Le son du grisli

Bruits qui changent de l'ordinaire

Newsletter

suivre le son du grisli Fil RSS au grisli clandestin Contact

Interview de Quentin RolletAlan Silva à ParisA paraître : le son du grisli #5
Archives des interviews du son du grisli

Jeffrey Weisner : Neomonology (Innova, 2012)

jeffrey weisner neomonology le son du grisli

Jeffrey Weisner est un contrebassiste qui évolua par le passé dans le National Symphony Orchestra de Washington et dans le San Francisco Symphony – ce qui prouve son potentiel technique mais pas encore toutes ses qualités. Pour cela, il a demandé à trois compositeurs d’écrire spécialement pour lui : Armando Bayolo, David Smooke et Michael Hersch.

Même si Weisner loue les nouvelles approches qui existent de son instrument dans le livret du CD, le contemporain de ses auteurs n’est pas de ceux qui déroutent. La Mix Tape de Bayolo par exemple est un menuet d’aujourd’hui qui peut perdre de sa noblesse  quand lui prend l’envie plus populaire de danser autour d’un feu de joie. Plus « scelsiennes », les compositions de Smooke et Hersch comptent sur la capacité de nuances de l’archet : un baroque faussé pour Smooke et une épreuve assez cinématographique pour Weisner (on pense bien sûr à la musique de Jaws écrite par John Williams). La commande qu’il passée offre à Weisner une belle carte de visite, mais dont il faudra tenir les promesses – pourquoi pas sur un matériau plus difficile ? moins fait pour lui ?

Jeffrey Weisner : Neomonology (Innova / Abeille Musique)
Edition : 2012.
01-06/ Armando Bayolo : Mix Tape 07/ David Smooke : Introspection #11, 072 08/ Mihael Hersch : Caelum Dedecoratum
Héctor Cabrero © Le son du grisli



Craig Shepard : On Foot (Edition Wandelweiser, 2011)

craig shepard on foot

Craig Shepard a parcouru la Suisse pendant un mois en 2005. De ce voyage fait à pied, On Foot révèle les compositions que l’homme a écrites et interprétées in situ à la trompette de poche (bien que son instrument de prédilection soit le trombone). Les bruits quotidiens (et parfois mystérieux) de la Suisse y rencontrent la musique de Shepard, jouée maintenant sur ce CD, dans l’ordre d’apparition : par Antoine Beuger (flûte), Katie Porter (clarinette), Christian Wolff (mélodica), Jürg Frey (clarinette), Tobias Liebezeit (percussions) & Marcus Kaiser (violoncelle).

Certains reviennent de voyage et disent qu’ils « ont fait » tel pays – comment souffrir d’entendre parler ainsi de leur expérience? Shepard, par la voix de ses colporteurs, raconte ses découvertes de vent dans les sapins, de cloches qui se balancent, de transports lents, de résonances (le duo Kaiser / Liebezeit revient sur ces résonances pendant une merveilleuse demi-heure)… Pour leur part, les mélodies d’On Foot sont des respirations dans toutes ces vignettes. Leur poésie relève du quotidien et leur joliesse tient de l’évidence.

Craig Shepard : On Foot (Edition Wandelweiser)
Edition : 2011.
CD : 01/ Crêt de La Neuve, Le 20 juillet 2005 02/ Grottes de L’Orbe, le 22 juillet 2005 03/ Vallorbe, le 23 juillet 2005 04/ St. Cergue, le 19 juillet 2005 05/ Genève, le 17 juillet 2005 06/ Dornach, Den. 2, August 2005
Héctor Cabrero © le son du grisli


7090, Jan Hage : Xenakis in het Orgelpark (Orgelpark, 2012)

xenakis 7090 hage xenakis in het orgelpark

Quel est celui qui joue l’ange, quel est celui qui joue Jacob, dans cette incroyable bataille de cuivres dont Linaïa-Agon a capturé les échos ? Cette composition de Xenakis, écrite en 1972, ouvre ce CD enregistré par l’organiste Jan Hage, le trio 7090 (Nora Mulder au piano, Koen Kaptijn au trombone et Bas Wieger au violon) et une section de cuivres (tuba, cor, trompettes et un dernier trombone) invitée à célébrer le compositeur français.

