendant des années. Mais ça devenait toujours fatigant au bout d’un temps… Parce que j’aime les structures. Je suis matérialiste. J’aime les limites, les lignes. Je suis compositeur, j’aime les morceaux, les climats précis. J’aime aussi la folie, dans certaines limites. (…) Ce que je recherche, c’est un certain rapport entre le morceau et le jeu. Quelque chose qui fasse une unité entre les structures et le jeu. Je cherche une musique qui unifie ces choses diverses. Pour moi, la composition et l’improvisation, ça doit être la même chose, ça forme un tout. Par exemple, dans Schooldays, c’était en route vers ça. On jouait des morceaux de Monk et on improvisait dessus, parce qu’on recherchait un rapport entre la manière de jouer et le morceau qui provoquait ce jeu, on cherchait une homogénéité entre le morceau et le jeu. »

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Qu’en dit Moon, disque court enregistré à Rome par le couple Steve Lacy / Irène Aebi aux côtés de Claudio Volonte (clarinette), Italo Toni (trombone), Marcello Melis (contrebasse) et Jacque Thollot (batterie), à l’écoute ? Sans aucun doute que le free jazz supporte l’écrit, et peut même le digérer. Cinq chansons sans paroles – on connaît le goût de Lacy pour la chanson, à textes même –, cinq chansons sans couplets ni refrains, et plus que tout encore cinq chansons en alerte. « Hit » première de toute, en évocation exacerbée du « Parisian Thoroughfare » de Bud Powell ; « Note » fait de vrais et faux départs respectant presque la scansion télégraphique d’Aebi – impérieuse, ici, accorderont même ceux qui, d’habitude, la préfèrent aphone ; « Moon » prise en filet puis cédant à la sérénade de Melis qui réorientera cent fois le groupe sur les rails de « Laugh ».

Sur fin de face B, le soprano évolue sur « The Breath » : seul d’abord, puis porté haut par les coups vifs de Thollot. En oiseau en cage, mais libre en cage. En oiseau de feu aussi, pour évoquer Stravinsky auquel Lacy rendit hommage en 1980 dans un article publié par Le Monde de la Musique. Le saxophoniste y défendait les vertus inspiratrices des « limites » que le compositeur russe (limites d’autant plus inspirantes qu’elles sont nombreuses) et le peintre Braque (limites plus promptes à engendrer de nouvelles formes) avaient louées avant lui.  Trouvant son compte en structures arrêtées, Lacy aurait pu encore citer Bachelard : « Je ne vis pas dans l’infini, parce que dans l’infini on n’est pas chez soi. »


Mark Hanslip, Javier Carmona : Dosados (Babel, 2011)

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Parmi les partenaires avouables du saxophoniste ténor Mark Hanslip (membre du Loop Collective), il y a Paul Dunmall, Mark Sanders ou Veryan Weston. Moins illustre, il y a aussi Javier Carmona, batteur avec lequel il enregistrait l’année dernière Dosados.

Ce sont là dix pièces improvisées augmentées d’une lecture de Deadline de Steve Lacy. Dix pièces courtes (longueurs variant d’une poignée de secondes à sept minutes) sur lesquelles le duo change sans cesse de direction, mû sans doute par le désir de bien faire et de dire de différentes manières. Convaincant lorsque l’allure invite à créer dans l’urgence – là, le son du ténor peut évoquer celui de Rempis, la comparaison trahissant quand même chez le Britannique un manque de solidité et d’endurance –, le duo peine sur des exercices de réductionnisme – au point que ffs inaugure un nouveau genre, que l’on dira plutôt « soustractionniste ».  Quant à ce Deadline, le paisible ténor y insiste : l’avenir de Mark Hanslip et Javier Carmona se trouve dans la ligne claire. 

