Le son du grisli

Bruits qui changent de l'ordinaire

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Jean Guérin : Tacet (Souffle Continu, 2015)

jean guérin tacet

Si le tacet est un silence qui dure, celui de Jean Guérin n’en fait pas grand cas sur ce disque du même nom enregistré en janvier 1971. La référence Futura est aujourd’hui rééditée sur vinyle par le Souffle Continu.

Dans le film de Claude Faraldo que la musique illustre, Bof.. (Anatomie d’un livreur), il est question de vin : c’est d’abord au rythme de gouttes que Guérin arrange donc son ouvrage – d’autres effets liquides suivront. Et c'est bientôt l’auditeur qui oublie le « comment faire » (collages, appropriations, bruitages…) pour se plonger au mieux dans le son du film qui lui est associé.

Une trompette (Bernard Vitet) sur écho, des bandes manipulées, un saxophone (Philippe Maté) en lutte contre une électroacoustique dérangée, une voix (Françoise Achard) comme perdue dans le corps de quels instruments, une impression d’Afrique chassée par une électronique hirsute… Les expériences d’alors – quelques rapprochements : François Bayle, Jef Gilson, Alain Goraguer et Orfeu Negro pour dire que l’image parvient ici aussi à percer le son – se réentendent : et l’on peut même goûter cette musique d’ancien régime où le silence ne régnait pas encore en maître sur l’exploration sonore, où l’on reconnaissait le charme des écarts et même la beauté des excédents.



Jean Guérin : Tacet (Souffle Continu)
Enregistrement : janvier 1971. Réédition : 2015.
LP : A1/ Triptik 2 A2/ Mixage vert A3/ Maochat A4/ Ca va le comte – B1/ BM 37 B2/ Interminable hommage à Zaza B3/ Reflexion 2 et I B4/ Gaub 71
Guillaume Belhomme © Le son du grisli

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Jef Gilson : Œil*Vision (CED, 1962-1964)

jef gilson oeil vision ced

Ce texte est extrait du troisième volume de Free Fight, This Is Our (New) Thing. Retrouvez l'intégrale Free Fight dans le livre Free Fight. This Is Our (New) Thing publié par Camion Blanc.

De nos jours, on connaît généralement Jef Gilson pour son approche du jazz modal, d’ailleurs très prisée outre-Manche, notamment par les collectionneurs de vinyles et un DJ comme Gilles Peterson. Certains, plus rares, savent cependant son investissement de longue date : qu’il a collaboré avec les Double Six par exemple, ou encore qu’il a été ingénieur du son et label manager – les disques Palm, c’est lui. Tous les amateurs, bien évidemment, apprécient le pianiste-arrangeur et compositeur qu’il a été. Ajoutons aussi qu’il fut par ici un découvreur de talents sans pareil : Jean-Louis Chautemps, Jean-Luc Ponty, Bernard Lubat lui doivent beaucoup, tout comme de nombreux jazzmen américains de passage à Paris – Byard Lancaster et David S. Ware entre autres.

Si Jef Gilson fut l’un des producteurs incontournables du free jazz, il n’en mâchait pas moins ses mots, ce dont témoignent la majorité de ses propos rapportés au milieu des années soixante. Ainsi, à Jazz Magazine : « Dans l’ensemble, je suis assez hostile au free jazz parce que la plupart de ceux qui en jouent s’imaginent avoir trouvé la panacée universelle : pour eux, c’est un moyen de faire n’importe quoi. Il faut commencer par avoir toutes les bases, montrer qu’on est un musicien parfait. »

Les bases, et bien plus encore, Jef Gilson les possédait déjà au moment de cet entretien réalisé en 1965.  Sur la pochette de son premier album majeur enregistré entre 1962 et 1964, Œil*Vision, le clou était enfoncé : « Pour les amateurs de définitions, on peut affirmer que c’est à une séance de free jazz qu’ils sont conviés. Mais encore faudrait-il définir ce terme vague et trop communément employé. En effet, il ne s’agit nullement d’une séance d’improvisation libre sans but précis. Bien au contraire, l’absence d’une structuration préétablie nécessite une préparation d’autant plus soignée que tout est possible, et que les choix de dernière minute ne sont dus qu’à la communion plus ou moins intense créée entre les participants. » A méditer.

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Œil*Vision découle d’un prétexte, puisqu’a priori il en fallait un : il s’agit d’une toile de Guy Harloff ornant la pochette, voire (selon l’intéressé) de toute une série de tableaux peints entre mars et octobre 1963 au Maroc. Enrichi par l’utilisation judicieuse du re-recording par endroits (essentiellement appliqué à la démultiplication du saxophone de Chautemps), cet opus aura été l’un des premiers de l’avant-garde jazzistique française (on y retrouve aussi le virtuose Jacques Di Donato) ; et parmi ceux de son auteur, il est incontestablement celui où la liberté s’accommode au mieux des contraintes. On en retiendra surtout la seconde face, notamment le long « Chant-Inca » évoquant Yma Sumac le temps de quelques mesures, avec un Chautemps vraisemblablement très inspiré par Archie Shepp.