Ces instruments à vent tissent des relations intimes sur Linaïa-Agon : leur trajet mène tout droit au large, par un soir de grand vent. Gmeeoorh, pièce écrite deux ans plus tard, se sert des bourdons surprenants d'Hage dont les interférences avec les cuivres donnent naissance, dans de larges tubes, à des monstres de bruits variés. Entre ces deux pièces, une plus ancienne du nom d’Eonta met en valeur le jeu de Mulder : dans une autre optique, les cuivres se mettent en branle et entourent le piano, l’étouffent petit à petit avec un savoir-faire brouillon mais très efficace. C’est donc une autre histoire d’opposition qui nous est racontée ici : l’architecte Xenakis nous montrant comment, avec des morceaux de chaos, construire trois univers fantastiques.

Iannis Xenakis, 7090, Jon Hage : Xenakis in het Orgelpark (Orgelpark)
Edition : 2012.
CD : 01/ Linaia-Agon (1972) 02/ Eonta (1963) 03/ Gmeeoorh (1974)
Héctor Cabrero © Le son du grisli


Philip Corner, Malcolm Goldstein : Pieces from the Past (Pogus, 2011)

philip corner malcolm goldstein

Les partitions de Philip Corner (qui fût entre autres l’élève de Messiaen et que le label Alga Marghen a beaucoup soutenu) ont la ligne fine. Et des envies d’ascension. Qui mieux que Malcolm Goldstein, son ami, pouvait servir ces cinq compositions écrites entre 1958 et 1985 ?

La plupart du temps seul (Corner l’accompagne au piano sur Gamelan Maya, avec un peu de Charlemagne Palestine dans l’attitude), le violoniste sublime l’art du compositeur. Pour cela, il faut que Goldstein soit funambule (ce qui tombe bien : Goldstein est un funambule), tant Corner parsème ses œuvres de provocations déstabilisantes. L’archet doit se répéter, vriller, résister aux heurts, et parfois décrocher les étoiles pour que ces compositions bouillonnantes deviennent des morceaux de musique fantastique. Après leur écoute, elles vous suivront partout. Et même vous demanderez désormais aux violons que vous croiserez ou de jouer comme Malcolm Goldstein ou de se taire à jamais.

Malcolm Goldstein : Pieces from the Past : By Philip Corner for the Violin of Malcolm (Pogus / Souffle Continu)
Edition : 2011.
CD : 01/ Philip Corner's Piece For Malcolm Goldstein By Elizabeth Munro 02/ Gamelan Antipode/s With 'Piece For String Instrument #3' 03/ Gamelan Maya  04/ The Gold Stone 05/ Piece For String Instrument #5
Héctor Cabrero © le son du grisli


Eva-Maria Houben : Druids and Questions (Wandelweiser, 2011)

eva-maria houben druids and questions

Derrière la gare, encore le long des rails, il y a un petit parc idéal pour écouter, quand le temps le permet, Druids and Questions d’Eva-Maria Houben, du groupe Wandelweiser.

Qui de l’œuf Malfatti ou de la poule Wandelweiser ? Qui a eu un jour sur l’autre cette influence de silences et de succession de longues traces sonores ? Ces questions se posaient à moi avant que je ne cherche à me faire une idée d’Houben, compositrice née en 1955. Sa musique de grandes orgues offrant leurs notes au compte-gouttes, cette impression de trains passant devant moi sur les différents plans d’un tableau de brouillard, les particules qu’ils laissèrent tous derrière eux, en bref cette musique de voyage à faire plus que de trajet parcouru, me laissèrent deviner que la compositrice allemande aurait pu tout aussi bien être aiguilleuse de trains. Son originalité lui aurait conseillé pour ce faire de souffler sur les machines. Celles-ci l’auraient remercié en chantant.