Mark Hanslip, Javier Carmona : Dosados (Babel Label)
Enregistrement : 9 juin 2010. Edition : 2011.
CD : 01/ O Pointy Pointy 02/ Mucha Mierda 03/ Nipple 1 04/ Preambolo to Nipple 2 05/ Boules 06/ Horse-y 07/ ffs 08/ Deadline 09/ [the filler] 10/ Jowls, and a Beard 11/ Third Nipple, with Coda
Guillaume Belhomme © Le son du grisli


Steve Lacy : School Days (Emanem, 2011)

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Rétrospectivement, on est amusé de penser qu'un prudent délai d'une douzaine d'années avait été respecté par « l'industrie phonographique » avant la première mise en circulation de cet enregistrement historique de 1963 : Steve Lacy (saxophone soprano), Roswell Rudd (trombone), Henry Grimes (contrebasse) et Denis Charles (batterie), à force de distillation, y trouvaient leur passage dans le répertoire monkien...

C'est Martin Davidson qui s'était chargé d'assurer la disponibilité du disque au fil des années 70, avant que la maison Hat ne prenne le relais, sous format compact (en 1994 et 2002) ; aujourd'hui, le disque revient chez Emanem, dans une soigneuse édition revue et augmentée de deux morceaux live présentant Lacy aux côtés de Thelonious Monk (piano), Charlie Rouse (saxophone ténor), John Ore (contrebasse) et Roy Haynes (batterie) en 1960 – si leur intérêt intrinsèque est évident, l'éclairage qu'ils apportent au disque en tant que tel n'est pas déterminant mais permet néanmoins une bonne contextualisation.

Au long des sept pièces que le micro a réussi à sauver, c'est tout un monde qui est convoqué : l'art géométrique, harmonique et chorégraphique de Monk étant porté à une « température qui rende les choses malléables », le miroir étant traversé, les quatre tisserands peuvent rivaliser, dans la danse et le contrepoint, de verve et d'invention. Effectivement collective, l'improvisation confine au transport euphorique !

Toujours également enthousiasmé au fil des écoutes, j'ai voulu demander à trois des meilleurs connaisseurs de l'univers lacyen leur avis sur cet extraordinaire disque...

D'après Jason Weiss (auquel on doit le livre Steve Lacy : Conversations, chez Duke University Press, ou le disque Early and Late, du quartet de Lacy & Rudd, pour Cuneiform), « School Days est important non seulement en tant que témoignage (comme enregistrement de concert, au lieu d’être sorti en son temps sur un label, comme un disque-projet) du premier groupe consacré à la musique de Monk, mais plus spécifiquement en tant qu'exemple d’un vrai lancement out sur sa musique. Pour Steve comme pour Roswell, c’était une façon de poursuivre et de concentrer dans une seule pratique leurs expériences du Dixieland et de l’avant-garde. Monk était le langage parfait pour eux, surtout à cette étape dans leurs trajets musicaux. Ce disque marque aussi, pour Monk, les débuts d'un nouveau jeu à partir de son œuvre, un rajeunissement de son esprit et également une sorte de légitimation par l'hommage de jeunes musiciens qui le comprennent. Pour les auditeurs d’aujourd’hui, School Days est remarquable par son profond swing en même temps que son audace, sa liberté ; la musique ne me semble pas avoir vieilli. Bien que je ne l'aie pas écouté depuis deux ou trois ans, le disque reste frais dans ma mémoire, vivifiant. »

Pour Gilles Laheurte (musicien new-yorkais, ami intime de Lacy), « en 1963, le jeune Steve avait 29 ans. A peine connu, sinon de quelques oreilles averties. Qui donc se donnait vraiment la peine d’aller l’écouter dans ces petits clubs new-yorkais sans prestige ni visibilité ? Mais Georges Braque l’avait bien dit : c’est le fortuit qui nous révèle l’existence au jour le jour – aphorisme que Steve avait bien noté et repris dans son album Tips, seize ans plus tard. Et ainsi, un soir, le fortuit était là : un amateur accro dans le public, l'impulsion soudaine d’enregistrer le concert, un micro comme par hasard (?) disponible, une communion entre quatre âmes totalement dévouées à la musique (et pas n’importe laquelle !)… Oui, il fallait oser les jouer, ces compositions de Monk souvent considérées comme « bancales » à l’époque, et ces quatre intrépides complices ont osé. La Chance sourit aux audacieux. Un Moment éphémère mais précieux a été capturé pour toujours. Un événement, ce disque, pour Steve, pour Monk, mais aussi pour nous tous qui aimons les créations spontanées de l’âme, sans complaisance, hors des sentiers (commerciaux) battus. Près de cinquante ans plus tard, c’est une musique qui continue de nous prendre aux tripes dès les premières notes et qui étonne toujours autant qu’à la première écoute. C’est une éternelle exubérante fraîcheur, une énergie contagieuse, un « trip » dans un univers aux couleurs soniques d’une grande lumière. Un album qu’on ne se lasse pas d’écouter. »