Plus tard dans sa carrière, en compagnie de Pierre Moret et Claude Pourtier, Jef Gilson enregistra ce qui demeure comme un de ses disques les plus aventureux, où moult contradictions s’avèrent questionnées : Le Massacre du printemps, hommage à Stravinsky basé sur l’improvisation collective, « expression spontanée sans préméditation » comme l’on disait alors, expliquant pourquoi ce musicien français figure au milieu d’autres influents avant-gardistes au sein de la liste de référence(s) concoctée par Steven Stapleton du groupe britannique de musique industrielle Nurse With Wound en 1979. Dans cet autre opus donc, se mélangent merveilleusement ragas indiens et ambiances dignes de Marius Constant et des expériences électroacoustiques de Pierre Henry.

Au milieu des années soixante-dix, toujours aussi actif, Jef Gilson découvrit Lawrence "Butch" Morris qu’il intégra à son propre big band alors qu’il officiait encore au cornet et n’était pas encore réputé pour ses « conductions » flexibles à l’envi. Une anecdote pour finir : il semblerait que Coltrane ait interprété la totalité de la suite A Love Supreme au Festival de jazz d’Antibes après que Jef Gilson, au même programme cette année-là, lui en eut soufflé l’idée peu de temps avant qu’il ne monte sur scène avec McCoy Tyner, Jimmy Garrison et Elvin Jones.

Jef Gilson 3

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Acting Trio : Acting Trio (BYG, 1969)

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Ce texte est extrait du premier volume de Free Fight, This Is Our (New) Thing. Retrouvez les quatre premiers tomes de Free Fight dans le livre Free Fight. This Is Our (New) Thing publié par Camion Blanc.

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Quand Thurston Moore, l’un des guitaristes de Sonic Youth, s’est lancé dans la rédaction des notes de pochette du coffret rétrospectif consacré à la série Actuel du label BYG, il s’est longuement interrogé, en quête de renseignements, sur la référence 14 due à l’Acting Trio, et notamment sur celui qu’il considérait (à tort) comme son leader, le saxophoniste Philippe Maté. A lire les dites notes, soit les renseignements sont arrivés trop tard, ou bien ils ont été perdus, ou bien encore ils ont achevé de rassasier un intérêt passager. 

L’Acting Trio était donc constitué de Philippe Maté, d’André Maurice au violoncelle et de Jean-Pierre Sabar au piano. Ce trio déclarait alors ne pas se réclamer du jazz, aussi free qu’il ait pu être. Difficile de savoir si ses membres avaient conscience du travail déjà entrepris par AMM en Angleterre, à l’époque où Lou Gare, Keith Rowe et Eddie Prévost cherchaient eux aussi à s’affranchir de toute idée de pulsation issue de la culture afro-américaine, afin de créer des ambiances voulues diffuses et plastiques. L’Acting Trio testait également le médium sonore, inventant des stratégies obliques, sauf que dans le cadre de leurs pratiques plus ou moins étendues, le « quoi » de « qui » demeura aisément identifiable, surtout chez le saxophoniste – on est encore loin des expériences d’Evan Parker, John Butcher ou Stéphane Rives

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Chez le violoncelliste, une octave avait été ajoutée. La sollicitation des harmoniques s’avérait singulière, et éclisses et chevalet étaient entre autres de la partie. De même le piano était aussi joué de l’intérieur, à renfort d’instruments divers ou pas, ce qui hors du free, dans le champ de la musique contemporaine, en Italie par exemple, au sein du Gruppo di Improvisazione Nuova Consonanza, avait été risqué depuis quelques années, sans parler du piano préparé de Cage

L’enregistrement d’Acting Trio quant à lui coïncida avec la durée de l’exécution, basée sur aucune concertation a priori et totalement improvisée. Acting Trio, selon ses membres, signifie création spontanée, et le support phonographique en a fixé un moment par essence éphémère. 

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Philippe Maté s’est surtout illustré / épanoui dans les orchestres de Jeff Gilson. Une pièce comme « Gilson Unit + Philippe Maté », datant de 1972, offre le résultat d’une improvisation totale, polyphonique, modale, touffue, dont le flux du saxophone émerge à la manière d’un Coltrane. C’est au sein de cette formation que Philippe Maté rencontra en 1976 Lawrence "Butch" Morris, alors cornettiste non encore versé dans la mise sur pied de structures flexibles nommées « conductions ». 

Acting Trio constitue en France et en 1969 un moment rare et méconnu de l’improvisation totale, que l’on dira présentement inspirée du free jazz, quoiqu’en pense Philippe Maté.

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