Eva-Maria Houben : Druids and Questions (Wandelweiser / Metamkine)
Edition : 2011.
CD : 01/ Druids and Questions
Héctor Cabrero © Le son du grisli



Ethel : Heavy (Innova, 2012)

ethel heavy

C’est une ronde, une drôle de ronde, qui tourne lorsque des noms inconnus se font une place dans vos murs avec Heavy. Ces noms sont ceux de quatre archets (Cornelius Dufallo, Mary Rowell et Ralph Farris aux violons et Dorothy Lawson au violoncelle) qui ont pris Ethel pour nom plus un autre violon invité par le groupe (Kenji Bunch, présent sur un titre seulement).

L’impression première est celle de tomber sur un mélange d’Abou-Khalil et de Balanescu, mais on revient vite de cette impression. Parce que sur String Quartet No. 2, une grande composition de Don Byron, les pizzicati s’entrechoquent et font dérailler une œuvre qui déçoit quand même lorsqu’elle abuse de l’unisson. Ensuite parce que les accrocs rock et les dissonances, lorsqu’ils ne sont pas gratuits comme sur Spheres, arrivent à raviver la flamme des amateurs de quatuor à de cordes. C’est le cas sur La Citadelle de Raz MesinaiEthel joue des violons comme The Ex des guitares. C’est déjà surprenant, si ce n’est pas encore totalement abouti.

Ethel : Heavy (Innova Recordings)
Edition : 2012.
D : 01-04/ String Quartet No. 2 05/ Spheres 06/ Early That Summer 07/ No Nickel Blues 08/ La Cita-delle 09/ Wed 10/ String Circle No. 4 11/ Rounds
Héctor Cabrero © Le son du grisli


Morton Feldman, Hildegard Kleeb : For Bunita Marcus (Hat Hut, 2009)

forbunisligrisla

Pour y avoir consacré un petit livre, impossible de tenter une autre chronique de l'indispensable For Bunita Marcus, version de la pianiste Hildegard Kleeb, aujourd'hui réédité par Hat Hut. Alors, placer ici l'un des cinquante chapitres, le trentième, pris au hasard, pour réaffirmer l'importance de la composition et celle de cette interprétation.

30

Dépassant l'entendement – celui qualifié d'humain quand le terme « commun » serait plus adéquat –, For Bunita Marcus plonge l'auditeur dans un état qu'il ne tient donc qu'à lui de faire changer. Du sentiment étrange éprouvé par celui que l'on force momentanément à refuser la vitesse, faire un prétexte valable au refus de plus grandes contraintes. Morton Feldman avance « j'aime ce genre de musique qui ne pousse pas » et transcrit sur le papier ses mouvements légers de mélodies balbutiantes. Pondéré, le discours du compositeur se veut une « métaphore de l'extinction des valeurs de ce monde » allant au son des notes et de leurs résonances, appelées, les unes comme les autres, à disparaître. Par la force des choses. La revendication, pour cela, peut paraître minuscule, et voici qu'on la soupçonne de verser dans la mélancolie – Saturne, encore. La stagnation existe bien malgré les déplacements, la fatalité encore à prouver n'empêchant pas les sursauts individuels et contrariants. Au final, si tout s'évanouit, une forme aura quand même été amorcée, qui change de la ligne droite. La musique indéterminée que Feldman a longtemps servie en guise de premier indice. Modifier un peu le cours des choses simplement pour interdire la répétition à un temps que l'on dit cyclique. De celui-ci, For Bunita Marcus fait à chaque fois sa chose, le défait pour mieux y revenir. Même si soixante-et-onze minutes ne défont pas une vie. En tout cas, jamais tout à fait. Extrait de Morton Feldman / For Bunita Marcus, Editions Le Mot et le Reste, 2008.

Morton Feldman, Hildegard Kleeb : For Bunita Marcus (Hat Hut / Harmonia Mundi)
Réédition : 2009.
CD : 01/ For Bunita Marcus
Guillaume Belhomme © Le son du grisli


Christina Kubisch : Schall Und Klang (Fragment Factory, 2019)

christina kubisch

L’enceinte circulaire (et mouvante) que l’on trouve en couverture du disque est une création du compositeur et chef d’orchestre Hermann Scherchen (1891-1966) : ainsi le « Nullstrahler » renvoie-t-il au portrait multifacette que Christina Kubisch a réalisé d’un homme de sons qui, les dernières années de sa vie, habita le village de Gravesano.