Selon, Patrice Roussel (éminent discographe, producteur), « c'est le privilège de chaque époque de commenter les faits et gestes des générations passées avec une certaine condescendance. Mais essayons l'inverse, à savoir, dans le cas qui nous occupe, de nous replonger au début des années 60, en tentant d'ignorer ce qui s'est passé ensuite. Nous sommes donc assis à quelques chaises de Paul Haines, dans un café de Greenwich Village. Il y a un quartette qui joue exclusivement le répertoire de Monk, indiquant qu'aucun des quatre musiciens n'est passé par une école de commerce. Quelle idée ! Une musique pratiquement injouable, taillée sur mesure, réputée n'allant à personne d'autre, et ce dans un lieu fréquenté par des touristes plus habitués au prêt-à-porter du jazz. Et que dire du choix des instruments des deux solistes ? Un trombone et un soprano, ce saxophone tombé en désuétude. Du Monk sans piano ni ténor ?! On pourrait presque parler d'hérésie, si ce n'est que Monk et sa musique tenaient plus de la secte occulte que d'une religion établie. Quel culot, ou quelle insouciance fallait-il pour deviner une combinaison gagnante dans une telle entreprise ! Mais pour le reste des mortels, il a fallu quelques décennies pour transformer l'incongru en nécessité. »

Steve Lacy : School Days (Emanem / Orkhêstra International)
Enregistrement : 1963. Réédition : 2011.
CD : 01/ Bye-Ya 02/ Pannonica 03/ Monk's Dream 04/ Brilliant Corners 05/ Monk's Mood 06/ Ba-lue Bolivar Ba-lues-are 07/ Skippy + 08/ Evidence + 09/ Straight no Chaser
Guillaume Tarche © Le son du grisli


Steve Lacy : Blinks (HatOLOGY, 2011)

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Sur pellicule (avec l’essentiel documentaire de Peter Bull : Steve Lacy – Lift the Bandstand) ou devant les micros d’un studio (par exemple pour ces Songs d’anthologie avec Brion Gysin), les premières années des eighties lacyennes furent particulièrement fertiles… sans parler des concerts dont les disques continuent à témoigner… comme ce grand live à la Rote Fabrik de Zurich, en février 1983 !

Steve Lacy (saxophone soprano), Steve Potts (saxophones alto & soprano), Irène Aebi (voix, violon, violoncelle), Jean-Jacques Avenel (contrebasse) et Oliver Johnson (batterie) y délivrent une musique intense, pleine d’ardeur, qu’on pourrait mettre en rapport chronologique et esthétique avec deux autres concerts édités chez Hat : les incontournables The Way (quintet, 1979) et Morning Joy (quartet, 1986).

Impeccablement soudé (dans les énoncés bien sûr, mais également dans l’art de la composition spontanée), compact, le groupe communique une belle énergie organique : swing & surprise, danse & recherche ! Si la scrupuleuse précision d’écriture des « thèmes à cellules » (Stamps, Blinks, Wickets) trouve son pendant – tout comme le sopraniste trouve le sien chez l’altiste – dans le débridement qui la prolonge, la musique est toujours lisible, même dans l’improvisation collective de Prospectus (ce morceau a longtemps servi d’indicatif, de pièce d’ouverture, offrant également par sa structure harmonique l’occasion à chacun de s’accorder) ou la jungle de Clichés. Au cours même de pièces qui s’étirent, Lacy sait, flottant sur le tempo, faire basculer les ambiances, changer d’optique, choisissant ici la sinueuse invention linéaire, là une dramaturgie de l’attente. Comme y invite Blaise Cendrars, par la voix d’Irène Aebi qui chante son Prospectus, visitez donc cette île !