En Italie, Scherchen avait en effet trouvé l’endroit inspirant où mener ses recherches. À Gravesano, il fit bâtir un studio d’expérimentation électroacoustique qui accueillit d’autres compositeurs que lui (parmi d’autres : Varèse, Nono, Xenakis, Ferrari…). Là, Kubisch a fait un voyage en 2016 – a enregistré aux alentours du lieu choisi – et puis a puisé dans les archives Scherchen conservées par l’Académie des arts de Berlin, afin de composer.

Des extraits dont elle se sert d’un enregistrement de l’Hymne à la Joie chanté plus de cent fois les 24 et 25 décembre 1955 par Scherchen lui-même – façon comme une autre d’interroger les possibilités de micros différents ainsi que leurs emplacements –, Kubisch fait une litanie que son propre travail (rumeurs de champs magnétiques, sons de synthétiseurs AKS, enregistrements de terrain…) rehausse. Dans le collage – multiplications, superpositions, décrochages… –, entendre la voix de Kathrin Röggla lisant des titres de la revue Gravesaner Blätter, que Scherchen publia une dizaine d’années durant.

Un souvenir, un mémoire voire : le sacerdoce de Scherchen est pour Kubisch un outil d’inspiration. L’alphabet (les alphabets) d’hier rythmant la musique d’aujourd’hui, l’écho du jour saluant les recherches patientes d’un ermite finalement accueillant. Hermann Scherchen serait peut-être aussi le pont qui mènerait de la Christina Kubisch d’hier, flûtiste contemporaine, à celle d’aujourd’hui, artiste sonore obnubilée par les mondes parallèles. Ce n’est là qu’une interprétation, qu’une explication possible.

kubischChristina Kubisch : Schall Und Klang
Fragment Factory
Edition : 2019.
Guillaume Belhomme © Le son du grisli

le son du grisli 5


Festival Musica 2018 : Strasbourg, du 19 septembre au 6 octobre

 Musica Pierre Durr son du grisli

A l'occasion de la parution aux éditions Lenka lente du troisième et dernier volume d'Agitation Fritele son du grisli publiera, deux semaines durant, des chroniques de disques signés de musiciens français interrogés ou évoqués par Philippe Robert dans son anthologie de l'underground français. Aujourd'hui, compte-rendu de la dernière édition du festival Musica par Pierre Durr (Intra Musiques), lui-même interviewé dans le troisième tome d'Agitation Frite

Musica a clôturé le samedi soir du 6 octobre sa 36e édition avec les Bootleg Beatles, un des concerts répondant à la thématique du cinquantenaire de 1968, un des axes de l’édition ce cette année. La vidéo, due à André Barreau faite de zapping d’images des sixties (politiques, sociétales, musicales) était intéressante. Mais on se pose la question du choix d’une formation qui s’affiche comme des clones des Beatles, jusqu’à reproduire l’attitude, les tics, l’allure des Fab Four à travers la décennie. La musique cherchait à reproduire, à la note, près celle des pièces originales (qui, au départ, devaient surtout évoquer le double album blanc, dont seuls huit titres auront été retenus) piochant dans leur répertoire de 1963 à 1969). L’interprétation de pièces que les Beatles eux-mêmes n’avaient jamais jouées en public a été rendue possible par l’accompagnement de l’orchestre de l’Académie Supérieure de Musique de Strasbourg-HEAR, sous la direction de Corinna Niemeyer. Si l’on peut louer le travail de ces étudiants, quoique parfois sonorisé trop discrètement, les Bootleg Beatles me laissèrent malgré tout une impression de malaise. Se prenaient-ils vraiment pour les Beatles ? Au final, j’aurais préféré une prestation qui s’approprie et retravaille le répertoire du groupe, à la manière de la pianiste Aki Takahashi, qui, au tournant des années 1980 / 1990 en avait proposé des relectures, réarrangées par John Cage, Alvin Curran, Alvin Lucier, Toru Takemitsu, Carl Stone, Frederic RzewskiJames Tenney, Kaija Saariaho… ou B for Bang, cette formation, plus récente, initiée par David Chalmin, au sein de laquelle officient entre autres Katia Labèque et Massimo Pupillo !)…

Zappa2

Cette thématique « soixantehuitarde » était bien sûr illustrée au début du festival par l’œuvre de Zappa, à travers un film, Eat That Question, la reprise de Dupree’s Paradise (quoique datant du début des années 1980) par les étudiants de l’ensemble de musique contemporaine de l’Académie Supérieure de Musique de Strasbourg-HEAR, et surtout par le spectacle initié par Antoine Gindt reprenant le propos de 200 Motels: The Suites et mettant en scène l’Orchestre philharmonique de StrasbourgLes Percussions de Strasbourg, l’ensemble vocal Les Métaboles et le groupe rock HeadShakers. Spectacle délirant, haut en couleurs, iconoclaste, souvent osé, en tout cas hilarant et vivfiant !

Cosmos 1969, initié par Thierry Balasse (auquel on doit déjà La face cachée de la lune et Messe pour le temps présent), participait de la célébration de ces années, à travers la mission Apollo 11 et le premier homme sur la Lune. Interprétation d’œuvres de Pink Floyd (Astronomy Domine, Set the Control for the Heart of the Sun, Echoes), de David Bowie (Space Oddity), de King Crimson (Epitaph), des Beatles (Because) et de Henry Purcell (O Solitude) avec des intermèdes de Thierry Balasse, l'ensemble était sympathique, parfois prenant. Un moment certes agréable, plutôt nostalgique pour qui a eu l’occasion de voir sur scène ces formations à l’aube des années 1970. On saluera surtout la prestation de Fanny Austry, funambule en apesanteur. Le second spectacle proposé par Thierry Balasse, Le voyage supersonique, m’apparaissait par contre très léger, en-deçà des attentes. Il est vrai qu’il était avant tout conçu comme spectacle pour les (très jeunes) scolaires. 

BalasseVoyageSupersonique

Certaines soirées, plus concertantes, au sens commun du terme, incluaient dans la programmation des œuvres jouées par les orchestres, des compositions se revendiquant aussi de cette thématique : Sinfonia de Berio, interprétée par l’Orchestre National des Pays de la Loire et les Neue Vocalsolisten Stuttgart, voire La Fabricca Illuminata de Nono, incluse dans le spectacle Homo Instrumentalis mis en scène par Romain Bischoff (spectacle incluant Ode to man,  en deux volets, de Yannis Kyriadides et Machinations de Georges Aperghis). Musica, c’est toutefois aussi un aspect de la création la plus contemporaine, parfois associée à des pièces du répertoire contemporain déjà reconnues, tout au long des trente-quatre représentations proposées par le festival.

Dans les pièces pour orchestre, j’ai particulièrement été séduit par Fiori di Fiori une composition de Francesco Filidei, proposant un travail intéressant sur le son, cherchant entre autre à reproduire les sonorités d’un orgue d’église, les effets de souffle des archets dans l’air, qui faisaient penser à des vols de papillon (tel Papilio Noblei du Rank Ensemble, paru chez Leo Records en 2014, voire Lépidoptères d’Adkins/Hron sur Empreintes Digitales). De même, associé à l’interprétation du Sacre du Printemps de Stravinski et San Francisco Polyphony de LigetiFollow Me, concerto pour violon et orchestre (en création française) du compositeur tchèque Ondrej Adámek, fut un des sommets de cette édition de Musica : les notes distillées par la soliste, Isabelle Faust, progressivement reprises par les cordes puis par l’ensemble de l’orchestre, lequel prend peu à peu les rênes pour couvrir voire effacer peu à peu le violon soliste... Sublime !

DecoderEns1

Certaines propositions pour petits ensembles, qui usent souvent d’électronique, participèrent de ces créations intéressantes. Cela fut le cas de The Lips Cycles de Daniel D’Adamo présenté le vendredi 28 septembre. Un travail sur l’appréhension de la sonorité des lèvres, effets de bouche, souffle décliné, en cinq mouvements, avec la flûte, la voix bien sûr, mais aussi la harpe et l’alto, toujours assisté par l’ordinateur qui assurait aussi les transitions entre les parties. De même, la prestation, le 4 octobre, du Decoder Ensemble, formation d’Alexander Schubert, fut un moment intéressant, même si la première pièce, Acceptance (vidéo présentant une sorte de chemin de croix de la narratrice dans un paysage calédonien sur un environnement sonore), en création, laissa dubitatif certains spectateurs. Les autres pièces, plus « musicales » séduisirent davantage avec leur mélange de techno, de free, d’électronique, en particulier f1 avec son « Bunny », lapin déjanté, à la fois présent dans la vidéo puis sur scène.