Visitez notre île / C’est l’île la plus au sud des possessions japonaises / Notre pays est certainement trop peu connu en Europe / Il mérite d’attirer l’attention / La faune et la flore sont très variées et n’ont guère été étudiées jusqu’ici / Enfin vous trouverez partout de pittoresques points de vue / Et dans l’intérieur / Des ruines de temples bouddhiques qui sont dans leur genre de pures merveilles

Quelques mots encore pour une brève digression discographique qu’on voudra bien me pardonner : l’enregistrement présenté par Hat avait déjà été publié à deux reprises par ledit label, sous l’intitulé Steve Lacy Two, Five & Six – Blinks ; d’abord en un splendide double vinyle sous coffret à tranche rouge, en 1984 [comprenant, en sus de pièces du quintet, le duo des Three Points et le sextet au complet sur The Whammies] ; puis sous la forme d’un double disque compact en 1997 [reprenant les deux LP’s et complétant l’enregistrement avec Stamps et Prospectus]. La version qui nous est proposée aujourd’hui écarte les pièces en duo et en sextet pour remplir à ras bord un seul disque concentré sur le quintet – bien que ce choix d’édition dont les raisons restent obscures surprenne, il n’entame pas notre plaisir…

Steve Lacy : Blinks (HatOLOGY / Harmonia Mundi)
Enregistrement : 1983. Réédition : 2011.
CD : 01/ Stamps 02/ Blinks 03/ Prospectus 04/ Wickets 05/ Clichés
Guillaume Tarche © Le son du grisli


Steve Lacy : In Berlin (FMP, 2010)

lacyberlinsliCompte tenu du fait que ce disque est publié dans le cadre de la vaste rétrospective historique d’un éditeur phonographique, on comprendra que ledit label ait complété (ou « chargé ») la réédition du splendide LP solo de 1975, Stabs (dont l’ordre des faces est ici inversé), par la moitié – mais seulement… on le déplorera – d’un autre beau vinyle, Follies (1977)… Sans doute est-il vain d’ergoter car, somme toute, ce document a le mérite de présenter les deux faces essentielles de l’activité lacyenne durant ces très fructueuses « scratching seventies » : le solo (depuis le fameux concert d’Avignon, en 1972) et le quintet – que forment, autour de Steve Lacy (saxophone soprano), Steve Potts (saxophones alto), Irène Aebi (violoncelle), Kent Carter (contrebasse) et Oliver Johnson (batterie).

Impeccablement réfléchi et aussi complexe que la compression d’ouvre-boîtes (angles & réitérations) qui orne la couverture du disque, le programme solitaire que le sopraniste déroule fait alterner plages pensives, broderies de haute altitude et séquences maniaques qui, à bout de permutations géométriques et d’épuisements combinatoires, jusqu’au growl parfois, délivrent un lyrisme unique, refroidi et profondément humain, porté par une extraordinaire sonorité. Grand solo.

Plus débridé, le quintet ne sacrifie pas sa puissance vrombissante (la pochette d’époque, un dessin d’Antoine Nicoglou, présentait un groupe bien allumé – au milieu d’un sacré bestiaire, Lacy, braguette ouverte, faisant se lever les lames du parquet !) à la lourdeur : contrebasse & violoncelle, s’ils fondent le microcosme harmonique d’Esteem, dégagent sur Follies une pneumatique originale (bounce propulsif & bourdons arco) sur laquelle Potts & Lacy peuvent faire jouer leurs ressorts dramatiques respectifs (spirales, dérapages, abeilles, surf)…

Steve Lacy : In Berlin (FMP / Instant Jazz)
Enregistrement : 1975/1977. Réédition : 2010.
CD : STABS (solo) : 01/ Cloudy 02/ Moon 03/ Stabs 04/ No Baby 05/ Deadline 06/ Coastline 07/ The Duck – FOLLIES (quintet) : 08/ Esteem 09/ Follies
Guillaume Tarche © Le son du grisli

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Ce disque est l'un des douze (rééditions ou enregistrements inédits) de la boîte-rétrospective que publie ces jours-ci le label FMP. A l'intérieur, trouver aussi un grand livre de photographies et de textes (études, index de musiciens, catalogue...) qui finit de célébrer quarante années d'activités intenses.   



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