TaleaEns

On retiendra aussi la prestation, le 25 septembre, du Talea Ensemble (dont certains membres apparaissent régulièrement sur certains enregistrements de John Zorn ou plus généralement du label Tzadik, tel le pianiste Stephen Gosling). Leur « Sideshow » conçu par Steven Kazuo Takasugi fut décoiffant par leur attitude, leur mimique, leur jeu de pantin pour une musique faite, d’effets, de gazouillis, de vociférations, inspirée par les attractions foraines grotesques de Coney Island au début du XXe siècle. Quoique plus ancien, un autre moment fort de l’édition 2018 de Musica fut la prestation des Métaboles, avec leur appropriation d'Io, frammento da Prometeo (1981) de Luigi Nono. Le chant des choristes, ponctué discrètement par une flûte et une clarinette, et assisté par l’électronique en temps réel, fut hypnotique, saisissant, usant pleinement de l’acoustique de l’église St Paul. Enfin, proposé par l’ensemble Le Balcon, sous la direction de Maxime Pascal, en cette même église St Paul (et son parvis), le spectacle totalement hallucinant de Luzifers Abschied, scène finale de Samstag aus Licht de Stockhausen : des choristes / moines déambulant en sabot, avec d’autres moines / trombonistes, pratiquant une sorte de cérémonie initiatique ou de messe noire, un corbeau en cage qui, à la fin, sur le parvis, prendra son envol, alors que chaque moine jettera tour à tour une noix de coco, pour en distribuer les brisures aux spectateurs / initiés !

LuziferStockhausen

Il y eut certes d’autres moments intéressants, en particulier dans les diverses propositions des élèves en composition au sein de la HEAR ou du Conservatoire National de Strasbourg, mais, à mon avis, pas particulièrement marquants. Le travail réalisé, le 6 octobre, avec le soutien d’une cinquantaine de collégiens, par Les Percussions de Strasbourg, sur une proposition de Franck Tortiller (et sa formation), Isokrony 2, témoigne aussi de cette volonté des acteurs du festival d’inclure la future relève par un travail pédagogique soutenu. Je pourrais aussi citer la création de Wolfgang Mitterer, Rolling Clusters à l’orgue, dynamique, époustouflante, bouillonnante... voire, les musiques composées pour deux films : Au bonheur des dames par l’Accroche-Note, The Unknown de Tod Browning par François Narboni. Quoique ne relevant pas vraiment de mon univers sonore actuel, la prestation de Marquis de Sade, le 23 septembre, fut intéressante. J’avais eu l’occasion de les entendre en 1981 au festival des Musiques de Traverses de Reims, tout juste avant la prestation de Massacre, autrement plus détonnant…

Pierre Durr © Le son du grisli

COUV ET BANDEAU


Festival Le bruit de la musique #5 : Saint-Silvain-sous-Toulx, 17-19 août 2017

le bruit de la musique 5

Vous arrivez dans la petite église de Domeyrot, un village de la Creuse. L'autel, baroque, coloré, naïf, est surmonté d'un Dieu-le-Père joufflu, assis sur un nuage floconneux. Les chaises sont disposées en long face à la chapelle latérale. Le concert est sur le point de commencer : un duo d'accordéonistes qui joue de la musique contemporaine. C'est curieux, vous dites-vous. Ça va être amusant. Sur la petite scène, deux chaises vides, deux accordéons posés au sol. Le premier musicien commence à jouer. C'est Jean-Etienne Sotty. Il est sur le côté, il enlace un autre accordéon. Un son long, tenu, tendu. Dans votre dos, vous percevez une sonorité, ténue, subtile, en harmonie. Une réverbération ? Non, un second accordéon, celui de Fanny Vicens. Ce qui vous arrive dans les oreilles et dans le cœur est d'une infinie tendresse pleine de légèreté. Ce n'est pas de l'accordéon, c'est le chant des anges. Vos yeux errent sur la sculpture d'une mignonne Vierge, toute de doré vêtue. Sur les candides peintures qui évoquent le ciel. Vous y êtes, au ciel.

xamp

Ce premier morceau joué par le duo Xamp est inspiré du gagaku, la musique savante japonaise, vieille de plus mille ans. Balayées, vos suppositions d'avant le concert. Ce n'est ni curieux, ni amusant : Xamp vous emmène plusieurs étages au-dessus de tout ça. Les deux musiciens sont les seuls en France à jouer d'instruments accordés en quarts de ton. A Domeyrat, ils interprètent des morceaux écrits spécialement pour leur duo, par Bastien Davis, Régis Campo et Davor B. Vincze. Et d'autres arrangés par eux-mêmes : du Ligeti et, clin d'œil aux racines de l'instrument, une musette de cour de Couperin. Certains sur un accordéon « normal », d'autres sur des instruments microtonaux. Le concert se déroule, splendide. Le public du festival, venu – souvent de loin – pour ces trois jours de musique, et quelques habitants du coin, sont sous le charme.

Arrive le dernier morceau. « C'est très important pour nous », expliquent les deux jeunes interprètes. Une création, rien de moins. La compositrice, Pascale Criton, est présente. Sa pièce s'appelle Wander Steps. Elle est, au sens strict, inouïe. Un son continu sort des deux instruments, un lisse ruban qui module doucement son accord avec de doux frottements. Et au-dessus, quelque chose flotte, tournoie, vibre. Ça danse au-dessus de la musique. Parfois c'est une soufflerie, un son chaud comme issu d'une forge. Plus tard, c'est une rotation d'étoiles dans le froid vide et noir de l'espace. Un seul souffle, du début à la fin de cette pièce, qui suspend le temps et envoie ses auditeurs illico au 7e ciel.

le quan ninh

Le Bruit de la musique est un festival inimaginable. A l'écart des sentiers battus, géographiquement (la Creuse est loin des grande migrations estivales) et musicalement. Comment imaginer écouter Xamp dans l'église d'un patelin de 220 habitants ? Ce jeune duo (formé il y a trois ans) est plus habitué aux salles de musique contemporaine de grandes villes qu'à ce lieu, simple et chaleureux, où les repas sont servis, public et musiciens mélangés, dans une prairie, sur de grandes tables collectives, dans des assiettes dépareillées achetées chez Emmaüs. Ce festival irréel, qui s'est déroulé à Saint-Silvain-sous-Toulx et dans des communes voisines du 17 au 19 août 2017, en est à sa cinquième édition. Et il marche bien. La direction musicale est assurée par Lê Quan Ninh et Martine Altenburger, tous deux membres-fondateurs de l'ensemble Hiatus, et de l'association Ryoanji. Des bénévoles viennent des quatre coins de l'hexagone pour donner un coup de main ici.

Une idée de la diversité des propositions ? Voici le Petit cirque de Laurent Bigot. La piste fait un bon mètre de diamètre. De bric et de broc, bouts de ficelle, cordes de piano, bidouillages électriques, trapéziste en papier découpé, ombres chinoises, acrobates jouets, et même un panda sur pile, en plastique, skiant sur deux concombres. L'univers de Laurent Bigot est farfelu, poétique, musical. Il faut le voir encourager un jouet mécanique comme si c'était un fauve sur le point se sauter dans un cerceau de feu. Un enchantement.

Apartment House est une formation britannique à dimension variable, créée en 1995 pour interpréter des oeuvres de musique expérimentale contemporaine. Les musiciens ont choisi de venir en Creuse en quatuor à cordes. Ils ont donné deux concerts. Le premier dans l'église de Domeyrot, avec entre autres, une pièce de Tom Nixon, entièrement en pizzicato, et un joyau écrit par Pelle Gudmundsen-Homgreen, qui joue sur des sortes de frottements du son, de vibration des quatre instruments collectivement. Pour employer une plate métaphore entomologique, on dirait un ballet d'insectes en vol, vibrionnant tous ensemble en de rapides aller-retour. Palpitant.

apartment house

Le second concert d'Apartment House s'est déroulé dans l'église de Toulx-Sainte-Croix, village perché sur une colline. Au programme, une pièce mythique (et atrocement difficile à jouer) de Jürg Frey, le String Quartet No. 2. Longue : près de 30 minutes. Ardue : elle joue sur de microscopiques variations autour de montées et de descentes d'archet, tous les quatre ensemble, sur un tempo immuable (et qui parfois semble ralentir). Avec, avant tout, un son extrêmement étonnant, comme blanc, bien en dessous de la vibration « normale » des instruments. Les violons, l'alto, le violoncelle ne sonnent pas pleinement, ils sont effleurés, avec une technique très particulière (un doigt appuie sur la corde, un autre la frôle un peu plus loin). C'est monstrueux à jouer, cela demande une intensité de concentration hors du commun. Du côté de l'auditeur aussi, il est nécessaire de se plonger dans un état de réception complet. Quand on y arrive, c'est l'extase ! Une vraie expérience de vie, au-delà de la musique.

Il faut aussi parler de Sébastien Lespinasse, poète sonore, qui a ouvert le festival, avec ses textes décalés, engagés, abstraits, et parfois sans parole. La poésie sonore est une des spécialités du Bruit de la musique (l'an dernier, on était tombé des nues en découvrant le dadaïste Marc Guillerot). C'est totalement régalant. Il faut saluer Konk Pack (Roger Turner, Tim Hodgkinson et Thomas Lehn). Ils sont plus connus que d'autres dans cette programmation, et ont été à la hauteur des attentes, avec un concert riche en dynamiques, atteignant des sommets d'intensité ébouriffants.

frédéric le junter

On a ri aux larmes lors de la prestation de Frédéric Le Junter, chanteur-bricoleur. Il fabrique des instruments de récupération, aux automatismes approximatifs, qui fonctionnent avec des pinces à linge et leur bonne volonté d'objets qui ont une âme. Il fait un peu le clown, il nous prend à témoin, il est drôle comme tout, il est bouleversant de sensibilité. Lionel Marchetti a, quant à lui, joué deux duos de musique électronique, l'un avec Nadia Lena Blue, l'autre avec Carole Rieussec. Je n'ai pas grand-chose à en dire, ça ne m'a pas énormément intéressée.

Beaucoup plus étonnant est le duo danse-saxophone de Lotus Eddé Khoury et Jean-Luc Guionnet. Lui, on le connaît bien. Elle, moins. Ils se présentent, debout, côte à côte. Il improvise, avec beaucoup de silences. Elle offre une danse abstraite, avec beaucoup de moments d'immobilité (qui sont à la danse ce que les silences sont à la musique). Elle reste là où elle se trouve, il n'y aucun déplacement, comme si elle tentait de danser le contraire de la danse. Ses mouvements sont souvent très ténus, minimalistes. Ou brusques et amples. Le plus intense, selon moi, est ce moment où elle bouge uniquement son estomac, mouvement à peine deviné par les spectateurs : elle est habillée comme vous et moi, un pantalon, un débardeur ample, qui par un léger flottement du léger tissu laisse deviner sa « danse du ventre », en harmonie parfaite avec le souffle du saxophone de son compagnon.

Lotus Eddé Khoury, avec Jean-Luc Guionet

Le clou du festival, sa ponctuation, le dernier concert avant le buffet final, est une proposition déjantée, animée par Fabrice Charles, Michel Doneda, Michel Mathieu et Natacha Muslera : Opéra Touffe. C'est une fanfare constituée de tous ceux qui veulent y venir, de préférence s'ils n'ont jamais soufflé dans une trompette, un trombone à coulisse, voire un hélicon. Trois répétitions durant le festival, des indications efficaces des quatre pros (qui ont fait jouer, depuis 22 ans, plus de 20 000 personnes dans cette formation). A Saint-Silvain-sous-Toulx, ils étaient 70, pour une heure de concert ébouriffant. Ou comment finir dans la joie collective et dans l'enthousiasme. Vivement l'an prochain !

fanfare de la touffe

Anne Kiesel © Le son du grisli



Commentaires sur